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 Les reines du faubourg

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epistophélès



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MessageSujet: Les reines du faubourg   Sam 13 Juin - 0:10

CATHERINE Ier

Impératrice de toutes les Russies...

La servante du pasteur

En juillet 1702, la longue guerre qui oppose le tsar Pierre Ier au roi de Suède Charles XII bat son plein.
Il faut dire que les chefs sont de valeur : Pierre, à trente ans tout juste, est déjà le Grand. Quant à son adversaire, on l'a surnommé l'Alexandre du Nord et les combats sont d'une rare intensité avec des fortunes diverses. C'est ainsi qu'au nord de la Pologne la puissante ville de Marienbourg, jadis fief des chevaliers teutoniques vient de tomber aux mains des Russes que commande le prince Cheremetiev.
Le commandant suédois de la forteresse décide alors de se faire sauter avec toute la garnison et il autorise ceux des habitants qui le souhaitent à quitter la ville avant que la citadelle ne flambe. Beaucoup d'entre eux, craignant d'être ensevelis sous les décombres, profitent de la permission. L'une des notabilités, le pasteur Glück, est parmi eux. Accompagné de sa famille et de sa servante chargée de tout ce que l'on a pu emporter, il se hâte vers les avant-postes russes où, naturellement, ils se font arrêter.
Les Kalmouks, dans les bras desquels ils se sont jetés à l'aveuglette, n'ont rien de rassurant mais le pasteur parle plusieurs langues et leurs officiers pensent qu'il peut être utile comme interprète, d'autant qu'il propose ses services avec beaucoup d'amabilité. On le conduit donc, avec sa troupe, devant le vieux maréchal Cheremetiev qui, désireux d'utiliser aussitôt les compétences de l'homme de Dieu, l'embauche séance tenante mais c'est pour l'envoyer à Moscou où avec toute sa famille, il ira rejoindre le faubourg allemand.
Avec sa famille mais pas avec sa servante. De celle-ci, on ne sait pas exactement comment elle s'appelle ; peut-être Hélène-Catherine, peut-être Marie ou même Marthe Skavronska et peut-être lui a-t-on donné au baptême les quatre prénoms. Ce qui est sûr c'est qu'elle est une grande et belle fille blonde de dix-sept ans, plantureuse à souhait avec un visage rond au nez retroussé et de grands yeux bleus, un peu ronds eux aussi. Tout à fait le type susceptible d'émouvoir les militaires. D'ailleurs, quand le pasteur et les siens comparaissent devant le maréchal, elle n'est pas avec eux. Pas tout de suite tout au moins car, à peine arrivée, elle a été confisquée immédiatement par un dragon nommé Démine qui n'a pas perdu une seconde pour la jeter sur sa paillasse sans d'ailleurs soulever autrement de protestations. D'abord parce que c'est une fille douée d'un sang-froid remarquable, ensuite parce qu'à ce sang-froid se joint paradoxalement un tempérament que l'on peut qualifier de volcanique. Et puis, ce n'est pas la première fois que ce genre d'aventure lui arrive.

Née en Livonie de parents polonais et calvinistes, Catherine - mieux vaut lui donner dès à présent ce nom ! - était fille de ferme quand éclata la guerre russo-suédoise. Il est passé sur sa petite patrie bon nombre de soldats des deux nationalités sans oublier les Polonais. Quelques-uns sont passés aussi sur la jeune fille. Elle a même eu tant de succès auprès de la troupe qui'l a été question, un temps, d'en faire la pensionnaire d'un bordel militaire. Elle y a échappé grâce au sens commercial d'un dragon suédois nommé Johann Rabe. Celui-ci l'a épousée mais dans le seul but de la vendre plus commodément et à son seul profit à un Livonien dont l'Histoire n'a pas retenu le nom. Tout ce qu'on en sait est qu'il l'a obligée à se prostituer et que, naturellement, il encaissait les gains.
Un engagement contre les Russes a délivré Catherine de ce protecteur encombrant et, peu désireuse de tomber dans les mains d'un autre amateur éclairé, elle s'est enfuie à Marienbourg où elle est entrée au service du pasteur Glück. Un engagement que celui-ci ne regrettera jamais : il a, en effet, trouvé une perle. Celle que l'on appellera bientôt "la plus belle fille de Marienbourg" s'entend comme personne au soin des enfants, à la cuisine, au lavage et surtout au repassage des chemises. Elle travaille si bien que le pasteur lui confie l'économat de la maison et la marie à un trompette suédois nommé Kruse.
L'explosion de la forteresse en fait une veuve : le trompette est parti en fumée. Sans lui causer d'ailleurs une peine immense car elle l'a peu connu. Aussi s'apprête-t-elle à servir son nouveau compagnon comme elle a servi les précédents lorsqu'elle est appelée à comparaître devant le maréchal-prince Cheremetiev.
A la vue de cette fraîche jeunesse, le vieux militaire a senti se réveiller des instincts un peu assoupis.
Elle est juste ce qu'il faut pour réchauffer les longues nuits d'hiver et, sans autre forme de procès, il l'enlève au dragon. Néanmoins, il s'en lasse assez vite, la jugeant tout de même un peu trop rustique pour un homme aux goûts raffinés et c'est alors qu'apparaît l'homme du destin : Alexandre Mentchikov, intime ami du tsar et grand amateur de beautés plantureuses ; il récupère Catherine et l'installe auprès de lui avec un statut de favorite officielle. Il est beaucoup plus jeune que Cheremetiev, plus séduisant aussi et la jeune femme ne demande qu'une chose : que cela dure !
Toute sa vie, d'ailleurs, elle gardera pour lui un certain penchant et, beaucoup plus tard, devenue impératrice et toute-puissante, elle en fera son Premier ministre... et son favori.

Or, un soir, le tsar Pierre arrive au camp et naturellement, il vient souper chez son ami. Celui-ci met les petits plats dans les grands et Catherine veille au service de table sans paraître remarquer que les yeux noirs du maître la suivent avec attention, qu'il se penche parfois pour parler bas à l'oreille du prince et que tous deux rient. Mais, bientôt, il s'adresse directement à la jeune femme, lui parle, la questionne : "Il lui trouva de l'esprit, écrit l'un de ses aides de camp et termina son badinage avec elle en disant qu'il fallait, lorsqu'il irait se coucher, qu'elle portât le flambeau dans sa chambre..."
On ne saurait être plus clair et d'ailleurs l'idée ne viendrait même pas à Catherine d'élever la plus petite objection. Pierre est le tsar ! En outre, il est plutôt beau garçon : le cheveu noir, l'oeil noir et le muscle solide, il est taillé comme un roc et mesure environ deux mètres. Il aime passionnément le combat, la dépense physique au grand air, le vin et les femmes.
Celle-là lui plaît et, le flambeau une fois déposé, il va la garder toute la nuit. Catherine, dès le lendemain, se partagera entre lui et Mentchikov qui est d'ailleurs habitué à cette dualité d'un genre un peu particulier mais, cette fois, il devra faire contre mauvaise fortune bon coeur car il aime vraiment sa maîtresse.

Le temps du partage durera peu. Cette femme que rien n'étonne, qui sait garder sa bonne humeur en toutes circonstances, qui se montre aussi ardent au lit qu'à table, qui ne craint ni la dure ni la fatigue, c'est exactement celle qu'il faut à Pierre. Depuis quatre ans, son épouse, la belle mais trop timide Eudoxie Feodorovna, de noble naissance mais trop pieuse, trop attachée aux anciennes coutumes dont Pierre a pris l'horreur, expie au couvent de Souzdal un complot des strelitz dont elle ne savait rien mais qui offrait à son époux un prétexte commode pour la répudier et l'enfermer dans un cloître.
Bien sûr, les femmes ne manquent pas au tsar mais cette Catherine, qu'il appelle "Katinka" il ne veut plus s'en séparer.
Au moment de quitter le camp, il se contente de dire à Mentchikov qu'il l'emmène avec lui. En échange, il lui laisse l'entière disposition d'une de leurs communes maîtresses, Daria Arsenievna, qu'il lui conseille d'ailleurs dépouser. Il faudra bien que Mentchikov s'en contente.
Et voilà "Katinka" partie pour Moscou en compagnie de son tsar qui l'installe chez une veuve de bonne famille pourvue d'une maison agréable mais discrète et où il pourra venir la voir aussi souvent qu'il le voudra.
Ce sera "très" souvent. Petit à petit, le terrible Pierre s'attache à cette belle fille toujours paisible, toujours gaie, toujours compréhensive et qui sait si bien, comme le faisait jadis sa mère Nathalie, apaiser les affreuses crises d'angoisses et les attaques d épilepsie dont il souffre depuis l'enfance rien qu'en le prenant dans ses bras et en appuyant sa tête contre sa généreuse poitrine.
En outre, elle est plaine de bon sens, cette ancienne servante si durement malmenée par la vie et qui cependant n'a jamais cessé de l'aimer et de lui faire confiance. Et quand il doit la quitter pour le combat, c'est toujours à contrecoeur. Ainsi, tandis qu'il assiège Poltava, ilne peut s'empêcher de lui écrire : "C'est triste sans toi et mon linge est mal tenu..." Pourtant, le temps a coulé car le siège de Poltava se situe en 1709, sept ans après Marienbourg, et même Catherine et Pierre sont mariés depuis deux ans. Secrètement car ils doivent toujours se considérer comme mariés, chacun de son côté et les quatre enfants qu'ils ont déjà n'ont droit qu'au titre de bâtards...

Promenade autour d'un échafaud...

Au reçu de cette lettre où Pierre se plaint de son absence, Catherine n'hésite même pas. Bien qu'enceinte pour la cinquième fois, elle cout, elle galope vers Poltava et, jusqu'à l'éclatante victoire finale, elle participera joyeusement, généreusement à la vie du camp. Se rappelant qu'elle a été , un moment, cantinière, elle aidera Pierre de toutes ses forces à maintenir le moral des troupes. L'enfant qu'elle mettra au monde à Ismaïlovo, le 29 décembre 1709 retirera de ces galopades une santé suffisamment solide pour devenir un jour l'impératrice Elisabeth Ire.
Des quatre enfants qui l'on précédée, trois sont déjà morts. Seule reste sa soeur Anna née en 1708. Quant aux huit quiviendront après elle, car "Katinka" donnera douze enfants à Pierre, tous mourront jeunes.
Ajoutons que le mariage de leurs parents célébré secrètement dans l'église de la Sainte-Trinité ne sera validé qu'en 1712.

Un couple donc ! Parfait, solide, sans failles ! En Catherine, Pierre a une confiance absolue, telle qu'en 1717, lorsqu'il part pour la France où il sera en mai, il la laisse en Russie sans crainte aucune. Mais que de drames vécus côte à côte dont le plus tragique sera le procès du tsarévitch Alexis, fils d'Eudoxie et qui, terrifié par son père, prend la fuite chez l'empereur d'Autriche. Ramené et condamné à mourir sous le fouet, le jeune homme expire le 7 juillet 1718 dans sa prison de la forteresse Pierre-et-Paul où son père, lui-même, aurait procédé à l'exécution.

Pierre est cruel, sanguinaire, impitoyable, pourtant Catherine n'en a pas peur, peut-être parce qu'elle admire la grandeur de cet homme attaché férocement à tirer son pays de l'ornière médiévale où il croupissait.

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MessageSujet: Les reines du faubourg   Sam 13 Juin - 0:51

Il atteint au sommet de la gloire, concluant avec la Suède une paix plus qu'avantageuse lui assurant un large territoire sur la Baltique, cette Baltique aux rives de laquelle il a fondé Saint-Pétersbourg à grand renfort de sueur et de sang versés par ses sujets. En 1721, il reçoit les titres d'Empereur de toutes les Russies, de Père de la Patrie et il devient Pierre le Grand pour l'Europe entière. Six mois plus tard, le 7 mai 1722, il sacre lui-même Catherine impératrice dans la cathédrale de l'Assomption et pose de sa propre main la couronne sur la tête de l'ancienne servante. C'est l'apothéose mais des jours noirs se préparent.
D'abord la santé du tsar s'altère. Il n'a jamais cessé ses orgies dans ce faubourg allemand de Moscou qu'il a tant fréquenté dans sa jeunesse. Et puis vient le drame intime : au mois de novembre 1724, le tsar apprend, par sa chancellerie secrète, que son impératrice le trompe.
L'élu, il le connaît bien. C'est même un intime. Il se nomme William Mons de la Croix et il est le frère d'Anna Mons qui fut jadis la maîtresse de Pierre.
Il est jeune, il est veau et c'est un parfait aventurier aussi habile à toucher des pots-de-vins qu'à faire perdre la tête à une femme déjà sur le retour.
Au temps de sa jeunesse, Pierre eût fait appréhender les coupable sur l'heure pour les livrer à ses bourreaux. Cette fois, la stupeur le paralyse. Cette femme dont il a fait une souverain, qu'il a aimée plus que tout au monde, cette femme qui est sa chose a osé... Ce n'est pas possible ! Il y a quelque part une erreur ! Et, pendant quinze jours - une éternité pour lui ! - il réfléchit, il observe...
Au bout de ce temps, sa main frappe comme la foudre.
Alors qu'il vient de dîner dans l'intimité avec Pierre et Catherine, le beau William est arrêté et jeté en prison. Le tsar pense que ce coup de tonnerre va décontenancer sa femme, qu'elle va pleurer, supplier, demander son pardon et la grâce de son amant. Il la connaît encore bien mal ! Non seulement Catherine ne fait rien de tout cela mais elle ne bronche même pas.
Son visage demeure aussi paisible qu'un lac par beau temps. Alors Pierre fait exécuter le prisonnier, le 28 novembre, mais sans rien en dire à sa femme. Puis, le lendemain même, il la fait monter dans un traîneau sous le prétexte d'une promenade et la conduit vers l'échafaud où gît le corps démembré de son amant.
L'attelage fera même plusieurs fois le tour de la sinistre plate-forme. Catherine ne dit toujours rien, ne montre pas la plus petite émotion. Même, elle trouve un sourire pour son époux et parle de choses et d'autres dans une apparente liberté d'esprit. Elle sait trop que les terribles yeux noirs qui l'observent noteront la moindre défaillance et qu'alors rien ne la sauvera. Et l'on rentre au palais.
Décidé à tout, apparemment pour la briser, Pierre lui a réservé une autre surprise et quand elle regagne ses appartements elle voit, sur une table, posée bien en évidence, la tête de William qui baigne dans un bocal rempli d'alcool. Va-t-elle craquer ? A aucun prix ! Pierre qui l'a suivie la voit passer auprès de l'affreuse chose sans paraître seulement s'apercevoir de sa présence. Elle n'a même pas tressailli à sa vue.
Alors, fou de rage, le tsar empoigne un vase précieux et le lance à terre où il se brise. Catherine, elle, se contente de hausser les épaules et de soupirer :
- Vous venez de détruire l'un des plus beaux ornements de ce palais. En êtes-vous plus heureux ?
Il ne reste à Pierre qu'une solution : s'enfuir pour n'être pas tenté de l'étrangler. Rien ne semble, en effet, capable de la briser et un temps, il se demande s'il ne va pas l'envoyer aux bourreaux, rien que pour voir s'ils réussiraient à la faire trembler. La vie de Catherine, alors, ne tient qu'à un fil.
Elle le sait, elle le sent. Pourtant, elle se comporte toujours comme si aucun nuage n'était venu assombrir son ciel conjugal. Peut-être compte-t-elle sur ses enfants ? A ce moment, d'ailleurs, des pourparlers sont établis en vue d'un mariage entre Elisabeth et le jeune roi de France, Louis XV. Que penseraient les Français si à cet instant l'empereur envoyait sa femme à l'échafaud ?

Le mariage ne se fera pas, à la grande déception de la jeune fille qui, même devenue impératrice, le regrettera toute sa vie. Mais les conversations traînent, heureusement pour Catherine. Elle sait bien qu'elles sont ses meilleures garanties contre la mort. Pourtant, c'est celle de Pierre qui la sauvera. Le 27 janvier 1725, il sent que sa fin est proche. Il a pris beaucoup de dispositions pour les temps à venir mais il n'a pas encore désigné son successeur. Alors, il réclame du papier, une plume et, réunissant ce qui lui reste de forces, il commence à écrire : "Rendez tout à..." Il n'ira pas plus loin. Son successeur, ce sera Catherine proposée par le prince Mentchikov, l'archevêque de Plesk et ratifiée par les voix populaires. Elle a déjà été sacrée et une nouvelle cérémonie ne sera pas nécessaire.

L'une des premières décisions est une mesure de clémence envers la première épouse de Pierre. Celle-ci, en effet, n'est plus depuis longtemps au couvent de Souzdal. Un homme avait réussi à entrer en relations avec elle, un capitaine nommé Stepan Glebov. Et, peu à peu, une idylle s'était nouée entre cette femme encore belle et ce soldat. Ils se sont écrit. Beaucoup trop et Glebov, naïvement ou avec une arrière -pensée a gardé ces billets et même il a indiqué sur chacun d'eux avec une vanité qui frise la stupidité :"Lettre de la tsarine". Le roman s'achèvera dans l'horreur et le sang. Amené à Moscou avec une bonne partie des nonnes du couvent, Glebov est affreusement torturé par Pierre pour lui faire avouer une hypothétique participation à la cause du jeune Alexis. Les nonnes, elles, subissent le fouet. Glebov, lui, est courageux et n'avoue rien en dépit de tourments inouïs. Sa mort sera atroce et constituera le clou, si l'on peut dire d'une de ces tueries en série comme Pierre les affectionne : le malheureux sera empalé mais pour que le froid ne le tue pas trop vite, on l'affuble d'un pelisse, de bottes et d'une toque de fourrure. Il mettra vingt-sept heures à mourir.

Eudoxie, elle, vivra mais on la conduit dans un couvent des rives du lac Ladoga qui n'avait pas grand chose à envier aux goulags du XXe siècle et, le jour où elle y arrivera, deux moines la fouetteront en plein chapitre, mais elle ne saura pas la mort affreuse de son fils Alexis.
De tout cela Catherine a été le témoin muet et si elle a plaint Eudoxie, elle s'est bien gardée de le montrer. Mais elle estime que le calvaire à suffisamment duré et fait revenir la malheureuse de son couvent des glaces afin qu'elle vive désormais à Moscou même et dans un couvent beaucoup plus confortable. Elle y vivra jusqu'au 7 septembre 1731, survivant ainsi à celle qui a eu pitié.
En effet, Catherine Ire n'a régné que deux ans et s'est éteinte le 17 mai 1727 à la suite d'une fièvre chaude...
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MessageSujet: Les reines du faubourg   Sam 13 Juin - 21:28

CORA PEARL


La "lionne" qui haïssait les hommes...


La calèche bleue

Dans les débuts du second Empire, l'un des équipages les plus remarqués sur la toute neuve avenue de l'Impératrice (aujourd'hui avenue Foch), à l'heure de la promenade élégante, est une calèche dont la caisse légère, peinte en bleu à rechampis jaunes ressemble à une fragile nacelle en équilibre sur de hautes roues. Quatre chevaux magnifiques, attelés à la Daumont l'entraînent. Ils sont menés par des postillons sanglés dans des spencers de satin bleu, des culottes de peau blanche et de courtes bottes vernies. C'est le temps des folies mais on se retourne tout de même sur cet attelage que tout le monde regarde mais que personne ne salue.
Les femmes ont pour lui des regards glacés, les hommes de légers sourires.
Seul, parfois, l'un des joyeux célibataires qui font du règne de Napoléon III une fête perpétuelle se risque à envoyer un coups de chapeau désinvolte à l'occupante.

Elle est très jeune, cette femme. Dix-huit , dix-neuf ans, pas plus, mais remarquable en plus d'un point : l'élégance de ses toilettes, la teinte flamboyante de sa chevelure rouge et aussi l'étonnant maquillage dont elle couvre son jeune visage qui semble verni par une épaisse couche de fards, cependant que de longs cils irisés, de longues paupières savamment ombrées et une bouche d'un rouge sanglant font paraître pâles les autres femmes.
Son indifférence aussi est étonnante. A demi couchée dans sa voiture sous les flots mousseux d'une immense crinoline elle ne regarde rien ni personne. Ses yeux bleus sont de glace et le pli de sa bouche pourpre traduit pour ce qui l'entoure un dédain immense, un dédain qui, parfois, se nuance d'un sourire froid lorsque les chuchotements qui courent d'une voiture à l'autre arrivent jusqu'à elle :
- C'est Cora Pearl, la grande courtisane ! La maîtresse du jeune Masséna... On dit qu'il se ruine pour elle...

Mais la calèche bleue poursuit son chemin, emportant cette femme qui est pour beaucoup un objet de scandale et pour quelques-uns une énigme...
Ce nom de Cora Pearl, elle ne le porte pas depuis très longtemps. Les hasards de la naissance l'ont dotée à l'origine de celui infiniment moins évocateur d'Emma-Elizabeth Cruch qui en anglais signifie "béquille"...
Quoi qu'il en soit, la jeune Emma est née le 23 février 1842 à East Stone, dans le Devon d'un très modeste maître de musique, tellement modeste que cinq ans après la naissance de sa fille, le sieur Cruch incapable de sortir d'une situation inextricable a pris le parti de fuir en Amérique abandonnant femme et enfant. La mère, Emily Watts, encore jeune et belle, l'a vite remplacé par un brasseur londonien. Pour plus de commodité, elle a déclaré le fugace Cruch mort et enterrés.

A vrai dire, elle aimerait bien oublier aussi qu'elle a une fille. D'autant que celle-ci a tout de suite détesté son beau-père. Alors, pour s'en débarrasser, on décide de l'envoyer en France, dans un couvent de Boulogne-sur-Mer, où, durant huit ans, elle recevra quelque éducation. Et elle arrive ainsi à l'âge de treize ans où sa mère s'avise que le couvent lui coûte cher. Comme il ne peut être question de la ramener au logis du brasseur, c'est à sa grand-mère qu'on la confie. Celle-ci vit dans un quartier pauvre de Londres. c'est une femme pieuse jusqu'à la bigoterie et d'une austérité capable de dégoûter à tout jamais une fille de la vertu.
Emma, cependant n'est ni plus ni moins vertueuse qu'une autre fille de son âge. Quant à l'amour elle n'y pense même pas.
Pourtant, elle est faite pour lui car si son visage, encore mal formé, est assez quelconque, elle possède un corps dont les formes sont beaucoup plus épanouies qu'il n'est d'usage à treize ans. C'est à elle (je suppose que l'auteur se réfère à la grand-mère Suspect ) que la fillette devra la tragédie qui va définitivement marquer sa vie et son caractère.

Un soir de brouillard, alors qu'elle rentre chez sa grand-mère, elle est abordée par un inconnu qui l'arrête et s'inquiète de voir que, sous un manteau trop mince, elle tremble de froid. Il l'interroge alors : que fait-elle dehors par ce temps ? Emma répond qu'elle est allée faire une course pour sa grand-mère qui habite un peu plus loin et qu'elle n'a pas le temps de causer. L'inconnu se met à rire et Emma le trouve sympathique. Son apparence cossue et son rire joyeux. Il explique à la fillette que si la rue n'est pas un endroit pour parler on peut le faire bien au chaud dans le pub voisin dont les lumières éclairent la brume jaune.
Emma est tentée. IL doit faire meilleur en cet endroit que chez la grand-mère où l'on économise aussi bien sur le combustible que sur la chandelle et elle se laisse entraîner. Son nouvel ami la fait asseoir à une table puis lui offre un grog au rhum, très chaud et très fort qu'elle boit avec précaution puis avec un plaisir croissant. En même temps, il la fait parler, s'apitoie en apprenant qu'elle cherche du travail, tout en faisant maintenant servir du vin ! La tête lui tourne un peu. Elle oublie le temps et trouve bien agréable la griserie légère qui l'envahit. Aussi ne voit-elle aucun inconvénient à un autre verre et encore à un autre jusqu'à ce qu'elle s'abatte sur la table, la tête dans les bras, assommée par l'alcool.
Lorsqu'elle émerge enfin d'un écrasant sommeil il fait jour. Elle ne connaît ni la chambre ni le lit où elle est couchée. Quant à son compagnon, il a disparu. Elle s'aperçoit alors qu'elle est toute nue dans ce lit inconnu, que son corps lui fait un peu mal et qu'il y a du sang sur les draps. Affolée, elle veut se lever mais une nausée la précipite, tête première, vers la table de toilette cependant que l'épouvante la saisit : que va-t-elle dire à sa grand-mère ?

Quand son estomac est un peu soulagé elle se sent mieux et c'est alors qu'elle remarque l'argent. Il est là, déposé sur la table de chevet et quand elle le touche, une sorte d'éblouissement la saisit. Vingt livres ! L'inconnu lui a laissé vingt livres ! Une véritable fortune pour elle !... Mais il a aussi laissé un petit mot, très court : Le travail abîme, use et vieillit. Si tu veux t'en donner la peine tu peux gagner beaucoup d'argent avec ton corps..."
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MessageSujet: Les reines du faubourg   Sam 13 Juin - 22:40

Emma pense alors que l'inconnu était sans doute un misérable mais non dépourvu de générosité et que, de toute façon, le conseil peut être bon à suivre.
Et cet instant décide de sa vie. La nuit qu'elle a vécue soulève en elle un mélange de fureur et d'avidité. Les hommes sont tous des monstres et son initiateur n'est qu'une brute mais elle se jure que tous les autres paieront pour lui.
Bien entendu, plus question de rentrer chez la grand-mère ! Emma dit adieu à sa triste rue et s'en va prendre une chambre dans le quartier de Covent Garden où elle commence à vivre de ses charmes.
Cela marche au-delà de ses espérances grâce à une vieille courtisane qui l'a prise en amitié et qui lui apprend non seulement l'art d'attirer les hommes mais aussi ce que l'on pourrait appeler les techniques du métier. Et cette enfant qui na pas quatorze an va plonger au plus noir, au plus crapuleux de la débauche mais, de cette terrible expérience, elle va retirer deux choses : pas mal d'or et la haine des hommes, une haine au feu de laquelle se cuirassera son coeur.

Quand, un an après, elle rencontre un certain Robert Bignell, elle a changé, irrémédiablement.
Sceptique, dure, insolente, elle sait à présent se défendre d'autant mieux que dans les pires orgies elle garde la tête froide et le coeur sec.
Et c'est dommage car Bignell n'est pas un mauvais garçon. S'il possède à Londres l'un des lieux de plaisirs les plus cotés, il est encore capable d'aimer et il aime Emma.
Il l'installe dans un appartement agréable près de Hyde Park. Il lui offre de jolies robes, des bijoux. Il est même prêt à l'épouser. Mais cela Emma le refuse farouchement. La seule reconnaissance qu'elle voue à son amant c'est de lui avoir permis d'apprendre à monter à cheval.
Tout de suite elle a montré d'étonnantes dispositions et se prend pour les chevaux d'une véritable passion. Ils incarnent pour elle toute la beauté qu'elle refuse à ses compagnons de plaisir. Elle est presque heureuse. Et c'est alors que Bignell lui propose de l'accompagner à Paris.

La capitale française éblouit la jeune Anglaise qui la visite de fond en comble. Tout lui plaît à commencer par l'atmosphère de plaisir qu'on y respire en ce début de l'Empire. Elle va danser dans les bals publics, boire dans les cabarets, va au théâtre et, surtout, fait du cheval au bois de Boulogne. Là, sa parfaite tenue jointe à son charme un peu exotique intriguent. Elle y fait des conquêtes et, surtout, elle peut y contempler le luxe étourdissant de quelques-unes des "lionnes" les plus en vue comme la charmante Blanche d'Antigny et l'éblouissante Hortense Schneider. Et elle décide qu'un jour elle sera plus riche et plus parées que celles-ci...

La passion des chevaux

Quand Robert Bignell repart pour Londres, Emma rompt : elle entend désormais faire carrière à Paris.
Livrée à elle-même, elle commence par changer de nom, le sien étant par trop ridicule : "Je me savais, écrit-elle sans trop de modestie dans ses Mémoires, fraîche comme une rose mousse et radieuse comme une perle d'Orient."
Et c'est ainsi que, de Cruch, elle devient Pearl et que le paisible Emma fait place à Cora, nettement plus élégant. Après quoi elle entreprend de faire fortune, invente un maquillage frappant pour mieux se faire remarquer et commence à choisir ses amants.
Celui qui va assurer son succès est un Russe, le prince Gortschakov. Il assure en quelque sorte sa publicité en clamant un peu partout dans les milieux du plaisir et chez ses compagnons de débauche que la belle Anglaise représente "le dernier mot de la luxure". Du coup, on s'arrache ses faveurs et son alcôve ne désemplit pas.

Devenue l'une des femmes les plus en vue de Paris, et d'ailleurs des plus élégantes, Cora se révèle du même coup femme d'affaires accomplie : partant de ce principe que son corps est son capital, elle l'administre ni plus ni moins qu'une maison de commerce. C'est ainsi que tenant un grand livre de comptes, elle y note sur trois colonnes le nom du client, la somme perçue et son appréciation personnelle.
Dans ces conditions, elle aurait pu n'être jamais rien d'autre qu'une fille de joie si une vraie chance ne lui était venue avec le journaliste Nestoir Roqueplan, ancien directeur de l'Opéra et l'une des principales "locomotives" de la vie parisienne. En effet, Roqueplan s'éprend de Cora, autant tout au moins qu'il est possible à un homme sceptique, raffiné et sans illusions. Mais son accent anglais l'amuse et aussi certaine verdeur de langage. Il devient alors son protecteur attitré, corrige certains défauts trop évidents et lui enseigne tout ce que doit savoir une véritable "lionne". Ensuite, il a présente à quelques-uns des hommes qui a Paris tiennent le haut du pavé.
L'un d'eux en tombe amoureux fou : il se nomme Victor Masséna, duc de Rivoli et prince d'Essling et il possède une grosse fortune.
Dès lors Cora Pearl est vraiment lancée. Installée dans un magnifique appartement de la rue de Ponthieu, elle possède tout ce qu'un homme riche peut offrir à une femme. Attelages et chevaux de selle emplissent ses écuries et chaque matin on peut la voir, sanglée dans une sévère amazone, galoper sous les ombrages du bois de Boulogne. De même que, l'après-midi, elle participe dans sa calèche bleue à la rituelle promenade où se rencontrent la Cour et le Tout-Paris.
L'amour que lui voue Masséna toucherait un coeur moins fermé que le sien. Il ne sait que faire pour lui plaire, demandant seulement en échange qu'elle ne soit qu'à lui, mais Cora n'entend pas se consacrer à un seul homme et, un soir, c'est le drame. Au cours d'un souper dans le fameux cabinet n°16 du Café anglais où quelques joyeux fêtards sont réunis avec leurs belles amies, le duc de Gramont-Caderousse l'un des rois de la fête qui, se sachant condamné, brûle sa vie avec une joyeuse désinvolture, propose une idée bizarre : ces dames vont se livrer au concours de la plus belle poitrine.
Sa maîtresse en titre, la chanteuse Hortense Schneider refuse farouchement de se mêler à des femmes qu'elle méprise et, ce soir, c'est la belle Adèle Courtois qui accompagne le jeune duc. Sans hésiter, celle-ci fait tomber le haut de sa robe et Cora se dispose à l'imiter quand Masséna s'interpose : elle ne va pas faire ça ? Et devant lui ? La réponse de la jeune femme est un défi : oserait-il le lui interdire ? Il n'hésite pas :
- Oui, je vous le défends, mais aussi je vous en prie. Cela... me déplairait.
Pour toute réponse, Cora dégage ses seins et gagne le concours haut la main, mais Masséna ne verra pas la triomphatrice baigner l'une de ses victorieuses rondeurs dans une coupe de champagne car il est parti dès la chute de la robe. Le lendemain, après une scène pénible, c'est la rupture et Cora Pearl choisit comme nouvel amant le prince Murat, banquier plus jeune et plus riche encore que son prédécesseur, ce qui ne l'empêchera nullement d'accueillir d'autres amants de passage : son appétit d'or est intarissable et elle s'entend comme personne à mener les hommes à la cravache.
Ses algarades avec le prince Demidov défraient Paris. On raconte la façon dont elle lui a cassé sa canne à pommeau d'or sur la tête, alors qu'il prétendait demeurer couvert devant elle. Une autre fois, alors que le Russe met en doute l'authenticité des perles de son collier, Cora jette le bijou à terre et en écrase quelques-unes sous son talon pour prouver leur authenticité. Après quoi, ramassant l'une des rescapées, elle le jette à la figure du prince en lui recommandant de s'en faire une épingle de cravate.

Ses éclats, son maquillage, sa réputation de grande prêtresse de l'amour et ses tarifs exorbitants en font une sorte de curiosité. Au point qu'un groupe d'étudiants se cotise pour réunir cinquante louis puis tire au sort qui sera l'heureux élu. Cora accepte de recevoir le gagnant et accomplit sa part du contrat. Mais le jeune homme est charmant, un peu timide et il éveille en elle quelque chose qui est peut-être un souvenir d'enfance. Alors au moment où il va la quitter, la courtisane prend l'un des cinquante louis et le lui tend en disant :
- Je garde toutes les pièces sauf celle-ci qui est peut-être la vôtre car, à vous, je veux m'être simplement donnée...
On aimerait savoir qui était le jeune étudiant. Mais Cora est appelée à de plus hautes destinées. Après le prince Murat, vient le duc de Morny, qu'elle rencontre, un matin, en patinant au Palais de Glace :
- Cora sur la glace ? s'écrie en riant le demi-frère de l'Empereur. C'est un paradoxe...
- Eh bien, Monseigneur, puisque la glace est rompue, offrez-moi donc un cordial !
- Volontiers... à condition que ce soit chez moi.
Ainsi débute une nouvelle liaison, plus amicale que passionnée de la part du duc. Cora l'amuse et, surtout, il partage cette passion du cheval qu'elle place au-dessus de tout. Il gagnera même un tout petit coin de ce coeur qui ne veut plus battre en offrant à Cora, au lieu de bijoux dont elle regorge, un superbe pur-sang arabe.

C'est alors que Napoléon III lui-même, fait savoir qu'il recevra volontiers la jeune femme. Mais elle reçoit très mal Mocquart, l'émissaire impérial : elle n'est pas un fiacre qu'on siffle dans la rue. "Je ne veux pas, dit-elle, qu'on me passe psst, psst !"
Elle se laissera néanmoins convaincre mais sa visite aux Tuileries n'aura pas de suite. L'Empereur déclarera à Morny que "cette Anglaise a vraiment trop d'accent" et que, d'ailleurs "ils se doit aux Françaises..."
A la mort de Morny, Cora décide de s'essayer au théâtre. Elle ne récoltera pas le succès au contraire, mais encore un nouvel admirateur, qui sera la plus célèbre victime de l'impitoyable Anglaise : le prince Jérôme Bonaparte, fils du roi de Westphalie et frère de la princesse Mathilde, un joyeux luron que les Parisiens ont surnommé Plon-Plon. Il n'est plus très jeune et loin d'être beau, mais Cora recevra de lui un palais rue de Chaillot, un autre rue des Bassins, les plus beaux chevaux de Paris et de rarissimes perles noires.
Le pauvre homme est fou de son Anglaise et, même les remontrances de l'Empereur ne pourront rien contre un sentiment profond et sans doute douloureux quand Cora s'affichera avec le Turc Khalil-Bey.

La guerre de 1870 ne change rien. Lorsque Cora revient en Angleterre, Jérôme la suit mais le coupe fait scandale et il faudra bien que le prince en vienne à rompre par respect pour les siens et le malheur de l'Empire. Cora rentre à Paris mais la fête est fine et fini le temps des princes. C'est maintenant celui des riches bourgeois. Le suicide du jeune Duval, des restaurants du même nom, va faire chasser l'Anglaise de France. On pourra la voir alors à Monaco puis à Milan où elle essaiera vainement de revoir Jérôme. Plus tard, elle pourra revenir à Paris où plus maquillée que jamais, elle tente de gagner encore quelque argent de la seule façon qu'elle connaisse mais elle n'intéresse pas les jeunes générations qui l'appellent "le vieux clown".
Pour échapper à la misère, elle écrit ses Mémoires et remporte un succès qui la sauve, mais quatre mois après la parution, le 8 juillet 1886, elle meurt d'un cancer de l'intestin...
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MessageSujet: Les reines du faubourg   Dim 14 Juin - 17:59

L'inoubliable

HORTENSE SCHNEIDER


Un certain Monsieur Offenbach...


Un matin de l'été 1855, deux jeunes gens grimpaient courageusement le raide escalier d'une triste maison sise passage Saunier menant au non moins triste appartement d'un homme qui était peut-être le plus gai des habitants de Paris. C'était un musicien allemand "agité, mince comme une clarinette, vif comme un triolet" qui venait de s'implanter aux Champs-Elysées, dans un petit théâtre en vois abandonné par un prestidigitateur qui l'avait baptisé théâtre des Bouffes-Parisiens et venait d'y monter une sorte d'opérette allègre intitulée Les Deux Aveugles.
Le plus étonnant était que le public commençait à s'y presser.
Quant aux deux visiteurs, l'un était le chanteur Berthelier, qui faisait partie de la troupe et sa plus récente maîtresse : une jolie Bordelaise de vingt-deux ans, blonde, grassouillette, mais avec les plus belles épaules, les plus belles jambes du monde, de jolis yeux bleus et le plus charmant minois. Son nom : Hortense Schneider.

Ce que Berthelier vient demander à son patron, c'est d'auditionner sa conquête et, comme il est amoureux, il est tenace. Alors sachant bien qu'il ne s'en débarrassera pas autrement, Offenbac soupire en se mettant au piano :
- Chande-moi guelgue chose !
Il ne se débarrassera jamais, en effet, de son accent tudesque, mais c'est au fond un charme de plus comme sa moustache blonde et le rregard myope mais vif qui brille derrière ses lorgnons.
Si elle meurt de trac, la jeune Hortense n'en montre rien. Elle attaque hardiment le boléro du Domino noir, mais à peine a-t-elle chanté quelques mesures que le musicien se lève et referme le piano.
- Où as-du abbris ?
- A Bordeaux avec M. Schaffner...
- Bedide miséraple, si tu as le malheur de brentre engore tes leçons, je te viche mon pied quelque part et je tégire ton encachement (je déchire ton engagement). Car je t'encache, tu entends ? A teux cents francs bar mois...
Et de signer un contrat qui allait marquer toute une époque. L'association d'Offenbach avec Hortense Schneider que l'Histoire ne séparera plus, va démontrer au monde entier que "leur" Paris est la ville la plus brillante, la plus gaie et la plus vivante du monde : une fantastique affiche pour le second Empire...

Mais qui était , au juste, cette Hortense, tombée si à propos dans la vie du compositeur ? Bordelaise, elle l'a dit, mais parce que ses parents le sont devenus. Son père, un pauvre tailleur nommé Schneider était, selon Lenôtre, un des rescapés des contingents rhénans de Napoléon. C'est à dire que la famille n'était pas riche. Toute gamine Hortense sera petite-main chez une couturière ou coursière chez une fleuriste, mais ce qu'elle a dans le sang, c'est la musique, le chant, la danse et la comédie. Elle se joint à une troupe d'amateurs et un vieil artiste, Schaffner, lui apprend à poser sa voix - qui est fort jolie - et à respirer quand il faut.
Ainsi armée, elle signe un engagement, à cinquante francs par moi, pour le théâtre d'Agen où elle va jouer tout, mais vraiment tout ce que l'on y joue et pas toujours dans les premiers rôles. Elle sera même un nègre dans La Case de l'oncle Tom et un mousse dans Haydée, mais il lui arrive de chanter parfois l'opéra même si c'est dans les choeurs. En même temps, elle fait des ravages dans la société masculine de la cité des pruneaux. Sa blondeur, son entrain et ses rondeurs y font merveille au point qu'une grande dame de la société viendra s'en plaindre à son directeur.
Au bout de deux ans de ce métier, elle fait ses bagages, débarque à Paris, essuie bon nombre de refus dans les "salles" en vogue et finalement rencontre Berthelier qui la réconforte, lu promet de s'occuper d'elle, en fait sa maîtresse parce qu'elle l'a ensorcelé et finalement tient parole en la présentant à son patron.

Dès son apparition sur la scène des Bouffes-Parisien - qui d'ailleurs ne vont pas tarder à déménager pour s'agrandir et se rapprocher des Boulevards - c'est le succès, un succès qui vaut à la belle Hortense nombre d'admirateurs avec qui elle a le bon goût de ne pas se montrer cruelle dès l'instant qu'ils lui plaisent, mais, quand elle rencontre le jeune duc Ludovic de Gramont-Caderousse, elle lui accorde aussitôt l'exclusivité... et il faudra bien que Berhelier, non sans soupirer, quitte à jamais la chambre de son amie.
Gramont-Caderousse, c'est en quelque sorte le roi de Paris : grand, maigre - trop ! il est miné par la phtisie - d'une folle élégance, le cheveu roux et le visage pâle, marqué de rouge aux pommettes, il règne sur le Jockey club et sur tous les endroits où l'on s'amuse depuis le Café anglais et le Café de Paris jusqu'aux petites boîtes de quartiers moins huppés.
Tout le monde le connaît, tout le monde l'adore et Hortense, en ce cas ,fait comme tout le monde. De cette liaison, elle aura un petit garçon dont elle ne se souciera guère et surtout tirera un vernis d'élégance et d'éducation non négligeable.
Quelques mois après la naissance, le jeune duc dont la santé se délabre de plus en plus commet l'erreur fatale commune, hélas, à tous les malades des poumons de l'époque : il va se soigner en Egypte en pensant que le soleil est seul capable de le guérir. En fait, le soleil le tuera plus rapidement et, quand il reviendra à Paris en 1865, c'est pour y mourir à Trente-deux ans.
Or, pendant ce séjour en Egypte, Hortense qui, avec toute la troupe et Offenbach, se produit au Palais-Royal, entre en fureur contre son directeur qui lui a refusé une augmentation. Qu'on lui résiste est une chose qu'elle ne supporte pas : d'abord parce qu'elle a une juste conscience de sa valeur mais également parce qu'elle n'est pas aussi intelligente que sa frimousse pétillante le laisse supposer. Aussi prend-elle une décision ahurissante : elle va retourner à Bordeaux, chez sa mère et, dans ce but, elle fait ses malles.

Grâce à Dieu, faire ses malles pour une femme en cette année 1864 n'est pas une mince affaire, surtout pour une jolie femme : il faut emplir une monstrueuse quantité de bagages et de cartons pour y enfouir les crinoline, les immenses robes qui les couvrent, les dessous aussi abondants que les fanfreluches, les châles, les chapeaux, les bottines, les ombrelles.
Cela donne à Offenbach flanqué de son librettiste Ludovic Halévy, le temps de tomber chez sa vedette pour tenter de la ramener à la raison.
Entreprise oh combien difficile ! Les deux hommes frappent, sonnent font un bruit de tous les diables qui attire les autres locataires de la maison mais pas la Schneider. Quelqu'un pourtant affirme qu'elle est là. Alors le vacarme reprend de plus belle et, finalement, derrière le panneau de bois, une voix se fait entendre :
- Qui est là ?
Avec un soupir de soulagement, les deux hommes répondent l'un après l'autre :
- Moi, Offenbach.
- Moi, Halévy...
et Offenbach d'ajouter en écho :
- Che vous apporte un rôle... un rôle étonnant... une gréation suberbe... mais le malheureux qui ignore qu'Hortense est brouillée à mort avec Plunkette, le directeur du Palais-Royal ajoute : "Une gréation pour le Palais-Royal..."
Un hurlement de fureur lui répond mais, cette fois, la porte s'ouvre découvrant une Hortense aux yeux étincelants, véritable personnification de la furie antique, l'invective à la bouche, qui déclare, avec force imprécations dignes de Corneille qu'elle ne remettra jamais les pieds dans le "théâtre maudit". Elle va partir pour Bordeaux, d'ailleurs ses malles sont achevées, et elle a déjà vendu une partie de ses meubles.
En effet, le décor fait de caisses, de paquets et de cartons a quelque chose de définitif. Néanmoins, comme la porte est ouverte, les deux hommes en profitent pour se glisser à l'intérieur. Il faut plus qu'un déménagement pour décourager Offenbach lorsqu'il a quelque chose dans la tête. Or, il vient de constater que s'il manque nombre de meubles, le piano, lui, est toujours là...

La grande-duchesse de Gérolstein

Profitant d'une accalmie nécessitée par une reprise de souffle, Halévy explique l'oeuvre dont il vient d'écrire le livret : "une pièce grecque... l'enlèvement d'Hélène par Pâris". Elle y serait adorable, délicieuse, irrésistible. Hélène la Blonde ! Avec des costumes absolument ravissants ! Il pourrait parler longtemps : Hortense ne veut pas être adorable chez Plunkett...
Pendant ce temps, Offenbach s'est glissé au piano et il joue, et il chante avec son effroyable accent mais la musique est irrésistible :
"Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu ?
A faire ainsi cascader, cascader ma vertu..."
Assise sur une caisse, Hortense écoute, ravie, enchantée déjà dans le rôle de la reine de Sparte. Elle s'y voit ! ...Seulement derrière cette apothéose, elle aperçoit tout à coup Plunkett et cela suffit pour qu'elle retrouve sa décision : jouer La Belle Hélène elle aimerait beaucoup mais à aucun prix au Palais-Royal. Elle a dit qu'elle partait pour Bordeaux, elle part au désespoir de ses auteurs et durant quelques jours, elle va jouir de sa liberté et du secret plaisir d'être déjà célèbre...
En fait, huit jours exactement au bout desquels arrive un télégramme d'Offenbach : "Affaire ratée au Palais-Royal mais possible aux Variétés. Répondez..."
Du coup, Hortense trouve tout de suite moins de charme à Bordeaux. Elle télégraphie à son tour : "Je demande 2 000 francs par mois". C'est le directeur des Variétés, Coignard qui lui répond : "Affaire entendue. Venez vite !" Deux jours plus tard, la chanteuse rentrait. La Belle Hélène fut, bien entendu, un triomphe, le 17 décembre 1864. Un triomphe qui ne se démentira pas et qui sera même surpassé quand, le 18 avril 1867, année de l'Exposition, on frappera les trois coups de la célèbre Grande-Duchesse de Gérolstein.
Le triomphe est total et quand, au bois, Hortense passe, dans sa voiture autour de laquelle galopent ses huit chiens et que traînent des chevaux magnifiques, on lui fait place comme à une souveraine. On sourit, on murmure : "C'est la grande-duchesse !" On la salue, on l'acclame plus encore qu'une vraie souveraine.
Mieux encore ! Un après-midi, la calèche se présente devant l'entrée de l'Exposition réservée exclusivement aux monarques étrangers qui viennent visiter. Du fond de la voiture, elle ordonne aux gardiens :
- Ouvrez !
Et comme ces braves gens hésitent, faisant remarquer que l'on ne peut franchir cette grille que si l'on porte couronne, Hortense alors jette avec majesté :
- Grande-duchesse de Gérolstein !
Et la grille royale s'ouvre...
C'est qu'au fond, elle est vraiment souveraine.
Avant que ne se lève le rideau, elle peut chaque soir contempler la salle où se presse tout ce que la France, mais aussi l'Europe, compte d'illustre et que la grande exposition attire vers Paris. On y voit le roi de Suède, celui de Portugal, de Norvège, de Bavière, le prince de Galles, le tsar, le roi des Belges, le comte de Flandres, le prince d'Orange et même, certain soir, le shah de Perse.
La loge d'Hortense, bien sûr, ne désemplit pas.
Les fleurs s'y entassent, les princes aussi et, comme elle possède un coeur vraiment généreux et un corps toujours disponible, sa demeure voit défiler à tour de rôle ceux qui l'ont applaudie la veille ou l'avant-veille. Tant et si bien qu'une mauvaise langue finira par la surnommer :"Le passage des Princes." Elle eut même une liaison avec le khédive d'Egypte, venu en France pour y prendre les eaux de Vichy. Il s'y ennuya si ferme, écrit André Castelot, qu'il envoya un télégramme au quai d'Orsay : "Envoyez Schneider." Mais le secrétaire diplomatique qui reçut le message n'imaginant pas qu'il pût s'agir de la célèbre divette, dépêcha sur Vichy l'important M. Schneider, directeur tout-puissant des Forges du Creusot, persuadé lui-même que le souverain souhaitait passer une commande de canons ou de locomotives. On devine ce que purent être l'accueil du khédive... et la tête de M. Schneider.

Néanmoins, Hortense, qui avait eu, avec Offenbach, une liaison passagère, était pourvue d'un amant en titre : Xavier Feuillant qui s'accommodait bien des relations "diplomatiques" de sa maîtresse. Et même, habitant en face de chez elle, il poussait l'amabilité jusqu'à décorer ses fenêtres des couleurs nationales du locataire provisoire. On affirme que, bien que très riche, il se ruina en chandelles et en drapeaux. Hortense habitait alors à l'angle de l'avenue de l'Impératrice - actuelle avenue Foch _ et de la rue Lesueur.

La guerre de 1870 va faire disparaître tout ce monde charmant et un peu fou. "Le trône de Napoléon III, dit Lenôtre, entraîne dans sa chute celui de Gérolstein." Quand la France, envahie, déchirée, ravagée se relève de ses cendres bien peu de mois ont passé mais ils ont suffi pour qu'Hortense Schneider, bien que toujours jeune et toujours belle, soit devenue le symbole d'une époque révolue. La République n'a rien à faire de la grande-duchesse de Gérolstein.
Hortense essaie bien de reprendre quelques-uns de ses rôles, mais la magie n'agit plus. Offenbach, d'ailleurs, est compris dans le même phénomène et bien qu'il eût été naturalisé Français devait mourir, dix ans plus tard sans avoir eu le temps de voir naître à la scène l'oeuvre dont il était si fier : Les Contes d'Hoffmann.

Pendant ce temps, Hortense était partie pour la Russie où elle connut un très grand succès, si grand même, qu'elle crut les beaux jours revenus. Hélas, rentrée en France, elle connut un tel échec qu'elle se résigna finalement à abdiquer. Elle était riche, d'ailleurs, et pouvait vivre sans soucis.
C'est alors qu'elle commit une grosse sottise, la seule en vérité de sa vie : elle épousa une jeune aristocrate de grande famille : le compte de Brionne. Hélas, le beau gentilhomme s'intéressait surtout à ses revenus et, alors même que la lune de miel n'était pas encore tout à fait consommée, Hortense devait faire face aux horreurs d'une séparation, suivie d'un procès retentissant et d'un divorce.
Elle réussit cependant à sauver la plus grosse partie de sa fortune. Et, faute de rester grande-duchesse, elle pourra néanmoins continuer à se parer de ce titre de comtesse de Brionne, porté jadis par une princesse de Lorraine et dont elle était si fière, plus encore sans doute que de l'amour intéressé de son éphémère époux.
C'est alors qu'elle fit bâtir l'hôtel particulier sis 123, avenue de Versailles, non loin du Point-du-Jour, dans un quartier paisible et verdoyant où, durant trente ans, elle put se consacrer aux oeuvres de charité, visitant les pauvres et dédiant "son temps et son dévouement à l'Orphelinat des Arts dont elle était la présidente d'honneur."

Aux beau jours, elle se rendait à Fécamp dans la villa qu'elle y avait fait construire après en avoir d'ailleurs acheté deux ou trois. De son beau temps, elle gardait beaucoup de choses et surtout une grande dignité, tout à fait digne d'une comtesse de Brionne et même de cette grande-duchesse fictive dont elle avait fini par faire son modèle et dont le superbe portrait peint par Pérignon éternise l'image et trône toujours dans le salon de sa demeure. Elle y apparaît cravache en main, imposante à souhait mais aussi infiniment séduisante.
On peut l'imaginer contemplant ce reflet des beaux jours après avoir longuement discuté avec sa cuisinière les menus de la journée car elle avait été toujours gourmande et le restait.
Elle sera jusqu'à la fin extrême puisque c'est dans son lit et après avoir dégusté une tasse de chocolat qu'elle s'éteindra le 6 mai 1920, à l'âge de quatre-vingt-sept ans. Toute sa fortune et ses propriétés allaient à l'Orphelinat des Arts...

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MessageSujet: Les reines du faubourg   Lun 15 Juin - 19:03

LA PERICHOLE


Le vice-roi dormait...


Ce fameux soir du mois d'octobre 1766, le théâtre du Coliseo à Lima (Pérou) est comble. Même une souris ne pourrait y entrer. Et quelle belle salle ! Seigneurs et dames de la haute société péruvienne ont sorti leurs plus beaux atours et des joyaux comme on n'en voit pas souvent en Europe pour la réouverture de la fameuse salle qui reprend ses spectacles après transformations. Comble d'honneur : le vice-roi est attendu et, quand il paraît, un silence respecteux et de profondes révérences l'accueillent.
A soixante ans bien sonnés, don Manuel de Amat peut encore prétendre au titre de fort bel homme en dépit d'un air de profond ennui répandu sur toute sa personne. D'ailleurs il n'est venu que pour faire plaisir à son bon peuple et, à peine entré dans sa loge, il se laisse choir dans le grand fauteuil doré qui l'attend puis, d'un geste languissant de sa belle, il fait signe que l'on peu commencer.
Après quoi, conscient d'avoir rempli son rôle il s'installe commodément pour dormir à la consternation de son entourage et de son aide de camp, don Luis Gamuzo. Celui-ci entreprend de réveiller son Excellence : elle doit se rendre compte que ce soir n'est pas un soir comme les autres et que la fameuse Micaela Villegas doit se produite dans une pièce de Calderon puis dans un ballet et quelques chansons afin d'offrir un éventail complet de ses talents multiples. A ce nom, don Manuel soulève péniblement ses paupières :
- La Villegas ? Oh très bien... j'espère que vous vous amuserez bien mon garçon...
Et de se rendormir tandis que Gamuzo se demande comment il va pouvoir arranger les choses. Néanmoins, comme le rideau vient de se lever il s'efforce d'oublier le vice-roi pour attendre dans la fièvre la dame de son ceour. Car, il faut bien le dire, il est depuis six mois l'amant préféré de la vedette. Il espère seulement qu'elle ne remarquera rien. Ce qui prouve qu'il la connaît bien mal...

En effet, dans les coulisses, les yeux vifs de cette Micaela de dix-huit ans n'ont rien perdu de la scène burlesque dans la loge d'honneur et elle a beaucoup de mal à réprimer sa colère, car c'est la première fois que le vice-roi vient au théâtre depuis les cinq longues années qu'il est arrivé d'Espagne ! Elle est d'autant plus furieuse qu'elle aperçoit déjà la mine hypocrite et ravie de la Inesilla, sa rivale sur les planches. Cette dinde s'apprête visiblement à déguster la déconfiture de la Villegas.

Le premier mouvement de la jeune femme est net : elle ne jouera pas dans ces conditions. Effroi, terreur et affolement de Maza, l'administrateur du Coliseo. C'est impossible qu'elle n'entre pas en scène où déjà les premières répliques s'échangent. Seulement Micaela possède des arguments intéressants : personne n'applaudira si le représentant de la Couronne n'applaudit pas le premier. Néanmoins, devant le désespoir du pauvre homme qui voit déjà son théâtre tout neuf dévasté par la fureur des spectateurs, elle finit par se laisser fléchir. D'autant qu'elle a son idée : son entrée comporte une exclamation et elle va s'en servir.
Le moment venu, elle bondit sur la scène en poussant un hurlement si perçant qu'il sidère la salle et fait bondir don Manuel dans son fauteuil :
- Hein ? Quoi ?... Qu'est-ce que c'est ?
- Rien, Excellence, fait Gamuzo apaisant. C'est seulement l'entrée de la Villegas...
- Doit-elle vraiment faire autant de bruit ?
Mais, sur la scène la comédienne a plongé dans une révérence pleine de grâce tout en dédiant au vice-roi son sourire le plus étincelant.
Et, du coup, celui-ci n'a plus du tout, mais plus du tout envie de dormir, car il n'a jamais rien vu d'aussi joli que cette Micaela faite au tour avec, sous la masse de ses boucles noires et brillantes de grands yeux couleur d'eau claire.Son teint est d'ivoire mais ses lèvres rouges sont un peu lourdes et don Manuel se renseigne : serait-ce une métisse ? Eh bien pas du tout ! Elle est espagnole cent pour cent et sa mère appartenait même à une bonne famille, un noble famille même mais dont il vaut mieux tenir le nom caché pour le préserver de la tache qu'y a imprimé le mariage inconsidéré d'une de ses filles avec un baladin.
Restée veuve de bonne heure, Teresa, la mère s'en est allée vivre avec ses enfants dans un pauvre village de la sierra andine, Huanaco, où les petits ont poussé comme ils ont pu mais, depuis toujours Micaela a rêvé de faire du théâtre. Elle y tient tellement que sa mère finit par se laisser convaincre avec l'espoir que la petite réussira. Et tout le monde revient s'installer à Lima dans un logement exigu mais proche du Coliseo où Micaela commence à faire parler d'elle. Elle débute en même temps une carrière amoureuse fort active en compagnie d'un Français nommé Moteu qui, pour mieux filer avec elle le parfait amour, l'enlève et l'installe dans la calle del Huevo (la rue de l'oeuf), assez mal famée mais qui présente l'avantage de ne pas renfermer des cancanières. Ce déménagement n'empêchera nullement "Miquita" de continuer à aider sa famille et en outre il lui assure la liberté.
Tout cela, Gamuzo le raconte à son vie-roi dont la première question sera pour demander qui est, à ce jour, l'amant en titre de la belle. Et Gamuzo de se tortiller en rougissant de façon explicite. Alors, don Manuel :
- Bien. Alors, mon bon, sachez ceci : "Son prochain amant ce sera moi..." Et comme Micaela achève justement une chanson, il se lève, applaudit à tout rompre immédiatement suivi par la salle entière.
Le soir même, la Villegas soupait avec Son Excellence au grand regret du pauvre Gamuzo persuadé qu'il était temps pour lui de se chercher une autre douce amie. Néanmoins, la jeune femme connaissait assez les hommes et aussi son pouvoir pour ne pas céder aux premières sollicitations de son admirateur.
Elle va faire tourner celui-là en bourrique tout vice-roi qu'il est et, soir après soir, la haute société de Lima va voir don Manuel de Amat se rendre au Coliseo pour y applaudir la dame de ses pensées. Quand on dit applaudir le terme est faible car notre amoureux mène dans sa loge une vie impossible : quand il ne frappe pas dans ses mains, il trépigne, il adresse des oeillades assassines à la jeune femme, il bat la mesure, tape sur le sol avec sa canne quand il n'encourage pas Micaela à haute et intelligible voix. Bref, il fait scandale et plus encore, quand la représentation terminée, il emmène la jeune femme souper dans son palais escortée par des porteurs de flambeaux.

Il faut que cela cesse et Miquita est trop fine mouche pour ne pas le comprendre. Aussi accepte-t-elle enfin de "couronner la flamme de son amoureux" et, du même coup, la fort belle demeure qu'il lui offre dans le quartier de San Marcelà, résidence d'autant plus intéressante qu'un souterrain la relie au palais du vice-roi. Dès cet instant leur liaison va prendre un caractère officiel.
Officielle mais pas pour autant paisible car Micaela est coquette et don Manuel horriblement jaloux. Les scènes sont fréquentes, passionnées d'ailleurs, car notre comédienne a découvert avec stupeur qu'elle aime pour de bon son amoureux mais pour rien au monde elle ne le lui laisserait voir. Il faut qu'il continue à se croire obligé de se donner du mal pour garder sa jeune maîtresse.

Le procédé est bon sans doute car l'amour de don Manuel ne faiblit pas. Naïvement fier de sa beauté, il la couvre de tout ce qu'une femme peut souhaiter : elle a des toilettes, bijoux, serviteurs, chevaux, tout... sauf un carrosse que seuls les Grands d'Espagne sont autorisés à posséder par la loi. Elle doit se contenter de chevaucher mules ou chevaux et quand, en fin de semaine, tous deux s'en vont à Miraflorès, dans la belle maison que possède le neveu de don Manuel, celui-ci voyage dans son carrosse et Micaela suit derrière, sur un anima superbement harnaché' et pomponné mais... derrière. Et de cette situation l'orgueil de la jeune femme souffre plus qu'elle ne veut bien le dire.

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MessageSujet: Les reines du faubourg   Lun 15 Juin - 19:55

Le carrosse du Saint-Sacrement


Un soir de juin 1773, un énorme scandale éclate au Coliseo de Lima. Ce soir-là, Micaela Villegas joue en compagnie de son administrateur Maza une pièce de Calderon : Fuego de Dios en querer bien. (le Feu de Dieu à vouloir bien). Mais elle joue mal. Avant le spectacle, une scène violents l' opposée au vice-roi et, dans sa loge, celui-ci donne des signes de mécontentement. De son côté, Maza, agacé, houspille sa partenaire : il aurait mieux valu donner le rôle à la Inesilla.
S'il espère la galvaniser, il réussit au-delà de ses espérances. Folle de colère, Micaela se lève le fouet qu'elle tient pour les besoins de son rôle et, par deux fois, cingle la joue de Maza. Tout de suite c'est la tempête : la salle debout hurle "En prison, la comédienne !" trouvant là, bien sûr, l'occasion idéale d'extérioriser sa rancoeur et sa jalousie. Les femmes naturellement sont les plus enragées.
La lèvre méprisante, la comédienne fait face à l'orage. Des projectiles commencent à pleuvoir et quand elle lèvre la tête vers la loge royale, elle s'aperçoit qu'elle est vide. Ainsi, don Miguel l'a publiquement abandonnée ! ... La rage au coeur, elle hausse les épaules et sort de scène sous les huées.
Sans adresser la parole à quiconque, Micaela s'en va changer de vêtements et rentre chez elle. Pour y trouver don Manuel tout à fait furieux mais elle en a autant à son servie : il l'a laissé seule en face de cette salle imbécile et si c'est là tout son amour...
Hélas, il n'est plus question d'amour : l'orgueil du grand seigneur a pris le dessus. Après ce scandale tout est fini entre eux et elle peut même s'estimer heureuse qu'il ne l'ait pas obligée à demander pardon à genoux au public.
A genoux ? Le mot la révolte et elle ne s'en cache pas. Tout vice-roi qu'il est, don Manuel n'obtiendra jamais une telle chose alors que jusqu'à présent c'était plutôt lui qui s'agenouillait...
- Tu ne m'y verras plus, s'écrie-t-il hors de lui. J'ai été fou d'oublier qui tu es et qui je suis. Adieu perricholi (le mot est difficile à traduire. On hésite entre "chienne enragée" et "chienne de métisse" qui ne saurait s'appliquer à Micaela Villegas).
Il part en claquant la porte mais Micaela est à jamais baptisée. Pour le Pérou et même beaucoup plus loin, elle est et restera la Périchole.


A la suite de cette rupture, Micaela vit une année difficile. Plus d'amant - le souterrain a été muré - plus de travail. Au Coliseo c'est la Inesilla qui triomphe, cependant que les marques de mépris tombent dru sur sa maison d'où elle ne sort plus guère. Elle s'offre tout de même un amant assez voyant : un certain colonel, don Martin de Armendariz avec qui bientôt elle ne craint pas de s'afficher dans les lieux à la mode. Son courage... et la crainte de l'épée du colonel finissent par en imposer.
Pendant ce temps, il faut bien le dire, don Manuel a recommencé à s'ennuyer. Micaela savait l'enchanter, apporter du piment dans une vie où seul le sommeil lui semblait attirant. Pour tenter de se distraire il a continué de fréquenter le Coliseo mais le talent d'Inesilla, pour estimable qu'il soit, ne parvient pas à faire oublier la Périchole.
Il en parle même un jour à l'un des principaux acteurs, José Estacio, demeuré un ami fidèle de la proscrite. Celui-ci a la sagesse de ne pas saisir la belle au bond mais de ramener petit à petit le vice-roi à de plus douces pensées : Micaela est toujours amoureuse de lui mais aimerait mieux se couper la langue que de l'avouer. Enfin, un soir, don Manuel se laisse mener jusqu'à la maison de Micaela.
On devine la suite : les deux amants tombent dans les bras l'un de l'autre et le souterrain es t rouvert. Quelques heures plus tard, Lima apprend que la Périchole a reconquis tout son pouvoir... et même un peu plus.
La soirée du 4 novembre 1775 consacre son triomphe. En raison de son exceptionnel talent, le public lui pardonne ses foucades. Elle donne le meilleur d'elle-même tandis que les fleurs pleuvent sur la scène, don Manuel bat la mesure avec sa canne.
Dès lors, elle sera la première à Lima. Don Manuel lui fait rendre les mêmes honneurs qu'à une reine. Quand naît un petit garçon, Manuelito, les présents pleuvent sur le berceau et les cloches retentissent pour le nouveau-né. Micaela est pratiquement vice-reine. Néanmoins, elle n'est pas encore satisfaite car elle continue à suivre, à cheval, la voiture de son amant.
Elle déclare vouloir un carrosse pour y étaler ses riches toilettes et sa beauté.
Refus immédiat et indigné de don Manuel. Son amour à lui ne change rien à sa naissance. Alors elle riposte : sa mère appartenait à la grande famille des Mendoza. D'accord, mais des Mendoza il y en pas mal, quant à son père, mieux vaut ne pas insister.
Micaela n'abandonne pas pour autant : un carrosse ou elle s'en va pour l'Europe où il ne manque pas de grands seigneurs assez riches pour lui offrir cette babiole.
Don Manuel boude un grand mois, puis finit par capituler : elle aura son carrosse mais celui-ci continuera à suivre celui du vice-roi. La voiture est commandée : elle sera bleue et or.
Le 2 août 1776, c'est le grand jour. Micaela doit se rendre de chez elle au palais en passant par les rues les plus élégantes et surtout l'Alameda, la rue principale. La foule est énorme ; on s'écrase presque pour voir l'objet du scandale et, cette fois, le public est nettement houleux. Il l'est plus encore quand le faîte doré du carrosse tiré par quatre mules blanches apparaît surmonté de plumes bleues. Sur les coussins de satin, Micaela étale se grands "paniers" de drap d'argent à la mode de Paris. A ses doigts un éventail de dentelles. Les yeux au loin, souriante, elle s'avance sans paraître entendre les grondements de colère et les quolibets...
Soudain, comme le carrosse entre dans la via San Lazaro, apparaît un vieux prêtre portant le Saint-Sacrement à un mourant. Deux enfants de choeur l'accompagnent l'un avec un cierge, l'autre avec une petite cloche au son de laquelle les passants s'agenouillent. Micaela fait alors arrêter sa voiture, descend et se prosterne devant le vieil homme :
- Padre ! Je ne suis qu'une pécheresse et il ne sera pas dit que Dieu ira à pied tandis que je roule carrosse. Montez dans cette voiture : elle est à vous.

Le vieux prêtre sourit et trace sur le front incliné le signe de la bénédiction. Puis il monte avec sa petite escorte dans le somptueux carrosse et la foule qui se faisait une joie de conspuer la Périchole se tait devant ce spectacle : Micaela Villegas, à pied, ses falbalas traînant dans la poussisère, va suivre, mains jointes et la tête inclinée cette voiture qui est à présent celle du Dieu vivant...
Hélas, le temps des belles amours tire à sa fin. Les folies de don Manuel ont indisposé la Couronne d'Espagne. L'ordre lui parvient de regagner sa Catalogne natale tandis qu'arrive son successeur. C'est dans une délicieuse demeure, la Quinta del Ricon, que don Manuel et Micaela vivent leurs derniers jours d'amants.
On jure de ne pas s'oublier, de se rester fidèles... puis chacun s'en va vers son destin ; sans trop d'illusions...
C'est don Manuel qui rompra la promesse. Rentré en Espagne, il se marie, à quatre-vingts ans passés avec sa nièce. Seule Micaela va rester fidèle au serment. Elle est riche et d'ailleurs elle n'a plus envie de paraître sur les planches. Par contre, elle va remplacer Maza comme professeur-administrateur du Coliseo.
Elle s'est fait construire dans l'Alameda une ravissante demeure où ses amis trouvent toujours le meilleur acceuil. Quand, en 1795, elle apprend la mort de don Manuel elle songe à finir sa vie avec un compagnon. Elle épouse alors un homme de la bonne société, don Fermin Vicente de Echarri et vit, à partir de ce moment, dans la respectabilité et les bonnes oeuvres. Il n'était plus du tout question, à Lima, de la Périchole mais de doña Micaela et cela bien avant que les destin n'interrompit, le 15 mai 1819, la vie de celle qui fut sans doute la plus grande comédienne d'Amérique latine...
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MessageSujet: Les reines du faubourg   Mar 16 Juin - 1:31

"LANGE"

du Directoire


Une femme à vendre...


L'homme avait beau s'affubler d'un titre et d'un nom d'emprunt qui ne trompaient personne il n'en était pas moins un ancien garçon perruquier, natif du Nivernais. En dépit de son train royal, le "citoyen-compte de Beauregard" n'était ni comte ni Beauregard. En revanche, c'était le plus authentique filou de cette période post-révolutionnaire cependant fertile en fripouilles de tout poil.
En réalité, il se nommait Lieuthraud et sa spécialité c'était la carambouille, le début de sa fortune lui ayant été fourni par un noble émigré, le vrai comte de Beauregard qui, fuyant la guillotine, lui avait confié ses biens le croyant honnête. Persuadé que le comte ne reviendrait jamais, le coquin s'était considéré comme son héritier après quoi il se lançait dans les affaires, achetant, près de Moulins un gisement minier pour l'exploitation duquel il avait encaissé d'énormes sommes d'argent sans jamais livrer la plus petite once de minerai. Il avait trouvé mieux : grâce à la complicité de certains membres du Directoire il s'était fait nommer directeur de la fonderie de Moulins ce qui lui permettait de vendre très cher des canons qu'il ne livrait jamais. Sans risques d'ailleurs car la justice, boiteuse en général, était devenue cul-de-jatte dans ces temps joyeux du Directoire où chacun ne songeait qu'à emplir ses poches.
Tous ces menus détails, la belle Elisabeth Lange, la vedette du théâtre Feydeau les connaît bien, aussi considère-t-elle avec curiosité le gros homme qui s'est présenté chez elle ce soir de l'hiver 1795. Ce qu'il dit tient en peu de mots : il est sans doute l'homme le plus riche de Paris : il possède un château en Touraine, le pavillon de Bagatelle et l'hôtel du prince de Salm, mais il manque une chose essentielle à sa gloire : une maîtresse hors du commun, une femme vraiment éblouissante et cette femme, c'est elle.
La proposition est si brutale qu'elle offusque la jeune femme qui cependant en a vu d'autres, elle est sur le point d'éconduire son visiteur quand, s'installant, il déclare vouloir parler affaires. En effet, il se soucie peu d'être aimé : ce qu'il veut c'est que l'on sache que Mlle Lange est à lui. En échange elle aura tout ce qu'elle veut plus dix mille livres par jour.
- Cela fait trois cent mille livres par mois, songez-y !
- J'y songe mais je préfère le terme "par jour". Il se peut que je vous prenne en grippe et je veux, en ce cas, pouvoir me libérer lorsque j'en aurai envie...
C'est dit avec insolence mais le faux Beauregard est trop content d'avoir réussi ce marché : demain elle recevra les premiers fonds mais ce soir... S'il croit qu'elle va céder tout de suite, il se trompe : entend être payée d'avance... mais elle le recevra le lendemain après le spectacle ! Et il n'y a rien à ajouter quelque envie qu'en ait le maquignon. Elisabeth Lange est si belle ! Ce sera donc pour le lendemain... mais, à ce moment, un grand bruit se fait entendre : celui d'une magnifique voiture attelée de quatre chevaux superbes et, comme la comédienne s'étonne, le "comte" déclare qu'il vient d'acheter cet attelage pour elle, en cadeau de joyeux avènement.
Le présent est royal. Pour ne pas être en reste, Elisabeth pense qu'elle peut accueillir dès ce soir son nouveau "protecteur".

A cette époque, elle a vingt-trois ans. Née à Gênes pendant une tournée de ses parents, comédiens tous les deux, elle a été remarquée à seize ans par la Montansier qui dirigeait à la fois une fameuse troupe théâtrale et une fructueuse affaire de prostitution sous les galeries du Palais-Royal... Un peu plus tard, tandis que sa protectrice achetait le théâtre de Beaujolais - aujourd'hui théâtre du Palais-Royal - elle entrait à la Comédie-Française et s'y trouvait tout de suite au premier plan grâce aux hommes mis en place par la Révolution jusqu'au jour funeste où son rôle dans Paméla choqua les convictions d'un patriote qui s'en alla dénoncer les comédiens au Comité de Salut public. Robespierre, peu sensible aux beautés du théâtre, envoya toute la Comédie-Française en prison et Mlle Lange se retrouva à Sainte-Pélagie en compagnie de Mlle Raucourt, des deux Contat et de sa chère Montansier.

Heureusement pour elle ses amis veillaient. On l'installa dans la fameuse pension Belhomme (hôpital psychiatrique, devenu prison sous la Révolution) où elle resta jusqu'à la chute du propriétaire. L'ombre de la guillotine se rapprocha du joli cou de la comédienne. Mais Barras veillait et le jour où Mlles Lange et Montansier devaient être transférées à la Conciergerie, elles se retrouvèrent tout simplement dans la rue. Le 9 thermidor approchait. Barras devint quasiment roi et la belle Elisabeth fut en quelque sorte sa reine comme on l'a chanté depuis dans La Fille de Madame Angot.

La vie reprit de plus belle et la jeune femme, engagée au théâtre Feydeau en devint la grande vedette, ne comptant plus ses admirateurs. L'un d'eux, un banquier nommé Hopé lui offrit un hôtel particulier puis une petite fille que l'on nomma Palmyre, que l'on mit en nourrice.
Si dépravé que fut le Tout-Paris d'alors, il s'y trouvait tout de même des gens pour déplorer le couple mal assorti que formait la jeune femme et Lieuthraud-Beauregard. Elle était fine, cultivée, élégante et lui un paysan à peine dégrossi. Néanmoins, comme il avait le toût et le sens du faste, elle réussit à le supporter durant une année ce qui lui permit d'ailleurs de surpasser ses rivales par ses folies. On parla longtemps de la fête que donna l'ancien perruquier dans l'hôtel du prince de Salm où l'on fit une loterie ne comportant que des gagnants et où les lots étaient tous des bijoux de prix.
Curieusement d'ailleurs, le jour où Mlle Lange donne son congé à son nabab, celui-ci est à la veille de gros ennuis. Bonaparte qui rentre chargé de lauriers moissonnés en Italie est un homme curieux et il va s'occuper d'un peu près des affaires fructueuses de notre coquin. Arrêté en juin 1798, le faux comte est envoyé au bagne pour quatre ans et l'on ignore ce qu'il y devint. Elisabeth qui avait si bien su tirer à temps son épingle du jeu ne pleura pas. D'autres amours l'attendaient et elle aimait trop la vie pour s'encombrer de regrets.

C'est à un bal de l'Opéra qu'elle va rencontrer un jeune Bruxellois riche et de bonne famille venu là pour oublier un récent divorce et aussi pour essayer d'obtenir des commandes de fournitures de bourrellerie et de carrosserie pour les armées. Il se nomme Michel Simons.
Le jeune homme tombe instantanément amoureux de cette éclatante créature si simplement vêtue de mousseline blanche... et d'une cascade de diamants.
L'ami qui l'accompagne tente alors de le mettre en garde : cette femme est sans doute la plus belle de Paris mais elle est vénale et elle a déjà ruiné plus d'un homme. Mais comme il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, Michel Simons put ce soir-là s'incliner sur la main de la belle et recevoir une invitation à dîner.
En l'escortant chez Elisabeth, l'ami qui l'avait présenté tenta un dernier effort pour le mettre en garde contre le danger que représentait cette trop jolie femme. Peine perdue : Simons était déjà éperdument amoureux.
Or, les coeurs simples et sincères possèdent sans toujours le savoir des armes d'une étrange puissance.
Ce soir-là, oubliant ses principes un rien mercantiles, la belle Lange tomba amoureuse de ce Bruxellois timide dont les yeux bleus la regardaient avec une adoration si ingénue. Elle eut soudain envie de le connaître mieux, de garder auprès d'elle un amour aussi pur. Prenant le bras du jeune homme, elle l'entraîna à travers ses salons pour le présenter à ses invités comme s'il était un personnage des plus importants. Naturellement, elle l'invita à revenir. Aussi souvent qu'il le souhaiterait.
Il ne se le fit pas répéter. On put le voir attendre Elisabeth dans sa loge au théâtre pendant les représentation puis l'emmener souper au Rocher de Cancale, chez Véry ou Aux Trois-Frères provençaux.
Il portait son châle ou son bouquet, la couvrait de fleurs et de billets tendres, se comportant en résumé comme un parfait chevalier servant. La comédienne appréciait ce compagnon qui se dévouait si entièrement sans avoir seulement tenté d'obtenir d'elle un baiser (qué nouille, ce po'v'e garçon ! geek ).
Il la traitait en reine et c'était pour elle chose toute nouvelle que cet amour qui de doublait de respect...
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MessageSujet: Les reines du faubourg   Mar 16 Juin - 10:39

"LANGE" - suite -


Le rire de l'Empereur


Paris sourit d'abord de l'idylle presque ingénue qui s'était nouée entre Elisabeth Lange et le jeune Bruxellois. Puis, intriguée par cette romance, la ville engagea des paris : était-il son amant ? De fait, il ne l'était pas parce qu'il n'osait pas demander à son idole ce qu'elle était toute prête à lui accorder et cette situation n'était pas le moindre des embarras de la comédienne amoureuse comme une grisette pour la première fois de sa vie. Elle qui, jusque-là, avait admiré son corps comme un fonds de commerce, éprouvait en face de cet homme sincère des pudeurs de jeune fille et un vague dégoût de sa conduite passée. Elle ne savait comment lui dire combien elle l'aimait...
Ne sachant comment s'y prendre, elle en parle, un matin, à Jeannette, sa vieille et fidèle femme de chambre. Et ce qu'elle dit stupéfie la brave femme : son Elisabeth ne songe-t-elle pas à abandonner le théâtre et ce qui s'ensuit pour épouser Simons qui vient tout juste de lui demander sa main ! Or, pour cette femme entièrement dévouée à la comédienne, c'est une idée stupide. Le mariage est une chose grave dont il ne sort jamais rien de bon quand on est faite pour régner sur les hommes.
Seulement, cette fois, Jeannette perd son temps. Jamais personne n'a offert à Mlle Lange de l'épouser et c'est une proposition qui lui va droit au coeur. En revanche et pour rendre à son ami un peu de bonheur qu'il vient de lui donner, Elisabeth lui propose de faire venir à Paris la petite fille qu'il a eue de son premier mariage et de veiller sur elle. Bien sûr, Simons est touché et, pour marquer sa gratitude à son aimée, il s'en va acheter pour elle et l'enfant le joli château de Montalais sur les hauteurs de Meudon.
Pourtant, alors que les deux amoureux font des essais de vie familiale avec la petite Elise, un gros nuage en forme de vieux Bruxellois à principes, se rassemble au-dessus d'eux : le père Simons, bourrelier de son état, n'entend pas voir son fils épouser une comédienne. Il est d'une humeur d'autant plus massacrante que sa fille vient de s'enfuir pour rejoindre un bel officier de l'armée de Sambre-et-Meuse sans sou ni maille. C'en est trop ! Le vieux monsieur s'embarque pour Paris bien décidé à jouer avec la"théâtreuse" la grande scène du père Duval avant même La Dame aux camélias. Néanmoins la vie lui réserve une surprise.

Lorsqu'il arrive à Paris, il ignore qu'Elisabeth, inquiète, a demandé à sa meilleure amie, Julie Candeille, d'assister à l'entrevue. Or, lorsqu'il entre dans son salon, Elisabeth constate que le père de Michel n'est pas tout à fait le vieillard cacochyme qu'elle attendait : c'est un homme d'une cinquantaine d'années, grand et fort, avec un visage ouvert et sympathique. Mais elle a tout juste le temps de faire ces constatations, car son visiteur vient de remarquer Julie et fonce sur elle. Apparemment ils se connaissent depuis une certaine soirée de Bruxelles. Et ils semblent tellement heureux de se revoir que Mlle Lange se demande si elle ne ferait pas mieux de se retirer. Néanmoins, estimant qu'il faut vider l'abcès, elle demande à son visiteur pour quelle raison il a souhaité la rencontrer. Et le miracle se produit :
- Je voulais seulement savoir si mon fils vous avait bien dépeinte, fait-aimablement. En vérité, il était fort au-dessous de la vérité.
L'entrevue qui promettait d'être orageuse se termine par un dîner à quatre chez Véry.

Il faut reconnaître à Jean Simons d'être l'homme des décisions rapides. Il commence par accorder son consentement au mariage de son fils mais s'arrange pour le gagner de vitesse et, au mois d'août, il épouse Julie Candeille alors qu'Elisabeth et son fils ne se marieront qu'en décembre.
Le jeune ménage commence par mettre en vente l'hôtel de l'ex-Mlle Lange mais s'installe un peu plus loin, dans la même rue Chantereine, dans une superbe demeure en compagnie de la petite Elise, qui adore sa nouvelle mère. D'ailleurs, la fortune de Michel va croissant. Les relations d'Elisabeth - surtout avec Talleyrand - sont fort utiles à son époux et l'or coule à flots entre les jolis doigts de Mme Simons.
Hélas - pour eux tout au moins - les temps changent. Devenu consul à vie, Bonaparte entend faire rendre gorge aux "profiteurs de guerre".
Simons prend peur au point de faire offrir à Louis Bonaparte, le frère du maître, son hôtel que celui-ci envie et propose de le lui céder à tel prix que ce geste lui vaudra d'être regardé moins dangereusement par le consul qui, cependant, ne perd pas de l'oeil le jeune financier.

Pendant ce temps, l'ex-Mlle Lange s'est muée en la plus sage et la plus fidèle des épouses. C'est ce qu'elle fait entendre au peindre Girodet, fort amoureux d'elle, à qui Michel Simons a commandé le portrait de sa femme. Or, Girodet est un homme orgueilleux qui n'admet pas qu'une ancienne femme facile lui résiste.
Une fois, deux fois, il revient à la charge et toujours avec le même résultat : Elisabeth aime son époux et ne veut pas le tromper. Obstiné, il croit à une défense de façade et finit par recevoir le salaire de son obstination : une paire de gifle, dont il jure de tirer vengeance. Néanmoins, Elisabeth l'a mis en garde : son époux tire aussi bien à l'épée qu'au pistolet.
Il en faut plus, néanmoins, pour calmer un mêle outragé. Le jour de l'ouverture du Salon où le portrait est exposé, il se jette dessus, le lacère à coups de couteau, jette les débris à terre et les piétine avant de s'enfuir en courant à la stupéfaction générale.
Sa rage, cependant (j'ai changé contre un "néanmoins" répétitif Laughing ), n'est pas apaisée. Il veut se venger de façon encore plus éclatante : travaillant jour et nui, il parvient à exposer, avant la fin du Salon une nouvelle toile, franchement répugnante il faut bien le dire : Mme Simons y est représentée entièrement nue sur une couche couverte de pièces d'or avec, auprès d'elle, un dindon ressemblant furieusement à son époux et portant, pour que nul n'en ignore, un anneau conjugal à la patte. Naturellement, le scandale est énorme.
Girodet y perd une part de sa réputation et s'attire la réprobation et la méfiance des femmes. On juge son procédé d'autant plus lamentable qu'alerté par le miniaturiste Isabey, ami de Mme Simons, et par sa femme, Bonaparte a fait hautement savoir sa réprobation. Il exige le retrait immédiat de la toile scandaleuse.
Elisabeth n'aura pas à souffrir de cette aventure. Mlle Lange est bien morte. Mais pas oubliée. Le 22 avril 1806, elle espère recevoir sa consécration de femme respectable. Bonaparte, en effet, a cédé la place à Napoléon Ier et Joséphine, sachant que son ancienne voisine a des ennuis du fait de la guerre que l'Empereur a déclarée à ceux qu'il appelle "les trafiquants", a cru bien faire en l'invitant à un bal aux Tuileries.
Pour cette fête, Elisabeth s'est préparée comme s'il s'agissait d'une bataille et, en vérité, elle est bien belle. Hélas, quand Napoléon fait le tour des salons, il repère vite cette femme si belle qui s'incline devant lui avec grâce. Il s'arrête devant elle :
- Qui êtes-vous, Madame ? Je ne vous connais pas...
Les joues soudain brûlantes, la jeune femme plonge dans sa révérence :
- Madame Simons, sire...
- Ah, oui, je sais...
Puis, éclatant d'un rire qui est la prie des insultes, il tourne les talons et s'éloigne. Jamais Elisabeth n'oubliera ce rire-là. Pour l'instant, elle commence par s'enfuir, malade de honte et, de toute la nuit, elle ne ferme pas l'oeil, persuadée que ce rire marque le glas de sa fortune à elle et à son époux. Et elle a raison : trois mois plus tard, Napoléon fait réviser les comptes de Simons. L'enquête va durer deux ans et, en dépit des amis du couple, dont Talleyrand, le verdict est redoutable : Michel Simons est condamné à verser au Trésor un million de francs : c'est la ruine.

Dignement Elisabeth s'efforce d'aider son époux. Heureusement elle et Michel sont mariés sous le régime de la séparation de biens et c'est ce qui leur permettra d'achever leur vie dans la dignité.
Après la catastrophe, elle suit son mari à Bruxelles dans la vieille maison de la rue des Blanchisseries où elle va demeurer jusqu'en 1818 date à laquelle, sa santé le réclamant, elle va s'installer avec son époux sur les bords du lac Léman, au château de Bissey. La fin approche. Les médecins conseillent le climat plus chaud de l'Italie. Mais il est déjà trop tard. Le 2 décembre 1825, celle qui avait été l'une des reines de Paris s'éteignait doucement dans les bras de son cher époux, ce bourgeois de Bruxelles pour qui elle n'avait voulu être que l'ange du foyer...
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MessageSujet: Re: Les reines du faubourg   Mar 16 Juin - 14:50

epistophélès a écrit:

Il est jeune, il est veau et c'est un parfait aventurier
Laughing oups pardon Embarassed Embarassed
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MessageSujet: Les reines du faubourg   Mar 16 Juin - 21:54

Meuhhhhhhhhhhh ! ......... Suspect ........ tongue


La trop jolie

BARONNE DE VAUGHAN


Un rendez-vous galant...


Un soir de l'automne 1898, alors que le paquebot Chili en provenance d'Amérique du Sud, via Dakar, approche de son quai à Bordeaux, un jeune couple - visiblement des amoureux - regarde approcher cette terre de France où ils ont décidé de bâtir un bonheur qu'ils espèrent durable.
Il y a pourtant bien peu de temps qu'ils se connaissent. Tout juste depuis qu'à Dakar, le lieutenant Emmanuel Durieux est monté à bord et qu'il a posé les yeux sur la jeune Blanche Delacroix, âgée de quinze ans seulement mais parée d'une de ces beautés rares qui chavirent les coeurs les mieux ancrés. Il a été ébloui. Quant à Blanche, l'arrivée de ce jeune homme élégant, charmeur, aimant le faste lui a fait l'effet d'un rayon de soleil dans un océan de grisaille : celui d'un retour au bercail aussi dépourvu de gloire que d'espoir. Et ce voyage est loin d'être le premier.
Blanche Delacroix est née en Roumanie. Son père, un tout jeune ingénieur lillois a dû s'expatrier pour fuir le ressentiment de sa famille ulcérée par un mariage trop hâtif avec une jeune fille de condition très modeste. Blanche est le treizième enfant d'un couple beaucoup plus riche de rejetons que d'argent et, très tôt, elle fait l'apprentissage d'une vie difficile. Puis, quand la gêne est devenue misère on l'a envoyée à Paris chez sa soeur aîné, Mariette, de vingt ans plus âgée qu'elle, qui acceptait de s'en charger.
Mariette, qui faisait profession de galanterie, vivait alors avec un certain Du Péage - un nom fait sur mesure - dont elle se lassa d'ailleurs assez vite au profit d'un riche Argentin qui les emmena, elle et Blanche, à Buenos Aires, où elles devaient mener une vie fastueuse. Hélas, l'arrivée dans ce port illustre marqua la fin des bonnes relations entre les deux soeurs. Mariette, s'avisant brusquement de la rayonnante beauté de sa cadette, lui voua soudain une amère jalousie qui déchaîna une scène au cours de laquelle l'aînée tenta de massacrer avec des ciseaux l'opulente chevelure blonde qui était l'un des principaux attraits de la jeune fille. Prise de peur, la pauvre enfant ne trouva rien de mieux, pour se mettre à l'abri de la furie que de reprendre en sens inverse le bateau qui l'avait amenée sur cette terre inhospitalière. C'est ainsi que, rentrant mélancoliquement, elle vit en Durieux une sorte de réponse du Ciel à ses incessantes prières. D'autant qu'elle se disposait depuis un moment déjà à suivre le chemin tracé par Mariette. Or le jeune homme semblait riche...
Une fois débarqués, les deux jeunes gens s'installent à l'hôtel de Bayonne et entreprennent de se prouver l'un à l'autre leur amour. Pour Blanche, c'est une révélation merveilleuse. Quant à son compagnon, il avoue volontiers qu'il ne s'est jamais senti aussi épris. Mais la vie à Bordeaux ne lui paraît pas une fin en soi et il décide que l'on va "monter" à Paris et que là, lui et Blanche se marieront. Il est d'ailleurs tout à fait sincère.
A Paris, ils s'installent au Claridge, l'un des palaces les plus luxueux des Champs-Elysées puis Emmanuel, qui tient la toilette pour un sûr élément de succès offre à sa chère Blanche deux ou trois robes de chez Creed, un couturier alors en vogue. Celle-ci est enchantée et pense que sa vie sera désormais un long conte de fées... malheureusement elle va bientôt perdre ses illusions car le plus clair des revenus de son amant lui viennent du jeu auquel il s'adonne avec passion. Chaque jour il part sur les champs de courses ou pour le casino d'Enghien et Blanche apprend bientôt à faire dépendre l'abondance et le raffinement de ses repas des gains ou pertes d'Emmanuel. Tantôt on soupe chez Maxim's, tantôt on mange frugalement dans la chambre d'hôtel. Mais les nuits sont toujours égales à elles-mêmes bien qu'on ne parle plus guère de mariage.
Dans la journée, la plupart du temps la jeune femme s'ennuie. Elle lit des magazines ou sort, erre longuement en regardant les vitrines luxueuses. Pourtant, elle devine dans les yeux des hommes que son existence pourrait devenir moins précaire et, un beau jour, elle accepte de recevoir la visite d'une dame Mohilov qui lui a fait passer sa carte en assurant qu'elle vient pour affaire importante.

Celle-ci est une femme élégante, aimable, souriante et ornée de fort beaux bijoux. Elle s'annonce d'ailleurs comme veuve d'un joaillier... et messagère bénévole d'un des riches clients de son défunt époux, une haute personnalité qui désire vivement rencontrer la plus jolie femme de Paris. Encore naïve, Blanche déclare alors qu'elle recevra volontiers cette personne mais la dame Mohilov pousse de hauts cris. Sa jeune amie y pense-t-elle ? Un personnage illustre dans un hôtel ? La rencontre ne peut avoir lieu que là où conduira Blanche le lendemain si celle-ci veut bien lui faire confiance. De cela d'ailleurs un immense avenir peut découler...

L'aventure est tentante. Et puis Blanche s'ennuie tellement ! "Qu'est-ce que je risque ?" pense-t-elle en pénétrant le lendemain dans un élégant immeuble de la rue Lord-Byron où elle trouve, assis dans un fauteuil, un homme très grand, déjà âgé, d'allure imposante et dominatrice dont le visage est prolongé par une barbe blanche taillée en carré. Auprès de lui un autre personnage dont la tournure révèle le militaire en civil se tient debout dans une attitude pleine de respect. Blanche pense alors qu'elle a déjà vu le vieil homme quelque part. Mais où ?
Sans lui adresser la parole, il la regarde avec une attention gênante et c'est son compagnon qui fait les frais de la conversation. Il fait parler, sourire la jeune femme. Il la fait lever, marcher comme s'il s'agissait de la préparer à un spectacle. D'abord étonnée, Blanche finit par prendre un certain plaisir à cette curieuse démonstration surtout quand son interlocuteur, s'adressant au grand barbu l'appelle machinalement "Sire"... Ce dernier alors, ouvre la bouche et laisse tomber une seule syllabe :"Bon" !"
Sur ce mot, le militaire et la dame Mohilov sortent et le vieil homme s'approche de Blanche :
- Qui pensez-vous que je sois ? demande-t-il.
- Je crois que vous êtes le roi Oscar de Suède.
- Non, mais peut-être suis-je Léopold de Belgique.
Et il annonce à Blanche qu'elle lui plaît assez pour qu'il souhaite l'emmener à Badgastein où il a coutume d'aller prendre les eaux. Si cela lui convient, elle doit se tenir prête à partir et comme, abasourdie, elle balbutie qu'elle ne sait comment faire, il rétorque que si elle se pose la question c'est que le voyage l'intéresse. Néanmoins, il lui conseille de ne pas rêver tout haut... Pour clore l'entretien, il lui déclare qu'elle devra l'appeler "Très Vieux" ( Rolling Eyes ) et que lui l'appelera "Très Belle" (re Rolling Eyes ), ce qui simplifiera les relations (ah bon ?)
Blanche est plus que séduite quand la dame Mohilov lui remet 20 000 francs pour qu'elle s'habille.
Dans deux jours elle partira pour rejoindre le Roi, mais là-bas elle devra observer une grande discrétion car celui-ci ne veut pas de scandale...
Blanche n'y tient pas non plus. En ce qui concerne Durieux, sa décision est déjà prise car elle a trop envie de tout ce qu'elle peut obtenir d'un protecteur aussi puissant que le célèbre roi des Belges.
Mais ayant horreur des scènes, elle se contente d'écrire à son amant une lettre fort décousue, assez échevelée même, et à laquelle il ne comprendra pas grand chose car elle y annonce son départ pour l'Amérique du Sud !
Selon les meilleures traditions, Blanche laisse la lettre bien en vue puis, le coeur léger s'en va prendre le train pour Badgastein à la tête de nombreux bagages. Les dernières quarante-huit heures passées chez les couturiers, bottiers, modistes et autres ont été sans doute les plus enivrantes de sa vie et l'âge de léopold II disparaît glorieusement derrière la magie de son argent vite dépensé. La dame Mohilov n'a-t-elle pas dit que ce n'était que pour "les premiers frais" ?... D'ailleurs, la jeune femme sait, comme tout le monde, que le roi des Belges n'a que deux passions dans la vie : le Congo qu'il a obligé son royaume à accepter presque de force et dont il tire des revenus fabuleux... et les femmes. L'avenir ne saurait se montrer plus rose.

Mariage morganatique

Les précautions que prenait Léopold II pour cacher ses liaisons extraconjugales ne lui réussissaient jamais. Tôt ou tard survenait un événement pour le confondre. C'est ainsi qu'à Badgastein, il rencontre le roi Carol de Roumanie, qui soigne lui aussi ses rhumatismes et bientôt, l'Europe entière, grâce au Roumain, connaît la jeune et ravissante inconnue qui accompagne le souverain Belge. L'Europe et, bien entendu, sa famille, une famille qui n'a guère besoin de ce supplément de soucis.
La reine Marie-Henriette, née archiduchesse d'Autriche, est une femme noble et pieuse qui surmonte avec une extrême dignité l'incompréhension conjugale.
Elle a perdu son fils, le petit duc de Brabant, mort à quatorze ans. Quant aux trois filles issues de ce mariage, elles ont toutes vécu d'incroyables romans.
L'aînée, la princesse Louise a épousé le prince Philippe de Saxe-Cobourg, fêtard impossible et brutal qui l'a rendue si malheureuse qu'elle n'a pas hésité à se chercher des consolations dans l'amour d'un bel officier hongrois, le comte Mattachich : brouille avec Léopold qui a soutenu le mari et fait enfermer sa fille dans une "maison de santé". La deuxième, Stéphanie, a épousé son cousin, l'archiduc Rodolphe de Habsbourg, le triste héros de Mayerling (le fils de Sissi). Elle aussi est en froid avec son père pour avoir prétendu refaire sa vie. .. Quant à la troisième, la charmante princesse Clémentine qui n'a pas encore quitté le toit paternel, elle, a noué de tendres liens avec le prince Victor-Napoléon, en exil à Bruxelles, ce qui gêne fort la politique paternelle envers la République française.
Léopold ne veut d'ailleurs pas entendre parler de ce mariage et Clémentine, qui s'est d'abord inclinée, va singulièrement changer sa façon de voir les choses au bruit de la nouvelle idylle de son père.
Car le caprice est devenu passion et, après le séjour dans la cité thermale, Léopold II, qui a renvoyé Blanche à Paris, s'est vite aperçu qu'il ne pouvait vivre sans elle. Comme il ne peut passer son temps à Paris, il fait installer, dans un coin écarté du vaste palais de Laeken, un petit appartement discret auquel on accède facilement par une porte ouvrant au fond du parc. Une fois par semaine, Blanche Delacroix prend le train pour Bruxelles, y passe la nuit et repart le lendemain, étroitement voilée, par le train de cinq heures du matin.
Bien sûr, ce sera bientôt le secret de Polichinelle et peut-être se fût-on contenté d'en sourire si la reine des Belges n'était morte, en septembre 1902, à Spa, dans la solitude qu'elle s'était choisie depuis de longs mois... Le Roi, qui se trouve alors à Luchon avec Blanche, est accouru en toute hâte en faisant montre d'un chagrin peut-être sincère, mais une première vague d'indignation secoue le peuple belge quand il refuse à sa fille Stéphanie d'assister aux funérailles de sa mère. Cette indignation va croître avec le temps car la mort de la Reine inaugura le règne absolu de la favorite promue baronne de Vaughan. Cette folle passion qui le lie à la jeune femme, Léopold va la payer de sa popularité, de sa gloire et faire oublier sa réelle grandeur. Le souverain qui a donné à son pays une indéniable prospérité ne sera bientôt plus pour lui que l'amant trop âgé donc un peu ridicule d'une gourgandine...

Celle-ci cependant, indifférente aux flèches dont la crible la presse belge, vit sereinement un rêve fabuleux. Couverte d'or et de joyaux, installée dans une somptueuse demeure, la villa Van der Borght qu'un pont relie au parc de Laeken, elle reçoit tout et plus encore que de dont elle rêvait : elle possède le château de Balincourt et on lui construit, sur la Côte d'Azur, la villa Léopolda, Beaulieu-sur-Mer. Elle a des équipages, un parc automobile, des dizaines de domestiques, les plus beau bijoux et les plus belles fourrures. Cependant qu'à Paris, la princesse Louis, échappée à son asile de fous mène une vie si précaire qu'il lui faut vendre jusqu'à ses vêtement car ni ses créancier ni la haine de son époux ne désarment. Pas plus que celle de son père : il paiera ses dettes si Louise renonce à son amour pour le comte Mattachich.
Généreux par nature, le peuple belge ne comprend pas cette attitude alors que la Vaughan étale un luxe insolent. Car Blanche est plus que reine et l'amour du vieux roi tourne au délire quand, le 9 février 1906, l'enfant qu'elle met au monde dans le Midi reçoit le titre de duc de Tervueren qui n'est d'ailleurs pas un titre belge car aucun ministre n'eût accepté d'en signer le décret fût-ce au prix de la disgrâce. Tous les espoirs des Belges sont désormais incarnés dans l'héritier du trône qui est le neveu de Léopold, le jeune prince Albert qui a épousé la princesse Elisabeth de Bavière et forme avec elle un couple exemplaire tissé d'amour, de simplicité et d'une dignité qui forcera un jour l'admiration du monde entier. Auprès de leur simple noblesse, le train tapageur de Mme de Vaughan paraît vulgaire et choquant. D'autant que le roi a cessé à présent toutes relations avec sa dernière fille.
Clémentine, en effet, a osé faire des remontrances à son père. En réponse, elle a reçu l'ordre d'assister au théâtre du Parc à une représentation donnée par la Comédie-Française où elle s'est trouvée la voisine de loge de la baronne. Bien plus, à la sortie, la princesse a dû attendre que l'équipage de la favorite soit avancé.
Le lendemain, elle quittait le Palais-Royal pour n'y plus revenir et se réfugiait en France. Mais qu'importait à Léopold ? Le 16 novembre 1907, la chère baronne lui donnait un second fils et le Roi songeait à abdiquer pour vivre en paix auprès de sa "famille".

L'Eglise alors s'en mêle et met le Roi en demeure de renvoyer la belle Blanche. Hélas, c'est mal connaître son obstination. Il y a un moyen de tout arranger, c'est d'épouser morganatiquement sa bien-aimée. Celle-ci a un éblouissement : même dans ses rêves les plus fous, elle n'a jamais rien imaginé de tel et se range bien vite à cette solution. D'autant que la santé du Roi n'est pas des meilleures : il se rend fréquemment en France pour y soigner sa goutte et c'est au cours d'un de ces voyages qu'il est victime d'un malaise grave.
Il est atteint de paralysie intestinale et se sait perdu bien que les médecins s'efforcent de croire à la réussite d'une opération chirurgicale. Il déclare que "les médecins tuent toujours un homme en vie lorsqu'il est vraiment malade"...
Le 14 décembre, dans la demeure bruxelloise de Blanche, il épouse sa maîtresse en présence du baron Snoy et du baron Goffinet. Le chanoine Coorsman officie. Après quoi le Roi met ordre à ses affaires. A sa chère Blanche, il lègue sa collection de tableaux et confie à un valet de confiance, pour les lui remettre après sa mort, six malles contenant la fortune qu'il lui destine. Après quoi il se remet aux chirurgiens.
Tout se passe au mieux encore que les praticiens demandent trois jours pour répondre de la vie du malade. Blanche ne quitte pas son chevet. D'ailleurs à l'exception d'un court instant accordé à la princesse Clémentine et d'une entrevue avec celui qui va être le roi Albert Ier, il refuse farouchement de voir ses autres filles.

Au soir du second jour, il est pris d'éternuements violents. La fin vient très vite et il ne reste plus à la "veuve" qu'à se retirer. Mais elle va connaître des jours difficiles : des scellés sont mis sur ses biens et il faudra l'amitié d'un directeur de banque pour qu'elle récupère les fameuses malles. Elle réussira à les faire passer en France en déclarant qu'elles contiennent des partitions musicales.
Installée à Paris, elle y retrouve... Emmanuel Durieux dont on peut penser qu'il n'a jamais vraiment disparu de son horizon. Elle l'épousera même, en août 1910, ce qui donnera un état civil convenable à ses fils que Durieux adopte. Mais le ménage ne marchera guère car Emmanuel, toujours aussi prodigue, commence à faire fondre la fortune de sa femme qui s'en épouvante. Elle divorcera en 1913.
Durieux disparaît alors de sa vie. Il sera tué en 1917 mais, dès 1914, une cruelle épreuve attendait Mme de Vaughan : son fils Philippe pourait à l'âge de sept ans.
Dès lors, elle disparaît du monde, se retire au pays Basque à Cambo avec Lucien, son fils aîné. Il y a acheté une maison, le chalet Saint-Jean et n'en bougera plus. C'est là qu'elle meurt, le 12 février 1948, sans plus jamais attirer l'attention de ses contemporains.
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Berengere



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MessageSujet: Re: Les reines du faubourg   Mer 17 Juin - 11:57

Reviens-nous vite, Episto, et en attendant, profite de tous les bons moments que tu pourras avoir I love you
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epistophélès



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MessageSujet: Les reines du faubourg   Ven 26 Juin - 13:39

Elle était

LA GOULUE...

Un p'tit artilleur



Blanchisseuse de son état, la mère Weber avait des principes. Entre autres celui-ci : une gamine de quatorze ans ne doit pas traîner, le soir, dans les bals de quartier ! Mais, principes ou pas, c'est exactement ce que fait sa fille Louise, soir après soir et sans que rien, prières ou menaces, parvienne à lui faire entendre raison, même les portes et les fenêtres closes. Et ce soir de juin 1878, dans sa boutique fermée car il se fait tard, la mère Weber fait les cent pas, chauffant sa colère à d'amères réflexions et ne cessant de répéter que "tout ça finira mal". Elle se tue au travail dans cette blanchisserie où Louise met rarement les pieds préférant courir danser avec tous les voyous de Clichy.
Quand il lui arrive d'y venir, c'est uniquement pour y essayer le beau linge des clientes riches et caresser jupons et chemises brodés, foisonnants de ces dentelles fines qui semblent l'hypnotiser.
Ce ne serait rien, mais le grand désespoir de la mère c'est cette maudite danse pour laquelle sa fille montre un penchant qui frise la passion. Qu'un joueur d'orgue de Barbarie passe dans la rue et voilà la gamine qui commence à se trémousser... En vérité, ce n'est pas une vie et l'avenir paraît bien sombre à la pauvre femme.
Tout de même voilà Louise qui revient et son aspect ne rassure guère la mère : l'oeil terne, la bouche lasse et la robe chiffonnée, elle n'a pas fière allure mais, incontestablement elle ne ressemble pas à tout le monde : elle est grande pour son âge, la Louise, et solide. Belle aussi, à sa manière avec sa tignasse de flamme, son teint de lait, ses yeux durs et ce corsage qui menace si souvent de craquer aux coutures. Et le caractère va avec le reste. Quand elle trouve sa mère en train de l'attendre, c'est elle qui attaque : qu'est-ce qu'elle fait là au lieu de dormir ? Elle l'attend ? Pour quoi faire ? Elle sait bien où était sa fille : au bal ! C'est le seul endroit qui l'intéresse.
Une bouffée de colère empourpre le visage de la blanchisseuse de fin.
- Malheureuse, gronde-t-elle. Et ta vertu ?
L'éclat de rire de Louise lui coupe le souffle.
C'est un rire sec, sans fraîcheur et déjà canaille :
- Ma vertu ? Si tu passes par l'île Saint-Ouen et pour peu qu'elle ait été un peu patiente, elle y est encore.
La gifle part, lancée à bout de bras par une femme à bout de nerfs. Louise va rouler à terre mais refoule ses larmes. Vaut mieux pas que sa mère se mette à la taper sinon, un jour, elle s'en ira. Ce sera simple : elle n'aura qu'à se mettre en ménage avec un garçon.
La mère Weber préfère abandonner le champ de bataille. Elle comprend obscurément qu'il n'y a rien à faire et que, si elle veut garder sa fille, il lui faut passer sur cette tocade de la danse. Quant à la "vertu" puisqu'il faut en faire son deuil, autant n'en plus parler !

En fait, depuis un an, ladite vertu n'est plus qu'un souvenir. Louise avait treize ans quand, se promenant dans l'île de Saint-Ouen alors à peu près sauvage, elle a rencontré un jeune artilleur qui passait par là. C'était l'été. Il faisait beau et la chaleur montait dans l'air bleu mais sous les peupliers, près de l'eau, i l faisait presque frais... Louise s'est étendue sur l'herbe après avoir dégrafé son corsage pour mieux respirer. Alors le garçon s'est approché. Tous deux ont échangé quelques mots, puis, tout à coup, il s'est penché sur elle, l'a embrassée et Louise s'est sentie devenir molle...
Elle s'est donnée à lui sans même savoir ce qui lui arrivait et puis, à la tombée du soir, le garçon est parti pour rentrer à sa caserne en promettant de revenir. Ce qu'il ne fit jamais et Louise qui ne savait même pas son nom l'a attendu en vain. Avec confiance d'abord puis avec désespoir et, enfin, avec une sorte de rage qui n'a trouvé d'épanchement que dans la fièvre violente de la danse au milieu des rires des hommes, de la fumée du "gris" (tabac à rouler) qui embrumait les cabarets de barrières où elle aimait aller vider les fonds de verre avec son oncle, un brave cocher de fiacre. C'est même à cause de cette avidité à lamper les fonds d'absinthe qu'on l'a surnommée "La Goulue"...

Toute sa vie le surnom lui restera comme lui restera, jusqu'à l'heure de sa mort, le souvenir de celui qu'elle ne cessera d'appeler avec une tendresse dans la voix "mon p'tit artilleur !"
A seize ans, Louise court toujours de bal en bal et, pour se faire un peu d'argent, vend des fleurs le soir, sur les boulevards. Elle a déjà eu pas mal d'amants et sa mère, qui se sent vieillir, l'a faite entrer comme ouvrière dans une blanchisserie de la rue Neuve-de-la-Goutte-d'or. Elle y va de temps en temps mais, surtout, elle fréquente désormais les bals de La Chapelle, de Montmartre et de la porte Saint-Denis.
C'est une semi-liberté qui plaît assez à cette créature dure, rieuse et forte en gueule sur les pieds de laquelle il vaut mieux ne pas marcher. De jolis pieds d'ailleurs et qui terminent des jambes magnifiques que la grande Louise se plaît à montrer.

A cette époque, elle fréquente Auguste, le garçon du lavoir et, soir après soir, on peut rencontrer le couple dansant au Petit Ramponneau, au Bal de l'Ermitage, au Bal des Vertus, au Grand Turc ou au Capucin. Un soir même, ils iront au Moulin de la Galette.
C'est un bal de campagne célèbre qui appartient depuis toujours aux Debray qui furent d'abord meuniers du couvent des dames de Montmartre pour finir par ouvrir, dans leur ancien moulin, ce bal où les tonnelles fraîches attirent grisettes, cocottes et artistes peintres.
C'est là que Louise va être abordée par un homme barbu, bon enfant, dont le sourire et les yeux vifs ont quelque chose d'attirant.
Cet homme lui propose de venir poser pour lui.
Il s'appelle Auguste Renoir et il ajoute qu'il lui donnera cinq francs par séance. Cinq francs ! Presque une fortune à une époque où une ouvrière gagne à peu près un franc cinquante par jour. Louise pense que, pour le prix, il demandera autre chose, mais non, Renoir ne pense qu'à la peinture.
Louise n'y retournera pas souvent mais elle a appris que l'on pouvait gagner de l'argent ainsi et que même il existe à Pigalle une louée aux modèles. Des peintres, il y en a de tous les genres, des vrais et des fumistes. Plus d'une fois Louise laissera glisser son peignoir en sachant très bien qu'elle ne gardera pas longtemps la poste. Le garçon de lavoir a disparu très vite mais qu'importe à La Goulue ? On commence à la connaître sous ce nom au Moulin de la Galette.
Elle gagne de l'argent en posant, autant d'amants qu'elle en veut et, en plus, elle peut danser toute la nuit si cela lui chante.
Elle trouve même un engagement à l'Elysée-Montmartre où une étrange créature efflanquée et décolorée, portant le nom harmonieux de Nini-patte-en-l'air forme une sorte de quadrille renouvelé des anciens chahuts de barrière. On y lève haut la jambe pour la plus grande joie des vieux marcheurs du quartier. Une fille aux dents écartées nommée poétiquement Grille d'égout et une autre appelée Boute en train vont composer avec La Goulue le fameux quadrille qui va connaître bientôt une large célébrité.

C'est à l'Elysée-Montmartre qu'un soir, La Goulue remarque un petit bonhomme contrefait, aux jambes atrophiées qui en font un véritable nain en dépit d'un torse de taille normale. Il a une barbe noire et porte lorgnon sous un chapeau melon posé bien droit sur sa tête et, s'il jette de temps en temps un coup d'oeil aux danseuses, il ne cesse de crayonner sur un bloc à dessin avec une sorte de fièvre.
- Dis-donc, lui lance La Goulue, si c'est mon portrait que tu fais, tu sauras qu'on me paie pour poser !
- Viens chez moi ! Je te paierai mais je préfère saisir les mouvements de la danse...
Néanmoins, il jette quelques pièces sur la table mais La Goulue les repousse...
- Tu peux y aller ! Je ne veux pas de ton argent.
Et elle retourne danser tandis qu'il continue son dessin. Ce peintre porte l'un des plus grands noms de France. Il s'appelle Henri de Toulouse-Lautrec.
Lui et La Goulue vont devenir amis...




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epistophélès



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MessageSujet: Les reines du faubourg   Ven 26 Juin - 14:29

La bataille du pont Caulaincourt

La Goulue est venue chez Toulouse-Lautrec pour poser mais aussi pour passer avec lui des moments qui n'ont avec la peinture que de très lointains rapports.
Elle s'est même attendrie, elle toujours si dure, en apprenant que son infirmité lui vient d'une chute de cheval survenue lorsqu'il était enfant. Elle l'aime bien et, plus d'une fois, elle montera chez lui pour le seul plaisir.
Naturellement, elle lui a trouvé un surnom : elle l'appelle "la Cafetière" mais elle sait mettre une tendresse dans cet étrange mot d'amour. Le moment est venu d'ailleurs où, grâce à lui, grâce aussi au nouveau bal qui ouvre le 6 octobre 1889, tout juste quand Paris vient d'inaugurer la tour Eiffel et de fêter le premier centenaire de la Révolution, La Goulue va connaître vraiment la gloire. Ce bal, c'est le Moulin-Rouge...
Le vieux Zidier, propriétaire dudit Moulin avec les frères Oller, a remarqué La Goulue à une soirée du Grand Véfour où, costumée en laitière, elle présentait un numéro de danse quasi acrobatique au milieu d'une foule d'hommes en habits qui pour bien montrer leur enthousiasme faisaient pleuvoir sur elle les louis d'or.
- Si tu veux danser chez moi, lui dit-il, je te donnerai huit cents francs par mois.
Huit cents francs ? Un vrai pactole ! La Goulue ne se le fait pas dire deux fois et elle se retrouve bientôt sous les lambris tout neufs de ce qui va être le cabaret le plus célèbre de toute l'Europe. Elle y retrouve aussi des connaissances : son amie Grille d'égout, Nini-patte-en-l'air et une nouvelle, Rayon d'or, avec qui elle va former ce que l'on appelle le Quadrille réaliste. Il y a aussi un homme, un long garçon maigre comme un clou mais souple comme un chat que l'on appelle Valentin le Désossé (Philippe Clay avait joué ce rôle dans "French Cancan, si j'ai bonne mémoire... Laughing ).
C'est un type celui-là ! Dans la journée, il est clerc de notaire mais, le soir venu, le démon de la danse s'empare de lui et le jette gesticulant et battant d'incroyables entrechats au milieu du tourbillon criard des robes de soie rouges, vertes, orange ou mauves des filles haut troussées pour montrer les bas noirs et les dessous blancs abondamment fanfreluchés.

Le quadrille connaît le triomphe et bientôt le Tout-Paris masculin s'écrase dans l'atmosphère enfumée du célèbre bal dans le tintamarre des cuivres, les rires des filles et le glissement souple des garçons impavides qui servent champagne et absinthe. De grands seigneurs se mêlent aux notaires en mal d'encanaillement : le duc de Talleyrand, le prince Poniatowski, le duc de Sagan, le comte de la Rochefoucauld, le prince Troubetzkoy et, toujours, Henri de Toulouse-Lautrec et son crayon qu'il promène souent sur les nappes de papier.
Entre le peintre et La Goulue, il n'y a plus qu'une camaraderie familière. C'est à Jane Avril, la chanteuse, la vedette du Moulin-Rouge, que Toulouse-Lautrec s'intéresse à présent, mais cela ne fait ni chaud ni froid à La Goulue. Son coeur s'en est allé, une fois pour toutes, à la suite d'un petit artilleurs inconnu qu'elle n'a jamais revu. Les autres hommes ne sont, à ses yeux, que des machines à dispenser le plaisir et l'argent.
De l'argent, elle en a beaucoup maintenant et on peut la voir se promener dans Montmartre, avec un air de défi insolent, un bouc qu'elle mène au bout d'un laisse de prix, symbole de son pouvoir sur les hommes et aussi de son mépris.

Elle a aussi une ennemie, mortelle celle-là. C'est une Algérienne nommée Aïcha, que Zidler a engagée pour varier un peu les plaisir et offrir des danses mauresques à ses clients. Entre la grande fille rousse et celle à la peau cuivrée, la guerre a tout de suite éclaté. La Goulue déteste la fille de couleur qu'elle appelle "la mal blanchie" et avec quel dédain ! Mais Aïcha trouve un jour sa revanche quand Zidler expose dans la salle du Moulin-Rouge le portrait que Toulouse-Lautrec vient de faire de son ennemie. Le pinceau incisif du peintre, cruel comme une arme n'a fait grâce à la danseuse ni de son visage vulgaire, ni des taches rouges de ses pommettes ni de ses seins affaissés et Aïcha, plantée devant le tableau s'est esclaffée en hurlant de joie :
- Ah la la ! C'qu'elle est moche ! Non mais r'gardez-moi c'te binette ! Qu'est-ce qu'elle peut être moche !

La Goulue lui est tombée dessus comme la foudre, toutes griffes dehors et grinçant des dents de fureur. Il faudra que les autres danseuses les séparent mais Louise n'est pas calmée : elle écume. Elle braille que l'autre ne perdra rien pour attendre et qu'elle la retrouvera.
- Où tu voudras, fait l'autre et sans courir !
- Alors cette nuit, à une heure du matin et sur le pont Caulaincourt...

La nuit suivante, les deux ennemies se retrouvent face à face au milieu de ce pont qui enjambe le chemin de fer. C'est la lune seule qui va éclaircir cet étrange duel mais les combattantes ne sont pas seules.
Le bruit de la rencontre a fait le tour du quartier et il y a là une véritable foule : toutes les filles de Montmartre, tous les souteneurs, quelques apaches et un certain nombre de fêtards plus le Tout-Moulin-Rouge.
Ils en auront, sinon pour leur argent, du moins pour leur déplacement et pour une belle bataille c'est une belle bataille et qui va faire date. La Goulue et Aïcha y vont de bon coeur à coups de pieds, de poings, de griffes et de dents. Heureusement personne n'a eu l'idée de leur donner des armes sinon l'une d'elles, et peut-être même les deux, resterait sur le carreau.

Finalement, c'est La Goulue, folle de rage, qui a le dessous. Son ennemie a réussi à l'acculer au parapet. Elle tient sa gorge entre ses mains nerveuses et tout en serrant, elle courbe l'autre en arrière, encore et encore. La danseuse voit le moment où elle va atterrir droit dans le cimetière et pousse un cri rauque.
Deux voyous jugeant que la plaisanterie a assez duré et craignant l'arrivée de la police se décident enfin à séparer les combattantes. En connaisseurs, ils estiment que l'honneur est sauf pour l'une comme pour l'autre.
Il ne reste plus aux deux femmes qu'à rentrer chez elles pour s'y soigner et pendant quelques jours, Zidler devra fermer boutique car ni l'une ni l'autre ne veut montrer un visage tuméfié et pavoisé aux couleurs de l'arc-en-ciel. Mais, quand La Goulue revient au cabaret, le dangereux portrait a été retiré...

Cependant, le temps passe. Arrive celui où il devient pénible de danser. Bien pourvue d'argent La Goulue a monté un bal forain que Toulouse-Lautrec lui décore et qui marcherait bien à condition qu'elle le veuille, mais elle s'est mise à boire, à boire de plus en plus et l'alcool va lui faire descendre un à un tous les degrés de la déchéance. Devenue une énorme commère tiente, plâtrée et croulante, elle va non seulement revenir à son point de départ, ce qui ne serait pas une catastrophe, mais atteindre les profondeurs de la misère.

En 1929, une vieille femme édentée, à cheveux blancs, se présente au 84, du boulevard Rochechouart.
C'est une maison célèbre à Montmartre car elle a abrité jadis le premier Chat Noir, puis le Mirliton qui était le cabaret d'Aristide Bruant.
A présent c'est une maison hospitalière tenue par des religieuses. La femme demande du travail. Elle est prête à faire n'importe quoi si l'on veut bien la nourrir et l'abriter. On l'engage comme femme de ménage mais par pure charité, car il est bien évident qu'elle n'a plus beaucoup de forces.
Pourtant elle fait de son mieux, heureuse d'avoir trouvé une sorte de foyer et d'avoir fui une abominable solitude. Mais elle est vraiment usée par le rhum et la vie insensée qu'elle a menée. Bientôt, c'est l'agonie et elle demande un prêtre.
Quand il se penche sur son lit, elle lèvre vers lui des yeux sans couleur qui ont perdu la dureté d'autrefois :
- J'voudrais m'confesser, chuchote-t-elle humblement, mais est-ce que vous croyez que l'Bon Dieu voudra m'pardonner ? C'est moi qu'j'étais La Goulue...

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MessageSujet: Les reines du faubourg   Ven 26 Juin - 15:40

PIAF...

à jamais sublime...


De P'tit Louis à Marcel Cerdan...


Un visage, deux longues mains diaphanes, une silhouette noire si menue, si droite dans son immobilité qu'on l'oubliait mais aussi, mais surtout une voix...
Immense, déchirante, à briser les micros, à bouleverser les coeurs les plus fermés, une voix que la mort elle-même n'a pu éteindre et qu'aucune autre, si belle soit-elle, n'a jamais réussi à égaler...

La vie d'Edith Piaf, à qui la considère en essayant de fermer sa mémoire aux échos de cette voix, apparaît comme un mélodrame invraisemblable qui laisse loin en arrière Les Deux Orphelines ou La Porteuse de pain. Rien n'y manque : le ruisseau, la misère, les prostituées, le miracle, la fille-mère, l'enfant abandonnée, plus une kyrielle de princes plus ou moins charmants.

Elle est née sur un trottoir devant le 72, rue de Belleville, en plein hiver et en pleine guerre, le 19 décembre 1915. Sa mère, une chanteuse de beuglant nommée Line Marsa, alcoolique puis morphinomane, l'abandonne. Elle a tout de même un nom, celui de son père, un acrobate de cirque. Elle s'appelle Edith Giovanna Gassion et si elle n'est pas morte dans la rue, c'est grâce à sa grand-mère maternelle, une curieuse femme d'origine kabyle, qui s'en est occupée et à son père qui veille tout de même sur elle...
Edith a un peu plus de deux ans quand Gassion, épouvanté par sa maigreur et l'état de saleté où elle vit l'emmène chez Louise, sa propre mère, en Normandie. Celle-ci vit à Bernay où elle pourrait être cuisinière chez un notaire ou un pharmacien mais, comme avec Piaf rien n'échappe aux couleurs d'un mauvais roman, Louise est cuisinière dans un bordel et, au fond, c'est une chance, car les pensionnaires de la maison vont chouchouter la petite fille. "Mes meilleures années !" dira Piaf plus tard en riant.
Dieu sait si elle a besoin de soins car, à trois ans, elle est aveugle. Branle-bas de combat dans ce qui pourrait être la Maison Tellier (Guy de Maupassant... Very Happy ). Toutes "ces dames" ont bon coeur et elles aiment la petite. Alors, comme Lisieux n'est pas bien loin, elles font des neuvaines à sainte Thérèse... et Edith recouvre la vue. Toute sa vie - elle demeurera très pieuse - elle gardera une vénération pour la petite carmélite normande, même si, de temps en temps, elle lui demandera des grâces qui relèveraient d'avantage d'un gourou ou de l'acrobatie.
On s'est vite aperçu qu'elle aimait chanter et aussi qu'elle possédait une voix fort peu en rapport avec son corps frêle qui n'atteignait pas tout à fait un mètre cinquante. La mort de Mémé Louise la ramène à Paris. Elle a quinze ans et il faut travailler pour manger. Alors elle travaille dans une blanchisserie, ou fabrique des couronnes mortuaires... La nuit, elle chante dans les bals musette : à 'As de coeur, rue des Vertus, au Tourbillon, rue de Tanger et ailleurs.
Même les souteneurs, séduits par sa façon de chanter, lui donnent volontiers un peu d'argent.
C'est l'un d'eux, d'ailleurs qui ,l'ayant entendue dans la rue, l'a conduite chez un copain bistrot... Elle a retrouvé aussi Momone, sa demi-soeur, avec qui elle vit... en principe.

Et puis, à seize ans, elle rencontre P'tit Louis, un livreur en triporteur de dix-neuf ans. Ils s'aiment... et neuf mois plus tard vient au monde une petite fille, Marcelle, devenue automatiquement Cécelle pour une mère qui, au fond, ne sait trop qu'en faire.
Ni d'ailleurs de P'tit Louis avec qui elle rompt bientôt. Le garçon, lui, tient à sa fille et s'apercevant qu'Edith et Momone la déposent volontiers dans un coin de porte pour chanter dans les rues (le travail régulier a disparu depuis la grossesse), il récupère l'enfant. La jeune mère ne s'y oppose pas. Elle aime son bébé mais ne se sent pas faite pour les soins maternels. Néanmoins, quand elle apprend, au bout de quelques semaines que Cécelle est aux Enfants malades avec une méningite, elle y court... Pour la retrouver morte et à la morgue. Désespérée, elle coupera une petite mèche de cheveux...avec une lime à ongles. Il faut penser à l'enterrement, elle n'a pas d'argent et P'tit Louis pas d'avantage. Dans un bar de Pigalle, après avoir bu quelques verres pour se donner du courage, elle chante.
On l'applaudit, elle récolte quelques francs mais trop peu. Alors... elle essaie même le plus vieux métier du monde : un client la suit mais elle est tellement jeune, minable et si visiblement bouleversée qu'il l'interroge. Pourquoi fait-elle ça ? "C'est pour enterrer ma gosse..." L'homme paiera mais ne consommera pas...
Toute sa vie, Piaf, qui ne s'était pas crue maternelle, gardera plantée comme une épine au fond du coeur l'image de la petite Cécelle.

Edith continue à chanter. Elle a vingt ans en 1935, quand Louis Leplée, le patron du Gernys, la remarque et l'engage.
Enfin sortie de la misère, elle commence à être connue quand s'abat une nouvelle catastrophe. Leplée est assassiné à coups de revolver par un client qui vide la caisse. Mais le client en question passe pour être l'amant de "La Môme Piaf" comme l'a baptisée Leplée. Il n'en faut pas plus pour que la presse se déchaîne contre la chanteuse en ajoutant, pour faire bon poids, qu'elle porte malheur. Un seul journaliste Marcel Montarron et un photographe de Détective prendront sa défense. Mais la bonne étoile semble veiller : Piaf rencontre Raymond Asso, comédien et compositeur. Durant trois années il va enseigner toutes les techniques à la jeune chanteuse, et lui écrire des chansons. C'est le succès... et la rencontre avec Paul Meurisse. Un amour étrange entre celle qui est encore un peu fille des rues et ce gentleman élégant et sceptique.

Avec lui, elle aborde le théâtre, joue Le Bel Indifférent, grand succès de 1940. Mais l'amour ne dure pas.
Henri Contet entre alors dans sa vie, et lui aussi apportera beaucoup sur le plan artistique, l'obligeant par exemple à supprimer presque entièrement des gestes par trop excessifs : "Ta voix et ton visage suffisent. Tu n'es pas un comique..."
Piaf compte maintenant beaucoup d'admirateurs, des amis intéressants : Maurice Chevalier, Mistinguett, mais aussi les compositeurs Michel Emer et Marguerite Monnot. Puis elle fait la connaissance d'Yves Montant. Il débute avec elle au cinéma dans Etoiles sans lumière...et devient son amant.


En 1946, elle fait équipe avec Les Compagnons de la chanson et particulièrement avec leur chef Jean-Louis Jaubert. C'est avec le groupe qu'enfin elle traverse l'Atlantique pour chanter au Play House, un cabaret à la mode.
Mais quand elle se produit seule sur scène, le courant ne passe pas. Les Américains ne comprennent rien à cette petite femme maigre, si triste dans sa robe noire... Furieuse, Piaf veut repartir : ces gens sont irrécupérables ! Mais quelqu'un s'oppose à son départ : il s'appelle Eddie Lewis, joueur de foot, et promet de tout arranger.
Une critique dramatique vient à son secours, Virgil Thompson. A eux deux, ils font campagne pendant qu'Edith apprend quelques chansons en anglais. Cette fois, on l'engage au Versailles, un cabaret follement luxueux de Broadway, c'est un triomphe qu'elle revendique d'ailleurs férocement en déclarant au patron :
- Quand je chante, moi, on ne graille pas...

En effet on soupe au Versailles. Le directeur est scandalisé : les plus grands se produisent chez lui et personne n'a jamais osé... Eh bien, Edith, elle, ose. C'est ça ou rien ! Et elle gagne : le servie sera interrompu pendant son tour de chant. C'est à cette époque que Piaf rencontre Marlene Dietrich avec qui elle développera une grande amitié.
Un soir, dans la salle il y a un Français qu'elle a déjà rencontré une fois en 1942. Il est champion d'Europe de boxe et, en Amérique, il vient de remporter deux importantes victoires coup sur coup : il s'appelle Marcel Cerdan. C'est un homme comme on en voit peu : sans complications, solide comme ses poings, d'une grande générosité et d'une parfaite droiture. Un roman commence qui va entrer dans la légende...
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MessageSujet: Les reines du faubourg   Ven 26 Juin - 16:39

"Non, je ne regrette rien..."


Le premier contact entre ces deux natures donne un curieux résultat : après le spectacle, Cerdan a invité Piaf à souper, mais au lieu de l'emmener dans un restaurant élégant, il l'a entraînée dans un snack-bar où il a commandé le menu qu'il juge le meilleur : hot dogs, ice cream et bière.
Elle sort de là furieuse et sans avoir rien avalé. Le boxeur est navré. Il croyait avoir bien fait les choses et le lui dit. Ce qui la fait éclater de rire. Alors, on efface tout et on recommence.
Cette fois dans l'un des restaurants les plus chics et, au dessert, c'est Edith qui invite Marcel à rentrer avec elle... C'est vraiment le début d'un amour. Edith est en extase :
- C'est un type pur et droit. Avec lui tout paraît simple.


Néanmoins, son amie Ginou qui ne la quitte guère et qui vit en principe avec l'un des Compagnons de la chanson, Guy Bourguignon, essaie de la mettre ne garde : Cerdan est marié et, à Casablanca où il vit, sa femme Marinette veille sur leurs trois enfants. Piaf alors répond qu'elle ne lui demande pas de divorcer. Simplement, elle l'aime et elle est payée de retour.
En fait, ils vont vivre ensemble, rue Leconte-de-Lisle à Paris, chez Edith, se surveillant l'un l'autre pour ne pas entraver leurs carrières respectives. Edith aime boire ; Cerdan pas. Elle aime la vie nocturne, lui a besoin de sommeil, mais quand on s'aime, tout est si simple ! Le seul point noir est que leur liaison doit rester cachée à cause de Marinette... Chaque année, ils se retrouvent en Amérique où le Versailles renouvelle annuellement le contrat d'Edith Piaf et c'est à sainte Thérèse que la chanteuse demande que Marcel devienne champion du monde. Une prière qui se réalise. Edith est dans la salle quand, le 21 septembre, Cerdan arrache le titre mondial à Tony Zale. Jamais elle n'a été aussi heureuse... Et la vie continue.

Au mois d'octobre 1949, Edith est à New York. Marcel doit venir la rejoindre et remettre son titre en jeu. Elle l'attend avec impatience. Tellement qu'elle obtient de lui qu'il vienne avant la date prévue et prenne le Constellation du 27 octobre... Le Constellation qui n'arrivera jamais et qui s'écrase sur une montagne avec le champion du monde et Ginette Neveu, l'une des plus grandes violonistes de cette époque. La nouvelle foudroie Piaf :
- Il est mort et c'est moi qui l'ai tué. Moi !

Le soir, au Versailles elle chantera quand même. Néanmoins, raconte Auguste Le Breton, un silence de mort l'accueille quand elle entre en scène. Puis les applaudissements éclatent qu'elle repousse d'un geste de ses belles mains :
- Non, pas pour moi.Mais pour lui. C'est pur lui que je chante. Merci quand même...

Recommencer à vivre sans Marcel est une cruelle épreuve. Edith pense en venir à bout en s'occupant de la famille de son champion, de Marinette et des enfants. Sa vie va-t-elle s'arrêter ? Non, à cause de ce grand, de cet immense besoin d'amour qui la talonne et la pousse en avant. elle n'oubliera jamais Cerdan, mais il y aura d'autres hommes et, après une terrible période où Piaf boit, se drogue, manque de naufrager dans les pires profondeurs, quelqu'un la remet en selle.
C'est Jacques Pills, qui fut la moitié d'un duo célèbre : Pills et Tabert. Il est charmant et Piaf le connaît déjà depuis des années : il était venu se faire entendre d'elle accompagné de son pianiste, un Méridional famélique nommé Gilbert Bécaud. Pills lui a plu et, le 29 juillet 1952, à la mairie du XVIe arrondissement, elle l'épousait. Son témoin, à elle, c'était Marlene Dietrich et Piaf portait au cou la croix d'émeraude que lui avait offerte sa grande amie. Le mariage religieux eut lieu à New-York, le 20 septembre, en l'église Saint-Vincent-de-Paul parce qu'il n'y avait pas d'église Sainte-Thérèse. Pour une fois, Edith portait du bleu pâle avec un petit chapeau assorti et un bouquet de fleurs dans les mains.
Elle avait cessé d'être en marge. Elle était enfin et véritablement Madame. En rentrant en France, le couple s'installe 67, boulevard Lannes dans un immense appartement qui verra défiler une bonne partie des têtes d'affiches du monde et que Piaf gardera jusqu'à sa mort.
Chaque année, Piaf retournait en Amérique. Après le Versailles et La Vie en rose pour Pills, c'était la tournée des villes américaines. Ce fut aussi pour elle l'arrivée des rhumatismes déformants dont elle allait tant souffrir. En plus, elle devenait trop superstitieuse, faisant tourner les tables jusqu'à une heure avancée de la nuit, cherchant à retrouver par-delà la mort cette sécurité, ce bonheur sûr que lui avait donné Cerdan et qu'elle n'arrivait pas à retrouver.
Ce n'était pas faute de le chercher. Avant Pills, il y avait eu aussi Robert Lamoureux et Eddie Constantine : elle amait les hommes grands, élégants et bien bâtis. Pourtant, il y en avait eu un qui n'obéissait pas aux canons de la chanteuse : petit, malingre, avec une curieuse voix enrouée... mais tellement de talent ! Il s'appelait Charles Aznavour. Le divorce avec Pills était inévitable...

Un autre amour allait bientôt la distraire : André Schoeller qui possédait une galerie de tableaux rue La Boétie. Piaf sans la grande peinture ! Piaf chez les intellectuels ! Pourquoi pas après tout ? Schoeller avait vingt-neuf ans, il était beau, élégant, charmant... mais aussi prudent, car il était marié. Piaf avait quarante ans, mais restait envoûtante avec ses beaux yeux bleu clair, sa peau fine, si blanche et sans rides. Néanmoins, ils se sépareront sans cesser d'être amis.

Déjà Piaf a subi plusieurs cures de désintoxication et sa santé se délabre. De brèves aventures encore : Félix Marten, Claude Figus et Georges Moustaki, que son ami Henri Crolla amène un soir dans le "cirque Piaf". Car on ne dort guère boulevard Lannes et on y boit sec. Moustaki s'installera mais donnera à Piaf "Mylord" son inoubliable chanson et il sera longtemps son guitariste. Un accident de la route où elle manque mourir, chasse le Grec de la vie intime de la vedette.
Un Grec, néanmoins, il allait y en avoir un autre, le dernier et celui-là lui apporterait, en dépit des quolibets et des rires moqueurs quelque chose d'infiniment pur, d'infiniment respectable pour employer un mot don telle avait horreur.
Il se nommait Théophanis Lamboukas et travaillait avec son père qui possédait un salon de coiffure. Il vint un soir boulevard Lannes, emmené par Claude Figus et resta des heures à regarder Edith aller et venir, chantonner, boire...
Mais, en févirer 1962, atteinte d'une double broncho-pneumonie, Edith est hospitalisée à Neuilly. Théo vient la voir, lui apporte une poupée grecque, puis des fleurs. Il la coiffe, lui fait la lecture et pour lui elle redevient coquette. Comme elle trouve son nom impossible, elle le rebaptise Sarapo, qui, en grec, veut dire "je t'aime"...
Revenu avec elle boulevard Lannes, il la soigne comme un bébé, la remet sur pied. Finalement, elle l'épousera en dépit d'une large différence d'âge que Théo juge négligeable, car il aime vraiment cette femme étonnante dans laquelle la voix seule ne s'amenuise pas.
En septembre, on passe ensemble à l'Olympia dans une chanson que le public plébiscitera :"A quoi ça sert l'amour ?" D'ailleurs quelques mois plus tôt, Piaf n'avait-elle pas proclamé "Non, je ne regrette rien..." avec une foi bouleversante.

Le mariage a lieu le 9 octobre à la mairie du XVIe et à l'église russe de la rue Daru. Dans un tailleur crème de Chanel, Edith est radieuse. Néanmoins, la mort s'approche. En fait de voyage de noces, elle subit une nouvelle cure de désintoxication. Son dernier spectacle, elle le donnera à Lille en mars 1963. Elle en sort épuisée.

Théo a loué pour elle une maison au Cap Ferrat... qui se révèle bientôt trop chère. Alors Théo en trouve une autre, plus modeste, à Plascassier. C'est là qu'elle meurt, sa main dans celles de Théo, le 12 octobre 1963... le même jour que Jean Cocteau, dont la fin passera quasi inaperçue. Il n'était qu'un poète... elle était Piaf ! Et l'on sait ce que furent ses funérailles.
Resté seul, Théo fit face à tout : à un fisc fidèle à ses vieux principes, à des créanciers acharnés. Il paiera jusqu'à la dernière les dettes de sa femme. Sept ans plus tard, il la suivra dans la tombe, fidèle jusqu'au bout à cet amour ( Rolling Eyes heu...faut pas exagérer : il s'est tué dans un accident de voiture) que tant de gens trouvaient invraisemblable, contre nature, voire indécent, mais qui pouvait avoir vécu sous la magie de cette femme étonnante et en sortir indemne ? ...
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epistophélès



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MessageSujet: Les reines du faubourg   Ven 26 Juin - 16:45

FINI ! TERMINADO ! ACABADO ! FINISH ! ...... geek
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Berengere



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MessageSujet: Re: Les reines du faubourg   Lun 29 Juin - 11:31

Merciiii ! flower
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MessageSujet: Re: Les reines du faubourg   Aujourd'hui à 20:18

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