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 LE PAS DU JUGE

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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Mar 19 Mai - 17:12

AVANT-PROPOS

Ceci est un roman. Tous les textes qui le composent sont de mon cru. Mais ils se fondent sur des documents authentiques et seul l'éclairage des événements et des caractères m'appartient. Quant au titre, il mérite une explication. En effet, l'expression "le pas du juge", autrement dit "le passage du juge", désignait jadis le chemin emprunté par un magistrat de la région pour se rendre de son domicile à son lieu de travail. Cette appellation anodine était pourtant devenue, dans ma cervelle d'enfant, le symbole de la justice inexorable en marche à travers un univers de coupables potentiels. Quiconque effleurait du pied le sol à cet endroit sacralisé par la légende s'exposait, pensais-je, à une sanction immédiate. Aussi avais-je décidé d'accomplir de larges détours à l'occasion de mes randonnées pour éviter d'attirer sur moi l'attention d'une Providence toujours prête à foudroyer les "fâcheux" de mon espèce. J'avais la secrète conviction qu'un privilège, conçu dans les hauteurs du ciel, me permettait de jouer impunément à cache-cache avec mon destin. Ma naïveté congénitale m'incitait même à croire que je maîtrisais mes pensées et mes actes, alors que, de toute évidence, j'obéissais à une volonté étrangère qui avait supplanté la mienne au cours d'une de ces longues insomnies dont je combattais les désagréments par un mélange de fatalisme aveugle et de souriante résignation.



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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Mar 19 Mai - 19:17

Première partie

1 - André



Un triomphe ! Les spectateurs, debout, criaient le nom de l'auteur : "Chénier ! Chénier !" J'aurais pu croire qu'il s'agissait de moi. Mais ce fut mon frère qui parut sur le devant de la scène, tenant d'un côté la main de Talma, de l'autre celle de Mademoiselle Vestris, et s'inclinant avec eux sous les ovations. Il était cramoisi de bonheur, la perruque ébouriffée, la cravate froissée, l'air à la fois conquérant et brisé. Pour le public, ce jour-là, il n'y avait qu'un seul Chénier au monde : le courageux auteur de Charles IX, Marie-Joseph Chénier.

L'autre, André Chénier, n'existait pas. Nul ne savait que j'avais, moi aussi, écrit quelques vers. En vérité, je ne souffrais nullement de ce
décalage entre nos carrières. J'étais même sincèrement heureux du succès de Marie-Joseph. Il le méritait. Par son talent d'abord. Et par l'habileté avec laquelle il avait manoeuvré pour donner à ce spectacle la signification d'un événement historique. La censure avait d'emblée refusé la pièce comme attentatoire au prestige de la royauté. Mais, depuis la prise de la Bastille, si Louis XVI occupait toujours le trône, il n'était plus qu'une potiche. Un large mouvement d'opinion conduit par Danton, Collot d'Herbois, Camille Desmoulins, avait suffi pour que la municipalité de Paris, passant outre à l'excommunication de la censure, autorisât la représentation de cette tragédie en alexandrins qui, à travers l'évocation de Charles IX et du massacre de la Saint-Barthélemy, dénonçait les horreurs du pouvoir absolu. Pour désarmer ses adversaires, Marie-Joseph avait publié, entre-temps, des brochures réclamant la liberté du théâtre en France et la suppression des "inquisiteurs de la pensée". Il était, dès cette époque, un partisan acharné de la révolution en marche. Je l'étais aussi. Je le suis encore. Bien que j'aie mis beaucoup d'eau dans mon vin. Un autre de mes frères, Louis-Sauveur, officier obscur, avait de même jailli de l'anonymat à la faveur des événements et s'était employé à soulever les soldats de son régiment contre les injustices de l'autocratie. Notre aîné, Constantin-Xavier, se tenait prudemment éloigné de la politique, mais avait, lui aussi, j'en suis sûr, l'amour du peuple. Quant à ma soeur, Hélène, elle comptait peu pour moi, tricotant sa vie de femme mariée, sans se préoccuper des remous de notre temps.
C'était de Maire-Joseph, mon cadet de deux ans, et de moi que mes parents étaient le plus proches. Ma mère surtout, si fière de son origine grecque, et qui s'était toujours piquée de libéralisme, approuvait nos opinions. Mon père également se targuait d'être un novateur impénitent tout en évitant de se compromettre.
Assistant, ce soir-là, à l'apothéose de Marie-Joseph, ils avaient aux yeux des larmes de gratitude. Enfin, une vraie réussite dans la famille Chénier !

Assis à côté de mes parents, au parterre, j'applaudissait à m'en écorcher la peau des mains. Mais je ne pouvais m'empêcher d'éprouver, derrière mon excitation, un vague sentiment de gêne. N'était-ce pas trop d'hommages pour une oeuvre emphatique et lourde, qui avait moins de rapport avec la poésie qu'avec la politique ? Etions-nous au Théâtre-Français ou dans un club, pendant une discussion sur les méfaits de l'absolutisme ?

Je regardais mon père à la dérobée. Il criait avec toute la salle :"Chénier ! Chénier !". Ce qui lui plaisait, à l'évidence, dans la Révolution, c'était l'occasion offerte à ses enfants et à lui-même de prendre une revanche sur le mauvais sort, d'émerger du brouillard, d'accéder enfin à la notoriété et à la fortune. Après une longe et modeste carrière de consul de France au Maroc, le vieil homme devait se contenter, à soixante-sept ans, d'une misérable pension de retraite de six mille livres, alors que des privilégiés de la naissance se voyaient couverts d'or au-delà de leurs mérites ; ses quatre fils végétaient dans des emplois subalternes malgré leur talent et leur ambition ; sa femme, si belle, si cultivée, si proche de la Grèce antique qu'elle eût mérité la révérence de tout Paris, devait se contenter d'accueillir dans son salon des peintres et des littérateurs de second degré.
Il était temps que le nouveau régime rendît justice au clan des Chénier ! Je m'étais moi-même si fortement impliqué dans cette idée que je voulais ignorer les erreurs des champions de l'ordre républicain. Certes, il y avait eu des violences sanglantes et absurdes à la mi-juillet.

Mais, me disais-je, tout changement se traduit, à ses débuts, par quelques excès regrettables. Avec les mois, les esprits se calmeront, la raison reprendra le dessus et la nation, si longtemps bâillonnée, garrottée, connaîtra une ère de paix, de justice et de prospérité. Alors peut-être cette représentation de Charles IX , le 12 novembre 1789, au Théâtre-Français, apparaîtra-t-elle aussi importante que la nuit du 4 août ou le Serment du Jeu de paume ?
Enfin les acclamations s'espacèrent. Le public commença à évécuer la salle. Mon père et ma mère, fatigués et heureux, se résignèrent à rentrer chez eux, tandis que j'allai féliciter mon frère dans les coulisses. Je le trouvai si entouré que je dus jouer des coudes pour accéder jusqu'à lui. Nous nous embrassâmes. Il me chuchota à l'oreille :
- Je n'en espérais pas tant !
- Moi non plus, avouai-je.

Dans la cohue qui le cernait, je reconnus plusieurs habitués du café Procope. Le gros Danton s'écria de sa voix tonitruante :
- Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté !
Camille Desmoulins rechérit :
- Cette pièce-là avance plus nos affaires que les journées d'Octobre !

Le ton était donné. Je compris que le succès du moment distingait moins l'auteur que l'agitateur. Ces messieurs se moquaient bien des qualités littéraires de l'oeuvre. Charles IX n'était pour eux qu'un prétexte à stigmatiser les crimes de la royauté à travers les siècles.

Et certes, vue sous cet angle, l'entreprise de mon frère était une réussite. D'où venait donc mon embarras, bien qu'à peu de chose près ses idées politiques fussent les miennes ? Peut-être était-il allé trop loin dans la caricature de la monarchie ? Peut-être eussé-je souhaité plus de mesure dans la condamnation d'un régime à l'agonie ? De tout temps, il avait été attiré par le théâtre. Et par le théâtre militant.
Moi, s'il m'arrivait parfois de libérer ma bile en troussant un pamphlet, j'étais surtout à l'aise dans la poésie. Ce que j'avais dans le coeur, je le disais en vers mélodieux, ce que j'avais sur le coeur, je m'en délivrais grâce à des libelles en prose d'une écriture féroce.

Y avait-il donc deux êtres en moi, l'un sensible au charme des femmes, aux saisons des amours, aux noblesses de la Grèce antique, l'autre prêt à renverser tous les obstacles pour ouvrir les voies de la démocratie. Tantôt le premier de ces pendants, tantôt le second guidait ma plume.
j'étais alternativement un élégiaque et un justicier. Les ovations qui avaient salué la pièce de mon fère me faisait un devoir de le rejoindre dans le combat des idées.
Je suivis la petite troupe de ses admirateurs qui, après le spectacle, se réunit au café Procope. Là, dans le brouhaha des voix, la fumée du tabac et les rasades de vin, on échangea des propos définitifs sur l'avenir de la patrie. J'écoutais, je disais mon mot, mais le coeur n'y était pas. Leur exaltation à tous me paraissait, je ne sais pourquoi, suspecte. Marie-Joseph, en revanche, était dans le feu du débat. Le succès de Charles IX l'avait électrisé. Avec ses compagnons trinqueurs, il repeignait le monde aux couleurs de l'espérance. A voir cette réunion bruyante où tout le monde était d'accord sur tout, on se demandait pourquoi la France n'était pas encore une République.
Les amis se séparèrent très tard. Je raccompagnai Marie-Joseph dans sa mansarde, rue Corneille. Nous y bûmes un dernier verre.
J'avais sommeil, mais mon fère ne voulait pas se coucher. Il débordait de projets et répétait que nous avions une chance exceptionnelle de vivre en 1789, année plus importante dans la chronologie des peuples civilisés que celle de la naissance du Christ. J'abondais dans son sens. En vérité, après ces grandes heures de liesse, j'étais un peu triste d'être obligé de quitter Paris dans cinq jours pour regagner Londres et mon modeste emploi à l'ambassade de France. Notre ambassadeur, Monsieur de Luzerne, avait déjà témoigné d'une remarquable bienveillance en m'accordant un congé de quelques mois afin de revoir ma famille. Je ne pouvais lui faire attendre plus longtemps mon retour. Non que je lui fusse très nécessaire - mon rôle de secrétaire particulier était une sinécure -, mais je lui avais donné ma parole et tenais à honneur de ne pas décevoir cet homme pondéré, faible et courtois. Poursuivant ma pensée, je fis allusion devant Marie-Joseph à mon prochain départ. Le vouvoiement était de règle entre nous depuis notre enfance. Notre mère nous l'avait imposé, sans doute pour obéir aux usages des grandes familles. Dès mes premiers mots, il éclata :
- Vous perdez votre temps à Londres, mon cher André. Comment pouvez-vous supporter de gratter du papier pour un traitement de misère, à l'étranger de surcroît, alors qu'ici la patrie a besoin de tous ses fils pour mener la lutte contre les suppôts de la tyrannie ?
Je lui répliquait que, là-bas, je ne manquerais de rien, alors que, ici, en France, je serais à la charge de nos parents, eux-mêmes très démunis.

Ma carrière, jusqu'à ce jour, n'avait guère été brillante. Un bref passage dans l'armée, et, depuis, l'oisiveté impécunieuse d'un littérateur de salon, qui garde ses poèmes pour les intimes et ne se produit en prose que pour prêcher une Révolution pacifique. En Angleterre, du moins, j'étais sûr de gagner un salaire honnête tout en cédant, de temps à autre, aux sollicitations de ma muse. Il eut un rire méprisant :
- Vous ne vous rendez pas compte qu'en vous cramponnant à l'ambassade vous gâchez la meilleure chance de votre vie. C'est à Paris et non à Londres que se forgeront les grandes vocations de demain. Aujourd'hui, chez nous, toutes les places sont à prendre. Votre plume vous servira mieux qu'une épée pour vous frayer un chemin vers la gloire. Rejoignez-nous, et vous ferez partie des futurs chefs de la nation. Honneur et profit, voilà ce que je vous promets. Encore un petit effort et vous ne reconnaîtrez pas votre vieux pays. Dans l'avenir, grâce à nos amis, le dernier des citoyens pourra marcher la tête haute !
Il était lancé. A moi seul, j'étais devenu pour lui un public nombreux à conquérir. Etait-ce moi qu'il essayait de persuader ou lui-même ? Un moment, j'eus la tentation de renoncer à mon départ pour l'Angleterre.
Puis, la raison l'emporta, ou un vague sentiment de devoir. Ou peut-être encore la peur de l'inconnu. Londres, c'était la routine, la sécurité, Paris, l'aventure. Je pensai à mes parents, à leur crainte de me voir de nouveau sans emploi, tourant au gré du vent, essuyant les orages.

J'optai pour Londres. Je le dis à Marie-Joseph avec moins de conviction que de résignation. Il haussa les épaules :
- A votre guise ! Mais je ne vous donne pas trois mois pour regretter votre décision !
Puis on reparla de sa pièce. Je lui répétait - en me forçant un peu - tout le bien que j'en pensais. J'insistai sur la signification politique de l'ouvrage, sur sa répercussion dans l'opinion publique, prête à s'enflammer pour notre cause. En échange, il me demanda de lui lire mes derniers vers. Je récitai quelques stances. Il eut la bonté de les admirer. Mais était-il sincère ? Ce ton sentimental, imité de l'antique, était si éloigné de ses élans oratoires ! Malgré notre affection réciproque, il y a toujours eu entre nous une sourde mésentente. Je n'aurais pas su écrire son Charles IX. Aurait-il su écrire mes Bucoliques ?
Je l'enviais pour son entregent et sa fougue. Il me reprochait mes hésitations et ma rêverie. Il était le préféré de ma mère. Et je crois que mon père se sentait plus proche de moi que de lui. A deux heures du matin, je me levai pour prendre congé.
- Déjà ? dit-il en riant. Moi qui voulais vous garder toute la nuit !
Et il ajouta en appliquant une tape sur mon épaule :
- Croyez-moi : la Renommée ne saurait choisir entre les deux frères Chénier. Elle nous tend une main à chacun. Il faut vite, vous et moi, la saisir !
Cette phrase me donna la mesure de ses appétits. L'ambition dominait sa vie, guidait ses moindres gestes. Il allait de l'avant avec une radieuse assurance. Je ne pouvais en dire autant de moi, dont trente-six scrupules entravaient la marche.

Je me retrouvai dans la rue, indécis et malheureux. Qu'est-ce donc qui me chagrinait ?
Le succès insolent de Marie-Joseph, ma trop sage résolution de retourner à Londres, l'inquiétude où j'étais de mon avenir et de l'avenir de la France ?
J'aurais voulu m'adorer comme il s'adorait lui-même. Or, je détestais mon caractère changeant et jusqu'à mon aspect physique : cette taille médiocre, cette grosse tête aux traits épais, cette chevelure indisciplinée, ce teint terne, ce regard d'animal traqué. La ville noire et déserte me parut soudain un dédale semé de pièges. Son silence était fait de mille rumeurs souterraines. Peut-être y avait-il quelque part un rassemblement, un mouvement de foule. Tout était possible en cette période troublée. Je hâtais le pas. J'avais choisi d'habiter chez mes parents, pendant mon séjour à Paris. Quand j'arrivai à la maison, ils dormaient. Je fus soulage de n'avoir pas à leur parler de Marie-Joseph, de son bonheur, de son talent, de sa pièce, de ses projets, de ses convictions...
Une fois couché, je ne pus dormir. Ma tête était le siège d'un débat sans issue. Devais-je miser sur la Révolution, malgré ses erreurs, ou sur la littérature, malgré la faiblesse de mes essais, ou sur mes amours, malgré le peu de part qu'y prenait mon coeur trop volage, ou sur les trois à la fois ? En toute chose, j'étais un amateur. J'avais vingt-sept ans. A cet âge, le destin d'un homme est généralement fixé. Le mien flottait, au gré de mes plaisirs et de mes caprices. Incapable de déterminer ma route, je préférais me confier au courant des jours. Le hasard choisirait pour moi. En tout cas, je savais que je n'abandonnerais jamais la poésie. Elle m'était nécessaire, non pour m'imposer dans le monde, mais pour enchanter mes loisirs. Même si mes vers devaient rester dans un tiroir, le bonheur que j'éprouvais à les écrire eût suffit à justifier ma vocation. Je croyais d'ailleurs assez bizarrement que moins ils seraient connus du public, plus ils me seraient chers. Si j'avais dit cela à Marie-Joseph, il m'aurait ri au nez.

Je m'endormis à la fois rasséréné et mécontent de moi. Dès le lendemain, j'adressai à Monsieur de Luzerne une missive officielle pour lui annoncer mon prochain retour. Mais le service du courrier était si perturbé en ce temps-là que j'arrivait à Londres avant ma lettre.
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Berengere

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MessageSujet: Re: LE PAS DU JUGE   Mer 20 Mai - 10:22

I love you study
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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Mer 20 Mai - 13:17

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André



Sitôt que j'eus repris mes fonctions à l'ambassade de France à Londres, je fus emporté par un tourbillon. Tout le personnel était sur les dents.
La cour du superbe hôtel de Portman Square s'était transformée en un lieu de refuge où affluaient, du matin au soir, des gens du meilleur monde, désemparés et gémissants. Ils envahissaient les bureaux, assaillaient les secrétaires, exigeaient de voir Monsieur de Luzerne et se répandaient en invectives et en réclamations. C'étaient les émigrés qui avaient fui la France au lendemain du 14 juillet. Les exactions populaires des mois suivants avaient précipité leur débandade. Ils ne voyaient dans la Révolution qu'une vaste entreprise de brigandage et accusaient le roi de pusillanimité alors qu'il aurait dû faire marcher les troupes contre la canaille. Tremblant pour leur peau et pour leurs intérêts, ils voulaient ignorer l'idée généreuse qui présidait au soulèvement d'une nation trop longtemps asservie.
A l'abri chez l'étranger, ils insultaient à qui mieux mieux leur patrie. Loin de partager leur animosité envers les révolutionnaires, les Anglais écoutaient leurs récriminations avec scepticisme. Tout en déplorant la violence dont s'accompagnait le renouveau français, ils félicitaient Louis XVI d'avoir compris à temps le voeu de ses sujets les plus défavorisés. Moi-même, je supportais difficilement l'hostilité systématique de mes compatriotes qui, ayant déserté la France folle pour la sage Angleterre, colportaient autour d'eux des bruits calomnieux sur les horreurs de la Révolution. Un de ces transfuges véhéments, le comte Robert de Heuze, assiégeait depuis deux jours le petit bureau que j'occupais au dernier étage de l'hôtel de l'ambassade dans l'espoir d'obtenir des secours et un logement pour lui et sa famille. Comme je lui répondais, pour la dixième fois, que nous ne disposions pas des fonds nécessaires à l'hébergement et au soutien financier des émigrés, il explosa :
- Que voulez-vous donc que je fasse ? Que j'aille mendier dans les rues ?
- Que vous rentriez en France, lui dis-je calmement.
- Pour m'y faire égorger ?
- Le péril n'est pas si grand !
- Comment pouvez-vous parler ainsi, alors que la fureur de la racaille ne connaît pas de bornes ? Sans doute n'avez-vous pas vu comme moi la tête de l'infortuné gouverneur de Launay promenée au bout d'une pique par une populace avinée.
- Ce fut un cas malheureux, je vous le concède, un accident... Mais il ne faut pas généraliser...
- Ce n'est pas moi qui généralise, ce sont eux ! Tout leur est permis ! Pillage et assassinat, voilà leur politique !
- N'exagérons pas ! ...
- Seriez-vous de leur bord ? s'écria-t-il, dressé sur ses ergots.

Ce petit homme à l'oeil rond et au bec de coq me déplaisait. Je tentai de lui expliquer que la France traversait une crise doulouireuse mais nécessaire, dont elle sortirait régénérée. Il me coupa la parole :
- Je m'étonne, Monsieur, que notre ambassade de Londres abrite un personnage dont les convictions monarchiques sont aussi peu assurées.
- Le roi comprendrait parfaitement mon point de vue !
Il ricana :
- C'est bien ce que je lui reproche ! Il faut le défendre contre lui-même ! Vous n'en prenez pas le chemin ! Adieu, Monsieur. Nous n'avons plus rien à nous dire !

Il sortit la nuque raide et le jarret tendu. Cette entrevue me laissa perplexe. Derrière ce gentilhomme atrabilaire, je devinais l'immense parti de ceux qui, en France et hors de France, obnubilés par leurs problèmes égoïstes, refusaient de croire en la sincérité de l'éveil national. Il avait suffi de quelques débordements populaires pour les pousser à condamner la Révolution en bloc. Depuis plusieurs jours, mes amis parisiens, avec, en tête, les deux frères Trudaine et François Pange, me pressaient dans leurs lettres d'adhérer à un nouveau club, la Société de 1789.

C'était une réunion d'esprits éclairés, résolus à faire triompher les grands principes de justice et de liberté, tout en respectant la personne du roi. Je me sentais de plus en plus proche d'eux par l'esprit et par le coeur. Les propos du comte de Heuze me décidèrent. J'écrivis à François de Pange que je sollicitais mon admission dans le cercle de ces honnêtes citoyens.
En vérité, malgré ce que j'avais dit à mon visiteur, j'avais de plus en plus peur des foucades d'un peuple trop brusquement émancipé et incapable de contrôler ses instincts primitifs. Ma hantise, c'étaient les mouvements d'humeur, toujours imprévisibles, des habitants du faubourg Saint-Antoine. Mais j'avais un autre souci, d'ordre tout personnel. La Constituante venait de prendre un décret réduisant à presque rien les pensions de retraite accordées par le précédent régime. Or, mon père n'avait que sa pension d'ancien consul pour vivre. Désespéré, il implora mon aide. Je lui envoyai un peu d'argent, prélevé sur les maigres émoluments que je touchais à l'ambassade. Mon frère Constantin-Xavier, alors vice-consul à Alicante, en fit autant. J'imagine que Marie-Joseph en fut, lui aussi, de sa poche. Mais les sommes réunies par nous se révélèrent insuffisantes.
Ayant dressé le bilan de sa fortune, mon père s'estima ruiné et m'annonça qu'il voulait abandonner la gestion de ses biens à ses fils et qu'il comptait sur eux pour le nourrir et l'héberger.
Je protestais en l'accusant d'avoir dilapidé tout son argent pour obéir aux goûts dispendieux de ma mère. Par ses achats inconsidérés et ses réceptions fastueuses, elle avait achevé de le mettre sur la paille. Elle se prétendait révolutionnaire dans l'âme, sensible au dénuement du peuple, prête à se sacrifier pour assurer l'égalité entre les citoyens, mais avait des exigences d'aristocrate. Et mon père, trop faible pour lui résister, suivait le train vaille que vaille. Dans le même temps que je critiquais mes parents, je leur promis de faire agir les relations de Monsieur de Luzerne : en invoquant les services rendus à l'Etat par mon père, Monsieur Louis Chénier, cet habile diplomate espérait obtenir le maintien intégral de la pension. Les démarches menées tambour battant, aboutirent à un ajustement, somme toute raisonnable, du montant de la retraite. Mon père en fut soulage. Et toute sa famille avec lui. Cependant, je craignais trop de nouveaux orages pour demeurer plus longtemps à l'écart des événements de mon pays. Dès le début de l'été 1790, je me fis accorder un second congé de longue durée et retournai en France.

Obligé de vivre sur un pied plus modeste, mes parents avaient quitté leur ancien appartement et s'étaient installés rue du Sentier. Ils y étaient très à l'étroit. Pour ne pas les gêner, j'acceptai l'invitation de François de Pange et allai me loger chez, à Passy. C'était un charmant village, dont le silence, l'air pur et les nombreux jardins permettaient de goûter, à deux pas de la capitale, les bienfaits d'une vie champêtre.
Calme trompeur, car les échos tumultueux de Paris m'arrivaient quotidiennement par les journaux. Après douze mois d'expérience révolutionnaire, je ne pouvais dominer mon appréhension. Comme moi, François de Pange étais exaspéré par les voix discordantes qui s'élevaient du chaos où se débattait la France. Sous le couvert des plus nobles idées humanitaires, des rivalités sournoises, des passions égoïstes, des ambitions criminelles, se manifestaient dans les gazettes et les discours en plein vent. On dénonçait, on accusait, on injuriait à tour de bras dans la presse dite patriotique et dans les clubs. J'avais une seule hâte : que cette foire d'empoigne s'achevât, que la Constitution fût enfin votée et que l'ordre revînt après un accès de fièvre. François de Pange exprima l'horreur que lui inspiraient les diatribes haineuses de Marat dans un article publié par le Journal de la Société de 1789.Encouragé par son exemple, je fis insérer dans le numéro suivant un Avis au peuple français sur ses véritables ennemis J'y reprenais les accusations de François de Pange contre les boutefeux gesticulant autour de la poudrière.
Je dénonçais l'inanité de ces querelles intestines qui retardaient l'avènement de l'ordre républicain. Je suppliais mes compatriotes d'empêcher que la Révolution n'allât trop loin.
Après avoir salué l'insurrectionlégitime qui avait permis à la France de secouer le joug du despotisme, je stigmatisais
l'insurrection illégitime, provoquée par les faux prophètes. Par ailleurs, je critiquais les émigrés qui englobaient dans le même opprobre les penseurs fervents de la cause libérale et les adeptes de la violence. Je souhaitais que ces égarés revinssent dans leur patrie et en acceptassent les lois nouvelles et les nouveaux espoirs. Je les adujurais de ne pas aller grossir à l'étranger le parti des ennemis de la France.
Afin de faire bonne mesure, je flétrissais aussi ceux qui, en France, entretenaient une atmosphère d'inquisition permanente, avec son cortège de délations, de perquisitions, d'arrestations et d'exécutions sommaires. Pour finir, je conseillais à l'Assemblée d'instituer un tribunal qui déciderait, dans la sérénité, du châtiment des présumés coupables.
En formulant ces observations et ces voeux, je savais que je me mettrais à dos les soi-disant patriotes, tels Marat et Desmoulins.
Mais j'en avais trop gros sur le coeur pour me taire plus longtemps. Si mes amis de la Société de 1789 applaudirent à mon message, la masse des "enragés", des "purs", me traita de renégat. Camille Desmoulins, dans La Gazette de Paris, condamna mon article, attribué, disait-il, "à je ne sais quel Chénier, qui n'est pas le Chénier de Charles IX". Cette désignation méprisante me blessa, mais je ne jugeai pas utile de relever le gant. Marie-Joseph me rendit visite à cette occasion. Il était fort contrarié par mon Avis au peuple français
- Quelle mouche vous a piqué ? me dit-il d'entrée. En attaquant les patriotes, vous vous êtes désignés à la vindicte de la majorité des citoyens !

Vous allez passer auprès d'eux pour un valet de la noblesse, pour un traître à la nation !
- Calmez-vous, répondis-je. Je n'ai jamais attaqué l'idée sacré de la Révolution. Tout au plus, ai-je critiqué ce que vous et que vous amis êtes sur le point d'en faire. Mon article est un avertissement, une mise ne garde...
Son regard étincela de colère. Il haussa le ton :
- C'est vous qui méritez d'être mis en garde. Si vous continuez sur cette lancée, vous nous perdrez tous les deux !
- Pourquoi "tous les deux" ? Vous avez toujours, jusqu'ici, approuvé publiquement les extrémistes ! Nul ne peut vous soupçonner de sympathie envers l'Ancien Régime. En vous inscrivant au Club des Jacobins vous avez nettement affirmé vos préférences.
- Allez-vous me le reprocher ?
- Pas du tout ! Mais vos grands hommes sont Robespierre, Pétion, Barnave ; les miens sont Sieyès, Mirabeau, Lafayette... Nous marchons vers le même but par des voies différentes. Laissez-moi donc mes convictions et réfléchissez bien avant de vous enfoncer dans les vôtres;
Il eut un rire méprisant :
- Malheureusement, mon cher, nous portons le même nom ! Cette fâcheuse similitude fait que, pour bien des gens, André Chénier et Marie-Joseph Chénier ne sont qu'un !
- Cela vous gêne ?
- Cela m'inquiète.
- Pour votre carrière ?
- Pour notre carrière à l'un et à l'autre. Puisque nous appartenons à la même famille, je vous prie de modérer dorénavant les attaques que vous prodiguez dans vos article et dans vos propos. Elles pourraient nous coûter cher !
Ainsi, c'était à sa renommée et même à sa sécurité qu'il songeait en m'invitant à plus de retenue. Je le desservais en m'opposant à lui. Me serais-je appelé Martin ou Lucas qu'il m'eût pardonné mes opinions. Mais il ne pouvait y avoir qu'un Chénier pour servir avec éclat la cause de la Révolution. Déçu par son incompréhension si peu fraternelle, je fis front avec calme et fermeté :
- Je ne renoncerai jamais à dire tout haut ce que je pense !
- On saura bien t'y forcer ! s'écria-t-il avec une sorte de désespoir.
Ce brusque tutoiement lui avait échappé. Il se ressaisit. Changeant de voix et de visage, il murmura :
- Je vous aime bien, André... Je voudrais vous sauver...
- L'avenir nous dira lequel des deux sauvera l'autre.

Nous en restâmes là. Marie-Joseph me quitta sans m'avoir convaincu et je devinai qu'il m'en voulait encore un peu plus de mon obstination depuis qu'il avait constaté la vanité de ses efforts. Nous avions été très proches dans notre enfance. Nous étions maintenant aux antipodes. Nous n'avions plus en commun que notre passé d'insouciance et notre nom, dont chacun de nous voulait être fier à sa façon.

Peu après ma rencontre avec Marie-Joseph, un gentilhomme italien, Filippo Mazzei, qui représentait le roi de Pologne en France, m'avisa qu'il avait fait parvenir mon article, ... Avis au peuple français, ... à son maître, Stanislas-Auguste, et que Sa Majesté, ayant apprécié la profonde sagesse du texte, avait décidé d'en récompenser l'auteur par une médaille en or. Cette distinction, décernée par un monarque étranger à un révolutionnaire français, m'embarrassa un peu, mais je résolus de l'accepter, car elle témoignait de l'ouverture d'esprit d'un souverain qui croyait, comme loi, à la possibilité de l'équilibre entre le pouvoir royal et les aspirations des sujets, Je reçus la médaille, accompagnée d'une lettre très flatteuse de Stanislas-Auguste. Je lui répondis en l'assurant de ma gratitude et de mon respect. Pouvais-je faire moins ? Cet échange de civilités me fut reproché par certains de mes amis de la Société de 1789. Je ne tins aucun compte de leurs réticences. D'ailleurs, François de Pange me donnait raison. C'était lui mon véritable frère.
Plus que jamais, j'tais persuadé de pouvoir aider au redressement de la France à condition de rester sur place et de continuer à dénoncer les erreurs du régime. Par moments, je me surprenais à penser que j'incarnais la conscience de mon pays, qu'une mission salvatrice m'avait été confiée par l'Histoire.
Autant je me savais inutile à Londres, autant je me sentais indispensable à Paris. J'écrivis à Monsieur de Luzerne pour solliciter une
prolongation exceptionnelle de mon congé. Il avait deviné depuis longtemps que ma vocation n'était pas de calligraphier des rapports dans un bureau, mais de peser par la plume et la parole sur l'esprit de mes concitoyens. Ce fut sans difficulté qu'il accéda à ma requête.
Peut-être, dans son for intérieur, faisait-il des voeux pour que je gagnasse les foules à la conception d'une monarchie dont l'autorité serait limitée par celle, primordiale, des élus de la nation. En tout cas, son approbation tacite me renforça dans l'idée que la France m'attendait.
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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Mer 20 Mai - 17:48

3

Madame Chénier


Depuis qu'André est de retour en France, je vis dans l'agacement et l'angoisse. Hier, à souper, il a développé, devant mon mari et moi, les arguments spécieux de certains de ses articles. Irritée par cette avalanche de contre-vérités, je l'ai prié de se taire pour ne pas gâcher notre soirée. Il s'est retiré dans sa chambre. J'ai dit à mon mari :
- Que pensez-vous de son attitude ?
- C'est un brave garçon, un peu exalté, répondit-il d'un ton prudent.
- Marie-Joseph, lui aussi, est exalté ! Mais il l'est dans le bon sens ! On jurerait qu'André prend plaisir à nous contrarier dans toutes nos
idées. Vraiment, de nos cinq enfants, c'est lui qui m'inquiète le plus. Marie-Joseph suit avantageusement le courant de la politique,
Constantin-Xavier se montre calme et avisé dans sa modeste carrière de diplomate, Louis-Sauveur gagne honnêtement ses grades dans l'armée, Hélène mène une existence conjugale exemplaire, seul André rue et brait dans les brancards !
- Oui, murmura mon mari, mais voilà, il a un grand talent de poète !
- Marie-Joseph n'en a pas moins que lui ! Seulement, en plus, il a de la jugeote. Il sent d'où vient le vent et il en tient compte pour se placer quand il faut, là où il faut ! André, lui, n'obéit qu'à ses impulsions du moment. C'est une tête brûlée. Il ne nous attirera que du tintouin !
- Cessez de vous tourmenter pour lui, dit mon mari en me prenant la main sur la table.
Il n'osait m'avouer qu'il préférait André à Marie-Joseph, mais je le savais de longue date.
- Du train dont va la politique, l'un et l'autre se tailleront bientôt une jolie place parmi les serviteurs de l'Etat, reprit-il. Je les vois
très bien aux affaires d'intérêt public...
- Ou en prison !
- Sûrement pas ! s'exclama-t-il. Le nouveau régime saura reconnaître et récompenser ses partisans de la première heure.
- André est un royaliste qui s'ignore ! lançai-je.
- Ou un républicain modéré, dit Louis en me baisant le bout des doigts avec une galanterie surannée. Vous verrez, vous verrez, ma mie !...
Je me crus reportée dans un salon aristocratique à l'époque la plus rayonnante de la monarchie. Louis n'était décidément pas de son temps. J'avais épousé un vieillard imperméable aux idées actuelles. De la Révolution, il ne retenait qu'une chose : la possibilité d'une promotion pour ses enfants dans la vie de la cité. L'avantage matériel que leur rapporterait ce changement de cap comptait plus pour lui que l'idéal de liberté, d'égalité et de justice dont se réclamaient ses deux jeunes fils, chacun à sa manière. Je le lui dis carrément. Alors, il se pencha vers moi sans quitter son siège et m'entoura les épaules de son bras en chuchotant :
- Que voulez-vous, ma mie, la vie politique m'intéresse moins que la vie sentimentale. Je donnerais toutes les réunions du Club des Jacobins ou de la Société de 1789 pour une soirée en tête à tête avec vous !

Pensait-il m'amadouer par cette ridicule déclaration d'amour conjugal ? Il m'en eût fallu plus pour rendre les armes.
- J'aimerais mieux vous voir aux Jacobins qu'auprès de moi, à cette table ! répliquai-je.
Il eut une pauvre grimace qui accentua la sénilité de son visage :
- Vous aurais-je blessée ?
- Nullement !
- Que dois-je comprendre, alors ?
- Que vous seriez plus utile au pays en participant aux débats des clubs qu'en débitant des banalités à mon intention !
-Croyez-vous ? dit-il tristement. Il y a bien assez de gens qui s'agitent et braillent aux séances de ces assemblées prétendument patriotiques pour que j'aille grossir leur nombre !
- Vos fils y vont bien !
- Ils sont jeune. Ces occupations sont de leur âge.
- Il n'y a pas d'âge pour servir la France !

Notre soubrette, Honorine, nous apporta la tisane du soir. J'avalai ma tasse d'un trait et me brûlai la langue. Mais l'infusion ne me procura pas le calme que j'espérais. J'étais trop agitée pour qu'aucun breuvage pût apaiser mes nerfs. Louis prit son temps pour boire le sien, à petites gorgées. Puis il soupira :
- Prenez garde, ma mie ! La Révolution n'a pas seulement déchiré le pays ; elle est en train de déchirer notre ménage !

Je ne répondis pas à cette remarque, dont la justesse me trouble encore. Jamais je n'avais mesuré à quel point des événements politiques peuvent influer sur le destin des individus. Je regagnai ma chambre et laissai Louis seul avec son chagrin et son insuffisance.
Avais-je un mari ? Je n'en étais plus très sûre. Il m'avait fait cinq enfants et avait disparu de ma vie. J'étais seule au monde avec Marie-
Joseph. Au lieu de me coucher, je me suis installée à mon bureau pour tracer ces quelques lignes dans mon agenda secret.
C'est la première fois que j'y note autre chose que des indications de rendez-vous et de dépenses domestiques. Fasse le ciel que je n'aie pas plus souvent envie d'y consigner mes colères et mes alarmes !

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Mer 20 Mai - 22:00

4

André


J'avais une grande amitié et une non moins grande admiration pour le peintre Louis David, bien qu'il eût des idées politiques plus avancées que les miennes et qu'il appartînt au Club des Jacobins. Quand j'appris que cette société, dans un élan d'enthousiasme, l'avait chargé d'immortaliser par un tableau le Serment du Jeu de paume, je fus, moi aussi, transporté de bonheur. C'était, pensais-je, une façon de rendre hommage à l'idéal révolutionnaire de nos débuts dans toute sa pureté. Immédiatement, je résolus d'écrire une ode à la gloire de cet épisode historique et de l'artiste incomparable qui allait en perpétuer le souvenir. Toutefois, je ne pus m'empêcher d'y exprimer, dans quelques vers, un conseil de modération aux défenseurs de la cause révolutionnaire :

Contenez dans son lit cette orageuse mer
Peuple, ne croyons pas que tout nous soit permis..


Impossible d'afficher plus clairement ma répulsion devant les excès des masses. Il y avait là une transposition politique de mes écrits en prose.
J'en étais si content que je fis imprimer le morceau à mes frais. Ce fut la première production de ma lyre que je soumettais au public.
Aussitôt après, le Journal de la Société de 1789 ayant sombré par manque de lecteurs, je fis paraître, sous forme de brochure, des Réflexions sur l'esprit de parti, dénonciation virulente des périls que courait la Révolution par la faute des mauvais bergers.
Tandis que les nobles affolés choisissaient l'exil et que les capitaux se réfugiaient à l'étranger, en France, journalistes et orateurs s'entre-déchiraient sans nul souci de l'avenir de la patrie. Devant les désordres quotidiens, le peuple sain, celui des artisans, des petits
propriétaires, des commerçants modestes, des cultivateurs muets, vivait dans une crainte moutonnière. Une moitié du pays se découvrait une âme de délateur, de justicier, de geôlier, de bourreau, alors que l'autre avait peur de son ombre. Aucune nation ne pouvait survivre à cet affrontement fratricide. Il était urgent que l'Assemblée constituante terminât ses travaux et se dispersât pour céder la place à une Assemblée législative au-dessus de tout soupçon.
Celle-ci devait mettre au pas les aristocrates tentés par la conspiration au-delà des frontières et le haut clergé qui hésitait à sacrifier ses derniers avantages. Une fois de plus, je comptais faire preuve de civisme en critiquant avec une égale vigueur les nostalgiques de l'ancien régime et les forcenés de l'ordre nouveau. J'ignorais qu'aux yeux des patriotes se montrer impartial, c'était trahir la Révolution. En adoptant cette neutralité raisonnable, je ne pouvais que me mettre à dos les révolutionnaires sans espérer gagner le soutien des conservateurs.

Un jour d'avril 1791, j'assistais à une soirée musicale dans un hôtel particulier du faubourg Saint-Honoré. Une nombreuse compagnie, du meilleur ton, était réunie là pour entendre une harpiste célèbre. J'étais assis à côté de la très séduisante Madame Anne de B? (je préfère, par délicatesse, ne la désigner que sous cette initiale), qui avait eu jadis quelques bontés pour moi. Sans l'avouer directement, j'espérais qu'elle accepterait de renouer des relations qui m'avaient laissé un souvenir très agréable. Alors que, bercé par les sons divins de la harpe, je prenais subrepticement la main de ma voisine, le concierge de l'hôtel apparut, bouleversé, au seuil du salon. Interrompant le concert, il annonça qu'une foule gens, aux allures peu recommandables, exigeaient de visiter la maison.
Ils entouraient un commissaire de section et prétendaient que cet endroit abritait un conciliabule de contre-révolutionnaires. Une agitation de volière effarouchée s'empara du public. En un clin d'oeil, tout le monde fut debout dans l'épouvante, les protestations et les larmes. J'en profitai pour serrer la taille de Madame de B. Elle chuchota, les yeux révulsés :
- Nous sommes perdus !
- Mais non, dis-je, pour la rassurer. Il s'agit d'une erreur. Nous n'avons rien à nous reprocher !
Elle arracha la cocarde blanche qu'elle avait piquée parmi ses cheveux blond cendré et la jeta dans la cheminée. D'autres femmes en firent autant. Comme tout le monde, ici, était plus ou moins royaliste, nul ne se sentait la conscience tranquille. Moi-même, je devais me contraindre pour conserver sang-froid et dignité. Le commissaire de section parut sur ces entrefaites, entouré de ses sbires. Il exigea une table, de l'encre, une plume et du papier. Sur son ordre, un greffier improvisé dressa la liste de toutes les personnes présentes, avec indication de leur identité, de leur domicile et de leurs moyens d'existence.
Après quoi, la liste fut portée à la connaissance de la foule qui attendait dehors. Aucune accusation précise n'ayant pu être retenue contre les prétendus conspirateurs, nous fûmes simplement invités à vider les lieux et à aller chercher nos voitures, à pied, au milieu du peuple qui les avait renvoyées à la porte Saint-Honoré, à l'autre bout de la rue. Madame de B. avait pris mon bras et marchait, tête basse, au milieu des huées.
Il y avait quelque chose de pitoyable dans cette cohorte de dames et de seigneurs superbement vêtus, cheminant, tel un troupeau de prisonniers de guerre, entre deux haies d'énergumènes et de harpies qui les insultaient et leur montraient le poing. La main de Madame de B. se crispait sur mon poignet. Je la réconfortai de mon mieux. Elle me dit :
- Ces gens nous détestent ! Ils ont le meurtre dans le sang ! Nous aurons de la chance si nous atteignons ma voiture sans recevoir un mauvais coup !

Je pensai à mon poème sur le Serment du Jeu de paume. Je l'aurai voulu plus véhément encore dans la condamnation de la plèbe et des folliculaires, qui attisaient ses mauvais instincts. Une pierre m'atteignit dans le dos. Je me retournai : rien que des faces de haine et de bêtise. Etait-il possible que ces gens-là fussent Français comme moi ?
Enfin nous atteignîmes le carrosse de Madame de B. Le cocher nous aida à monter dedans. Les chevaux s'ébranlèrent parmi les rires et les quolibets. J'enrageai de mon impuissance à fustiger ces lâches. Chemin faisant, Madame de B. se blottit contre moi et me tendit ses lèvres.
- Sans vous, je serais morte d'angoisse ! soupira-t-elle.

Son mari était au loin ; elle habitait seule.
On ne lui connaissait pas de liaison. Ce soir-là, l'émotion aidant, elle redevint ma maîtresse. Au moment de la quitter à l'aube, je lui demandai quand je pourrais la revoir. Elle s'était recomposé un visage indifférent. Sans doute même regrettait-elle sa faiblesse de la nuit.
- Les temps ne sont guère propices aux jeux de l'amour, me dit-elle. Il faut avoir l'esprit libre pour prendre plaisir à ces choses. Soyez
galant, André, n'insistez pas pour un autre rendez-vous...
Je tentai de lui représenter que le danger peut attiser le désir, amplifier la jouissance. Elle me répondit par un rire de coquetterie, hocha négativement de la tête et me mit à la porte avec douceur et fermeté. Son cocher me ramena en voiture à Passy.

Cet intermède, à la fois mélancolique et délicieux, me remit en mémoire mes bonnes fortunes passées, en France et en Angleterre.
Quelques femmes avaient traversé ma vie.
Mon coeur avait fortement battu pour elles. Je leur avais dédié des poèmes. Aucune ne m'avait retenu. Sans doute ne reverrais-je plus Madame Anne de B. Je songeais avec gratitude au parfum de sa peau, de sa chevelure. Un souvenir de plus. Devrais-je, toute mon existence durant, me contenter de passantes ? Pour l'instant, je n'en souffrais pas outre mesure. Au fil des événements, la politique avait pris, chez moi, de telles proportions, qu'elle étouffait les élans de tendresse et même de désir. La scandaleuse affaire de la soirée musicale, interrompue par les sans-culottes, m'inspira un libelle amer : . Les Autels de la peur.
Cependant, je renonçai à le publier par crainte des représailles. En revanche, je fis paraître de furieuses "lettres au rédacteur" dans le
journal Le Moniteur, qui m'avait ouvert ses portes.
Ces textes de circonstance répétaient mon cri d'alarme aux citoyens honnêtes bernés par des criminels ambitieux. J'aurais pu également commenter la fuite du roi et de la famille royale, en juin 1791, leur arrestation à Varennes, leur retour honteux à Paris au milieu du silence hostile de la foule, la manifestation populaire du Champ-de-Mars, écrasée par les gardes nationaux de Lafayette, la clôture de la Constituante... Je n'en fis rien. L'importance de ces bouleversements me laissait sans voix. Il me semblait qu'au cours de ces derniers jours la royauté s'était définitivement compromise, que Louis XVI, mal conseillé, ne pouvait qu'abdiquer, que l'institution de la République était inévitable... Et que tout cela, que je pressentais, je n'osais le dire à mes lecteurs. Je préférais me mentir à moi-même, plutôt que de me reconnaître vaincu par la fatalité.

Monsieur de Luzerne mourut sur ces entrefaites.Depuis le début de mon congé, je ne percevais plus de traitement. Il n'était pas question pour moi de retourner à Londres où je ne comptais plus de protecteur. Les frères Trudaine s'entremirent auprès de Monsieur de Montmorin, alors ministre des Affaires étrangères, pour me faire nommer à un autre poste diplomatique. Leurs démarches se soldèrent par un échec humiliant. Je m'en consolait en reprenant mon travail de journaliste politique, soucieux d'éclairer la France sur son véritable destin. Je me rendis à plusieurs reprises aux séances de l'Assemblée législative. Le flot de paroles qui s'y déversait en pure perte me donna une fâcheuse idée de cette institution. Je lui reprochai de prêter trop volontiers l'oreille aux rumeurs des clubs et de la rue. Les adresses incendiaires qu'on lui envoyait de toutes parts pour l'inciter à l'action risquaient de transformer les députés en porte-parole des plus basses couches de la nation. Je le dis ouvertement dans des articles et ma franchise ne fut pas appréciée par les gens au pouvoir.
Après la disparition de son journal le Club de 1789 végéta quelque temps encore, puis ferma ses portes. Les plus modérés d'entre nous se retrouvèrent dans une nouvelle société, dont le siège était situé face la terrasse septentrionale des Tuileries, dite terrasse des Feuillants.

Les séances du Club des Feuillants, d'abord privées, devinrent vite publiques. J'y prononçai souvent des discours improvisés qui étaient fort goûtés de l'auditoire. Ce rôle de tribun me plaisait. J'aimais clamer mon dégoût de la sottise, de la cruauté et de la veulerie de mes ennemis, face à une salle subjuguée par mon éloquence. Après avoir lancé mes anathèmes de vive voix, je les reprenais avec plus de style dans Le Journal de Paris. Je me donnais ainsi l'illusion d'être doublement nécessaire à mes concitoyens.
Pourtant, mes chroniques dans les gazettes ne m'étaient pas payées. Je parlais et j'écrivais pour rien.
Mes parents, eux-mêmes dépourvus, ne pouvaient m'aider. Les frères Trudaine s'en chargèrent. Ils avaient de quoi. Et leur générosité était sans limites. Je leur dois d'avoir survécu dans cette époque insensée.

A mesure que les jours passaient, je me persuadai du rôle néfaste de la Société des Jacobins sous l'impulsion d'un illuminé féroce tel que Robespierre. C'était de là que partaient les idées les plus folles, les excomunications les plus injustifiées, les décisions les plus homicides.

J'affirmai tout haut que la France ne guérirait de ses maux qu'après avoir mis hors d'état de nuire les maniaques de la purification.
Chacune de mes sorties en public ou dans la presse heurtait de front Marie-Joseph. Alors que je me dressais comme un ami de l'ordre, il se pavanait dans la démagogie. Le triomphe de son Charles IX lui avait échauffé le sang. Il avait ensuite représenté au Théâtre-Français un Henri III, puis un Jean Calas, enfin, le 9 février 1792, un Caïus Gracchus qui s'annonçait comme un beau succès. Sa renommée littéraire, qui aurait dû lui suffire, l'incitait à se poser, dans le même temps, en penseur politique d'avant-garde. Grâce au bruit qu'il faisait autour de sa personne, les journaux et le public finissaient par me confondre avec lui et considéraient que tout texte signé Chénier était de la plume de Marie-Joseph. Agacé par cet amalgame, mon frère adressa au supplément du Journal de Paris, qui publiait mes articles, une lettre de mise au point, précisant qu'il y avait là confusion d'identités et que ses opinions étaient diamétralement opposées aux miennes. Une polémique s'ensuivit entre les feuilles de gauche et celles de droite. J'y mis fin en proclamant que l'amitié et l'estime que je portais à mon frère ne m'empêcheraient jamais de défendre mes idées, fût-ce contre lui.

Nous ne nous rencontrâmes pas durant ce dialogue par journaux interposés. Mais je devinais l'exaspération de Marie-Joseph devant le début de notoriété que j'avais acquis dans la presse. Aussi longtemps que je demeurais dans l'ombre, il tolérait mon existence sous le même nom que lui.
Maintenant que je me faisais un peu connaître, il me traitait en rival. Je chassais sur ses terres. Je lui volais des applaudissements. J'en
étais d'autant plus affligé que l'affaire des "deux Chénier" excitait la verve des écrivaillons de la presse parisienne. Echappant au cercle
familial, notre désaccord descendait sur la place publique.
J'aurais voulu n'être distingué que par mes poèmes et par mes discours. Voici que je l'étais par une mésentente intime. Je me trouvais dans la situation d'un homme qui aime son frère, souhaite sa réussite et qui pourtant se flatte de ne lui ressembler en rien. J'en parlai à mon père. Le vieillard eut un sourire désabusé et dit :
- Marie-Joseph est aussi sincère que vous dans ses convictions. C'est ce qui complique tout. Et la France est comme vous deux : trop divisée pour que quiconque la gouverne. Je suis heureux d'avoir atteint l'âge où il est temps de tirer sa révérence au monde.
Ce jour-là, j'appris, par un billet de Madame Anne de B., qu'elle se préaprait à quitter Paris pour se réfugier en Suisse.
C'était la première fois qu'elle me donnait signe de vie depuis notre rencontre amoureuse. Je me précipitai chez elle et la trouvai en larmes. Ses malles étaient faites, la plupart de ses domestiques congédiés. Elle devait partir le lendemain, accompagnée d'une seule soubrette. Je lui reprochai de ne m'avoir pas rappelé plus tôt auprès d'elle et d'abandonner la France alors qu'aucune menace ne la visait personnellement. Elle me regarda avec intensité et avoua dans un souffle :
- J'ai trop peur, André ! Je ne dors pas la nuit. Le moindre bruit dans la rue me fait craindre une perquisition, une arrestation. Je préfère sacrifier tout ce que j'ai ici et aller vivre petitement, mais paisiblement, ailleurs !
Et elle ajouta :
- Le seul être que je regretterai, ce sera vous !
- Que ne me l'avez-vous dit l'autre soir ! m'écriai-je.
Je la serrai dans mes bras à l'é"touffer, je couvris de baisers fiévreux son visage et son cou. Un moment, j'envisageai de fuir avec elle.
Mes mains s'égaraient sur son corps. Elle me guida elle-même jusqu'à sa chambre. Ce dut seulement après les derniers enlacements de l'amour que je recouvrai mes esprits. Dgrisés l'un et l'autre, nous nous regardions avec tristesse. A demi dévêtue, les cheveux défaits, le visage pâle et ardent, elle murmura :
- Eh bien ! voilà, André, la fin d'un beau rêve. Je vais vous quitter. Pour toujours peut-être. Mon avenir est hors de France, le vôtre est
ici...
- Oui, dis-je résolument, je me mépriserais trop si je désertais à un moment pareil !
- Soyez prudent !
- Il faudrait me coudre la bouche !
- Que Dieu vous garde !
- Il a trop de gens à garder pour que je puisse compter sur son attention bienveillante, dis-je en riant à contrecoeur. J'espère n'avoir pas besoin de mendier ses services !

Elle enfila un peignoir et me raccompagna jusqu'au seuil de l'appartement. Sa soubrette me fit une référence au passage.

Dans la rue, je titubais comme un homme tiré trop brusquement de son sommeil. Un peu plus loin, je bousculai, par inadvertance, deux poissardes qui occupaient toute la largeur du trottoir. Elles m'apostrophèrent dans un grognement :
- Qu'est-ce qui t'arrive, citoyen ? Tu as sifflé un verre de trop ?
Je maudis mon patriotisme qui m'avait fait renoncer à accompagner Madame de B. en Suisse.
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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Jeu 21 Mai - 19:25

5

Madame Chénier


Voici plusieurs semaines déjà que Marie-Joseph ne nous rend plus visite. Sans doute n'a-t-til aucune envie de rencontrer ce fère dont tout le séparait. Je le regrette, car autant les théories d'André me sont étrangères, autant je serais prête à suivre Marie-Joseph au bout du monde.
La chaleur m'incommode. Nous vivions les volets mi-clos et ménageons des courants d'air dans l'appartement. Louis fait des siestes prolongée après le repas de midi.
Il mange trop. Il transpire. Je le bl^me de ne pas prendre assez d'exercie. André, lui, est souvent dehors. Il court à des réunions, il écrit des articles, mais il évite de nous en parler, par crainte de nouvelles algarades.
Je reçois parfois quelques dames de ma connaissance pour une tasse de chocolat - grande rareté à notre époque de pénurie !
Au cours de ces rencontres, nous fuyons les conversations politiques pour éviter de désagréables affrontements. Sans nous concerter, nous nous bornons à des considérations familiales, culinaires et domestiques. Le champ est assez large, pour nous tenir en haleine tout un après-midi.


Tandis que nous parlons du prix du pain et du manque de viande rouge sur le marché, notre futilité me répugne. Comment puis-je me préoccuper de ces fadaises, alors que l'avenir de la France est en jeu et que mes fils combattent dans l'arène ? Je voudrais être homme pour courir avec Marie-Joseph au Club des Jacobins et y proclamer avec force mes convictions.
Dans l'ensemble, mes invités sont des personnes raisonnables et discrètes. Bien qu'elles n'affichent pas leurs opinions, je les devine attachées, en toute chose, au "juste milieu". Elles sont pour le progrès mais contre la rupture, pour la justice mais contre le châtiment. Elles redoutent la violence.

Comme si un accouchement pouvait se passer de douleur, de sang et de cris ! La France est en travail de gésine. C'est cela que les esprits timorés ne peuvent admettre ; c'est cela dont André s'inquiète à tort ; c'est cela que Marie-Joseph se tue à expliquer aux bourgeois.
Aujourd'hui, alors que notre petit groupe féminin papotait en sirotant son chocolat et en croquant des friandises, mon mari a fait irruption parmi nous. Il rentrait d'une promenade en ville et paraissait bouleversé.
Après avoir salué les dames une à une, il s'est laissé descendre sur une chaise et a dit d'une voix éteinte :
- Je crois que le pouvoir est tombé dans un piège. La rue bouge. La famille royale n'est plus sécurité aux Tuileries. Mainteant, voici Louis XVI à la merci des décisions de ces hurluberlus de l'Assemblée !
- Ces hurluberlus, dis-je, ont plus de bon sens que le roi ! Ils le sauveront malgré lui. Ils sauront contenir la folie des masses populaires et enrayer les abus du pouvoir monarchique §
- Je crois entendre Marie-Joseph ! dit mon mari.
- Certes, et je m'en glorifie ! m'écriai-je.
- Vous avez raison ! Vous avez cent fois raison ! balbutia-t-il avec un empressement fautif.

Et, aussitôt, il rentra dans sa coquille. Jamais il ne m'avait tenu tête. Il n'allait pas commencer devant mes invitées ! Ces dames ne pipaient mot. Une petite cuillère tinta.
L'incident était clos. Mon mari nous quitta, prétextant un rendez-vous urgent. Nous reprîmes notre conversation sur les menus inconvénients de la vie parisienne. Mais l'intervention de Louis avait troublé tout le monde. Soudain, Madame du Brossay, qui est veuve et n'as pas d'enfants soupira en se penchant vers moi :
- Je vous envie, chère Madame, d'avoir des fils dont la carrière s'annonce si brillante ! Grâce à eux, vous participez aux événements qui se préparent, vous êtes, comme on dit, "aux premières loges"...
- Je préférerais parsois être au fond de la salle ! rétorquai-je en souriant.
- Ne plaisantez pas, insista mon interlocutrice. Vous devez être fière de la notoriété dont jouissent ces deux coryphées de la Révolution !- Je le suis, en effet, avouai-je.
- Les articles d'André sont fort courageux ! fit observer Madame Caumont, une petite personne sèche, pointue et fausse comme un jeton.
- Je goût davantage ceux de son frère, Marie-Joseph, affirma Madame du Brossay.
J'hésitait une seconde à me prononcer. Puis, j'optai pour la franchise.
- Moi aussi, dis-je. Marie-Joseph traduit les aspirations du peuple entier ; André, celles de quelques bourgeois craintifs !

J'eus, dans l'instant, l'impression d'avoir publiquement renié un de mes fils. Je me rattrapai de mon mieux :
- Mais ils sont, l'un et l'autre, également passionnés et sincères !
- Nous n'en doutons pas ! s'exclama Madame du Brossay.

Et on parla d'autre chose. Néanmoins, je restai sur le sentiment d'avoir, au vu et au su de tous, choisi entre mes enfants. Je ne le regrettai pas. Je suis ainsi faite que je n'ai jamais aucun remords de mes actes. Quelles que soient mes décisions, je les tiens pour bonnes. Ce n'est pas de l'orgueil, mais, me semble-t-il, la preuve d'une bonne santé du cerveau et du coeur.

Quand André rentra, le soir, pour le souper, je lui battis froid, comme s'il m'avait manqué d'égard dans la journée. Pourtant je n'avais rien d'autre à lui reprocher que l'obligation où je m'étais trouvée de le dénigrer devant quelques amies. Je me promis d'espacer, à l'avenir, ces réunions de dames, qui me faisaient perdre mon temps et me donnaient une mauvaise opinion de moi-même.
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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Ven 22 Mai - 1:19

6

André



Aurais-je dû garder le silence après la scandaleuse réhabilitation des Suisses de Châteauvieux ? Ces soldats, en garnison à Nancy, s'étaient révoltés pour des questions d'argent, avaient commis d'impardonnables violences et seule l'intervention énergique de la garde nationale de Metz les avait fait rentrer dans le rang. Un conseil de guerre, composé d'officiers supérieurs suisses à la solde de la France, avait envoyé vingt-

deux des mutins à la potence, tandis qu'un autre était roué vif. Quant aux survivants, ils avaient été "septicimés", chaque septième coupable, désigné par le sort, étant condamné aux travaux forcés. Sur l'avis de Monsieur de Montmorin, chargé des rapports avec les cantons suisses pour les troupes helvétiques à notre service, "les quarante et un de Châteauvieux" avaient été expédiés à Brest pour ramer sur les galères du roi.
Libérés par Louis XVI, en février 1792, à la suite d'une amnistie générale, ils avaient été acclamés par la population de Brest comme des martyrs.
Aussitôt, saisissant l'occasion, les Jacobins, excités par Robespierre, Collot d'Herbois et David, décidèrent de leur réserver un triomphe à Paris. Les heureux galériens se dirigèrent à pied vers la capitale, où un accueil solennel leur était destiné. Facilement inflammable, mon frère aida aux préparatifs de la fête. Ce zèle intempestif me tourna le sang. Je ne pouvais tolérer qu'on tressât des couronnes à un ramassis de gredins qui avaient enfreint la loi, les armes à la main et l'injure à la bouche.
Je publiai plusieurs articles dans le   Journal de Paris  pour dénoncer la honteuse apothéose qui s'organisait en l'honneur de
quelques misérables. Je suppliai les Parisiens de ne pas assister à ce spectacle indigne et de rester ostensiblement chez eux, portes et fenêtres closes, le jour de la grande foire patriotique. Collot d'Herbois me répondit à la tribune des Jacobins en fulminant contre cet infâme Chénier, qui heureusement n'était pas "celui de   Gracchus ", et en menaçant de me traîner devant les tribunaux comme "lâche calomniateur". Ce discours, imprimé d'urgence, fut affiché dans tout Paris. Marie-Joseph se garda bien de me défendre contre la meute des chiens enragés qui aboyaient à mes trousses. Oubliant les liens du sang qui nous unissaient par-delà les querelles partisanes, il fit chorus avec mes pires ennemis.
La fête était prévue pour le 15 avril. On construisait en hâte l'énorme char d'apparat sur lequel devaient prendre place les quarante et une "victimes innocentes du despotisme royal", on voilait les statues des tyrans qui se trouvaient sur le trajet prévu pour le cortège - celle de Louis XVI sur la place qui, par extraordinaire, portait encore son nom -, on élaborait les différentes phases des réjouissances nationales autour d'un groupe de réchappés de la potence. J'était d'autant plus outré par cet enthousiasme officiel que mon frère, toujours séduit par la pompe, le clinquant la rodomontade, s'était chargé d'écrire un hymne afin de célébrer à sa manière la grandeur d'âme des anciens galériens.
Entre-temps, la plupart des gens de bien s'étaient réfugiés à la campagne pour échapper aux débordements de la liesse populaire aux exactions qui, trop souvent, en étaient la conséquence. Je suivis leur exemple et allai passer quelques jours dans la propriété des Trudaine. Mais, avant de partir, je remis au   Journal de Paris.  pour le numéro à paraître le dimanche suivant, jour de l'arrivée des "héros" de Châteauvieux, un hymne parodique en réponse à celui de mon frère. Là, j'avais laissé libre cours à mon ironie vengeresse, tournant en dérision la cérémonie chantée par Marie-Joseph et couvrant d'insultes les organisateurs de cette mascarade.
Au hasard de mon inspiration, je proclamais ma haine contre "ces quarante meurtriers chéris de Robespierre", contre "ces valeureux Suisses de Collot d'Herbois", contre ces persécutés de la tyrannie "qui n'ont égorgé que très peu de nos frères et volé que très peu d'argent".
En écrivant ces vers, qui raillaient le poème emphatique de Marie-Joseph, je savais que je le blesserais au plus vif de son orgueil. Mais je ne pouvais m'abstenir sans déchoir vis-à-vis de moi-même. Il est des cas où l'indignation déborde l'esprit de famille et vous incite à frapper les êtres qui  vous sont les plus chers pour faire éclater la vérité. Mon attitude intransigeante me valut un regain de haine de la part des Jacobins et une sourde et douloureuses inimitié de la part de Marie-Joseph.

Mais déjà les esprits étaient ailleurs : le 20 avril 1792, la France déclarait la guerre à l'Autriche, sous prétexte que l'empereur François II autorisait sur son sol le rassemblement de l'armée des émigrés, commandée par Condé. J'étais consterné, car, d'une affaire toute nationale, la Révolution devenait une affaire européenne. En plus des ennemis intérieurs, nous allions être contraints d'affronter des armées étrangères. Or, nos troupes étaient mal entraînées, mal équipées et commandées par des généraux souvent hostiles au nouveau régime.
Je ne comprenais pas pourquoi le souverain et ses ministres s'étaient lancés dans une aventure aussi périlleuse.
Louis XVI espérait-il secrètement qu'une défaite de la France balaierait les hommes au pouvoir et lui rendrait, du même coup, l'autorité
nécessaire à la restauration d'une vraie royauté ? Avait-il cédé à l'influence de Marie-Antoinette, qui était depuis longtemps acquise aux
intérêts de sa famille autrichienne ? Y avait-il de sa part trahison, aveuglement ou faiblesse ? Et à quoi pensaient les plus ardents défenseurs de la Révolution qui se réjouissaient de l'ouverture des hostilités, appelaient la nation aux armes et prétendaient infliger une leçon cinglante à tous les despotes de la terre ? Les jeunes s'enrôlaient en foule, des drapeaux tricolores pavoisaient la plupart des monuments, les journalistes rivalisaient de proclamations patriotiques et tout Paris buvait déjà le vin de la victoire. Il y avait si longtemps qu'on parlait de cette guerre imminente, inévitable, indispensable, que les esprits naïfs étaient presque soulagés de la voir à nos portes.
Las ! dès les premiers combats, les soldats français, qui savaient à peine manier le fusil, se débandèrent. Comme il se doit, les Jacobins crièrent à la trahison des officiers, les modérés accusant l'indiscipline des hommes de troupe. Je vis là une nouvelle preuve de la démagogie des "brouillons" de la presse de gauche, toujours prêts à tout pardonner à la lie de la nation et à rendre les chefs responsables des crimes de la multitude.
Je le dis avec force dans mes articles au supplément du   Journal de Paris  et implorai les honnêtes gens de secouer leur
inertie et de chasser les trublions attitrés de l'ordre public. Mais les honnêtes gens, loin de s'insurger contre la dictature des Jacobins, ne
songeaient qu'à fuir Paris pour s'assurer, à n'importe quel prix, un refuge en province. François de Pange avait choisi Passy-sur-Yonne où ses cousins, les Serilly, possédaient un château, Trudaine avait acheté une maison à Rouen et s'était fait élire, par précaution,  
notable  par les paysans de Montigny. La Société des Feuillants fondait à vue d'oeil. Déjà, quelques membres de ce club très honorable cherchaient à obtenir leur réintégration aux Jacobins. Pour désarmer les jalousies populaires, certains équipaient de leurs derniers des volontaires nationaux ou octroyaient des dons aux pauvres de la section. C'était à qui s'empresserait d'être du côté du manche. Et pendant ce temps-là, je m'époumonais à appeler mes concitoyens à un juste combat contre les faux grands hommes de la Révolution. Peine perdue. Des "sympathisants" m'écrivaient des lettres de félicitations, m'encourageaient à poursuivre ma croisade. Mais personne ne m'emboîtait le pas.

Certains soirs, il me semblait que j'étais le seul à voir clair dans le brouillar des événements.
Bizarrement, cette impression d'isolement dans une lutte inégale augmentait à la fois ma fureur et ma conviction.

L'indignation et l'invective étaient devenues mon pain quotidien. Je dépassais Marat dans l'injure cinglante. Je devenais un Marat à l'envers.
Ce n'était pas lui le véritable "ami du peuple", c'était moi, car, lui, flattait les plus bas instincts de la masse alors que, moi, je l'appelais
à se ressaisir. L'affreuse guillotine venait de faire son apparition. Les foules se ruaient comme au spectacle pour assister aux performances de la machine à couper les têtes. La mécanique imaginée par le docteur Guillotin symbolisait pour moi toute l'ignominie de la vindicte populaire : un procédé expéditif pour tuer son prochain. Ceux qui ne tombaient pas sous le couperet tombaient sous les balles ennemies. Loin des remous de la politique, la guerre continuait, avec son cortège de morts et de fausses nouvelles. On ne savait plus qui croire, ni s'il fallait encore croire quelqu'un, espérer quelque chose.
L'été 1792 fut torride.Sous un ciel bleu et sec, Paris haletait de fièvre. Chaque jour, des groupes de Fédérés arrivaient des quatre coins du royaume et des orateurs improvisés les haranguaient aux carrefours pour exciter leur mécontentement. Le faubourg Saint-Antoine grondait dans ses profondeurs. Les cabarets ne sédemplissaient pas. On y discutait ouvertement de l'urgence d'un changement radical à la tête de l'Etat. Le vin aidant, des citoyens illettrés, abrutis et irresponsables, juraient, entre deux hoquets, qu'il fallait détrôner Louis XVI, chasser les ministres, dissoudre l'Assemblée et donner le pouvoir à des hommes neufs, issus du peuple et proches de ses intérêts.
Devant cette menace contre l'avenir de la monarchie, les royalistes se demandaient si le moment n'était pazs venu de réunir des troupes fidèles et de déclendher une attaque préventive sur la capitale. Les modérés, eux, rentraient la tête dans les épaules et se taisaient pour n'indisposer personne.
Je vivais intensément cette désagrégation de la France d'où montait déjà une odeur de pourriture. Le bouillonnement de mes idées était accentué par une crise aiguë de colique néphrétique qui me clouait au lit et dont les potions du vieux docteur Colinet ne parvenaient pas à me guérir. Il m'adevenait, couché, seul, dans ma chambre, de hurler sans savoir si c'était de douleur physique ou morale. Un jour que l'obligeant médecin était à mon chevet, je reçus des délégués du bataillon des Filles-de-Saint-Thoma, qui venaient me demander de rédiger le texte d'une adresse destinée à l'Assemblée nationale. A la suite d'une altercation entre des Marseillais récemment arrivés à Paris et les membres dudit bataillon - le plus respectueux sans doute de la personne royale -, un des leurs avait été massacré par les Fédérés. Quelques camarades de la victime, rudement molestés au cours de la même rixe, avaient été recueillis et soignés aux Tuileries en présence du roi et de la reine. J'acceptait d'emblée cette occasion de rendre hommage à d'honnêtes serviteurs de l'ordre. Quand les délégués se furent retirés, le docteur Colinet me reprocha de m'être engagé à la légère.
- Vous allez encore vous attirer des ennuis ! me dit-il. Ne vous mettez donc pas en avant à tout propos.
- Vous savez bien que je sui incapable de rester tranquille quand ma conscience me commande d'agir ! répondis-je. Guérissez-moi de mes maux corporels, je me charge des autres !
- Vous allez vraiment écrire cette adresse à l'Assemblé"e ?
- Certainement !
- Croyez-vous que cela soit nécessaire dans le gâchis actuel ?
- Qui ne risque rien n'a rien !
- Mais qui risque trop s'expose aux pires avanies !
- On verra bien !
Il hocha la tête :
- Incorrigible ! Pourquoi ne vous contentez-vous pas de chanter les amours en des poèmes bucoliques ? Vous y réussissez fort bien !
- Je vous promets de m'y remettre dès que la apix sera revenue et la France sauvée.
- C'est en célébrant le printemps qu'on prépare le mieux son retour.
- Vous êtes un idéaliste rêveur, cher docteur.
- Et vous un idéaliste furibond !

A peine fut-il parti que je me mis à l'ouvrage. J'aurais souhaité que mon texte fût digne et mesuré. Mais ma fougue habituelle l'emporta sur ma sagesse. Ce qui vint sous ma plume fut, une fois de plus, une sorte de pamphlet, reprochant aux représentants de la nation leur manque de fermeté, face à la montée de l'anarchie. Le ton de cette admonestation effraya les chefs de la section.
Craigant de heurter la susceptibilité des députés par une adresse comminatoire, ils la remplacèrent, à la dernière minute, par une version  inoffensive dont j'ignore l'auteur.

Torturé par ma colique néphrétique autant que par mon dépit, je quittait la capitale, à la fin de juillet, pour un bref séjour en Normandie. Moins d'une semaine plus tard, j'étais de retour, incapable de ma passer de l'agitation parisienne tout en l'exécrant. C'était ici, je le sentais, que se forgeait l'Histoire et je ne voulais pas manquer le suprême rendez-vous. Immédiatement, je me jetai sur les journaux de la dernière semaine. En parcourant la rubrique parlementaire du ....Moniteur,.... je tombai sur une information qui me laissa pantois : "Les commissaires de la section de la Bibliothèque, parmi lesquels se trouvent Messieurs André Chénier et Collot d'Herbois, sont introduits." Or je n'avais jamais été commissaire d'aucune section et le seul fait d'associer mon nom à celui de l'infâme Collot d'Herbois constituait, pour moi, une injure.
De nouveau, on m'avait confondu avec mon frère. Ce quiproquo était de plus en plus intolérable. Jusqu'à quand devrais-je endosser les faits et gestes de Marie-Joseph ? De quel droit m'attribuait-on ses turpitudes et ses parades ? Excédé, je courus au Moniteur et exigeai que le journal publiât un démenti tranchant, dont j'avais pesé chaque terme.
Satisfaction me fut donnée et je ravalai ma colère.

Deux jours après, le bruit se répandit que Louis XVI, inquiet de l'agitation persistante des faubourgs, avait décidé de se rendre à l'Assemblée pour interpeller les élus de la nation et se mettre sous leur protection.
Cette démarche me parut de nature à réconcilier la monarchie avec un apays qui cherchait encore sa voie. Je résolus, séance tenante, d'écrire un discours que le roi pourrait prononcer avec succès devant les députés. Bien entendu, je l'aurais soumis au monarque par l'intermiédaire de ses familiers. Mais quelques amis, préalablement consultés par moi, me dissuadèrent de le faire. Selon eux, mon texte,  dans son intransigeance, risquait d'être interprété comme une leçon donné par Sa Majesté à ceux qui n'avaient pas su rapprocher le peuple et le trône. J'enfermai donc mon manuscrit dans un tiroir. Sur le conseil de mon père, je renonçai même à en publier des extraits dans un journal. Ce bâillonnement volontaire me coûtait, mais je ne voulais pas nuire au prestige du souverai en prétendant servir sa cause. Je me consolais en pensant que j'aurais d'autres occasions de crier casse-cou à ma patrie. Plus la catastrophe se rapprochait et plus, me semblait-il, mon intervention aurait des chances d'être entendue.

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Ven 22 Mai - 19:10

7

André




Dans la nuit du 9 au 10 août, que je passais chez mes parents, je fus réveillé par la sonnerie du tocsin et le roulement des tambours. Penché à la fenêtre, j'aperçus, dans la lueur fumeuse d'une demi-douzaine de torches, des gommes dépenaillés, un fusil ou une pique à la main, qui couraient dans tous les sens. Les croisées s'éclairaient une à une.
Des silhouettes de femmes à demi vêtues apparaissaient sur le seuil des portes cochères. Certaines tenaient des marmots dans leurs bras. Les chiens du quartier aboyaient sans discontinuer.
Toute la ville était en état d'alerte. Mon horreur de la foule me retint à la maison.
Je ne sortis que le lendemain matin et, dès mes premiers pas, les voisins me renseignèrent.
Depuis que le roi avait opposé son veto aux derniers décrets de l'Assemblée, je m'attendais au pire. Et le pire était arrivé.
Poussée à bout par l'obstination de Louis XVI et les exhortations des meneurs habituels, la multitude avait envahi les Tuileries et massacré les Suisses qui en assuraient la garde. Sous la pression des enragés, le roi et sa famille avaient dû quitter le château et se réfugier à l'Assemblée législative qui siégeait depuis deux heures du matin. Aussitôt après leur départ, la horde des pillards et des tueurs se ruait dans les appartements, fracassait les meubles, éventrait les tableaux, vidait les armoires.
Cependant, à l'Assemblée législative, sous la pression des délégués de la Commune, les députés, débordés, apeurés, votaient en hâte la suspension de l'autorité du roi. Quelques heures avaient suffi à effacer des siècles d'Histoire : la monarchie n'existait plus, la famille royale était prisonnière du peuple.
Le surlendemain, elle échouait à la tour du Temple. La France entière portait le bonnet rouge et chantait un chant nouveau , La
Marseillaise.

Déjà, des listes de proscription circulaient dans le public. Y figuraient pêle-mêle des monarchistes convaincus, des propriétaires peureux et des constitutionnels raisonnables comme moi. Les locaux du Journal de Paris, dont l'impartialité paraissait insupportable aux
"patriotes", étaient investis et mis à sac pour l'exemple. Il devenait dangereux de rester dans cette capitale égarée. Mon père me pressait de partir. Je lui obéis et me réfugiai dans la maison que les Trudaine venaient d'acheter à Marly.

Ce fut un intermède de calme et de charme dans la tempête. Surtout grâce au bref séjour que je fis au château des Le Couteulx, à Luciennes (aujourd'hui Louveciennes), où la toute jeune Madame Laurent Le Couteulx, Françoise, me divertit par sa délicatesse, sa douceur craintive et sa fraîcheur primesautière.
Etais-je amoureux d'elle sans en convenir ? Les événements insensés de ces derniers jours m'empêchaient de m'attarder à des considérations sentimentales. J'étais heureux, léger, en toute ignorance, au milieu du sang, des larmes et des flammes. Mais cette euphorie fut de courte durée.


Le duc de Brunswick, dont l'armée marchait sur Paris, avait menacé la population de représailles s'il était fait le moindre outrage au roi et à la reine.
Loin d'intimider les Parisiens, cette sommation les avait rendus fous de colère. Dès le Ier septembre, les "patriotes", criant au complot,
s'étaient vengés en massacrant à l'aveuglette les détenus entassés dans les différentes prisons de la ville. Un tribunal improvisé désignait les victimes par fournées. Les assassins, ivres de sang, frappaient sans discernement hommes, femmes, aristocrates, prêtres ou bourgeois soupçonnés

d'arrière-pensées monarchistes. Et cette ignoble boucherie, au nom de l'idéal révolutionnaire, risquait de gagner la province.

Craignant de compromettre les Le Couteulx en abusant de leur hospitalité, je regagnai Paris où, depuis la capitulation de Verdun, les habitants terrorisés s'apprêtaient à subir l'arrivée victorieuse des Prussiens.
Mon père était à un tel point horrifié par les excès des sans-culottes, qu'il en venait presque souhaiter l'entrée dans la ville des troupes
étrangères, seules capable, à son avis, de rétablir l'ordre et de châtier les mutins. Je ne pouvais, quant à moi, supporter l'idée de notre
capitale livrée à l'ennemi. Il me semblait que je préférais encore les révolutionnaires français, avec leur aberration criminelle, aux militaires germaniques, avec leur discipline et leur escorte d'émigrés triomphants. Je le dis à mon père, mais sans le troubler dans son opinion. Pour lui, tout valait mieux que la démence populaire érigée en système de gouvernement.
Cependant, quand je lui annonçai que je voulais me retirer à Rouen pour échapper à l'occupation de Paris par les soldats du duc de Brunswick, il promit de veiller religieusement sur mes manuscrits en mon absence et de m'écrire, le plus souvent possible, pour me tenir au courant de l'évolution de la politique.
Quant à ma mère qui, malgré les mensonges et les assassinats perpétrés par les "patriotes", persistait à croire, comme Marie-Joseph, que le salut de la France était entre les mains des Jacobins, elle accueillit avec dédain ma décision de partir pour ne pas voir les Prussiens défiler dans les rues de Paris.
- Vous vous inquiétez à tort ! me dit-elle péremptoirement. Les Prussiens ne passeront pas. Il y aura un sursaut national de la dernière heure. Nous les chasserons. Et nous resterons entre nous !
- Est-ce tellement souhaitable ? observai-je. Quand nous sommes "entre nous", comme vous dites, le sang coule à flots, jusque dans les prisons.
- A qui la faute ? Si vos amis se tenaient plus tranquilles il n'y aurait pas d'abus à déplorer ! Nos patriotes se montrent prompts à la colère. Mais ce sont des gens de coeur et de parole. Vous devriez prendre exemple sur votre frère. Il ne songe pas, lui, à quitter Paris. Il croit en notre victoire. Il sait où est la vérité !
Elle avait son visage de hauteur sotte et butée. Sa beauté froide n'excusait pas, à mes yeux, son entêtement. L'amour qu'elle vouait à Marie-Joseph l'empêchait d'en avoir pour moi. De tout temps, elle avait voulu que je fusse la copie conforme de mon frère. Dans son obsession maternelle, elle me rendait responsable des malheurs de la France, comme si j'avais précipité les événements en refusant d'admirer Robespierre, Collot d'Herbois, Camille Desmoulins et leur clique.
Quand je voulus l'embrasser pour prendre congé, elle me tendit un front de statue. Mon père, lui, me serra contre sa poitrine en pleurant. Il était aussi mou qu'elle était dure, aussi désarmé qu'elle était intolérante.
Je le plaignais. A lui seul, il m'aurait fait regrette de quitter Paris.

Comme je l'espérais, je trouvai à Rouen le calme et la raison dont Paris se montrait si cruellement dépourvu. A croire que j'avais atterri dans un autre pays et à une autre époque. La plupart des habitants étaient, ici, hostiles à l'anarche et même à la démagogie. Ils laissaient gesticuler et vociférer les Parisiens et continuaient à vivre comme par le passé. Certains même regrettaient ouvertement la destitution de Louis XVI.
Pour mieux me rendre compte de l'état d'esprit des profondeurs du pays, e fis un voyage au Havre, où des agents de la contre-Révolution, demeurés sur le sol français, organisaient secrètement le départ de ceux qui désiraient passer en Angleterre. Ils prirent contact avec moi. Mais je résistai à leurs sollicitations et à leurs promesses. Quel que fût le péril, je répugnais à m'expatrier.

Après plusieurs jours de tergiversation et de flânerie, je retournai à Rouen. Des lettres de mon père m'y attendaient. Je lui répondis aussitôt, avec une affection renouvelée. Il me semblait que lui du moins pouvait me comprendre. Et il était si vieux, si désemparé !
Cependant, après un long répit, les troupes du duc de Brunswick avait repris leur offensive. Je calculai que, dans huit jours, elles auraient atteint Paris. N'y aurait-il pas des combats désespérés aux abords de la ville et peut-être même dans les rues ? Les révolutionnaires n'allaient-ils pas se venger de leur défaite par un nouveau massacre des innocents ? Que deviendrait mon père dans cette sanglante bousculade ?

Soudain ce fut le miracle : la victoire française, inespérée et inexplicable, de Valmy, la retraite des Prussiens. L'étau se desserrait. Paris restait la Révolution. Je me surpris à en être affligé ou, du moins, angoissé. Mais je me gardai de faire part à mon père de cette déception sacrilège.
De nombreuses lettres étaient ouvertes par la police. Un mot de trop, et nous aurions pu, tous deux, payer de notre liberté cette fatale
imprudence.

Dès le lendemain de la première défaite allemande, le pouvoir révolutionnaire s'était senti renforcé dans sa légitimité. Les événements tombaient dru sur la tête des citoyens ahuris. Ce fut, en quelques jours, la réunion de la nouvelle Assemblée, appelée la Convention, l'abolition officielle de la royauté, la proclamation de l'an I de la République. Je craignais que cette Convention, née de la veille, ne fût aussi incapable que le précédent parlement de contrôler la fureur des masses.
Si des visites domiciliaires avaient lieu à Paris, je pouvais être sûr que les fouilleurs de tiroirs mettraient la main sur mes papiers
personnels. J'avais laissé derrière moi, outre un lot de poèmes auxquels je tenais, à tort ou à raison, des lettres d'Angleterre qui risquaient de me compromettre et, par contre-coup, de nuire à mes parents. Dans ma peur de voir mon père inquiété par ma faute, je le suppliais de m'écrire pour me rassurer. Depuis deux semaines, il ne donnait plus signe de vie. Terré à Rouen, je me rongeai dans l'anxiété et le remors. Puis, subitement, sur un coup de tête, je bouclai mes valises et rentrai à Paris.
Mon père, ma mère étaient sains et saufs.
Quant à Marie-Joseph, plus glorieux que jamais, il venait d'être élu à la Convention.
Après une mûre réflexion et de subtils calculs, il s'était présenté en Seine-et-Oise, où une assemblée électoral, voyant en lui "le premier poète de la Révolution", lui avait spontanément accordé ses voix. Maintenant, il siégeait sur les bancs du manège des Tuileries et participait aux débats dont dépendait le sort de la France. Ses nouvelles fonctions mettaient mes parents hors de danger. Le préjudice que risquait de leur causer une de leurs fils était compensé par la protection dont ils bénéficiaient grâce à l'autre. Dans cette compétition fraternelle, je représentais le mauvais génie de la famille et Marie-Joseph le bon. J'en étais à la fois heureux et humilié.
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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Ven 22 Mai - 19:52

8


André




Tout compte fait, la Convention n'était pas aussi redoutable que je l'avais imaginé.
Après des débuts houleux, ses membres s'étaient assagis et paraissaient décidés à combattre l'anarchie révolutionnaire. Le comité de surveillance de la Commune était sommé d'expliquer ses débordements. De temps en temps, une voix modérée s'élevait pour réclamer une pause dans les innovations.
Les Jacobins n'étaient plus les maîtres du pavé. Encouragé par Marie-Joseph, mon père posa sa candidature au comité de surveillance de la section Brutus dont il dépendait, et les braves gens, tout fiers d'héberger dans leur circonscription un homme dont le fils siégeait à la Convention, l'élirent comme un de leurs représentants. Nanti de cette fonction officielle, il put me loger chez lui sans difficulté et me procura même une carte de citoyen qui me permettait de vivre au grand jour.
Je n'en demandais pas plus. Revenu de mes illusions, écoeuré par la politique, je n'aspirais plus qu'à me retirer du mouvement du monde. Mon désir, à présent, était de me faire oublier comme polémiste et de consacrer mes loisirs à la poésie, qui était, me semblait-il, ma véritable vocation. C'était méconnaître les impérieuses nécessités de l'heure. Les "patriotes" ne chômaient pas.
Rien ne pouvait assouvir leur ardeur iconoclaste. Dès le 13 novembre 1792, la Convention se demandait s'il n'y avait pas lieu de juger le roi.
Deux jours plus tard, elle optait triomphalement pour cette solution indigne. Aussitôt, tous mes projets de retraite studieuse, de délectation littéraire s'évanouirent. Je m'enflammai. Malgré ses erreurs, Louis XVI était encore, pour moi, au-dessus de la mêlée. Le traîner devant un tribunal populaire était une insulte qu'il n'avait méritée ni par sa conduite, ni par sa personnalité. N'avait-il pas sincèrement espéré concilier la monarchie et la Révolution ? Son sort devait inspirer la compassion, non la haine. S'il était condamné, la postérité en ferai un martyr. Une tache indélébile marquerait pour toutes les nations et tous les temps le visage de la France. Dans l'intérêt du pays, il fallait sauver Louis XVI.

Je me lançais à corps perdu dans la bagarre.
L'Europe s'indignait, l'Espagne promettait de l'argent pour soudoyer les accusateurs.
Monsieur Le Couteulx, qui était fort riche, s'offrait, lui aussi, à acheter des consciences, s'il en était besoin. Toute la gent royaliste était
en transe. Malesherbes venait de rentrer précipitamment en France et revendiquait l'honneur de défendre le souverain devant ses juges. Je rencontrais à plusieurs reprises ce grand esprit et rédigeai pour lui des adresses et des mémoires destinés à appuyer sa plaidoirie. Jusqu'à la dernière minute, je me battis par la plume et la parole pour essayer d'écarter la menace infamante d'un procès ou, du moins, de le réduite à une formalité sans parti pris. Au cours de ces journées préparatoire, Marie-Joseph vint me rendre visite pour m'adjurer de renoncer à ma tentative de soustraire le roi à la vindicte des "purs". Il avait l'air à la fois résolu et embarrassé, fier de son importance et inquiet de ses responsabilités.
Je le reçus froidement, seul à seul, dans ma chambre. Je ne lui offris même pas de s'asseoir.
- Vous défendez une cause perdue d'avance, me dit-il. Louis XVI appartient au passé. Il incarne un absolutisme qui a fait son temps. Il est urgent qu'il disparaisse pour céder la place à une vraie République !
- Votre acharnement fait de vous un allié des bourreaux, répondis-je. Vous n'êtes plus du côté de la vie, mais du côté de la mort. Je respire sur vous une odeur de charnier !
Il pâlit et s'efforça de rire :
- Mesurez vos propos, André ! Nous ne sommes pas sur une scène. D'ailleurs, rien ne prouve que Louis XVI sera condamné à la peine capitale. Nous examinerons son cas en toute impartialité...
Je me raccrochai à cet espoir :
- Et, s'il échappait à la guillotine, quel sort lui réserveriez-vous ?
- L'exil !
- Vous seriez partisan ?
- Tout dépendra de la tournure des débats, dit-il. Nous jugerons sur pièces. Je déciderai en mon âme et conscience. COmme toujours...

Sur quoi, il se dépêcha de partir. J'avais l'impression que, loin de le gagner à ma cause, je l'avais enfoncé dans ses convictions criminelles.

Le verdict tomba peu après. Un procès bâclé, scandaleux, dérisoire. Déjà, des marchands de journaux criaient la nouvelle dans les rues, comme ils auraient clamé une victoire militaire, propre à réjouir les honnêtes citoyens :"La fin du tyran." L'exécution devait avoir lieu dans les vingt-quatre heures.
J'étais atterré. Un pan de l'histoire de mon pays venait de crouler sous mes yeux. La France s'était déshonorée. Et mon frère avec elle. Il était de ceux - je le savais - qui avaient voté la mort du roi. Je savais aussi que je ne le lui pardonnerais jamais.
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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Ven 22 Mai - 21:06

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Madame Chénier




Après un long débat de conscience, Marie-Joseph a voté la mort du roi, et moi, sa mère, je l'en ai félicité. Il était indispensable de sceller dans le sang l'union des patriotes.
Seule l'exécution de Louis Capet pouvait rendre la Révolution irréversible. Il faut savoir être cruel quand le salut du pays l'exige.
Je l'ai dit vingt fois à Marie-Joseph pour le décider à sauter le pas. Je le lui ai redit avant-hier, pour le réconforter, une fois la chose
faite, tandis que mon mari, toujours empêtré dans le passé, pleurait sur la monarchie défunte. J'ai soutenu la même opinion hier, devant André, en lui démontrant qu'il s'était dangereusement compromis en aidant Malesherbes dans sa défense du tyran.
Je ne comprends pas André. Malgré tous mes efforts d'affection, je ne rejoindrai jamais sa coterie. Il n'est pas de mon ventre. Je le trouve à la fois chaleureux et absurde, enfantin et dangereux. S'il se contentait d'écrire des vers, je crois que je finirais par l'aimer. Mais, depuis qu'il se frotte à la politique, il se plaît à prendre, en toute occasion, le contre-pied des tendances populaires. On jurerait que ça l'amuse de proclamer haut et fort des théories opposées à ce que souhaite la nation. Sa connivence avec les ci-devant aristocrates est un scandale.
Alors que Marie-Joseph a un appartement en ville, André loge encore chez nous. Cette situation devrait me réjouir, en tant que mère. Eh bien, non ! elle m'indispose. Prise entre mon mari et mon fils, je me sens épiée, attaquée de deux côtés à la fois. D'un commun accord, nous évitons d'aborder, dans nos conversations, les sujets politiques.
Ainsi, il règne entre nous une atmosphère de fausse entente, de méfiance réciproque.
Nous sommes tous trois comme des étrangers, réunis en un lieu de passage, et qui surveillent leurs propos par crainte d'un éclat. Mon mari tente bien de mettre du liant dans nos rapports, mais moi qui suis d'un caractère abrupt, je souffre de cette comédie. Je voudrais qu'André s'en allât, qu'il s'installât ailleurs. Le mieux serait, par exemple, qu'il se mariât. Il ne manque pas de jeunes citoyennes accortes qui cherchent un époux.
Seulement, il n'a plus que la politique en tête. Les jupons, qui l'attiraient irrésistiblement naguère, ne l'intéressent plus. Chez lui, le
pamphlet a tué l'idylle, la haine de Robespierre a détrôné le sourire de Ninon. Au lieu d'aimer une femme, il passe son temps à détester des hommes. Où cela le mènera-t-il ? Je n'augure rien de bon de ses indignations quotidiennes. Pourtant, tout va mieux, me semble-t-il, depuis que la Convention a pris les choses en main. Seuls les nostalgiques de l'Ancien Régime se lamentent. André serait-il de ceux-là ? N'est-il pas plutôt un négateur systématique, quelqu'un qui d'instinct est incapable d'approuver la marche du monde ? Je pourrais lui poser la question. Je ne le ferai pas, car il s'ensuivrait une querelle peut-être définitive.
J'ai beau condamner la conduite de ce fils, je n'en éprouve pas moins pour lui un sentiment maternel (pucha ! à la lire, on essaie de comprendre où s'est profondément caché ce sentiment... tongue )
En tout cas, je veux le croire pour me rassurer sur moi-même. Cependant j'avoue qu'autant je me sens proche de Marie-Joseph lorsque je suis devant lui, autant la seule vue d'André me révulse (elle cache bien son sentiment maternel... Razz ).
Entre Marie-Joseph et moi, il y a un accord d'effluves (ça pue.. tongue ....) qui me rend calme, heureuse et comme ensoleillée. Il est de ma chair, son coeur bat au même rythme que le mien, nos pensées chevauchent côte à côte. En revanche, dès que j'aperçois André, mes nerfs se contractent. Il dégage une électricité qui heurte la mienne. Sa voix me blesse. Ses idées me hérissent la peau. Même quand il est de mon avis - ce qui arrive de plus en plus rarement - j'ai besoin de le contredire.
Peut-on me condamner pour cette préférence dans l'affection ? Je ne le crois pas. Ce n'est pas parce qu'une femme a mis un enfant au monde qu'elle est obligée de le comprendre et de le chérir. Si je n'étais pas sa mère, je pourrais être amoureuse de Marie-Joseph (elle l'est déjà.. Twisted Evil ...), jamais d'André.

Qu'il aille chercher autre part sa pitance sentimentale. Ici, il aura le vivre et le couvert, rien de plus. Du reste, il n'en demande pas
davantage. J'écris ces lignes à la suite d'une discussion que j'ai eue, ce matin, avec lui, au sujet de l'Angleterre, dont il admire fort la

Constitution. Je lui ai dit vertement :
- Si vous êtes féru de monarchie constitutionnelle, que ne retournez-vous à Londres ?
- Vous savez bien, mère, que c'est impossible ! m'a-t-il répondu. Au reste, ce n'est pas de là-bas que j'obtiendrais la renaissance de la justice et de la liberté en notre patrie !
- En effet, observai-je. Les Anglais ne pourraient vous être que d'un mauvais conseil : ils sont nos pires ennemis !
- Nos pires ennemis, ce sont les Français eux-mêmes !
- A quels Français faites-vous allusion ?
- A ceux qui pensent comme vous, mère !

Je l'ai toisé de haut en bas avec colère. Sa tête au front énorme, aux cheveux rares, au teint maladif, au regard en vrille m'a fait subitement horreur. Ca, mon fils ? L'avais-je un jour tenu dans mes bras, allaité, caressé ? J'avais envie d'appeler Marie-Joseph à la rescousse. Mais il était à ses affaires. Je n'avais que mon mari sous la main. Autant dire personne. J'ai quitté la pièce ne claquant la porte sur mes talons. Toute la journée, j'ai ruminé mon dépit en silence. Le soir, comme mon triste époux tentait de me dérider en me rapportant quelques ragots de la section, je lui ai dit :
- Il faut trouver un moyen d'éloigner André. Sinon, il nous entraînera tous dans le malheur !
Il m'a promis, en soupirant et en geignant, de chercher une possibilité d'installer André à la campagne, pendant quelque temps. Mais il est si timoré, si indécis que je doute de ses bonnes intentions. Qu'on me comprenne bien : je ne veux aucun mal à André, je serais navrée qu'il eût à pâtir de la situation politique actuelle (menteuse, qui se contredit, et cherche par ses propos à apaiser sa mauvaise conscience).
Mais je ne peux supporter de l'avoir, jour et nuit, auprès de moi, dans ma maison, parlant, pensant, écrivant dans un esprit volontairement hostile à mes convictions personnelles. Cela d'autant plus qu'il gagne, peu à peu, mon mari à ses vues néfastes. Celui-ci, qui est d'un naturel malléable, essaie de me faire croire qu'il abonde dans mon sens. Mais, derrière mon dos, il approuve André, il l'encourage. Je le devine et ce double jeu m'exaspère.
Si j'avais plus de persévérance, je noterais, au jour le jour, nos faits et gestes dans ce cahier. Il y aurait de quoi remplir des pages entières de remarques et de reproches. Hélas ! je suis trop nerveuse pour un tel travail. Loin de m'inciter à écrire, les sentiments qui m'agitent m'arrachent la plume de la main.
Toutes les familles ont leur tragédie secrète. La nôtre m'ôte le sommeil. Que ces rares lignes tracées en hâte et sans conclusion, témoignent de ma bonne foi, (si elle le dit... Rolling Eyes ) face à un mari et à un fils qui n'ont plus de commun avec moi que quelques souvenirs anciens et quelques habitudes domestiques.
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Martine

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MessageSujet: Re: LE PAS DU JUGE   Sam 23 Mai - 6:33

Merci Episto, je lis ca en rentrant ce soir 
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MARCO

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MessageSujet: Re: LE PAS DU JUGE   Sam 23 Mai - 20:30

cheers cheers cheers
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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: LE PAS DU JUGE   Dim 24 Mai - 17:02

study
Demain je vois papa , il sera heureux !
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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Dim 24 Mai - 21:34

10


André




Ainsi, le sacrilège irrémissible a eu lieu. La tête du roi est tombée, le 21 janvier 1793, place de la Révolution, sous le couperet de la

guillotine. Comme celle d'un vulgaire malfaiteur. Je n'ai pas assisté au supplice. A quoi bon grossir la foule de ceux qui se réjouissaient du spectacle ? Sans doute Marie-Joseph connaissait-il déjà la sentence qui attendait Louis XVI, lorsqu'il était venu me voir. Mais il avait feint l'incertitude. Pour ne pas me heurter. Sa duplicité et son ignominie me soulevaient le coeur. Il avait eu peur de se singulariser en n'obéissant pas au voeu de la majorité de la Convention. Toujours, il avait hurlé avec les loups. Je le méprisais pour son manque de caractère. Et cependant, je ne pouvais ignorer les liens du sang qui m'unissaient à lui. Mon père était, comme moi, assommé par la fin tragique du dernier des Bourbons.

Cherchant à excuser Marie-Joseph, il répétait tristement :

- Il a été obligé... Etant donné sa situation... Comment aurait-il pu faire autrement sans s'attirer les foudres de ses amis ?... Je suis sûr
qu'il a moralement souffert avant de prendre cette décision extrême...

Je le laissai, par charité, dans son illusion.


A dater de ce jour, je restai cloîtré dans ma chambre. J'avais honte de bénéficier, grâce à mon frère député, grâce à mon père membre d'un comité de surveillance, d'un semblant de sécurité au milieu de la tourmente.
Je me consolais de cette situation privilégiée en écrivant des vers. Mais, quand ma muse franchissait le seuil de ma retraite, elle laissait des traces de pas sur le plancher : elle avait pataugé dans le sang en traversant la ville.
La mort du roi n'avait pas arrangé les affaires de la France. Autour de moi, tout n'était que misère et incohérence. Les rigueurs de l'hiver, jointes aux défaillances du ravitaillement, mettaient la population au bord de la révolte. Les prix grimpaient à mesure que s'installait la pénurie. Chaque jour, on signalait des pillages d'épiceries, de boulangeries par des citoyens excédés.
Cependant, grâce aux relations politiques de Marie-Joseph, nous ne manquions de rien à la maison. J'enrageais d'être soumis aux exigences de mon estomac et de manger, à satiété, une nourriture qui me venait en fraude d'un frère que je récusais. J'aurais préféré avoir le courage de subir le froid et la faim sans murmure. Je maudissais ma carcasse en savourant des pommes de terre au gratin.

Brodant sur ces privations et ces remords, les nouvelles de la guerre étaient de plus en plus inquiétantes. La Convention avait dû ordonner une levée supplémentaire de trois cent mille hommes. Après quelque succès, les armées de la République reculaient partout en désordre. La désertion de Dumouriez, qui avait rejoint les rangs des Autrichiens, portait l'irritation populaire à son comble.
Les petites gens se voyaient trahis, vendus à l'ennemi par des généraux félons, par des députés corrompus, par des ministres sans cervelle. Le gouvernement s'empressait d'exploiter ce mécontentement unanime en désignant "les vrais coupables". Si tout allait mal, si la France mourait d'inanition, si de jeunes et valeureux soldats tombaient sur les champs de bataille, la faute en était aux suspects qui complotaient pour le compte des puissances étrangères. L'Angleterre, l'Espagne, l'Autriche avaient, à Paris, des agents à leur solde. La gangrène de la conjuration gagnait la chair fraîche de la patrie. Un seul remède, trancher dans le vif, avant que la pourriture n'empoisonnât le corps entier. C'était, pour les "patriotes", un devoir civique, et, pour la Révolution, une question d'hygiène.
Chacun devait participer, dans son quartier, à la chasse aux espions. Il s'en cachait, disait-on, dans les maisons en apparence les plus
anodines. Déjà, une loi ordonnait aux propriétaires d'afficher à l'entrée de l'immeuble le nom et les qualités de toutes les personnes résidant sous leur toit.

Bientôt, mon père, jugé trop timoré, fut obligé de donner sa démission de membre du comité de surveillance et se contenter d'administrer les oeuvres charitables de la section Brutus. Je devinais que, très vite, même cette fonction honorifique lui serait retirée. De toute façon, il souffrait d'avoir à feindre, en public, un accord aveugle avec les décrets de la Convention. Personne n'était plus à l'abri de la méfiance des voisins. Il fallait vivre au jour le jour, avec l'impression d'être coupable d'on ne savait quoi.

Je résolus, une fois encore, de fuir cette pétaudière. Mais pour aller où ? Quels étaient les lieux de tout repos en province ? Je ne voulais pas recourir à mon frère pour me chercher un refuge. Mon père le fit à mon insu. J'appris que Marie-Joseph, en tant que député du département de Seine-et-Oise à la Convention, m'avait trouvé un asile sûr, à Versailles. Mon premier mouvement fut de refuser cette aumône. Une légitime fierté me commandait de ne rien devoir à quelqu'un dont j'abhorrais les principes. Puis, sur les instances de mon père, je me rendis à la raison.
Pour me mettre ne règle avec le comité de surveillance de la section Brutus, je me résignai à produire un certificat médical attestant que ma santé, fortement ébranlée, nécessitait un séjour à la campagne. Le docteur Colinet me délivra le document exigé. Ce qui me séduisait dans la perspective de ce dépaysement, c'était l'idée qu'à Versailles je serais tout près de Luciennes, et de la charmante famille Le Couteulx. Le souvenir de Françoise Le Couteulx avait hanté mes rêves au long des terribles nuits de Paris. Quand j'avais besoin de répit dans mes pensées, je me remémorais son visage doux comme un pastel à demi effacé, avec un regard craintif qui demandait compréhension et protection. Fallait-il regretter qu'elle fût mariée ou bénir le ciel qu'elle se montrât inaccessible dans sa fidélité et sa pudeur ?
J'avais hâte soudain de la revoir et d'oublier la Révolution à ses pieds. Je partis sans même remercier mon frère de son intervention. Je
supposais qui'l avait été trop content de manifester sa supériorité en me rendant ce service. Ma mère se chargea de lui exprimer une gratitude que je ne ressentais pas. elle n'avait guère modifié son point de vue sur les événements.
Malgré la mort du roi, malgré les dénonciations imbéciles, malgré les perquisitions humiliantes, elle était restée républicaine de la pointe des cheveux à l'ongle des orteils. Je me demandais si elle était attachée à Marie-Joseph par amour de la Révolution, ou si elle était attachée à la Révolution par amour pour Marie-Joseph.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Mar 26 Mai - 5:03

11


André



La petite maison que Marie-Joseph avait louée pour moi à Versailles, dans la rue Satory, était claire, paisible et toute proche de la forêt. A deux kilomètres de là, se trouvait le château des Le Couteulx. Je m'y rendais presque chaque jour, à pied, en traversant agréablement le parc.
Monsieur Le Couteulx était rarement chez lui. Ses affaires l'appelaient quotidiennement à Paris. Mais Françoise me recevait, en son absence, avec une grâce où il y avait, me semblait-il, plus que de l'amitié. Des voisins venaient également parfois animer nos rencontres. Cependant, c'était quand nous nous voyions en tête à tête que mon bonheur était complet. Elle était si simple, si réservée, si timide que je me faisais un devoir de la divertir par ma conversation.
Déjà éprouvée par le sort, elle avait perdu un de ses enfants, et la santé des deux autres lui inspirait de constantes inquiétudes. Elle
tremblait aussi pour son mari qui,pensait-elle, ne cachait pas assez ses opinions monarchistes, pour son père, pour sa mère, pour elle-même.

Elle était de complexion fragile et l'univers, qu'elle avait connu stable et policé, lui paraissait à présent peuplé de bêtes féroces.
De tous côtés, dans son entourage, on parlait de dénonciations, d'arrestations, de massacres et de guillotine. Elle n'était pas née pour
supporter ce tumulte et cette haine.
Son époux, le meilleur des hommes, plus âgé qu'elle de douze ans, était trop occupé pour s'attendrir sur sa détresse. Dans sa solitude et son désarroi, elle éprouvait le besoin d'être réconfortée par une noble affection.
Et, je l'avoue, j'avais, moi aussi, soif d'une communion spirituelle avec une âme de choix.
Ah ! oublier la Révolution, la guerre, les intrigues, les discours mensongers, les morts inutiles sous un regard dont la pureté rachèterait
toutes les vilenies du monde !
Elle s'appelait Françoise. Dans mon coeur, je la baptisai Fanny. Je composais des vers pour elle, avec élan, avec gratitude. Peut-être sont-ils les plus beaux de tous ceux que j'ai écrits jusqu'à ce jour. Je les lui lisais. Elle en était émue. D'un commun accord, nous avions décidé de ne les montrer à personne.
Surtout pas à Monsieur Le Couteulx.
Pourtant, jamais elle ne m'accorda la moindre faveur. Tout au plus m'autorisait-elle, de temps en temps, à lui prendre la main pour la porter avec dévotion à mes lèvres.

Je ne me rappelle pas sans un serrement de coeur nos promenades dans le bois de Satory, nos haltes au détour d'un sentier, nos bavardages paresseux, elle assise au pied d'un arbre, moi allongé dans l'herbe, lui parlant de mes travaux, de mes lectures, de mes projets littéraires.
J'évitais avec soin de faire allusion à la politique pour ne point l'effaroucher. Je ne lui livrais que mes pensées les plus détachées de
l'heure. Pris à mon propre jeu, j'oubliais les horreurs de notre siècle en contemplant son beau visage. Moi, pour qui d'ordinaire l'amour se ramenait à une aventure charnelle, je me découvrais heureux de ne rien espérer d'autre que l'attention, l'estime, l'amitié de cette créature si différente des autres.
C'est étrange à dire, mais je crois que, si elle s'était offerte à moi, j'aurais été déçu. Je l'aimais, bien qu'elle fût inaccessible, ou à cause
de cela. Je lui savais gré de n'être q'un rêve et de vouloir le rester malgré l'impétuosité de mon désir.
Un jour, néanmoins, en l'aidant à franchir un ruisseau, je la pris par les épaules. Elle m'adressa un regard de surprise attristée où je pus lire un reproche. Un peu plus tard, comme nous marchions sous le couvert des feuillages, elle murmura :
- Il y a des instants dans la vie où les sentiments sont d'autant plus forts qu'ils demeurent inexprimés.
- Est-ce pour me décourager une fois pour toutes que vous dites cela ? demandai-je assez maladroitement.(c'est bien d'un mec de poser une telle question, après une déclaration aussi claire Rolling Eyes - les commentaires suivis d'un smyley sont de moi, votre "lectrice" - tongue )
- Nous n'avons pas besoin de nous parler pour nous comprendre : nous n'avons pas besoin de nous toucher pour nous aimer ! s'écria-t-elle avec une brusque flamme dans le regard.

Et elle quitta mon bras. Je devinai qu'en insistant je gâcherai une entente qui me comblait par les limites mêmes qui m'étaient imposées.


Respecter la pudeur d'une femme procure peut-être une jouissance plus intense que celle, brutale et banale, de la possession.
Refusé, j'étais au septième ciel. Nous n'eûmes plus jamis de discussion à ce sujet.
Un sourire, un ragard, une pression de mains, telles étaient mes récompenses à la fin d'une journée.
Je rentrais chez moi, à Versailles, plus fier que si Fanny s'était abandonnée dans mes bras. Hélas ! la lecture des journaux me replongeait vite dans les désordres et les angoisses actuels.

Le printemps et une partie de l'été se passèrent ainsi en doux conciliabules et en coquetteries innocentes. Mais soudain la hideuse Révolution nous tira de notre mirage.
Monsieur Le Couteulx et le père de Fanny, Monsieur Pourrat, furent appelé à rendre compte de leur attitude équivoque lors du procès de Louis XVI.
D'abord détenus à domicile, ils se virent bruquement arrêtés et emmenés, en décembre.
Monsieur Pourrat fut transféré à la prison du Luxembourg et son gendre fut conduit à celle de l'Evêché.
Ce double coup du sort atteignit Fanny comme le châtiment mérité de son insouciance. Mettant fin à nos rencontres sentimentales, elle ne pensa plus qu'au moyen de sauver son mari et son père. Elle s'absentait souvent pour aller conférer à Paris avec leurs avocats respectifs.
Quand je l'apercevais, par hasard, à son retour, c'était une autre famme qui me faisait face, l'air absent, égaré, fautif. Elle me regardait et ne me voyait plus. Je lui parlais et elle m'écoutait à peine. Par moments, je me demandais si elle avait encore toute sa raison.
Vers la fin de février, elle m'annonça qu'elle allait quitter définitivement Luciennes pour gagner Paris et se consacrer à la défense des deux êtres qui lui importaient par-dessus tout. Notre dernière entrevue fut empreinte d'une mélancolie et d'un embarras pitoyable.
- Eh bien ! voilà, il faut redescendre sur terre, soupira-t-elle en me tendant la main.
- Personne n'est obligé de redescendre sur terre ! répondis-je avec fougue. N'étions-nous pas heureux dans notre ignorance des événements ?
- Nous faisions semblant, mais dès que nous nous séparions, vous retourniez par la pensée à vos amis, à vos ennemis, et moi je retournais à mes soucis de mère, de fille et d'épouse.Au point de tension où sont parvenues les affaires publiques, nous ne pouvons plus nous offrir le luxe d'une aventure personnelle. Chacun de nous doit lutter pour assurer sa survie et celle de ses proches. Je n'ai d'autre but, maintenant, que de préserver le bonheur de ma famille. L'heure est venue, pour moi, d'oublier tout le reste. Et pour vous aussi, André...
- Non, dis-je tristement. Mois, je n'oublierai jamais !
- Mais si, mais si, faites confiance au temps. Il est un grand arrangeur...

Elle souriait. J'étais accablé. Je voulais ignorer qu'elle avait un mari, un père. Dans mon esprit, elle et moi nous étions seuls au monde. Elle eut ce mot insensé :
- Vous êtes un enfant, André !

Personne ne m'avait jamais traité d'enfant depuis mon adolescence. M'étais-je trompé sur moi-même ? Etait-ce vraiment un gamin inexpérimenté qui se cachait dans le tribun, dans le pamphlétaire, dans l'homme d'action et de parti que je croyais être ? Rien ne nous révèle à nos propres yeux comme le regard d'un femme aimée. J'aus la force de balbutier :
- Restez, Fanny, je vous en supplie !
Je l'avais instinctivement appelée Fanny comme dans mes poèmes. Elle fit un pas vers moi, déposa un baiser aérien sur mon front et, alors que je cherchais à l'enlacer, échappa à mon étreinte :
- Non, André ! dit-elle avec ferveur. Je vous souhaite toute la chance que vous méritez. Ne cherchez plus à me revoir.
Elle sortit de la pièce, me laissant pétrifié de respect et de chagrin.

Le lendemain, je ne retournai pas à Luciennes, sachant trop combien je souffrirais en approchant de ce château qu'elle n'habitait plus.
Terré dans ma maisonnette de Versailles, je m'efforçais de tuer les heures en lisant, en écrivant, jusqu'à la descente du soir.
L'hiver, cette année-là, était féroce. Pas de neige, mais un froid intense. Le vent hurlait en secourant les arbres de la forêt voisine. Une humidité gluante suintait des murs? Je grelottais, enveloppé dans une houppelande, les doigts crispés sur ma plume, la tête serrée dans un étau de glace. Je n'avais plus aucune nouvelle de Fanny. Peu à peu, je m'habituai à l'idée qu'elle était sortie de ma vie. Je me surpris à penser à elle comme à une morte. Un fantôme de plus visitait mes rêves.
De temps à autre, à la tombée du jour, bravant le brouillard ou la pluie, je me hasardais sur la route de Paris, marchais jusqu'aux barrières, me faufilais dans la ville après avoir exhibé mes papiers d'idendité et rendais visite clandestinement à mes parents. Chaque fois que je surgissais ainsi, à l'improviste, des ténèbres de la rue, mon père avait un haut-le-corps de frayeur. Après m'avoir embrassé, il me grondait pour mon imprudence :

- Retournez vite à Versailles ! Ici, personne n'est en sécurité ! Là-bas, on vous oubliera ! Il faut absolument qu'on vous oublie ! Votre salut, notre salut est à ce prix !

Ma mère aussi insistait pour que je déguerpisse à peine arrivé. En me poussant vers la porte, elle me donnait des nouvelles de Marie-Joseph, qui prospérait, du quartier, où des perquisitions avaient lieu de nuit comme de jour, des nouvelles décisions de l'Assemblée, toujours plus intransigeantes, de l'affolement des députés girondins, menacés à leur tour, de la création d'un Comité de salut public de neuf membres, chargé de purger la France de tous les opposants... Du coup, elle-même me paraissait inquiète. Sans doute s'était-elle rendu compte qu'au milieu du chaos mon frère, malgré ses fonctions officielles, n'était pas à l'abri d'un accès de colère de Robespierre ou d'une dénonciation fielleuse de Marat.
En m'adjurant d'être circonspect dans mes propos et mes fréquentations, ce n'était pas à moi qu'elle pensait, mais à lui. Je n'étais pas
mécontent qu'elle eût sa part d'angoisse après des années d'aveuglement.
Je finissais même par la plaindre. Mais mon père surtout m'inquiétait. Comment supporterait-il, à son âge et avec son esprit craintif, cette atmosphère d'incessantes alarmes ?
Je repartais pour Versailles à contrecoeur. Plus rien ne m'y appelait. Je n'y étais pas à l'abri mais en exil.

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Berengere

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MessageSujet: Re: LE PAS DU JUGE   Mar 26 Mai - 14:31

Ha ha, tu ne l'aimes pas celle-là, Episto, hein ? qu'on lui coupe la tête Twisted Evil
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Martine

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MessageSujet: Re: LE PAS DU JUGE   Mer 27 Mai - 13:08

Je m'y mets ce soir! 
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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Mer 27 Mai - 20:00

11 (suite).

L'attirance de Paris était pour moi si impérieuse que je multipliais les occasions d'y faire de courtes visites. Ayant appris, par un avis
secret, qu'un de mes amis, le ci-devant marquis de Pastoret, que j'avais connu au Club de 1789, était menacé d'arrestation, je voulus le prévenir d'avoir à fuir avec son épouse et sa belle-mère, Madame Piscatory, et à chercher refuge n'importe où, en province. Je me rendis donc à son domicile le 7 mars (17 ventôse) 1793 et me trouvai devant deux femmes à demi mortes de peur. Elles me racontèrent, en soupirant et en se coupant la parole, que Monsieur de Pastoret, averti de son côté, avait déjà trouvé ailleurs un asile provisoire.
Rassuré sur le sort du marquis, je leur conseillai de quitter elles-mêmes leur logis pour déjouer les recherches et leur offris de courir au
bureau du coche commander un cabriolet qui nous emmènerait tous les trois à Versailles. Là, je pourrais, disais-je, les loger chez moi, le temps de laisser passer l'orage. Elles acceptèrent avec empressement.
Mais en sortant de la maison, vers dix heures du soir, pour aller quérir une voiture, je me heurtai à quatre hommes qui venaient perquisitionner les lieux : le commissaire du Comité de sûreté générale - je sus par la suite qu'il se nommait Guennot - et ses trois acolytes du comité révolutionnaire de Passy.
Arrêté séance tenante et sommé d'expliquer ce que je faisais dans la rue à cette heure tardive, je présentait ma carte délivrée jadis par la section Brutus, certifiant que j'étais bon citoyen, et précisai que je venais de chez Madame Piscatory et que je me dirigeais de ce pas vers le bureau de coche pour y arrêter une voiture. Cette version parut louche aux représentants de l'autorité.
Je dus remonter, avec eux, dans l'appartement où Madame de Pastoret et Madame Piscatory se serraient l'une contre l'autre et imploraient la pitié des enquêteurs. Elles leur affirmaient que le ci-devant marquis était en voyage et qu'elles ignoraient son adresse. Après avoir fouillé la maison de fond en comble, vidé les armoires, trié les papiers, retourné les matelas, ils durent reconnaître qu'ils n'avaient rien trouvé de compromettant et, furieux de leur échec, passèrent à mon interrogatoire.
A minuit, j'étais debout, face à une table, derrière laquelle siégeait le citoyen Guennot, gonflé de son importance, mufle enluminé par le vin, la lippe méprisante et l'oeil torve.
A côté de lui, un de ses sbires tenait la plume et notait péniblement mes propos. Une faible bougie éclairait la scène. Les deux autres
énergumènes gardaient la porte d'une chambre où la mère et l'épouse du marquis attendaient, dans l'angoisse, qu'on statuât sur mon sort et le leur. J'étais d'un calme qui me surprenait moi-même. Comme si je m'étais attendu depuis longtemps à cette confrontation fatidique avec les valets de la Révolution.
Plus ils me répugnaient par leur bassesse, leur bêtise et leur grossièreté, et mieux je contrôlais mes nerfs. Par moments, il me semblait que c'était mon frère, Marie-Joseph, qui me questionnait pour rire. Je dus décliner mon nom, mon adresse, mes occupations, mes moyens d'existence, indiquer à quel chiffre se montaient les subsides que mon père m'allouait de temps en temps pour m'aider à ne pas mourir de faim. Guennot voulut savoir où je prenais mes repas.
- Tantôt chez moi, dis-je, tantôt chez mon père, tantôt dans une auberge, tantôt chez des amis...

Aussitôt, son oeil étincela sous des sourcils touffus et noirs :
- Quels amis ?
Je refusai d'en nommer aucun :
- Pourquoi ? grogna Guennot, soupçonneux.
- Je craindrais de leur attirer des ennuis.
- Ils ne risquent rien, s'ils sont bons patriotes !
- Alors, je ne risque rien, moi non plus !

Cette phrase déplut à Guennot, qui fit signe à son greffier de ne pas la noter.
Après quoi, il me demanda, à brûle-pour-point, si je n'avais pas entretenu de correspondance avec des ennemis de la République.
Comme je répliquait négligemment : "Bien sûr que non !" il hurla :
- Je vous somme de dire la vérité !

Je me contentai de balancer la tête négativement, ce qui eut pour effet de l'indisposer davantage. Se dressant à demi, les deux poings appuyés sur la table, il précisa :
- N'avez-vous pas reçu de lettres d'Angleterre ?

A ces mots, je compris que le Comité de sûreté générale avait fait surveiller ma correspondance - bien qu'elle fût anodine - avec mes anciens amis de Londres. Mon cas s'aggravait. Je pris le parti de nier tout en bloc.
Le commissaire paraissait de plus en plus sceptique. Soudain, il eut cette phrase - clef de tous les interrogatoires servant à mesurer le degré de civisme des inculpés :
Quelle a été votre conduite au 10 août ?
- J'étais cloué au lit par une crise de colique néphrétique, répliquai-je.
C'était la vérité. Mais le commissaire ricana :
- Une maladie providentielle ! Si vous aviez été un citoyen conscient de ses devoirs, vous seriez descendu dans la rue malgré votre crise et vous auriez pris les armes pour défendre la liberté contre les partisans du ci-devant Capet !

La cause était entendue. Tout ce que je dirais dorénavant se retournerait contre moi.
Le commissaire avait découvert un suspect de taille. Il ne s'occupait plus des deux femmes. Je les avais, sans le savoir, sauvées. Il se frottait les mains. Puis, pointant le doigt sur le procès-verbal de l'interrogatoire, il m'ordonna de le signer. Je refusai, disant que je ne
reconnaissais pas mes paroles dans celles qui avaient été couchées par écrit. Et, de fait, ayant jeté un regard sur le document, j'avais pu constater qu'il était rédigé, en dépit du bon sens, par un demi-illettré.

- Persistez-vous dans votre attitude négative ? rugit Guennot.
- Je persiste ! dis-je calmement. Je ne signerai pas !

Sous le choc de la colère, le visage de Guennot tourna au pourpre. Une veine se gonfla sur son front. Il glapit que je paierais cher cette
insolence digne d'un chien de royaliste.
Le lendemain matin, après avoir été gardé à vue toute la nuit, je fus amené par les hommes de la section de Passy jusqu'à la maison d'arrêt du Luxembourg. Là, le concierge refusa de me recevoir, faute de place. Allait-on me relâcher ? Guennot ne l'entendait pas de cette oreille. Il me conduisit lui-même, sous bonne escorte, à la prison Saint-Lazare. Les responsables de l'écrou se montrèrent moins réticents. Sur les instances du commissaire, je fus admis au nombre des détenus. Mais, le scribe habituel étant momentanément absent, on décida de ne m'enregistrer que le lendemain.
En sortant du greffe, je marchais la tête haute. Bizarrement, je me sentais libéré parce que je n'étais plus libre. Il me semblait que je venais enfin de rejoindre mon vrai destin.
Comme s'il y avait un apaisement quasi religieux de l'âme dans l'acceptation de la fatalité. Aujourd'hui encore, en écrivant ces lignes, je me demande si le citoyen Guennot ne m'a pas rendu service en m'arrêtant.

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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Mer 27 Mai - 20:49

12


Madame Chénier
(encore là, c'te vieille peau ! scratch )


André a été jeté en prison. Il aura tout fait pour en arriver là. Je tremble et je me révolte, sans pour autant excuser sa conduite. Ne
s'expose-t-il pas aujourd'hui à subir le sort de ce roi qu'il a eu l'imprudence de défendre ?
Mon pauvre mair en a l'esprit tout retourné.
Je le raisonne de mon mieux :
- Reprenez-vous, Louis ! Rien n'est perdu !
Après enquête, ils le relâcheront. Nous avons des relations, que diable, grâce à Marie-Joseph ! Nous les ferons agir en temps voulu...

Mais ces paroles rassurantes ne diminuent pas ma propre inquiétude. L'affaire me paraît mal engagée. En vérité, je crains surtout que la suspicion du pouvoir ne se porte maintenant de proche en proche, sur toute la famille Chénier. Marie-Joseph est venu nous voir. Lui aussi est atterré. Mais, à son avis, nous aggraverions la cause d'André en intervenant dès maintenant pour solliciter sa libération.
Fort opportunément, il conseille de ne pas signaler son cas par des interventions réitérées en sa faveur. C'est en se faisant oublier que le malheureux garçon aura le plus de chance d'échapper à une condamnation infamante. Cela d'autant que Marie-Joseph est également, dit-i, tenu à l'oeil par l'entourage de Robespierre. On ne l'écoute plus en haut lieu. Pour un peu, on le traiterai d'opposant au régime. Cette considération me décide. Je supplie Marie-Joseph de ne pas se lancer dans des démarches intempestives pour sauver son frère (elle n'avait pas besoin de l'implorer, le fils adoré n'a aucune intention de se mouiller pour le frère exécré).

- Vous risqueriez d'irriter les autorités et de vous retrouver vous-même à Saint-Lazare, lui dis-je. Un deuxième fils sous les verrous, je ne le supporterais pas ! Dans l'intérêt de votre frère, tenez-vous tranquille, je vous en conjure ! Votre avis est le bon ! Il faut laisser André dans l'anonymat et le silence ! C'est seulement ainsi qu'il passera au travers des événements.
A ces mots, mon mari, qui a toujours eu la larme facile, éclate en sanglot. Il se mord les poings. Il halète :
- Mon pauvre André ! Mon pauvre André !

Je le rappelle à l'ordre :
- Un peu de courage, Louis ! Il ne s'agit pas de pleurer un défunt, mais d'aviser au meilleur moyen de sauver un vivant !Et le meilleur moyen, comme le fait si justement remarquer Marie-Joseph, c'est de laisser le temps arranger les choses. Chaque jour qui passe renforce la position d'André. S'il ne bouge pas, si nous ne bougeons pas, les accusations tomberont toutes seules.
- Oui, oui, gémit mon mari. Mais j'irai quand même le voir à Saint-Lazare !
- Je ne sais si les visites sont autorisées, dis-je.
- Elles le sont, reconnaît Marie-Joseph. Du moins pour l'instant. Pourtant il est probable que la discipline va être bientôt plus sévère.
De toute façon, père, je vous déconseille une telle initiative. Elle peut être mal interprétée par ceux qui nous gouvernent. Moins on parlera des Chénier, mieux cela vaudra !
- Rien qu'une fois ! implore Louis.

Marie-Joseph cède à contrecoeur :
- Eh bient, soit ! Allez-y ! Mais je décline toute responsabilité !

Alors, Louis tourne vers moi son vieux visage démoli par le chagrin et balbutie :

- Vous viendrez aussi ,
Je me raidis et réponds sèchement :
- Non. Vous irez seul ! (qué amour de môman !)
Il m'en coûte, certes, d'être si dure (ben voyons !). Mais je dois rester lucide et ferme puisque mon mari en est incapable. Je n'oublie pas qu'André est mon enfant (ah bon ? Shocked ). Simplement, je fais la part de l'affection et celle de la raison dans l'appréciation d'une catastrophe qui nous concerne tous. En accompagnant mon mari au parloir de la prison, je donnerais à notre entretien avec André une tournure qui pourrait déplaire aux gens en place. Je desservirais ses vrais intérêts pour obéir à un banal mouvement de tendresse maternelle. Puisque Marie-Joseph juge inutile, et même dangereux, d'aller prendre des nouvelles de son frère, il vaut mieux que je m'abstienne, moi aussi. En toute chose, je fais confiance à Marie-Joseph. Il est le seul, lui, le cadet des quatre fils, à ne m'avoir jamais déçue. Je me reconnais en lui et il se reconnaît en moi. De chair et d'âme, il est mon prolongement, ma justifiacation, ma raison de vivre.
Après notre conversation au sujet d'André, il est resté seul à seul avec moi. Il m'a prise dans ses bras. Il m'a baisé les mains. Il répétait :
- Oh ! mère ! mère ! Quelle chance de vous avoir pour confidente ! Vous comprenez tout ! Vous devinez tout ! Vous êtes sublime ! Merci !
Blottie contre sa poitrine, baignée dans sa chaleur, j'ai oubié que j'avaits un autre fils derrière les barreaux. J'étais heureuse. Suis-je un
monstre, ou ai-je le droit, en tant que mère, d'affirmer ma préférence ?
Je m'étais juré de ne plus noter ici aucune de mes pensées intimes. Mais il est des événements qui ne peuvent être passés sous silence.
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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Jeu 28 Mai - 1:07

13

André



En pénétrant à Saint-Lazare, j'éprouvai un sentiment d'irréalité comparable au vertige d'un cauchemar. Amoureux de la solitude, je me trouvai soudain plongé en plaine cohue pénitentiaire. Plusieurs centaines de personnes de tous âges et de toutes conditions étaient entassées dans cet immense couvent transformé en prison. Les femmes étaient parquées au premier étage, les hommes au deuxième et au troisième. Point de verrous aux portes. Répartis dans des cellules, par deux ou trois, les détenus pouvaient sortir à leur guise dans le couloir et communiquer entre eux. Dans les cachots, un lit de sangle pour chacun, une petite table, une chaise, une cuvette avec son pot à eau et un vase de terre vernissée pour les besoins naturels.
Une odeur nauséabonde régnait dans la tanière, et se répandait par toute la bâtisse. Pour échapper à la pestilence, on avait le loisir de se promener, à n'importe quelle heure du jour, dans une vaste cour recouverte de sable, ou dans le préau. La correspondance avec l'extérieur était autorisée, mais les lettres n'étaient expédiées à leur destinataire qu'après avoir été visées par le concierge. On avait le droit de faire livrer ses repas par un restaurant de la ville.
Certains captifs, parmi les plus fastueux, s'adressaient à des établissements réputés pour leur bonne chère. Par manque de moyens, je me contentais, la plupart du temps, de la "soupe nationale", un infect brouet qu'on nous distribuait, à peine tiède, de turne en turne, par le corridor.
Une équipe de commissionnaires, appartenant au personnel de la maison d'arrêt, se chargeait de nos courses à travers Paris. Chacun d'entre nous s'efforçait d'aménager au mieux l'espace qui lui était dévolu. Quelques dames se faisaient apporter une harpe, un clavecin, un meuble de rangement, ou envoyaient chercher une robe chez leur couturière.
Des hommes d'esprit exigeaient qu'on leur remît des livres choisis dans leur ancienne bibliothèque. Toutes et tous s'acharnaient à trouver un peu de confort dans le malheur.
A mon arrivée, comme tout nouveau venu, je fus assailli de questions : Que se passait-il "dehors" ? Où en était la Révolution ? Allait-on vers une accalmie ? Mais, très vite, je m'aperçus que ces gens-là étaient aussi au courant que moi des événements du monde libre. Ils lisaient les journaux, ils entendaient les ragots des gardiens qui étaient volontiers bavards. A l'occasion de mes promenades dans la cour, je me liai, bon gré mal gré, avec certains prisonniers. Il y avait de tout parmi eux : des nobles, des roturiers, des avocats, des artistes, des artisans, des commerçants honnêtes, des profiteurs éhontés, des fonctionnaires maladroits, d'innocentes victimes de la délation et de fieffés coquins.
Des groupes se formaient selon les affinités, les métiers ou le rang social. Les aristocrates ne frayaient qu'entre eux, les journalistes
dédaignaient les représentants du négoce.
Chacun me racontait ses histoires. Elles ne m'intéressaient guère. Je ne comprenais pas l'inconséquence de mes compagnons d'infortune, leur futilité, leur vanité au coeur du désastre. Les femmes faisaient assaut de coquetterie. Elles changeaient de de robes deux fois par jour, elles se poudraient, elles minaudaient, elles cherchaient à plaire, alors que la mort leur soufflait dans le dos
Les hommes cultivaient les bonnes fortunes par concupiscence et par vantardise, tandis qu'ils n'étaient, peut-être, que des cadavres en sursis.

Des intrigues se nouaient. Des mains s'égaraient dans les corsages. En soudoyant un gardien, les couples pouvaient se réunir dans une cellule réservée à cet effet. C'était une danse fiévreuse aux abords de l'échafaud, la soif de jouir avant le dernier hoquet.
De temps à autre, un envoyé du Tribunal lisait une liste de victimes dans la cour, où la foule des détenus était réunie. Les visages étaient livides, les regards exorbités, l'attente paraissait plus insupportable que le supplice même. Et soudain, des cris d'horreur, des sanglots, des adieux déchirants. On emmenait les malheureux vers les charrettes. Je m'étonnais de voir qu'après leur départ les groupes se reformaient, la vie renaissait. Ceux qui avaient échappé à la sentence se réjouissaient de pouvoir de nouveau respirer à l'aise.

Peu après mon incarcération, mon père se présenta au parloir. Je lui avais écrit pour le prévenir. A travers deux grilles aux croisillons serrés, j'aperçus un vieillard cassé par le chagrin et qui avait à peine la force de se tenir debout. Je lui racontai mon arrestation.
Il me jura qu'il avait bon espoir que Marie-Joseph ne manquerait pas d'intervenir, bien qu'il ne fût plus en odeur de sainteté auprès de
Robespierre, que notre frère aîné, Louis-Sauveur, adjudant général aux armées de Dumouriez, venait d'être arrêté à Beauvais, mais que notre innocence à tous deux finirait par éclater. J'eus l'impression qu'il s'évertuait à paraître optimiste. Je lui demandai des nouvelles de ma mère :
- Vous la connaissez, répondit-il, elle va bien. Elle n'a jamais douté des buts élevés de la Révolution. Mais elle vous plaint beaucoup pour ce qu'elle appelle "une fâcheuse méprise" !

L'heure de la visite était déjà terminée. Les geôliers arrachaient les prisonniers à la tendresse de leurs proches. De part et d'autre de la
double grille, on se promettait de se revoir bientôt. Un gardien attaché à mon étage - le troisième, dénommé, je ne sais pourquoi, étage Germinal - me fit signe de le suivre. J'obéis. Il s'appelait Pourlardet. Une brave brute au front bas et crin noir. Il marmonna :

- C'était ton père, citoyen ?
- Oui.
- Il t'a apporté des nouvelles de ton affaire ?
- Oui.
- Bonnes ?
- Oui et non.
- Ah ! ici, il faut de la patience ! On sait quand on y entre, jamais quand on en sort. Heureux encore quand ce n'est pas pour monter dans la charrette ! Crois-moi, plus longtemps on te garde chez nous, mieux ça vaudra pour toi !

En redescendant avec lui dans la cour,je ne pus supporter la vue des autres prisonniers qui déambulaient paisiblement, hommes et femmes mêlés, comme sur un mail en période de paix. Personne ne semblait préoccupé de ses lendemains. On était sur une terre où le mot "avenir" n'existait pas.

Tous vivaient dans l'instant et pour l'instant avec une volupté absurde. Avaient-ils acquis, à la prison, une âme d'esclaves ? Ils me parurent soudain aussi ignobles dans leur docilité de moutons que leurs geôliers dans leur insensibilité imbécile. Oui, les victimes ne valaient pas mieux que les bourreaux. C'était toute l'espèce humaine qui me donnait envie de vomir. Pour me soulager, je montai dans ma cellule et écrivis d'une traite quelques vers vengeurs sur la misérable comédie qui se jouait dans ces antichambres de la mort.

Beaux poulets ont écrits ;
maris, amants sont dupes.
Caquetages, intrigues de sots.
On y chante ; on y joue ; on y lève des jupes ;
On y fait chansons et bons mots...


L'invective venait rageusement sous ma plume. La même verve, qui m'avait fait naguère fustiger les sans-culottes, m'animait aujourd'hui contre ceux qu'ils avaient emprisonnés. Je lus ce morceau à mon voisin de cpativité, le poète Roucher. Je l'avais connu au Journal de Paris, lors de sa campagne anti-jacobine. Il m'approuva avec enthousiasme.
Lui, n'avait guère la tête à écrire. Des soucis familiaux retenaient toute sa pensée. Il avait obtenu de garder auprès de lui son fils, âgé de quatre ans. D'autres parents partageaient comme lui leur cachot avec une progéniture en bas âge.
Les enfants jouaient au ballon dans la cour pendant que leurs pères discutaient politique ou contaient fleurette à des élégantes enamourées. Et, sur tout cela, pesait l'ombre de la guillotine.
Chaque jour qui passait augmentait ma fureur contre les responsables de cette incarcération inique et de cette tuerie organisée.
L'insurrection vendéenne à ses débuts rendait folle de rage la bande des régicides qui dirigeait le pays. Les troupes de la République
combattaient sans merci les paysans fidèles à leur roi et à leur Eglise
Dans cette atmosphère de passion, les ordres les plus contradictoires s'abattaient sur notre troupeau.
Un beau matin, nous apprîmes que les visites étaient supprimées. Je dus me résigner à ne plus communiquer avec mon père que par lettres. Je n'avais aucune nouvelle de Marie-Joseph ni de mes amis encore en liberté.
Quelq'un s'occupait-il de moi au-delà des murs ? Le sentiment d'être abandonné de tous me rapprochait des autres détenus. Je trouvais même des excuses à leur bassesse.
Cependant, je souffrais de plus en plus de la promiscuité que m'imposait la règle de la maison d'arrêt. Profitant des bonnes dispositions de Poulardet, je lui demandai de me trouver une cellule, même très petite, où je puisse être seul. Il arrangea la chose, en un tournemain, moyennant quinze francs par mois de "location". J'acceptai et transportai mes pénates dans ce cachot providentiel, qui n'était pas plus grand qu'un placard. Mon père, averti par lettre, m'envoya l'argent nécessaire.

A quelque temps de là, je remarquai, dans la cour, une jeune prisonnière, petite, brune, gracieuse, mutine, au teint frais et aux lèvres
pulpeuses de bébé. Il me parut injuste qu'une si piquante beauté fût soustraite au monde des plaisirs et enfermée parmi nous, les damnés du régime. Quel crime avait-elle commis pour mériter ce châtiment ? J'appris par Roucher qu'elle était la ci-devant duchesse de Fleury, née Aimée de Franquetot-Coigny, et que, malgré ses airs innocents, elle était divorcée et avait eu un passé amoureux fort agité. Il me proposa de me présenter à elle. Je refusai par sauvagerie instinctive et par fidélité à un tendre souvenir. A quoi bon la connaître ? Pourquoi me lancer dans une idylle éphémère ? N'avais-je pas assez de Fanny pour enchanter mes rêves et aviver mes regrets ? Ce fut en pensant tout ensemble à Madame Le Couteulx, l'irremplaçable, et à Aimée de Coigny, la "jeune captive", que je me plus à célébrer dans un poème l'amour naissant, guetté par le trépas.

J'imaginai la plainte de cette femme-enfant devant la menace d'une fin inexorable et brutale :

Je n'ai vu luire encor que les feux du matin.
Je veux achever ma journée...


Ces vers, n'osant les offrir moi-même à Aimée de Coigny - toujours ma timidité rugueuse ! -, je chargeai un autre prisonnier, l'entreprenant et sarcastique Millin, de les lui remettre. Il s'acquitta scrupuleusement de cette mission. Mais la jeune femme parcourut le poème avec indifférence, ne jugea pas utile de me remercier de mon hommage et rendit le manuscrit au messager qui le garda par-devers lui. En revanche, elle redoubla d'amabilité, devant moi, comme pour me narguer, envers un autre détenu qui lui faisait une cour ostentatoire. Sans doute eurent-ils des rapports intimes dans une chambre de la prison, loué à prix d'or.
J'en fus ulcéré, mais, dans le même temps, je savais gré à cette créture légère de m'avoir inspiré, puis déçu. Le poème de "la jeune Captive" existait. C'était l'essentiel. Je pouvais disparaître.


Depuis peu, toute correspondance était interdite aux détenus. Après la défense de recevoir des visites, celles de recevoir des lettres. Isolement total. C'était dans la logique de la répression. Je donnais de mes nouvelles à mon père en glissant de minces feuillets manuscrits dans le linge sale que les commissionnaires apportaient aux familles pour le laver. Il y avait, dans le panier, à la fois des détails succincts sur mon séjour à la prison et des pièces de vers que je voulais mettre en sûreté. Mais je ne recevais jamais de réponse. Craignant de nous compromettre l'un et l'autre, mon père se conformait au régime strict de Saint-Lazare et ne m'adressait en retour aucun message. Le linge, déposé de sa part chez le concierge de la prison, me revenait propre, dans son panier, mais sans me fournir le moindre motif de réconfort. Pourtant, un jour, je trouvai au milieu de mes chemises, un petit volume de Lucrèce, avec, à l'intérieur, dans une marge, ces quelques mots de la main de mon père : "Courage, André, on s'occupe de vous." J'en fus transporté de bonheur et d'espoir pendant une semaine. Puis, de nouveau, je me sentis exclu du monde des vivants.

Cet état d'isolement et de détresse cessa le 19 prairial (7 juin 1793), date de l'arrestation de l'aîné des deux frères Trudaine, Michel, de son entrée à Saint-Lazare. Son cadet, Louis, vint le rejoindre à quelque temps de là. Nos retrouvailles furent aussi joyeuses que si nous n'avions pas été prisonniers. Je leur fis les honneurs de notre enfer. Comme Michel Trudaine se plaignait de l'exiguïté et de l'odeur de sa cellule, je lui dis :
- On s'y habitue ! Ce n'est pas cela le plus terrible !
- Et qu'est-ce donc, d'après vous ? demanda Louis Tudaine.
- L'attente !
- De quoi ?
- De la délivrance ou de la mort.
- Mais, en ce qui nous concerne tous les trois, il s'agit assurément d'une erreur ! s'exclama Michel.
- Il n'y a pas d'erreur sous la Révolution, répliquai-je. Ou alors, toute la Révolution n'est qu'une erreur. Et c'est dans la mesure où elle
persiste dans cette erreur qu'elle triomphe !
Ils convinrent que le danger se manifestait à présent partout, pour tous, et à toute heure du jour et de la nuit.
Le procès et l'exécution de la reine avaient reculé les limites de l'horreur. Je n'avais même plus la force de m'indigner. Il est vrai qu'il y avait aussi de sombres motifs de réjouissance, tels l'assassinat du monstre Marat dans sa baignoire par Charlotte Corday, ou le spectacle des bêtes féroces de la Révolution s'entre-dévorant dans la jungle française. Mais la mort, sur l'échafaud, de Danton, de Camille Desmoulins et de leurs amis laissait malheureusement le champ libre à Robespierre. Appuyé sur le Comité de salut public, "l'Incorruptible" était devenu le maître absolu du pays.
Les récents succès des armées de la République contre les ocalisés renforçaient son prestige auprès des masses.
D'ailleurs, depuis qu'il avait institué le culte de l'Être suprême, il se prenait pour l'incarnation d'un principe de philosophie, de pureté, de
patriotisme et d'intransigeance. La tête dans les nuages et les pieds dans le sang, il s'enivrait de l'odeur des cadavres. A son instigation, les récentes lois de Prairial livraient à la guillotine, sans procès individuels, des cohortes hébétées de suspects.
Plus d'avocats, plus de témoins à décharge, un jury ivre de vengeance, un public haineux.
La seule chance d'échapper à l'échafaut, c'était de se faire oublier. Lrude gardien Poulardet ne se lassait pas de me le répéter :
- Tiens-toi tranquille, citoyen ! Tant que personne ne s'occupe de toi, tu ne risques rien. Si ta tête dépasse, couic, on te la coupe !
Il riait de sa bouche édentée. Je ris avec lui.
Il avait certainement raison. Mais, pour un homme qui, jadis, souhaitait sortir du rang, briller, imposer son talent, cette invitation à se
fondre dans la foule était presque une insulte. En somme, pour continuer à jouir de l'existence, il fallait renoncer à tout ce qui en faisait la valeur. Se contenter de manger, de boire, de dormir pour sauver sa peau. C'était trop me demander !

De jour en jour, ma révolte devenait plus explosive. Je me délivrais de ma colère dans mes conversations avec les deux Trudaine et dans les vers que j'écrivais, le soir, à la lueur d'une chandelle. De soudaines rancunes me secouaient parfois jusqu'aux racines. Que faisait mon père ? Que faisait Marie-Joseph ?
Pourquoi n'entendais-je plus parler d'eux ? Sans doute mon frère s'était-il rapproché des gens au pouvoir. Selon son habitude, il leur léchait les bottes. Qu'attendait-il pour faire agir ses amis de la politique ? Mais peut-être ne le voulait-il pas ? Peut-être était-il soulagé de me savoir en prison ? Ainsi, du moins, ne lui barrais-je pas la route de la gloire.
Aux regards du public, il était le seul Chénier. Ce soupçon m'effray. Comment avais-je pu m'égarer jusqu'à incriminer Marie-Joseph ?
Pour me racheter à mes propres yeux, j'écrivis sur-le-champ un poème dans lequel je lui exprimai ma tendresse à peine assombrie par l'épreuve de la prison.


Mon frère, que jamais la tristesse
importune
Ne trouble sa prospérité,
Qu'il remplisse à la fois la scène et la tribune !
Que les grandeurs et la fortune
Le comblent de leurs biens qu'il a tant
souhaités !


Ayant tracé ces vers d'une plume fine sur d'étroits feuillets, je roulai le manuscrit et l'enfermai dans mon linge sale. Le gardien Pourlardet vint prendre livraison comme d'habitude, du paquet. Clignant de l'oeil, il me dit :
- Je ne vérifie pas, citoyen ! Tout est en règle !
- Parfaitement en règle, affirmai-je
- Foi de patriote ?
J'inclinai la tête en signe d'acquiescement.
Il me tendit sa main droite ouverte. J'y glissai un assignat. Poulardet le fourra dans sa poche et toucha du doigt le bord de son bonnet rouge à cocarde tricolore :
- On portera ça au domicile de tes parents, demain. Et, quand tes hardes reviendront, elles seront propres. C'est la bonne vie, citoyen, quoi qu'on dise ! Le tout est de s'entendre entre ceux d'en haut et ceux d'en bas.
Si chacun reste dans son trou, il n'y aura pas d'anicroche !
Il s'éloigna d'un pas pesant. Debout sur le seuil de ma cellule, je regardai partir mon poème avec mon linge sale. De l'un ou de l'autre, lequel avait le plus d'importance ?
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MessageSujet: Re: LE PAS DU JUGE   Jeu 28 Mai - 14:07

study
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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Jeu 28 Mai - 21:32

B....l de busch ! le chapitre 14 que je venais de taper, s'est barré. ...... scratch
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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Jeu 28 Mai - 21:53

14

André



On manque de place dans les prisons. Il faut éliminer le trop-plein.
Telle est la consigne donné par le Comité du salut public aux exécuteurs des basses oeuvres. Les commissions populaires, récemment créées, sont harcelées par Herman, l'ombre damnée de Robespierre, qui les trouve trop molles et trop lentes à la tâche. Ordre leur est intimé d'accélérer l'envoi à la guillotine de tous les suspects de menées antipatriotiques.
Les dénonciations se multiplient. On se moucharde même entre détenus, dans l'espoir d'une faveur de dernière minute.
Le Tribunal révolutionnaire siège sans discontinuer. Jour après jour, des fournées de martyrs s'acheminent vers le supplice. Le couperet ne se relève que pour retomber sur un cou innocent.
Notre tête ne nous appartient plus. Cette attente interminable est pire que la mort. Chaque nuit, j'entends, dans mon sommeil, le pas du juge qui se rapproche. La sentence descend dans les ténèbres au-dessus de mon lit. Aussitôt après, c'est la morsure de l'acier sur ma nuque. Les vertèbres cervicales craquent horriblement. Un flot de sang emplit ma bouche.
Ma tête se sépare de mon corps. Je plonge avec stupeur dans l'éblouissement final. Je n'existe plus. Et cependant je continue à vivre.
Je me réveille en m'étonnant d'avoir encore ma grosse caboche sur les épaules.
L'été est caniculaire. Messidor brille de tous ses feux. On é"touffe de chaleur entre les murs de Saint-Lazare. Les femmes arborent des toilettes légères qui révèlent les grâces potelées de leur corps. Elles ont les bras nus, le corsage échancré et jouent de l'éventail. Par un instinct plus fort que la raison, elles veulent plaire, une dernière fois, avant la mort. D'ailleurs autour de moi, certains de mes compagnons de captivité espèrent encore contre l'évidence. Ils prétendent que le peuple est fatigué de tout ce sang versé en vain, que Robespierre n'a plus la confiance de l convention, que Barère prépare en secret la chute du "dictateur". En même temps, le pays célèbre la valeur de ses chefs militaires et de ses héroïques soldats. En juin 1794, l'éclatante victoire de Fleurus rallume l'enthousiasme des foules.

Peu après, j'apprends que mon frère a été chargé d'écrire, pour célébrer le triomphe de nos armées, les paroles d'un hymne dont Méhul a composé la musique : Le Chant du départ.
Cet hymne a été chanté, en public, le 14 juillet, à l'occasion du cinquième anniversaire de la prise de la Bastille. Le lendemain, il est sur toutes les lèvres, dans la rue et jusque dans la prison. Nos geôliers le fredonnent à qui mieux mieux pour faire bisquer les ci-devant royalistes.

La République nous appelle,
Sachons vaincre ou sachons mourir...



Comme Poulardet braille l'air à tue-tête dans le couloir, je ne puis m'empêcher de lui demander :
- Tu aimes ce chant, citoyen ?
- Tout le monde l'aime ! C'est la voix du peuple !
- Sais-tu qui en a écrit les paroles ?
- Fichtre non !
- Mon frère !
Poulardet tombe des nues, l'oeil rond, la bouche ouverte, il réfléchit un moment et conclut :
- Mais alors, les patriotes ne peuvent rien te refuser ! Ton affaire est bonne !

Je n'en suis pas aussi sûr que lui. Grisé par le succès, Marie-Joseph ne tient probablement pas à gâcher sa chance en rappelant en haut lieu qu'il a un frère sous les verrous.
Tout de même, je me surprends à croire à une possible libération, grâce à la notoriété officiellement reconnue de l'auteur du Chant du départ.
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epistophélès

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MessageSujet: LE PAS DU JUGE   Jeu 28 Mai - 22:24

L'embellie est de courte durée. Hier, le 5 thermidor (23 juillets 1794), vers quatre heures de l'après-midi, je me repose dans ma chambre, lorsque j'entends un grincement de roues. Intrigué, je me porte à la fenêtre et je vois arriver, en bas, dans la cour, deux longs chariots escortés de gendarmes. Le doute n'est plus permis : les sbires de Fouquier-Tinville viennent chercher leur lot de victimes. Déjà une grande agitation secoue la prison somnolente. Une vingtaine de guichetiers se répandent dans les couloirs et l'appel funèbre commence. Vingt-cinq noms écorchés par des voix graillonneuses. J'attends mon tour avec une fatale indifférence. Vivre ou mourir, tout m'est égal. Mais l'énumération s'achève sans que j'aie été mentionné.
Marie-Joseph serait-il intervenu à temps ?


De nouveau, je suis le témoin impuissant des adieux entre ceux qui s'en vont et ceux qui restent. Ecoeuré par les gémissements des malheureux voués au sacrifice et par l'inutile brutalité des gendarmes qui leur lient les mains et les poussent dans le dos, j'attends le départ brimbalant des charrettes, et remonte, les jambes faibles, dans ma cellule.
Je suis à la fois heureux d'avoir été épargné et indigné d'être assez lâche pour m'en réjouir.
Mon cachot, que j'exècre, me paraît, par contrecoup, un merveilleux lieu de refuge. J'y suis chez moi, à l'abri. Pour un peu, je m'y plairais. Puis, soudain, une rage sacrée me jette sur ma plume. Je me console d'être soumis à l'instinct de conservation en accusant ceux qui ont transformé la France en un vaste abattoir. Est-il possible que ces bouchers légaux soient mes compatriotes ?
Ne suis-je pas plus proche d'un cannibale d'Afrique que d'un Fouquier-Tinville, d'un Collot d'Herbois ou d'un Robespierre ?
Des mots que je n'ai pas cherchés courent sur le papier et s'assemblent en jambes farouches :

Comme un dernier rayon,
comme un dernier zéphyre
Animent la fin d'un beau jour,
Au pied de l'échafaud j'essaye encore ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour...


Porté par un élan irrésistible et férocement joyeux, je flagelle ces "bourreaux barbouilleurs de lois", clame mon envie de leur survivre pour dénoncer à la postérité les assassins de "tant de justes massacrés, je me déclare impatient de "descendre jusqu'aux enfers, afin de cracher sur leur nom".
La satisfaction de hurler ma haine de cette Révolution mensongère, sanguinaire et stupide me fait oublier que ce poème sera peut-être le dernier. Je m'enivre d'harmonies satiriques, de jonglerie dans le choix des rimes. Il me semble qu'après avoir lancé ce cri de révolte par-dessus la tête de mes concitoyens j'aurai le droit - et peut-être même le devoir - de disparaître. La mort ne m'effraye pas. Ma pensée religieuse est courte. Je n'ai jamais cru à un au-delà peuplé de chers défunts qui chantent leur félicité sous l'oeil paternel de Dieu. Pour moi, ce qui m'attend, après le choc du couperet, c'est le trou noir, le vide, un sommeil sans rêves. Comme mon cher Lucrèce, je suis persuadé que l'homme est un composé d'atomes et qu'il retournera au néant dont il est sorti. Je ne veux pas d'une autre vie, fût-elle séraphique. Celle que j'ai connue ici-bas suffit à mon contentement.
Pour m'en convaincre, je me remémore le visage des femmes que j'ai jadis désirées. Le tendre regard de Fanny me poursuit jusque dans ma cellule. Est-ce parce qu'elle a été pour moi le plus précieux des poèmes ? Je pense aussi à mon père, à sa douleur s'il venait à me perdre. Suis-je coupable devant lui parce que je n'ai jamais trahi mes principes ! Je me demande si tous les incidents de mavie ne m'ont pas conduit inexorablement au cul-de-sac où me voici enfoncé.

Il est tard. Je n'écrirai plus rien dans ce cahier, car qui sait si, demain soir, je serai encore de ce monde. L'infâme charrette peut revenir d'une heure à l'autre. Sauvons l'essentiel dans le naufrage qui se prépare. Je vais glisser mon dernier poème et la présente confession au milieu de l'habituel panier de linge sale. Pourlardet remettra le tout au concierge, qui le fera porter à ma famille par un commissionnaire. Il m'en coûtera certes quelque argent. Peut-être même plus que d'ordinaire. A mesure que le danger se rapproche, le tarif des pourboires augmente à Saint-Lazare. Mais je serais prêt à vendre ma chemise pour acheter les complicités nécessaires. Mon Dieu, si vous existez, faites que cet ultime message parvienne à ceux dont j'ai la faiblesse de croire qu'ils m'aiment encore.
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