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 L'ETAGE DES BOUFFONS de......

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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Jeu 23 Avr - 11:28

Bonjour !!!!!..... Very Happy

Bon il y a un problème de connexion sur une antenne du quartier depuis lundi soir. Ca coupe et ça revient.
J'en profite pour essayer de terminer le roman, sur le Bureau, avant de le lancer sur le Forum.


Oui, J2, j'aime bien Troyat, mais plus en tant que romancier historique. Malheureusement, dans la nouvelle bibliothèque - reconstruite après AZF - il n'y a plus autant de choix qu'autrefois.
Je vais devoir faire une liste des bouquins qui m'intéressent et les commander auprès des bibliothéquaires de mon quartier.
Vais voir s'ils peuvent me fournir "La tête sur les épaules". ...
Very Happy

Belle journée et gros bisous. .......
. sunny bounce
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MARCO



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Jeu 23 Avr - 20:59

Woaw ca c'est du travail de pro, " le lancer sur le Forum"...... 
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Ven 24 Avr - 1:02

Euhhhhh... Marco se foutrait-il d'ma gu...e ? ... Suspect ........... Razz
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MARCO



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Ven 24 Avr - 18:09

Certainement pas Episto!  geek
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Ven 24 Avr - 20:05

Quand le murmure des congratulations se fut apaisé, Sa Majesté reprit la parole et annonça les différentes étapes du programme qu'elle avait conçu pour les fiancés. Comme il n'y avait aucune raison de retarder l'hymen de ces enfants "si manifestement faits l'un pour l'autre", elle avait fixé la date du mariage au 27 septembre prochain, ce qui leur laisserait deux bonnes semaines pour sè préparer. La cérémonie religieuse serait célébrée en la cathédrale de la Transfiguration, avec tout le faste souhaitable, mais, ensuite, les nouveaux conjoints devraient se retirer dans un local spécialement aménagé par Sa Majesté pour y passer leur nuit de noces.
Rappelant le succès qu'avait remporté jadis auprès du public son idée d'enfermer le vieux Michel Galitzine et la naine kalmouke qu'elle lui avait choisie comme épouse dans un palais taillé dans des blocs de glace, au bord de la Néva, elle avait résolu de s'en inspirer pour fêter l'union de son bouffon Vassia et de son ex-demoiselle d'honneur, Nathalie. Pourtant, disait-elle, il n'était pas question de réitérer point par point cette mise en scène hilarante, dont les protagonistes s'étaient d'ailleurs tirés sans dommage, malgré la température polaire qui régnait dans leur nid d'amour.
- Je vais même, pour varier les plaisirs, prendre le contre-pied du froid, dit la tsarine. Notre fidèle ami vous expliquera mieux que moi comment j'envisage les festivité à venir.


Relayant Sa Majesté, Buhren indiqua brièvement que, après la bénédiction en la cathédrale de la Transfiguration, les jeunes mariés, escortés de tous les bouffons de Cour et de quelques animaux dressés, ours et singes, avec leurs montreurs, seraient conduits vers les nouvelles étuves bâties à leur intention dans l'île Vassili. Arrivés à destination, ils seraient cloîtrés, sous les acclamations de la foule, dans la salle de sudation où un lit aurait été dressé pour les recevoir. Une équipe de chauffeurs serait chargée d'entretenir la température en poussant les feux et en aspergeant le poêle de fonte avec des seaux d'eau pour activer le dégagement de la vapeur. Toute la nuit, les tourtereaux resteraient ainsi, prisonniers d'une touffeur tropicale comme leurs devanciers l'avaient été du froid. Ces quelques heures de transpiration intensive face à face, ruisselants et suffocants, leurs apprendraient à se mieux connaître.
- Rien ne prépare plus sûrement aux vapeurs de l'amour que la vapeur des étuves ! commenta Sa Majesté.

Et elle ajouta qu'au petit jour, selon son ordre, des baigneurs professionnels viendraient laver les jeunes mariés à l'eau froide pour les remettre d'aplomb. Une fois récurés, ils seraient libres de leurs mouvements.
- Cette façon d'agir, c'est le gage même de la bonne santé ! renchérit Bhuren. En tout cas, Sa Majesté estime que la nuit de noces dans les étuves est d'une originalité qui témoigne de son intérêt envers le jeune ménage dont elle a bien voulu guider les premiers pas.
Après avoir scellé l'union des uns dans la glace, elle va sceller l'union des autres dans la chaleur. Comment, dans ces conditions, n'applaudirions-nous pas à la fantaisie toujours enjouée de notre tsarine ?

Une rumeur d'admiration et d'amusement salua la péroraison du favori. Même Victor et Galina Seniavski, en tant que parents de Nathalie, paraissaient comblés. Etonné par le programme des réjouissances conçu pour lui en haut lieu, Vassia se moquait bien de savoir s'il ferait froid ou chaud dans la chambre où Nathalie serait livrée à sa convoitise.
D'épreuve des étuves l'inquiétait moins que celle qui consisterait, le moment venu, à confronter, dans l'horrible franchise de la nudité, son corps monstrueux à celui, sculptural, de son épouse Il eût accepté de plonger dans les flammes de la damnation éternelle si cette température de fournaise lui avait permis de serrer un Nathalie consentante contre sa poitrine. Elle aussi, du reste, semblait inconsciente des désagréments d'un tête-à-tête dans la salle de sudation. A tout hasard, Vassia demanda respectueusement :
- Et après, Votre Majesté souhaite-t-elle que je retourne à l'étage des bouffons ?
- Non, trancha la tsarine. Une fois marié, tu n'y serais pas à ta place. Tu iras habiter chez ton père, avec ta femme. D'ailleurs tout est arrangé avec lui ! Plus tard, il vous trouvera un domicile séparé.

De nouveau, Vassia glissa un regard oblique vers Nathalie. Elle n'était pas encore revenue sur terre. A quoi pensait-elle avec cet air d'angélique indifférence ? A son avenir peu reluisant aux côtés de Vassia ? Ou à son passé équivoque avec Buhren ? Mordu par une jalousie à retardement, Vassia songea que son fraglie bonheur était menacé avant même qu'il en eût goûté les prémices. Un instant, il se dit qu'il avait été plus heureux comme bouffon célibataire qu'il ne le serait en renonçant à être bouffon pour devenir mari. Mais peut-être serait-il à la fois mari et bouffon ? Peut-être Nathalie lui demanderait-elle de la faire rire plutôt que de lui faire l'amour ? Et, dans ce cas, devrait-il s'en réjouir ou s'en désoler ?

Déjà, l'impératrice congédiait son monde.
La séance d'information et de bénédiction étant terminée, chacun devait rentrer chez soi et y attendre sagement la suite de ces événements inouïs. En se séparant de sa fiancée, toujours aussi lointaine et passive, Vassia fut saisi d'une incoercible mélancolie. Le soir, à l'étage des bouffons, ses compagnons lui offrirent un banquet pour enterrer sa vie de garçons. Vassia but beaucoup, écouta Pouzyr le féliciter de sa chance et chanter les louanges de l'incomparable Nathalie. D'autres le plaisantèrent lourdement sur les acrobaties qu'il devrait s'imposer, à cause de sa petite taille, pour satisfaire convenablement les exigences de son épouse. Il rit avec eux, mais les devinait tellement envieux à travers leurs sarcasmes qu'il était tenté de les plaindre autant qu'il se plaignait lui-même.
L'alcool pesait sur son estomac et embrumait son cerveau. En se couchant, il compta avec angoisse les jours qui le séparaient de la date du mariage. Deux semaines de sursis avant l'enfer, ou deux semaines d'espoir avant le paradis ? Pourvu que Sa Majesté, si prompte à se ressaisir, ne changeât pas d'avis entre-temps !
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Dim 26 Avr - 2:03

IX

Tout au long de la cérémonie religieuse, Vassia lutta contre l'impression que la liturgie orthodoxe, si lente et si solennelle, n'était pas faite pour les nains. Il n'était plus chez lui parmi ces images saintes et ces cierges allumés ; ce n'était pas son bonheur que chantait la voix caverneuse des choristes. Détail affligeant, la tsarine avait exigé que les garçons d'honneur chargés, selon l'usage, de brandir une couronne symbolique au-dessus de la tête des futurs mariés fussent tous des nains de Cour. Or, si celui qui se tenait derrière Vassia élevait sans effort le diadème traditionnel à la hauteur voulue, celui à qui il appartenait d'en faire autant derrière Nathalie devait étirer le bras droit jusqu'à se démettre l'épaule dans un mouvement d'élongation acrobatique. Le public massé dans l'église s'interdisait de rire, entre deux signes de croix, à la vue de ces contorsions. Le prêtre même avait quelque peine, semblait-il, à garder son sérieux. Néanmoins, ce fut sans le moindre accroc que se déroulèrent l'échange des anneaux, le baiser d'accordailles et la communion des fiancés.
Après que Vassia et Nathalie eurent trempé leurs lèvres dans la coupe de vin que leur présentait l'officiant, celui-ci les invita à faire par trois fois, comme le veut le rite, le tour de l'autel, afin de s'habituer à marcher du même pas dans la vie. Le rôle des garçons d'honneur étant de suivre le couple dans cette pieuse promenade sans cesser de porter haut les deux couronnes de gloire conjugale, le supplice du bouffon qui "patronnait" Nathalie l'obligea, tout à coup, à relâcher son effort.
Déséquilibré par ce faux mouvement, l'emblème d'orfèvrerie s'appesantit sur la tête de la mariée, ce qui dérangea sa coiffure et son voile de tulle. Cependant, elle eut la présence d'esprit de n'en marquer aucune contrariété.
Tandis que l'assistance se taisait, partagée entre un amusement sacrilège et une charitable admiration, le prêtre prononça les paroles sacrées de l'union et le choeur entonna l'hymne des grandes réjouissances.

Cet incident permit à Vassia de mesurer le sang-froid de celle qui était désormais sa femme. Elle ne se départit pas de cette sérénité durant la procession burlesque qui les conduisit, mains dans la main, en fanfare, à travers les rues pleines de monde, jusqu'à l'île Vassili. Autour d'eux la foule en liesse riait, hurlait des plaisanteries et multipliait les bénédictions comiques. Les bouffons de l'escorte étaient affublés de masques et exécutaient des cabrioles pour entretenir la gaieté du public. Des saltimbanques s'étaient joints au mouvement avec leurs ours et leurs singes savants.
C'était un beau spectacle de carnaval que la tsarine offrait à son peuple pour fêter le mariage d'un de sesmeilleurs bouffons. Il n'y avait personne qui ne lui en sût gré, car les occasions de se distraire étaient rares dans la capitale. Pour s'assurer du succès de son entreprise, elle suivait le cortège dans une voiture découverte, tandis que Buhren, monté sur un cheval blanc aux harnais de cuir rouge, caracolait à son côté. A leur passage, les rires se muaient en un murmure de déférence.


Enfin, dans une ruelle de l'île Vassili, l'établissement de bains apparut aux yeux de Vassia. Des soldats en tenue de parade montaient la garde à l'entrée. Un petit orchestre de cuivres joua d'un air guilleret pendant que Buhren descendait de cheval et ouvrait, avec une clef que lui avait confiée la tsarine, la porte des étuves nuptiales. Précédant les jeunes mariés, il leur fit les honneurs de l'installation. Puis il se retira sur un dernier "Dieu vous bénisse !".
Dehors, on riait et on applaudissait encore. Après le départ du favori, les issues furent condamnées de l'extérieur et d'autres sentinelles se postèrent aux endroits prévus par l'impératrice. Le silence qui succéda au brouhaha de la foule apprit à Vassia que l'heure était venue pour de prouver que son union avec Nathalie était tout autre chose qu'une mascarade.

La pièce où le couple se trouvait relégué pour son premier tête-à-tête amoureux était spacieuse, sans fenêtres et basse de plafond.
Un grand lit, à demi enfoncé dans une alcôve, faisait face à un énorme poêle de fonte que des employés alimentaient en bois par une ouverture ménagée de l'autre côté de la cloison. De loin en loin, l'un d'eux se montrait furtivement, vidait un seau d'eau sur les parois de métal brûlant et disparaissait avec une discrétion complice. La vapeur ainsi entretenue était si épaisse que Vassia, aveuglé et la respiration coupée, eut bientôt l'impression de se mouvoir dans une nébuleuse.
Nathalie, en revanche, ne paraissait guère incommodée par la touffeur et le manque d'aire. On eût dit que cette mise en scène l'intriguait et l'amusait par sa nouveauté. Comme Vassia demeurait immobile et muet, les bras ballants, le regard fuyant, elle prit l'initiative, et, sans qu'il lui eût rien demandé, déboutonna le haut de son corsage. Ce geste mutin le troubla tellement qu'il eut envie de s'agenouiller devant elle pour lui exprimer sa gratitude. Mais, au lieu de continuer son déshabillage, elle changea de tactique et, se rapprochant de lui, se mit en devoir de lui ôter ses vêtements, avec dextérité. Où avait-elle appris la meilleure façon de dénuder un homme ? Surpris par la précision de ses mouvements, Vassia la laissait faire, à la fois navré et ravi, admiratif et jaloux. Ce n'était pas Nathalie mais une inconnue qui lui retirait son cafetan, sa chemise, et s'apprêtait à le débarrasser de sa culotte. Il se demandait si, dans sa naïveté, il n'avait pas épousé une ravissante sorcière, formée à l'école de Buhren et, peut-être, de quelques autres. Elle le fit asseoir au bord du lit et lui retira ses bottes, ce qui, par tradition, incombait, dès le premier jour, à une jeune mariée. Dans la posture qu'elle avait prise pour le déchausser, il entrevoyait, par l'échancrure du corsage, le tendre sillon de ses seins. Tandis qu'une soudaine exaltation s'emparait de lui, elle murmurait, comme pour justifier sa propre impatience :
- Ils ont trop poussé les feux !... On étouffe ! ... Garder ses vêtements par une telle chaleur, ce n'est plus de la peudeur, c'est un péché !


Quand il fut complètement nu, elle acheva de se dévêtir elle-même, avec une lenteur calculée, ne gardant qu'un léger caleçon fendu, en lin rose, à festons, pour dérober aux regards de Vassia le dernier secret de sa féminité. Puis, telle quelle, penchée devant lui, elle se complut à le scruter de la tête aux pieds, avec une convoitise souriante. Dieu sait qu'il avait l'habitude d'être dévisagé comme une bête curieuse lors de l'exhibition des bouffons à la Cour. Mais, cette fois, il éprouvait le sentiment d'avoir perdu sa signification originelle. Face à cette épouse singulière, il ne représentait pas, pensait-il, le partenaire que doit être un homme normal pour la femme qu'il aime, mais la poupée qu'une fillette se plaît à tripoter parce qu'elle plaint son jouet d'avoir une oreille déchirée ou un pied en moins.
De toute évidence, ce qui la séduisait en lui, c'était sa monstruosité. Sans se l'avouer, elle obéissait à une attirance contre nature où il y avait autant de volupté louche que de mansuétude chrétienne. A force de se raisonner, Vassia finit par admettre que la façon dont Nathalie lui témoignait son intérêt en valit bien une autre. L'essentiel n'était-il pas qu'elle l'acceptât, alors qu'il appréhendait un mouvement de répulsion ou, du moins, un dédain frigide ?

En la voyant s'allonger sur le lit et lui ouvrir les bras, il se dit qu'elle était mieux disposée encore qu'il ne l'avait cru à recevoir ses caresses. Craignant de la heurter par sa brusquerie, il voulut contrôler le désir qui le possédait.
Mais quand il ressentit le contact de leurs chairs, collées l'une à l'autre par la chaleur et la moiteur, il perdit la tête et ne pensa plus qu'à prendre son plaisir au plus vite, comme jadis avec des putains. Tandis qu'il s'évertuait maladroitement à la faire jouir et à jouir lui-même, elle l'observait avec une attention narquoise. Il ne doutait plus qu'elle n'eût appris toutes les recettes de l'amour physique avant de se livrer à lui. Et cette idée le grisait tout en le révoltant. Etait-il plus flatteur pour un homme d'être le premier à posséder une femme ou d'être préféré par elle à beaucoup d'autres ?
En s'acharnant sur ce corps lisse, aux courbes moelleuses, il assouvissait une obscure envie de saccage. Le besoin de se venger de sa laideur en avilissant la beauté.
La revanche des avortons sur les gens ingambes, des laissés-pour-compte sur les chanceux. Peu après, retombant, vidé et comblé, à côté de cette créature parfaite pour lui appartenir autrement qu'à la faveur d'un malentendu, il lui sut gré du bonheur qu'elle lui avait offert sans en éprouver visiblement la contrepartie. La bouche essoufflée et la p eau humide, elle était plus affriolante encore dans son désordre, alors que, ruisselant de honte et de sueur contre son flanc, il se demandait si elle consentirait, dès qu'il aurait repris des forces, à subir un nouvel assaut.

Selon l'usage ancien, la tsarine avait fait disposer, autour du lit conjugal, des gerbes de blé et des tonnelets pleins de froment, afin d'appeler sur les époux toutes les félicités promises par l'Eglise aux couples vertueux. Malgré lui, Vassia ne savait pas dissocier les grandes idées impériales de ses graveleuses satisfactions personnelles. Il retrouvait Sa Majesté, tapie dans l'ombre, derrière les principales péripéties de son destin. Celui lui donnait l'occasion de constater que, même chez les petites gens, le sens de l'Etat et le goût de la femme étaient complémentaires.
Cet encouragement tacite de la souveraine le fouettait presque autant que la vue de la nudité pulpeuse de Nathalie. Blottie contre lui, elle l'observait en souriant comme si elle eût trouvé comique la disproportion entre son sexe de gaillard bien membré et sa taille de nain. Emu par l'excitation muette qu'elle manifestait à son égard, il revint à elle et fut infatigable.

Comme il s'y attendait, au terme de leurs ébats les draps ne portaient aucune trace de défloration, ce qui, dans un ménage ordinaire, eût suffit à provoquer une plainte du mari et l'annulation du mariage par décision des autorités ecclésiastiques. Mais le fait que Nathalie ne fût pas arrivé"e vierge à la couche nuptiale, loin d'indigner Vassia, le soulageait inconsciemment, comme si cette faute de son épouse l'eût lavé lui-même de ses péchés passés et à venir. Puisqu'elle n'était pas sans tache et qu'il était laid et nabot, ils ne pouvaient rien se reprocher réciproquement.
Sans l'avoir voulu, ils étaient quittes. Animé par un brusque regain d'appétit, il la reprit, toute tiède, avant qu'elle l'en priât. Cette vigueur virile chez un nain si défavorisé par son aspect physique la fit rire aux éclats. Ils eurent ainsi plusieurs étreintes, tantôt furieusement passionnelles, tantôt pleines de tendres agaceries. Le sommeil les surprit, transpirants et heureux, alors que des émissaires impériaux, dirigés par Buhren, procédaient à l'ouverture des portes.

Le favori vint s'assurer en personne de l'état où se trouvaient les époux après une nuit d'amour et de sudation. Constatant leur bonne forme à tous deux, il ordonna des les doucher à l'eau froide séance tenante. Vassia fut confié à un baigneur professionnel et Nathalie à une baigneuse pour respecter les règles de la pudeur. Après quoi, Buhren dut les ramener au palais afin que le mari affirmât sous serment à Sa Majesté qu'il avait pu se rendre compte de visu de la virginité de son épouse.

Vassia accepta d'emblée d'assumer ce nécessaire mensonge devant la tsarine. Il le fit d'autant plus volontiers qu'une profonde vérité étayait son fau témoignage. N'avait-il pas, en effet, dépucelé Nathalie, puisque, sans avoir été le premier homme à lui faire l'amour, il était très probablement le seul nain à l'avoir possédée ?
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MAINGANTEE



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Dim 26 Avr - 18:42

oui et puis un nain vaut mieux que deux tu tiendras  pig
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epistophélès



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MessageSujet: : L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mer 29 Avr - 2:50

X

Sitôt après leur mariage, Vassia et Nathalie furent submergés par un flot d'invitations plus flatteuses les unes que les autres. Les familles les mieux considérées se disputaient le privilège d'exhiber dans leurs salons ce couple hybride, dont il était si tentant de railler la disparité sous le couvert d'une exquise bienveillance. Durant cinq semaines, il sembla que tout Saint-Pétersbourg s'était donné le mot pour fêter ceux qu'on surnommait déjà, derrière leur dos, "la Belle et la Bête", par allusion à un vieux conte français qui s'était répandu par tradition orale jusqu'en Russie. Mais tandis que Nathalie se déclarait enchantée de leur succès à tous deux dans la société aristocratique proche de la tsarine, Vassia souffrait de l'ironie qu'il devinait derrière l'amabilité des manières. Habitant encore avec sa femme dans le vaste hôtel particulier de Pastoukhov, quai de la Moïka, il attendait que son père fit libérer pour eux un appartement qu'il possédait à l'autre bout de la ville et dont il avait promis d'expulser l'unique locataire, un vieux fonctionnaire à la retraite incrusté là depuis douze ans. Malheureusement, le bonhomme, qui avait conservé des appuis dans l'administration, refusait de quitter les lieux avant d'avoir trouvé un autre logement à sa convenance, et sa quête domiciliaire menaçait de se prolonger.
D'ailleurs, la perspective d'un déménagement d'un coin à l'autre de Saint-Pétersbourg, que Vassia avait d'abord envisagée avec joie, ne le séduisait plus. Il savait trop que ce changement d'adresse n'entraînerait pour lui aucun changement de vie. Aussi longtemps qu'il résiderait dans la capitale, il lui faudrait suivre sa femme dans des soirées mondaines où l'on se moquerait en catimini de leur ménage. Or, s'il avait accepté naguère de servir de cible aux sarcasmes, tel un acteur avide d'entendre applaudir ses effets de scène, il supportait de plus en plus difficilement l'hilarité de l'assistance depuis que sa femme se produisait avec lui en public. Ce qui était un hommage pour lui seul devenait un affront pour tous deux.
Il avait envie de fuir la compagnie des gens normaux, de se soustraire à leur curiosité dégradante, de s'enterrer avec Nathalie, loin de tous, dans un refuge où il se consacrerait à un amour que nul ne pouvait comprendre.
A partir de cet instant, il lui apparut clairement que le statut, pour eux, c'était la solitude de la campagne, c'était Balotovo, où il avait
passé une enfance cachée et paisible : la logique voulait qu'il s'y retirât avec Nathalie pour préserver leur union contre les clabaudeurs.
D'autant plus que, depuis son mariage, il avait le statut de "bouffon extérieur", pouvant, certes, être réquisitionné à tout moment par la
tsarine, mais libre, le reste du temps, de vivre comme il l'entendait et où il l'entendait. Il tenta d'intéresser Nathalie à son projet. Mais
elle éleva toutes sortes d'objections à ce qui eût été, selon elle, une "drôle de lune de miel au village, parmi les bêtes de la ferme et les
moujiks malodorants". Pastoukhov et Eudoxie la soutinrent, insistant sur le mauvais effet que cette fuite ne manquerait pas de produire dans l'esprit sourcilleux de l'impératrice. Sa Majesté n'allait-elle pas se figurer que c'était par mépris des avantages qu'elle leur avait consentis lors de la bénédiction nuptiale que Vassia et Nathalie se permettaient de fausser compagnie aux plus illustres familles de Saint-Pétersbourg ?

Etait-ce en désertant la capitale pour jouer les ermites que le "bouffon extérieur" de Sa Majesté comptait la remercier de l'avoir comblé de bienfaits ?


Ebranlé par les mises en garde de son père et par les réserves de Nathalie, Vassia était sur le point de renoncer à son rêve lorsque, le matin du 23 août 1740, la Russie entière fut secouée par la proclamation, à son de trompes, d'un heureux événement : Anna Léopoldovna, la nièce bien-aimée de Sa Majesté, mariée par elle, l'année précédente, au prince Antoine-Ulrich, avait donné le jour à un fils, aussitôt baptisé Ivan Antonovitch.

La venue au monde du petit Ivant était d'autant plus remarquable que la jeune mère avait cédé à contrecoeur aux instances de la tsarine et que, vu ses réticences, certains esprits chagrins avaient prophétisé que l'union se révélerait stérile. Pour Pastoukhov et Eudoxie, la naissance de cet héritier inespéré était un encouragement donné par Dieu à Vassia et à Nathalie, dont les problèmes sentimentaux étaient, toute proportion gardée, la transposition dans l'univers du commun des mortels de la réussite matrimoniale du couple princier. Selon Eudoxie, qui avait l'âme romanesque, il y avait là une invitation miraculeuse, pour le nain et son épouse, à marcher sur les traces d'Anna Léopoldovna et d'Antoine-Ulrich afin de s'assurer un sort aussi lumineux que le leur.

En attendant l'annonce, que rien ne laissait encore prévoir, d'une grossesse chez sa belle-fille, Pastoukhov se contenta d'emmener toute la famille aux messes successives qui, trois jours durant, témoignèrent de la gratitude du pays envers la Providence. Peu importait que ce nouveau descendant de la lignée impériale n'eût guère de sang russe dans les veines. Allemand par son père, de la maison Brunswick-Bevern, et par sa mère, née Mecklembourg-Schwerin, le petit Ivant, encore dans son berceau, n'était rattaché à la dynastie régnante des Romanov que par sa lointaine parente Catherine, fille d'Ivant V, le frère de Pierrel eGrand. Puisque la tsarine Anna Ivanovna avait adopté sa nièce, Anna Léopldovna, et l'avait forcée à se convertir à la religion orthodoxe, cette jeune femme avait droit, selon Pastoukhov, au respect indéfectible de tous les sujets de Sa Majesté. C'était d'ailleurs le raisonnement de Buhren et de certains proches du trône. Vassia ne pouvait que partager l'avis de ces spécialistes de la haute politique. Devant les complications de la carrière des "grands", il appréciait mieux sa chance d'être à l'abri de pareilles tempêtes.
Sa passion pour Nathalie abolissait en lui toute ambition hormis celle de lui plaire jusque dans les modestes manifestations de la vie courante.
Il y avait entre eux une complicité dont il ne cessait de s'émerveiller en songeant qu'elle était due, peut-être, autant à sa laideur qu'à la
beauté de son épouse. Nathalie était aussi impudique et délurée dans l'intimité qu'elle se montrait délicatement réservée devant les étrangers.

Il n'avait plus honte ni de sa petite taille, ni de son dos voûté, ni de ses jambes arquées, lorsqu'il la voyait amusée par les hideuses

particularités de son corps.
Sans jamais oublier les disgrâces de son anatomie, il goûtait le bonheur d'inspirer à une femme autre chose que de la répugnance ou de la pitié.
Il s'excitait à la sentir fascinée par ce qu'il considérait jadis comme une difformité calamiteuse de sa personne. Quand il la prenait dans ses bras et la couvrait de baisers, d'abord tendres, puis voraces, ce n'était plus pour la remercier de l'avoir accepté dans son lit, mais avec la bestiale satisfaction de s'acharner sur une victime consentante jusqu'à la jouissance. Il lui avait dit, une nuite, au paroxysme de la gratitude :

- Comment peux-tu te donner à moi qui te mérite si peu ?

Elle lui avait répondu dans un soupir de pâmoison :
- Interroge les femmes, dans une ville qui vient d'être envahie par l'ennemi ; certaines te diront qu'il y a plus de plaisir à être violée que normalement séduite !
- Et je te viole ?
- Juste ce qu'il faut !
- Avec ton consentement ?
- Bien sûr ! Et même à ma demande !
- D'autres que moi t'ont appris ce jeu ! dit-il avec une intonation de regret.
- Pas du tout ! Ces dispositions-là, on les a de naissance. Simplement, elles s'épanouissent mieux dans certaines circonstances favorables.
- Et je suis une de ces circonstances favorables ?
- A toit d'en juger !
- Tu ne m'en laisses même pas le temps ! s'écria-t-il en la reprenant contre son corps avec l'ardeur d'un demi-dieu à qui tout est permis sur une mortelle.

Ainsi, peu à peu, ce qui aurait pu n'être qu'une attirance épidermique devenait, pour tous deux, une sorte de complot intime face aux
incompréhensions du monde extérieur.
De même que, dans certains couples, la différence des caractères contribue à une harmonie intrinsèque, de même, dans le leur, l'opposition entre la laideur de l'un et la beauté de l'autre assurait la solidité de leur union en dehors du lit conjugal.

Tout à sa félicité égoïste, Vassia était prêt à se désintéresser des rumeurs du pays lorsque, brusquement, les affaires publiques le
rattrapèrent. Succédant aux excellentes nouvelles de l'accouchement princier et de la consolidation du pouvoir héréditaire, l'inquiétude
renaissait dans la nation. Les gens bien informés parlaient, à mots couverts, d'une subite indisposition de la tsarine. On laissait entendre
qu'elle souffrait d'une affection rénale, gravissime à son âge : la maladie de la pierre.
Vassia, qui avait conservé des entrées à la Cour, se dépêcha d'aller se renseigner sur place. Ce qu'il apprit, au hasard de ses incursions dans les antichambres, le consterna. Les familiers de la tsarine racontaient qu'elle souffrait le martyre et que Buhren, attentif au délabrement de son état de santé, la suppliait de le nommer régent afin que, après avoir pleuré la disparition de Sa Majesté, il pût diriger le pays jusqu'à la majorité du petit Ivan, le tsarévitch officiel.
Devant ce qui ressemblait à une manoeuvre de captation, certains craignaient que le favori ne profitât de la situation pour se débarrasser du nouveau-né et pour renforcer à son avantage personnel le clan d'obédience germanique qui cernait le trône.
A l'opposé, les boyards de vieille souche s'employaient à plaider la cause d'un pouvoir strictement national et rêvaient de chasser de la Cour tous les Allemands, qui déjà s'y conduisaient en terrain conquis. Tour à tour, les uns et les autres assiégeaient la chambre de la malade et l'adjuraient d'entendre leurs doléances et leurs recommandations. Au début de l'automne, Sa Majesté se déclara excédée par ces querelles à son chevet , et, après avoir pris l'avis de ses médecins, décida qu'une cure de gaieté la guérirait mieux que toutes les mixtures de la pharmacopée.
Sur son ordre, Buhren fit appeler quelques bouffons à la rescousses. Vassia ne figurait sur la liste que comme "bouffon extérieur" ; il fut néanmoins appelé le premier.
En pénétrant, sur les pas du favori, dans la chambre à coucher de la tsarine , il reconnut à peine la squelettique vieillarde qui gisait au fond de son lit. De l'opulente Anna Ivanovna, il ne restait que le regard perçant et les plis flasques autour des paupières et des la bouche.
Même ses mains, abandonnées au bord de la couverture, étaient celles d'un cadavre. Buhren dut lui signaler la présence de Vassia dans la pièce pour qu'elle redressât la tête. Quand elle parla, sans presque remuer les lèvres, sa voix résonna sourdement comme à travers l'épaisseur d'un linceul :
- Tu vois où j'en suis, Vassia ! Une momie ! Toi, au contraire, j'ai l'impression que tu n'as rien perdu de ton entrain. Le mariage te réussit ! Si tu n'as pas grandi, au moins as-tu engraissé ! Seuls les gens heureux engraissent ! J'ai engraissé tout au long de ma vie. Maintenant, je maigris. Mauvais signe ! Quand le corps rétrécit, c'est qu'il se met aux mesures du cercueil qui l'attend ! Entre nous, je suis sûre que ce sont leurs sales drogues qui me ruinent la santé !... Je compte sur toi pour me faire rire aux larmes comme autrefois. Une bonne pinte de gaieté et je me sentirai mieux ! As-tu de nouvelles imitations, des histoires cocasses à me proposer ?
Pris au dépourvu, Vassia cherchait fiévreusement dans sa mémoire de quoi dérider la grabataire. Mais son cerveau se vidait à mensur qu'il s'efforçait d'n extraire une idée comique. Voyant qu'il pataugeait, la tsarine insista :
- Raconte-moi n'importe quoi ! Je peux tout entendre, pourvu que ce soit vraiment drôle ! Tiens, parle-moi de ta nuit de noces dans les étuves ! J'en ai eu quelques échos ! Mais je suis persuadée que tu as là-dessus des détails croustillants ! Eh bien, n'hésite pas ! Dis-moi tout !
- Que Votre Majesté me pardonne, balbutia Vassia, ce fut une nuit de noces comme toutes les autres, avec beaucoup de pudeur chez la mariée et... et un peu d'audace et de maladresse de ma part...
- Elle t'a laissé faire ? demanda la tsarine, brusquement émoustillée.
- Oui, Votre Majesté.
- Jusqu'au bout...
- Oui...
- Sans réagir ou en y mettant du sien ?

Au moment où elle posait cette question, elle reporta son regard de Vassia à Buhren avec une malice vindicative. Vassia eut le sentiment qu'une fois de plus il était l'enjeu d'un règlement de compte entre la tsarine et son ancien favori. Elle n'en finirait donc jamais avec les rabâchages de sa jalousie ? Mais aujourd'hui, la partie se déroulait entre une mourante revendicatrice et un survivant qui se savait déjà victorieux. Comme si elle eût voulu tout ensemble blesser Buhren et se blesser elle-même à travers Vassia, elle insista :
- Que t'a-t-elle dit pendant que tu lui faisait l'amour, Vassia ? Ca m'intéresse ! Ou plutôt ça nous ......intéresse......, mon grand ami et moi
! Comment t'appelait-elle quand elle perdait la tête ? "Mon chari", "Mon nabot adoré" ?...

Bouillant de honte et de colère impuissante, Vassia ne sut que marmonner :
- Elle m'appelait Vassia...
- Ce n'est pas très original !
- Ni elle ni moi n'avions envie d'être originaux à cet instant-là !
- Et maintenant ? dit la tsarine avec effort. J'ai bien envie de faire venir ta Nathalie au palais... Rien qu'à vous voir l'un devant l'autre,
elle si bien tournée et toi si rabougri, ça me mettait le coeur en fête !... Va la chercher, Buhren !... Amène-là-moi, qu'on s'amuse un peut tous les quatre !

Elle rit nerveusement en se calant contre les oreillers. Puis, soudain, elle fut saisie d'un étouffement qui s'acheva dans un râle. Les yeux
révulsés, la bouche béante, elle essayait de reprendre sa respiration, tandis que ses mains se crispaient sur le draps.
Buhren se dépêcha de mettre Vassia à la porte et appela le médecin, qui attendait dans l'antichambre.
En quittant le palais, Vassia, se sentit à la fois soulagé de n'avoir plus à répondre à l'interrogatoire humiliant de la tsarine et inquiet de la subite aggravation de son état. Nathalie partagea ses alarmes. Ils en oublièrent de faire l'amour trois nuits de suite.
Peu après, les nouvelles furent plus rassurantes . On parla même d'un rétablissement dû aux prières de tout le peuple russe menacé de devenir "orphelin". Ceux qui se réjouissaient de ce retour de vaillance chez Sa Majesté indiquaient cependant que Buhren en avait profité pour obtenir qu'elle signât une proclamation le désignant comme régent dès l'ouverture de la succession. Hélas ! l'embellie fut de courte durée. Bientôt, on chuchota que la tsarine, épuisée, ne reconnaissait plus les gens de son entourage. Puis Vassia fut informé par Pouzyr, avec qui il était resté en relations amicales, que Sa Majesté avait sombré dans l'inconscience.
Le 28 octobre 1740, toutes les cloches de Saint-Pétersbourg sonnèrent le glas pour annoncer la montée au ciel de la très pieuse et très vénérée tsarine Anna Ivanovna. Vassia et Nathalie assistèrent à l'office funèbre et à l'inhumation dans la crypte impériale de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, au coeur de la citadelle. En rentrant chez eux après ces heures de deuil, ils discutèrent en famille des conséquences, encore imprévisibles, du changement de règne.

Comme il était à craindre, Buhren ne tarda pas à démasquer ses véritables intentions.
Gardant la tête froide au milieu du désarroi général, il commença par installer au palais Anna Léopoldovna, son mari Antoine-Ulrich et leur bébé Ivan, mais, selon quelques habitués de la Cour, il se préparait déjà à les évincer, d'une façon ou d'une autre, pour s'emparer du pourvoir. Or, entre-temps, Anna Léopoldovna avait été avertie de cette manoeuvre par le général von Münnich, ancien conseiller et amant de Catherine Ier.
Celui-ci la pressait de déjouer la machination de Buhren en le faisant arrêter séance tenante.
Mi-effrayée, mi-séduite par ce projet de coup d'Etat, Anna Léopoldovna se résigna à lui laisser l'initiative des opérations. Dans la nuit du 8 au 9 novembre 1740, des hommes d'armes à la solde du général von Münnich firent irruption dans la chambre à coucher de Buhren, le tirèrent hors de son lit et le transportèrent secrètement dans la sinistre forteresse de Schlüsselburg, sur le lac Ladoga. La condamnation de Buhren à l'exil en Sibérie coïncida avec la reconnaissance officielle d'Anna Léopoldovna comme régente, jusqu'à la majorité de son fils.

Tous ces événements, Vassia et Nathalie les apprirent en vrac, lorsque les derniers soubresauts des rebelles ne furent plus à craindre.
La rapidité de ce bouleversement à la tête du pays les inquiétait, bien que nul n'osât s'en plaindre. En tant que "bouffon extérieur", Vassia se demandait quels seraient les sentiments de la régente Anna Léopoldovna à l'égard des pitres de la Cour en général et de lui-même en particulier.
Son emploi, bien qu'insuffisamment défini, lui assurait la protection des autorités et une rémunération qui n'était pas négligeable. Allait-il devoir s'en passer ? On ne savait presque rien de la nouvelle venue. Même Pastoukhov se disait alarmé par la répercussion de ces intrigues sur les assises du trône. Une seule chose était sûre : au règne de Buhren derrière Anna Ivanovna succédait celui de Münnich derrière Anna Léopldovna.

Une femme chassait l'autre dans son ombre. Mais la Russie avait l'habitude d'être gouvernée par un despote en jupons flanqué d'un conseiller d'origine germanique. Le pays ne s'en portait pas plus mal. Le matriarcat étant devenu une spécialité nationale, aucun homme ne songeait à le déplorer.

Pour fêter son avènement comme régente et comme mère du seul héritier de la couronne, Anna Léopoldovna avait ordonné une distribution gratuite d'alcool aux militaires dans les différents débits de boissons. Toute la capitale en profita pour noyer ses doutes politiques dans la vodka. Afin de n'être pas en reste, Pastoukhov et Eudoxie convièrent Victor et Galina Seniaviski à un banquet familial. Bien entendu Nathalie et Vassia, qui habitaient encore la maison en attendant un hypothétique changement de domicile, furent de la fête.
On se régala et on but jusqu'à deux heures du matin. En se mettant au lit avec sa femme au terme de ces libations, Vassia avait la tête si lourde qu'il s'endormit d'une masse sans l'avoir touchée. Elle le réveilla au milieu de la nuit. Il crut d'abord qu'elle était en manque de caresses et craignit d'être incapable, dans son état, de la satisfaire. Mais elle paraissait moins impatiente que soucieuse. Elle finit par lui dire, sur un

ton de confidentielle gravité :
- J'ai réfléchi, Vassia. Il me semble que la mort d'Anna Ivanovna va amener beaucoup de changements.
- Dans le pays, oui, peut-être, répliqua Vassia en étouffant un bâillement.
- Non, dans notre ménage, dit-elle.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas... Une impression... Une prémonition... C'est d'ailleurs aussi ce que pensent mes parents...

Vassia avait tellement sommeil qu'il se rendormit sans chercher à comprendre ce qui tourmentai sa femme. Pourtant, le lendemain, au réveil, le souvenir de l'étrange réflexion de Nathalie lui revint en mémoire et il lui demanda de préciser son idée. Mais elle se retrancha derrière une souriante indifférence et se borna à murmurer :
- Ce n'est rien, Vassia... Oublie ! Moi-même, je n'y pense déjà plus !...

Cette recommandation le laissa perplexe et il fallut tout l'entrain amoureux de son épouse pour qu'il retrouvât un seimblant d'insouciance dans la journée. Ce qui finit de l'apaiser, ce fut la vue, à travers les vitres, de la première neige tombant sur la ville embrumée. Tout était calme, habituel, quotidien. Et pourtant, tout était renouvelé, purifié par cette blancheur venue du ciel.
Il espéra qu'il en irait de même dans sa vie. Qu'avait-il encore à se tracasser ? Ce soir-là, s'étant rendu au palais, il avait pu interroger
quelques "anciens" de l'étage des bouffons.
Tous, même le sage Pouzyr, lui avaient affirmé que, la régente Anna Léopoldovna ayant la tête solide et le coeur sur la main, il n'avait pas à redouter qu'elle fût moins
bien disposée à son égard que feue la tsarine Anna Ivanovna.
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Berengere



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Mer 29 Avr - 15:09

La suite ! la suiiiteuh ! bounce
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Jeu 30 Avr - 1:57

XI




Durant l'année qui suivit la mort de la tsarine Anna Ivanovna et la prise de pouvoir par la régente Anna Léopoldovna, Vassia put croire que la folie était descendue de l'étage des bouffons dans les salons du palais. Les événements qui se déroulaient autour du trône étaient si extravagants qu'il était difficile de ne pas y déceler le désir d'offrir au pays un spectacle à la fois inquiétant et grotesque.
Chaque jour était marqué par quelque péripétie imprévue. Dans les milieux bien informés, on glosait sur l'arrivée inopinée à Saint-Pétersbourg du comte de Lynar, l'amant attitré de la régente, sur la jalousie maladive de son époux, sur l'idée diabolique qu'elle avait eue de jeter son bien-aimé dans les bras de son ancienne "confidente", Julie Mengden, sur la distribution de terres et de titres au général von Münnich, qui faisait de lui le second personnage de l'empire après Antoine-Ulrich, mari trompé et père du tsar enfant, sur les manoeuvres à peine dissimulées de l'ambassadeur de France, le marquis de La Chétardie, et sur celles du médecin hanovrien d'origine française Armand Lestocq, pour soutenir la cause de l'éternelle prétendante à la couronne, Elisabeth Petrovna, laquelle avait l'avantage insigne d'être la fille authentique de Pierre le Grand. Sous cette avalanche de coups de théâtre, le peuple retenait son souffle et attendait l'épilogue avec philosophie.
Enfin, le 25 novembre 1741, un groupe de grenadiers de la garde, réunis à l'instigation des fidèles d'Elisabeth Petrovna, pénétra de nuit dans les appartements de la régente Elisabeth Petrovna veilla elle-même à l'arrestation d'Anna Léopoldovna et d'Antoine-Ulrich, ainsi qu'à l'enlèvement du tsar enfant, qui fut immédiatement conduit "dans un endroit sûr". Dès le lendemain, cette vigoureuses reprise en main était saluée, par un Te Deum dans toutes les églises, par le serment solennel de la troupe à la "petite mère" qui venait de "sauver la monarchie", par la condamnation à mort ou à la déportation des partisans de l'ex-régente, et par la récompense des principaux auteurs du complot, avec en tête Alexis Razoumovski, ancien chantre dans le choeur de la chapelle du palais, devenu entre-temps l'amant et le conseiller de la victorieuse Elisabeth Petrovna.


Avant même d'avoir débrouillé l'écheveau de cette machination, Vassia fut confronté au fait q'une nouvelle tsarine dirigeait à présent la Russie avec à sa dévotion des hommes résolus dont on pouvait redouter le pire.
Nathalie, toujours encline à l'optimisme, se réjouissait au contraire du triomphe d'une souveraine qui, elle au moins, descendait tout droit de Pierre le Grand. Habitant encore avec Vassia quai de la Moïka, dans la maison de Pastoukhov, elle espérait surtout que le changement de gouvernement inciterait les agents de l'administration à expulser enfin le locataire de l'appartement qu'elle convoitait de longue date.
Superstitieuse et exaltée sous des dehors de grande sagesse, elle prétendait avoir lu dans le ciel des signes mystérieux qui annonçaient une ère de bonheur pour la Russie, et, par ricochet, pour son mari et pour elle-même. Ses parents partageaient son point de vue, et Victor Serguéievitch Seniavski rappelait volontiers que, ayant eu jadis les meilleurs rapports avec l'actuelle tsarine, il avait tout motif de compter sur sa bienveillance, voire sur sa générosité. Pastoukhov, lui aussi, estimait qu'Elisabeth Petrovna devait lui savoir gré de sa neutralité au moment où les affidés de la régente avaient tenté de barrer la route à celle qui, en raison de sa filiation avec le 'tsar des tsars", menaçait de la supplanter dans la confiance populaire.

Comme d'habitude, Vassia rendit visite à ses amis à l'étage des bouffons pour savoir à quoi s'en tenir au milieu de la confusion générale. Et, comme d'habitude, ce fut le vieux Pouzyr qui le renseigna. Quelques semaines passées en allées et venues dans les couloirs du palais et en bavardages avec les serviteurs de Sa Majesté lui avaient permis de se forger une idée exacte des qualités et des défauts de celle qui, à trente-deux ans, héritait d'un des plus vastes empires du monde. Assis avec Vassia dans la salle commune devant un grand verre de thé, Pouzyr distillait des impressions d'antichambre et des réflexions personnelles sur le ton de la plus stricte confidence. La tsarine ? Il n'avait guère eu l'occasion de l'approcher. Pas une fois, depuis son installation au palais, elle n'avait fait appel à lui, ni à aucun autre bouffon pour la divertir.
Et cependant, les informations qu'il avait pu glaner sur elle ne laissaient aucun doute sur les traits saillants de son caractère. D'après lui, Elisabeth Petrovna était très énergique sous des airs évaporés et changeants. Sans renoncer aux plaisirs nocturnes que lui dispensait
régulièrement l'étalon Razoumovski, elle retrouvait toute sa tête pour louvoyer en politique entre les amis de la France et ceux de l'Allemagne, qui la tiraient à hue et à dia.
En vérité, elle était surtout, disait Pouzyr, impatiente d'être officiellement couronnée à Moscou, afin de couper court aux espoirs de ceux qui, dans la pénombre, rêvaient de replacer sur le trône le tsar enfant, Ivan VI, qui, pour l'instant, était relégué, avec ses parents à Riga. Bien qu'elle évitât d'en parler à ses interlocuteurs habituels, elle était préoccupée par les problèmes de sa succession.
N'était-il pas à craindre que, après sa disparition, la couronne de Russie revînt à ce rejeton malencontreux qu'elle avait eu la faiblesse de laisser en vie au moment du coup d'Etat ?
Pöur se prémunir contre une telle éventualité, elle s'était mis en tête, à en croire Pouzyr, de nommer comme héritier son neveu Charles Pierre Ulrich de Holstein-Gottorp, orphelin de père et de mère, élevé à l'allemande par son oncle, l'évêque de Lübeck, et résidant provisoirement à Kiel. Elle l'avait même fait quérir dans sa retraite et, au désespoir des francophiles de la Cour, ce pur produit de la culture germanique, âgé de quatorze ans à peine, venait de faire son apparition au palais.
En apercevant pour la première fois le "tsarévitch désigné", les familiers d'Elisabeth avaient été consternés par la laideur, la balourdise et l'outrecuidance de l'adolescent.

Quant à Elisabeth, malgré la réprobation unanime, elle avait redoublé de gentillesse envers lui, sans doute en souvenir de sa soeur Anna qui était morte en le mettant au monde. Pour mieux associer ce neveu "tombé du ciel", selon son expression, aux principaux événements de son règne, elle avait voulu qu'il assistât aux fastes de son couronnement, à Moscou.
Toute la Cour se préparait à quitter Saint-Pétersbourg pour se transporter, en grand arroi, dans l'ancienne capitale des tsars.
Le sacre, en la cathédrale de l'Assomption, était prévu pour la fin du mois d'avril 1742, mais, dès la fin de mars, une longue procession de carrosses, de dormeuses (carrosse fermé à quatre roues, dans lequel il était possible de s'étendre pour dormir) et de chariots portant bagages et serviteurs s'engageait sur les routes détrempées par le dégel.
- Et toi, seras-tu du voyage ? demanda Vassia au doyen des amuseurs.
- Non. Ni moi ni aucun des bouffons ! répondit Pouzyr avec un soupir de regret. J'imagine que si Sa Majesté voulait rire des irrégularités de la nature, la vue de son neveu lui suffirait !
- Ce serait donc, d'après toi, la fin des bouffons de la Cour ?
- Je ne vais pas jusque-là ! Simplement, je suppose qu'on nous mettra au rancart, à notre étage, pendant quelques mois. En attendant que la bonne vieille drôlerie russe revienne à la mode !
- Et qu'allez-vous faire entre-temps ?
- Nous ronger les ongles ou nous arracher les poils du nez ! Mais je suis persuadé que Sa Majesté ne tardera pas à nous rappeler auprès d'elle pour égayer ses journées ! Peut-être même te demandera-t-elle, à toi aussi, Vassia, de reprendre du service !

Cette perspective, qui eût réjoui Vassia avant d'avoir épousé Nathalie, lui parut soudain si déraisonnable qu'il protesta :
- Ce n'est pas possible, Pouzyr ! Tu oublies que je suis marié !
- Et alors ? Bien sûr, tu as une femme et il se trouve que, par malheur, elle n'a pas le "genre bouffon"!...
- Le lui reprocherais-tu ?
- Nullement ! Ce que je veux dire, c'est que ton mariage, dont tu te montres si fier, est sans doute parfait pour ta vie d'homme, mais fâcheux pour ta vie d'amuseur!

Vassia jeta à Pouzyr un vif regard d'indignation, comme pour lui signifier qu'il n'appréciait guère ce genre de paradoxe. Or, visiblement, son interlocuteur ne plaisantait pas. C'était même d'un air de componction méditative qu'il lapait son thé à petites gorgées, attentif à ne pas se brûler la langue. Connaissant la réputation de bon sens de Pouzyr, Vassia préféra ne pas répondre et parler d'autre chose.
Il était tellement troublé qu'en rentrant à la maison il ne fit aucune allusion devant Nathalie aux propos de Pouzyr. Mais on eût dit que la
famille avait entendu les échos de la conversation qu'il avait eue avec son ancien confrère. De sa femme à son père et à Eudoxie, toutes les personnes présentes n'étaient préoccupées que de l'humeur de Sa Majesté à la veille des cérémonies grandioses du Kremlin. Commentant le prochain couronnement de l'impératrice et l'exode des hauts dignitaires de Saint-Pétersbourg vers Moscou, Pastoukhov déplorait que son fils n'eût pas été invité, comme "bouffon extérieur" de bonne renommée, aux réjouissances prévues pour les proches du trône. Eudoxie, en revanche, estimait qu'il y avait là, de la part de la tsarine, une preuve de délicatesse à l'égard d'un de ses sujets que son mariage avec une femme jeune et jolie avait fait passer du monde des saltimbanques à celui du commun des mortels et, en quelque sorte, de l'espèce des nains à celle des individus bâtis selon les canons de l'humanité moyenne. Ce n'était pas pour rien que, logé naguère au palais, à l'étage des bouffons, il habitait maintenant avec son épouse quai de la Moïka, chez son père. Nathalie était également convaincue d'un changement bénéfique dans les intentions d'Elisabeth Petrovna. Connue pour sa largeur d'esprit, Sa Majesté ne pouvait être que favorablement disposée envers un nouveau ménage si intéressant jusque dans sa dissemblance physique.
Comme par hasard, les Seniavski dînaient, ce même soir, avec le jeune couple, à la table des Pastoukhov. Excellente occasion de relancer le débat sur un thème qui les intéressait tous à des titres divers. Victoir Seniavski et sa femme Galina suivaient de très près, eux aussi, la vie mouvementée de la Cour et regrettaient de n'être invités que de loin en loin, et comme par raccroc, aux réceptions officielles. Mais sur un point ils ne partageaient pas la naïve euphorie de leur hôtes.
Contrairement à ceux-ci, ils craignaient que le mariage de leur fille avec Vassia, décidé naguère par Anna Ivanovna, ne fût pas du goût de l'actuelle impératrice.
Selon Victoir Seniavski, qui avait eu l'occasion d'approcher Elisabeth Petrovna alors qu'elle n'était encore qu'une tsarevna apparemment résignée à filer doux devant la régente, le tempérament de Sa Majesté était si rancunier qu'il risquait de la conduire à tourmenter par plaisir les protégés de son ancienne rivale. Bref, ayant été voulue par Anna Ivanovna, l'union de Vassia et de Nathalie ne pouvait que déplaire à Elisabeth Petrovna. L'évocation de cette bataille de deux autocrates, l'une vivante et l'autre morte, au-dessus de sa miséralbe tête de nain révoltait Vassia, et pourtant il devait convenir qu'il lui était impossible d'y échapper. Remarquant son air contrit, Nathalie chercha à le raisonner :
- Laisse donc, Vassia... Tout cela ne nous concerne pas... Moins nous nous occuperons de ce qui se trame au palais et plus nous serons heureux chez nous !
Cette résignation souriante provoqua chez Victor Seniavski un petit sursaut de colère paternelle :
- Tu parles comme une enfant, Nathalie ! Il n'est pas possible, à notre époque et dans notre pays, de vivre à la manière des oiseaux sur la branche. D'ailleurs, même le nid des oiseaux n'est pas à l'abri des orages ! Il y a un dieu au-dessu de nous et, assise à la droite de Dieu, il y a notre tsarine!
- Elle n'y est pas assise depuis bien longtemps ! observa Nathalie avec une pointe d'ironie. Avant-hier, c'était une autre qui trônait à sa place !


Cette fois, Pastoukhov crut le moment venu de mettre son grain de sel dans la discussion. Il aimait les professions de foi, les phrases
ronflantes, les attitudes théâtrales. Gonflant la voix, il décréta, aavec une autorité prophétique :
- Sache bien, ma petite Nathalie, que si les visages changent les fonctions demeurent. Ce qui est immortel, ce n'est pas un tsar ou une tsarine, c'est l'idéal qu'ils incarnent, c'est la Russie. N'oublie jamais de compter les échelons qui te séparent du sommet. L'observation de cette distance te donnera la clef de la sagesse, et par conséquent du bonheur. N'ai-je pas raison, Victor Seniavski ?

Victor Seniavski se hâta d'applaudir.
Galina et Eudoxie firent de même. En constatant cette alliance dans la sagesse et la tradition des gens d'âge mûr face à leurs enfants
inexpérimentés, Vassia regretta presque la connivence chronologique qui unissait toute une génération contre les singularités de la génération suivante. Subitement, il avait hâte de voir partir les Seniavski, de dire bonne nuit à son père, à Eudoxie, et de se retrouver tête à tête avec Nathalie pour renouer une conversation dont elle seule, aujourd'hui, pouvait mesurer l'importance. Mais, réfugié avec sa femme dans leur chambre, il devina qu'aucune parole ne le délivrerait définitivement de son angoisse. Nathalie l'avait compris avant lui. Au lieu de perdre son temps à discuter, elle le saisit par la main et l'attira doucement vers le lit. Il lui obéit avec une docilité reconnaissante. Une fois de plus, l'union des corps précéda pour eux l'union des âmes. Plongé dans la béatitude en étreignant Nathalie, Vassia en oubliait tout ce qui n'était pas l'accord de leurs chairs si dissemblables et si nécessaires l'une à l'autre. Cette nuit-là, paradoxalement, la peur du lendemain augmenta son plaisir du moment.
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MAINGANTEE



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Ven 1 Mai - 11:46

Oulààà j'ai du retard 
( je parle pour lire hein !)
je vais m'y mettre
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Ven 1 Mai - 14:36

XII

A leur retour de Moscou, ceux qui avaient suivi la tsarine pour assister à son couronnement s'accordaient à reconnaître que la cérémonie religieuse avait dépassé en splendeur le sacre des souverains précédents, et que les fêtes données à cette occasion jusque dans la rue témoignaient de l'amour que la nation russe portait à sa nouvelle impératrice, Elisabeth Ire.
Il y avait eu certes un moment de panique lorsque le palais Golovine, où résidait provisoirement Sa Majesté, avait été à moitié détruit par un incendie. Mais, comme on ne déplorait aucune victime et que les travaux de reconstruction avaient commencé aussitôt, les craintes s'étaient rapidement apaisées. Dès le lendemain du sinisitre, les bals et les spectacles de toutes sortes avaient repris aux quatre coins de la ville.
Elisabeth se plaignait tellement à Moscou qu'elle y prolongeait son séjour au-delà de la date prévue. Ces retards dans le programme agaçaient Pastoukhov qui n' hésitait pas à les critiquer en famille. A l'entendre, la place de Sa Majesté était dans la capitale, où stagnaient des centaines d'affaires urgentes, et non à Moscou, où elle ne songeait qu'à danser et à rire. Les méchantes langues racontaient qu'elle changeait de robe trois fois par jour, ruinait le Trésor en colifichets et prêtait l'oreille à tous les diseurs de compliments. Au vrai, si Pastoukhov attendait si impatiemment le retour de la tsarine, c'était dans l'espoir qu'elle daignerait enfin s'occuper de lui et l'admettre à nouveau parmi les habitués de la Cour, faveur insigne à laquelle il aspirait depuis des années. il finit même par avouer à Vassia qu'il comptait sur lui et sur Nathalie pour éveiller la curiosité, et si possible la sympathie de Sa Majesté à son égard.
- Tu comprends, lui dit-il en confidence, d'après ce que j'entends de tous côtés, elle aime la gaieté, les jeux, la jeunesse. Vous êtes donc bien placés, toi et Nathalie, pour qu'elle jette un regard aimable sur vous deux, et par conséquent sur moi !
- Mais, il y a quelques jours, tu prétendais que Nathalie et moi serions mal vus de l'impératrice Elisabeth Petrovna parce que nous avions été trop bien vus de l'impératrice Anna Ivanovna, et même de la régente Anna Léopoldovna, objecta Vassia.
- C'aurait pu être vrai, mais ça ne l'est pas ! Les choses ont changé. Il apparaît maintenant que la tsarine a des entraînements sentimentaux et physiques imprévisibles. La preuve ? Après s'être entichée des Français, elle s'en méfie, et après s'être méfiée des Allemands, elle se rapproche d'eux. Donc, son esprit comme son coeur sont à prendre... Tu as ta chance... Nous avons notre chance ! ...
Ces prophéties alambiquées laissèrent Vassia aussi indifférent que s'il avait écouté le crépitement d'une crécelle. Il se désintéressa des
variations de l'humeur impériale jusqu'au jour où il apprit que Sa Majesté venait de rentrer à Saint-Pétersbourg et que le palais, longtemps vide et silencieux, se remettait à bourdonner des rumeurs de la Cour et à briller de toutes les lumières de ses candélabres.

Ce fut trois semaines après le retour d'Elisabeth Ire dans la capitale que Vassia reçut un matin, au domicile de son père, quai de la Moïka, où il résidait encore avec Nathalie faute d'avoir trouvé à se loger convenablement ailleurs, un billet laconique lui enjoignant de se présenter le jour même, dès quatre heures de l'après-midi, avec son épouse, à une audience particulière de Sa Majesté.
Tandis que Pastoukhov et Eudoxie exultaient à l'idée de cette entrevue et que Nathalie, sans partager leur fièvre, se préoccupait, par pure coquetterie, du choix de sa robe et de l'arrangement de sa coiffure, Vassia attendait, dans une angoisse prémonitoire, l'instant où il affronterait le choc de la fatalité.
Dans sa hâte d'être fixé sur leur sort à tous deux, il supplia Nathalie de hâter ses préparatifs, si bien qu'ils arrivèrent au palais vingt
minutes avant l'heure prévue pour le rendez-vous. Obligé de se morfondre dans l'antichambre du bureau impérial, Vassia, à bout de nerfs, enviait sa femme qui n'avait pas l'air de trouver le temps long. Ils étaient d'ailleurs les seuls à patienter dans le vaste salon d'entrée, généralement plein de quémandeurs.
Cette particularité finit par éveiller l'attention de Nathalie. Penchée vers son mari, elle lui chuchota à l'oreille qu'il y avait là une preuve
supplémentaire de l'intérêt des autorités à leur égard.

- C'est bon signe ! dit-elle.

Il n'eut pas le loisir de répondre. Déjà, un chambellan s'inclinait devant eux et les invitait à le suivre. En pénétrant dans le bureau, Vassia fut saisi d'un froid religieux. Comme s'il eût franchi le seuil d'une église. Il n'avait jamais vu la nouvelle tsarine autrement que sur les gravures qui s'étaient répandues en ville depuis le couronnement. En la découvrant, assise derrière sa table de travail, le corsage de soie amarante à broderies d'or et d'argent largement ouvert sur une poitrine à la blancheur laiteuse, le visage bouffi et rose, la bouche en cerise, le regard direct, mais plus gourmand que dominateur, il reprit bizarrement confiance. Peu perspicace d'habitude, il décelait soudain une femme en chair et en os derrière la souveraine réputée inabordable.
Il la comparait à Anna Ivanovna, qui l'avait précédée sur le trône.
Dans une illumination furtive, il lui sembla que les deux tsarines, si différentes d'aspect, avaient en commun une divine aberration devant l'étendue de leur pouvoir, un appétit d'ogresse pour les plaisirs terrestres, de l'invention à revendre dans la cruauté et une totale absence de compassion envers les malheurs d'autrui. Et pourtant, Elisabeth Petrovna paraissait plus humaine, plus gaie, plus raffinée, "plus française" que la superbe et rustaude Anna Ivanovna et même qu'Anna Léopoldovna, la régente, récemment chassée du palais avec son mari et son fils en bas âge.

Ayant fait asseoir Vassia et Nathalie, Elisabeth Petrovna commença par les observer en silence. Au bout d'un moment, Vassia nota qu'elle était plus intéressée par son épouse que par lui-même et se rappela les ragots qui couraient sur les relations équivoques de l'impératrice avec sa grande amie d'autrefois, Julie Mengden. Mais déjà, émergeant de sa contemplation muette, Sa Majesté élevait la voix. Contrairement à Anna Ivanovna, elle parlait russe sans le moindre accent, ce dont Vassia lui sut gré, inconsciemment. Celle-là était vraiment née sur la terre de ses ancêtres !
Un bon point ! Les intonations de la souveraine étaient suaves et tranquilles. D'ailleurs, c'était à Nathalie qu'elle s'adressait :
- Tu ne manques pas de charme, Nathalie Seniavskaïa, lui dit-elle en l'interpellant, volontairement sans doute, par son nom de jeune fille. Je sais que tu as fait tourner bien des têtes avant de recontrer Vassia !
Visiblement émue par ce compliment, Nathalie, rosissante et les paupières basses, eut pourtant assez de présence d'esprit pour répondre :
- S'il en est ainsi, je ne m'en suis jamais rendu compte !

A ces mots, le visage de la tsarine se figea dans une expression sévère et, changeant de ton, elle demanda sèchement :
- Pourquoi l'as-tu épousé ?
- Parce que... parce que nous nous aimons ! balbutia Nathalie.
- N'est-ce pas plutôt parce que feu l'impératrice Anna Ivanovna a décidé la chose pour son amusement personnel ?
- Je crois, en effet, qu'elle était très favorable à notre union...
- Au point d'organiser pour vous une nuit de noces aux étuves ! siffla l'impératrice avec une moue de dégoût.
- C'était une plaisanterie ! protesta Nathalie avec autant d'empressement que si cette farce eût été de son cru.

Mais l'impératrice insistait, durcissant le regard :
- Et le fait de t'avoir choisi un mari aussi contrefait, c'était aussi une plaisanterie ? Cesse donc de la défendre stupidement ! A-t-elle ri le jour de ce mariage grotesque ,
- Oui, Votre Majesté, elle a ri, probablement... mais sans malice !
- Et toi, as-tu ri, toi aussi, sans malice, le soir de tes noces ?

Plus inquiet de l'humiliation que devait éprouver sa femme que de sa propre révolte devant les insinuations injurieuses de la tsarine, Vassia jeta un coup d'oeil suppliant à Nathalie. N'allait-elle pas fondre en larmes ou éclater de colère ? Mais non, elle continuait à respirer calmement, le front bas, les épaules fléchies, comme insensible à la méchanceté de sa tortionnaire. Elle finit par répondre dans un soupir :
- Que Votre Majesté excuse ma franchise, mais ce que j'ai pensé le soir de mes noces n'a aucune importance... Je me suis contentée, et je me contente encore, de ce qui m'a été donné par Dieu... ou... ou par la tsarine...
- Même si c'est un avorton que Dieu ou la tsarine ont mis dans ton lit ?
- Vassia et moi avons été unis par les sacrements de l'Eglise. Notre couple est béni... Rien d'autre ne compte...

Nathalie avait l'air à la fois si candide et si inspiré que Vassia se demanda à quoi elle pensait en proclamant ainsi son attachement à un époux disgracié, dont aucune autre femme n'eût sans doute supporté les caresses.
A quel moment était-elle sincère ? Quand elle prenait cette figure de sainte détachée des plaisirs terrestres, ou quand elle gémissait de volupté dans ses bras ? Mais peut-être était-ce cette double vocation quila satisfaisait dans son mariage avec un nain ? Se sacrifier par charité chrétienne, tout en jouissant d'un bonheur païen. Railler et mépriser celui dont on acceptera tout à l'heure le désir. En scrutant à la dérobée

le beau visage de Nathalie, il la trouvait soudain plus mystérieuse, plus inquiétante que l'impératrice. Il croyait tout savoir d'elle parce
qu'ils faisaient l'amour ensemble. Or il ne la connaissait pas mieux, malgré leur intimité nocturne, qu'il ne connaissait la tsarine dont il
interrogeait les traits, à l'instant, avec l'espoir d'en déchiffrer le secret. D'ailleurs, la tournure familière de la conversation excluait
toute possibilité pour lui d'y mêler des considérations personnelles.
Tout à coup, Elisabeth Petrovna se dressa, contourna son bureau, s'avança vers Nathalie, lui prit les deux mais, et, la regardant fixement dans les yeux, lui parla de très près avec une expression à la fois protectrice et menaçante :
- Ton histoire m'intéresse... Je veux faire quelque chose pour toi...

Surprise par cette brusque manifestation de sympathie, Nathalie éleva une timide réserve :
- Je remercie Votre Majesté... Mais je n'ai besoin de rien... D'ailleurs, c'est trop tard ....
- Il n'est jamais trop tard quand la cause est bonne ! dit la tsarine.

Et, apostrophant Vassia, elle ajouta du bout des lèvres :
- N'est-ce pas, Vassia ?
- Certainement ! bredouilla-t-il.
- Puisque tout le monde est d'accord, il faut passer à l'acte ! conclut la tsarine rayonnante. Je vais parler immédiatement à des gens d'Eglise, qui sont toujours de bon conseil dans ce genre d'affaire. Revenez tous les deux demain, à la même heure. J'y verrai plus clair, à ce moment-là !


Après avoir pris congé de l'impératrice, Nathalie et Vassia retournèrent chez eux dans un état d'extrême perplexité. Pastoukhov, Eudoxie et les parents de Nathalie les attendaient avec une curiosité impatiente. En entendant le récit que Nathalie leur fit de la visite au palais, Victor

Seniavski s'écria gaiement :
- Je vois très bien où Sa Majesté veut en venir !
- Tu as de la chance ! dit Galina. Moi, je ne comprends pas !
- C'est pourtant simple ! rétorqua Pastoukhov, qui, de toute évidence, partageait les vues de Victor Seniavski sur le problème : Sa Majesté va essayer de faire annuler le mariage. Le cas est prévu par l'Eglise ; il suffira de s'y prendre de façon que le patriarche ne s'y oppose pas. Si on sait le convaincre, il n'y aura pas de difficulté. Or, le saint homme n'a rien à refuser à Sa Majesté !
- Mais pourquoi la tsarine ferait-elle cela ? demanda Eudoxie
- Pour détruire ce que la précédente impératrice avait cru bon de faire ! s'écria Victor Seniavski avec une logique irréfutable.
D'ailleurs, si elle réussit, nous y gagnerons tous : notre chère Nathalie parce que, à partir du moment où elle sera divorcée, nous pourrons lui choisir un mari plus en rapport avec sa grâce naturelle et son rang dans la société ; le brave Vassia, parce qu'il aura la possibilité de vivre d'autres aventures mieux adaptées à son physique et à son talent de bouffon ; et nous, les parents, parce que nous serons récompensés par la souveraine pour n'avoir pas fait obstacle à la réalisation de son voeu !

- Oui, oui, conclut Pastoukhov. Tu as raison en principe. Mais j'ai trop vécu pour ne pas me méfier des volte-face d'une tsarine. Sur ce point, Elisabeth Petrovna n'a rien à envier à Anna Ivanovna. Il est très possible que, demain, Sa Majesté ne se souvienne plus de ses intentions d'aujourd'hui et que l'idée du divorce soit abandonnée par elle après beaucoup d'autres du même genre !
- Je l'espère pour nous tous ! murmura Vassia, si timidement que personne ne parut l'entendre.

Seule Nathalie lui fit de la tête un petit signe de connivence. Mais elle ne se permit aucun commentaire sur les réflexions ambiguës des parents.
Et, cette nuit-là, elle se refusa à son mari.

Le lendemain, Vassia et Nathalie arrivèrent, comme la veille, avec vingt minutes d'avance au palais impérial. Durant la longue attente qui suivit dans l'antichambre, il eut l'impression que sa femme était moins détendue que la veille. Elle avait choisi pour l'occasion une toilette très sobre, en drap gris à collerette blanche et ne portait pas de bijoux.
Elle n'en paraissait que plus jeune et plus désirable. Vassia lui en fit compliment. Elle n'eut pas l'air de l'entendre. Puis, subitement, elle
murmura :
- Tu sais, Vassia, la plus belle parure, pour une femme, n'est jamais qu'un trompe-l'oeil ! Seule la franchise est récompensée à la longue. Il faut savoir à quel moment il est bon de mentir et à quel moment il est préférable de dire la vérité !

Vassia n' eut pas le temps de lui demander la signification de cet aphorisme. Déjà, le même chambellan qui les avait convoqués naguère s'inclinait devant eux et les invitait à le suivre.
Ils retrouvèrent la tsarine dans le même bureau, avec le même visage de terrible bonté ; mais elle avait les cheveux couronnés d'un diadème et les doigts chargés de bagues.
Comme si elle eût pressenti que Nathalie n'aurait pas de bijoux sur elle et qu'elle eût voulu marquer ainsi la vertigineuse différence de leurs situations respectives. Cette fois, il y avait un homme à ses côtés pour assister à l'entretien. Vassia, qui n'avait jamais encore rencontré le personnage, devina qu'il s'agissait de l'ancien chantre de la chapelle impériale, le fameux Alexis Razoumovski, que ses relations intimes avec Sa Majesté avaient fait surnommer "l'empereur nocturne". Cependant, contrairement à l'amant de la précédente tsarine, Alexis Razoumovski, tout athlétique qu'il fût, semblait condamné au silence. A l'évidence, son rôle consistait à observer les visiteurs de la souveraine et à lui faire part ensuite de ses impressions. Après un long moment de scrutation muette, la tsarine, s'adressant tout ensemble à Vassia et à Nathalie, leur demanda abruptement :
- Eh bien, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit hier ?

Alors que Vassia, la gorge nouée, cherchait en vain quelques mots d'excuse, ce fut Nathali qui répondit sur le ton d'une humilité déférente :
- Que Votre Majesté se rassure... Nous sommes tout disposés à obéir aux sages avis de Votre Majesté...
- A la bonne heure ! dit la tsarine. De mon côté, j'ai eu la confirmation de ce que j'espérais : il est possible de demander, exceptionnellement, l'annulation de votre mariage par l'Eglise. Suivant l'exposé que je lui ai fait après votre visite, le patriarche s'est déclaré prêt à examiner l'éventualité d'une dissolution sous un motif qui reste à déterminer.

A ces mots, prononcés d'une voix suave, Vassia sentit que le plafond du palais s'écroulait de tout son poids sur ses épaules. Après des jours et des nuits de bonheur, au cours desquels il avait pu se figurer qu'il grandissait en taille et en beauté, il se retrouvait dans la peau étroite d'un nabot. Enseveli sous les décombres d'un amour impossible, il regardait tour à tour la tsarine triomphante et Nathalie, souriante et soumise, pour se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'un cauchemar. Or, ni l'une ni l'autre ne semblait étonnée par l'aboutissement de leur logique féminine. Comme si elle avait voulu atténuer pour Vassia la rigueur d'une sentence immédiatement exécutoire, l'impératrice poursuivit :
- Une pareille solution témoigne de l'intérêt que je porte à votre couple. Celle qui, jadis, profitant de son autorité discrétionnaire, a
souhaité votre union l'a fait par pur caprice. Si je souhaite réparer sa faute, c'est pour vous assurer à chacun la liberté de choix à laquelle vous avez droit et pour mettre fin à une disparité physique qui ne peut être que néfaste dans un mariage chrétien. Quand vous aurez retrouvé votre indépendance, sans enfreindre les lois de l'Eglise, vous aurez tout loisir de vous remarier avec une personne mieux appareillée à votre nature et à vos goûts. Autrement dit, les choses rentreront dans l'ordre. Et je suis persuadée que vous ne tarderez pas à me savoir gré d'une initiative aussi désintéressée.

La respiration coupée, le coeur en chute libre, Vassia ne pensait plus qu'à fuir ce palais maudit et cette impératrice plus terrible qu'une
faucheuse de vies. Incapable de prononcer un mot, il vit avec stupéfaction sa femme s'agenouiller devant la tsarine. Les mains jointes sous le menton, Nathalie était en prière. Soudain, elle parla :
- Nous ne remercierons jamais assez Votre Majesté de son immense sollicitude à notre égard ! Mais il y a une circonstance qui s'oppose, en ce moment, au divorce que vous envisagez pour nous...
- Quelle circonstance ? demanda la tsarine avec un haut-le-corps qui fit étinceler toutes les pierres de son diadème.

Sans redresser la tête ni forcer la voix, Nathalie dit du bout des lèvres :
- J'attends un enfant.

Foudroyé sur place, Vassia regarda sa femme, toujours prosternée. N'avait-elle pas perdu la raison ? Etait-ce par pudeur ou par superstition qu'elle lui avait caché cette grossesse miraculeuse ? Il divaguait. Le bonheur, l'espoir, la fierté, le doute éclataient, tour à tour, en gerbes de feu, sous son crâne. Ayant pris le temps de dominer sa surprise, la tsarine ordonna à Nathalie de se relever. Puis elle lui demanda posément :
- En es-tu sûre ?
- Oui, Votre Majesté... Autant qu'on peut l'être...
- Depuis combien de temps es-tu enceinte ?
- Deux mois et demi environ, avoua Nathalie.

Elle s'était remise debout et défripait sa robe. En quelques secondes, l'expression de son visage s'était recomposée. C'était elle maintenant qui semblait résolue et la tsarine qui avait l'air indécise. Vassia se trouva de nouveau exclu d'un débat qui n'était pas de la compétence masculine.

Dès que l'intérêt ou la santé d'un enfant était en jeu, la suprématie des femmes était inattaquable. Toutes se découvraient plus ou moins complices sous le signe de la maternité. Le fait que l'impératrice Elisabeth n'eût jamais eu d'enfant ne l'empêchait pas, pensait Vassia, d'être obsédée par les mystères de la procréation. Au contraire ! Ce n'était pas pour rien qu'elle s'était crue obligée de faire venir d'Allemagne ce neveu minable pour le désigner comme héritier de la couronne. Au vrai, sa stérilité devait lui inspirer un sentiment d'infériorité larvé, d'obscure jalousie à l'égard d'une future mère telle que Nathalie. Comme si elle eût voulu conforter Vassia dans son opinion, Nathalie reprit avec timidité :
- Je suis désolée de contrarier ainsi les généreux projets de Votre Majesté, mais je n'avais pas le droit de lui laisser ignorer plus longtemps que j'étais, comme on dit, dans une situation intéressante !
- Tu as bien fait de me parler franchement, répliqua l'impératrice. Comment pourrais-je en vouloir à une femme qui m'annonce sa maternité ? Je souhaite bonne chance au bébé que tu portes dans ton ventre. J'aurai au moins appris, aujourd'hui, une chose remarquable, c'est qu'on peut être à la fois un nain de Cour et un père comblé. Je ne vous retiens plus. Rentrez chez vous et réjouissez-vous en famille. Moi, je retourne à mes dossiers, car ma famille à moi, c'est la paperasse ! Et c'est la nation !

Tout à coup, Vassia eut le sentiment que l'impératrice enviait Nathalie comme si une banale grossesse fût plus exaltante, pour une femme de coeur, que l'exercice du pouvoir absolu. Alors que Vassia, accompagnant son épouse, se dirigeait à reculons vers la porte, Nathalie se ravisa soudain, et après une dernière révérence, osa demander à Sa Majesté si on pouvait considérer que l'idée du divorce était définitivement abandonnée.
- Evidemment ! répondit Elisabeth Ire avec humeur. Ce qui est fait est fait, ce qui est dit est dit. Aller contre la nature serait aller contre Dieu !

A son côté, Alexis Razoumovski se contenta d'incliner la tête à trois reprises pour souligner qu'il approuvait le gracieux raisonnement de la souveraine.
Revenu dans l'antichambre, Vassia ne peut contenir son allégresse et, saisissant les deux mains de Nathalie, les porta éperdument à ses lèvres :
- Merci, merci, Nathalie, murmura-t-il. Tu viens de faire de moi le plus heureux des maris ! Mais pourquoi ne mas-tu pas dit plus tôt que tu attendais un enfant ?

L'antichambre était vide de tout solliciteur. Nathalie attendit que le chambellan eût disparu et prononça, en regardant Vassia profondément dans les yeux :
- Parce que ce n'est pas vrai !
Il tomba de si haut qu'il lui fallut quelques secondes avant de s'en remettre. Eberlué, il eut enfin la force de bredouiller :
- Tu n'es pas enceinte ?
- Non.
Et tu as prétendu l'être ?
- C'était la seule façon d'obliger Sa Majesté à abandonner son idée. Tu vois que j'y suis arrivée sans trop de dégâts ! Maintenant, viens ! Nous n'avons plus rien à faire ici ! Et j'espère que nous n'y retournerons pas de sitôt !

Ce fut un somnambule mi-enchanté, mi-désolé qu'elle ramena aux abords de la maison. Répugnant à se présenter à son père dans un tel désordre de pensées, Vassia préféra revenir sur ses pas et prendre le temps de la réflexion. Ensemble, ils se dirigèrent vers le jardin d'Eté, au bord de la Néva. Se mêlant aux rares promeneurs, ils débattirent à tête reposée de l'attitude à adopter devant leurs familles respectives. On était au début de la belle saison, les feuillages des arbres étaient si abondants, les pelouses si vertes et si fraîches, les parterres si joliment fleuris, que Vassia voulut voir dans cette perfection de la nature un reflet de sa propre féléicité. Marchant dans les allées de sable fin à côté de Nathalie, toujours aussi calme et aussi souriante, il savoura le double contentement d'être victorieux. Il fut saisi d'une appréhension fugitive et demanda à Nathalie, comme si, en lui parlant il eût interrogé sa propre conscience :
- Qu'allons-nous devenir ?
- Quand on s'aime, l'important n'est pas de devenir, mais de continuer, déclara-t-elle.
- Et pourquoi veux-tu continuer avec moi, alors que la tsarine t'a offert la possibilité de me quitter dans les conditions les plus honorables ?
- Tu ne devines pas ?
- Non !
- Tant mieux ! dit-elle. C'est donc que j'ai beaucoup de chance !

Il ne peut lui tirer un mot de plus. En regagnant la maison, ils avaient l'air, l'un et l'autre, si énigmatiques et si joyeux que Pastoukhov et Eudoxie les imaginèrent porteurs d'une bonne nouvelle.
- Alors, demanda Pastoukhov. Pourquoi la tsarine vous a-t-elle convoqués ?
- Pour rien ! affirma Nathalie avec une sérénité ironique.
- Ce n'est guère dans ses habitudes !
- Il faut croire que si ! A la fin de l'audience, elle nous a assurés de s a syumpathie.
- Et c'est tout ?
- C'est déjà une faveur dont n'osent rêver la plupart des sujets de Sa Majesté !
Pastoukhov et Eudoxie se renfrognèrent.
Etaient-ils secrètement déçus ? Avaient-ils espéré la réalisation de ce divorce, dont ni Vassia ni Nathalie ne voulaient ? Les parents de
Nathalie parurent également désappointés quand ils apprirent que le ménage de leur fille perdurait malgré tous les pronostics. Mais eux non plus n'osèrent le déplorer expressément. A la suite de cet imbroglio, Vassia et sa femme déménagèrent pour se transporter dans l'appartement que le précédent locataire de Pastoukhov avait enfin libéré. Les soucis et les plaisirs de l'installation aidèrent Vassia à digérer l'amertume d'une paternité illusoire.

Deux mois plus tard, Nathalie apprit à son mari que, cette fois, elle était enceinte pour de bon. Ainsi son mensonge devant la tsarine devenait une vérité devant Dieu. Eperdus de bonheur, Vassia et sa femme claironnèrent la nouvelle à leurs proches tel un prodige dont ils ne remercieraient jamais assez la Providence. Ils brûlèrent un grand cierge dans l'église du quartier sou l'icône de la Vierge à l'Enfant, symbole des naissances miraculeuses. Les médecins appelés en consultation durant la grossesse ne cachèrent pas leur crainte. On ne sait jamais, disaient-ils, quelles peuvent être les conséquences d'une telle hérédité sur la formation du foetus.
Or, le bébé naquit dans les délais prévus et sans aucune complication. Aussitôt après les relevailles de la jeune mère, Vassia et Nathalie
tinrent à informer l'impératrice de cet événement quasi surnaturel. Payant d'audace, ils sollicitèrent de Sa Majesté une audience. Bien que la tsarine fût très occupée par des démêlées politiques avec la Suède , qui se faisait tirer l'oreille pour signer un traité de paix avec la Russie, elle accepta de recevoir le couple entre deux rendez-vous. En apprenant que Nathalie avait mis au monde un garçon, elle la félicita chaudement, en fit autant pour Vassia, et demanda dans un demi-sourire moqueur :
- N'étais-tu pas venue m'annoncer, voici quelque temps déjà, que tu étais enceinte de deux mois et demi ?
- En effet, Votre Majesté, reconnut Nathalie, avec une moue de fillette fautive.
- C'était il y a plus d'un an, si je ne m'abuse !
- Oui, Votre Majesté.
- Et tu as porté cet enfant dans ton sein pendant ce délai exceptionnel ?
- La première fois, il s'agissait de ma part d'une fâcheuse erreur de diagnostic... Une fausse alerte... Ce sont des mésaventures que la plupart des femmes connaissent bien, hélas !...
- Je sais, je sais, dit la tsarine songeuse. Mais, délivre-moi d'un souci : l'enfant est-il normalement constitué ?
- Tout à fait normalement, Votre Majesté ! répliqua Nathalie avec une flamme d'orgueil dans le regard.
La tsarine eut une moue évasive et murmura simplement :
- Dommage !
Puis, devant la mine déconfite du couple, elle précisa :
- Eh oui, s'il avait ressemblé à son père, il aurait pu prendre sa succession comme bouffon à la Cour. Son avenir aurait été, du même coup, assuré. Etant bâti comme les autres, il aura plus de mal à s'imposer !
- C'est bien vrai, Votre Majesté ! soupira Nathalie. Mais il est également vrai, selon les médecins, qu'on ne peut jamais prévoir, à la naissance d'un enfant, s'il se développera naturellement ou si sa croissance s'arrêtera très tôt et s'il restera nain toute sa vie !
- Il garde donc encore une petite chance ! dit la tsarine avec une jovialité cynique.
- Certainement ! reconnut Nathalie. Il sera nain si Dieu en a décidé ainsi. Lui seul règle d'en haut la taille du corps des humains comme celle de leur esprit.
- Oui, oui, conclu la tsarine avec ampleur.Mais sois tranquille : qu'il soit nain ou géant, ton fils bénéficiera de notre entière bienveillance.

Vus du trône, tous les sujets sont égaux. Comment vas-tu appeler ce bambin ?
- Nous avons pensé à l'appeler Georges.
- Fort bien ! C'est un prénom de sagesse et de gloire. Saint-Georges a vaincu le dragon. Georges saura vaincre n'importe quel homme qui s'avisera de l'importuner ! A quand le baptême ?
- La date n'est pas encore fixée : le mois prochain, je pense...
- Je tâcherai d'assister à la cérémonie, mais je ne promets rien : mes heures sont tellement encombrées d'obligations. En tout cas, le jour dit, je prierai pour votre petit Georges. Allez en paix, heureux parents !

De retour dans leur nouveau logis, dans leur nouvelle vie, Nathalie et Vassia, ivre de bonheur, ne savait plus si c'était Dieu ou sa femme qu'il lui fallait remercier de les avoir tirés d'affaire en un tournemain. Tout en récitant une oraison muette, il la regardait à la dérobée et la trouvait embellie par la victoire qu'elle venait de remporter. Au bout du compte, sous son apparence de fragilité, de timidité et d'innocence, elle était plus forte et plus courageuse que lui. Simplement, sa volonté était trompeuse car elle s'enveloppait d'une exquise douceur. Même quand elle semblait disposée à se laisser convaincre par un contradicteur, elle ne renonçait pas à avoir le dernier mot. Tout à coup, Vassia se dit que, mine de rien, elle était de l'étoffe dont on fait les tsarines, en Russie. Puis, chassant de son cerveau cette idée delèse-majesté, il se contenta de penser qu'au lieu d'épouser une femme de coeur, il avait épousé une femme de tête. Et cette sujétion, loin d'être humiliante,
l
ui paraissait flatteuse pour un nain.
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MAINGANTEE



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Ven 1 Mai - 15:05

Fichtre tu tapes à une de ces vitesses ..
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Ven 1 Mai - 19:51

XIII


Convaincu d'avoir assuré toutes les chances de leur couple par ses prières, Vassia mit plusieurs mois à s'apercevoir du changement qui s'opérait insidieusement dans la conduite de Nathalie. Depuis le baptême de Georges, qui avait eu lieu entre temps, et auquel la tsarine, retenue par des devoirs protocolaires, n'avait pu assister, il constatait que Nathalie se désintéressait de plus en plus de lui pour se consacrer éperdument au nouveau-né.
Absorbée par son rôle de mère, elle en oubliait son rôle d'épouse. Le lit conjugal étant éclipsé par le berceau, elle ne se lassait pas d'admirer et de bichonner le bébé.
Comme pour justifier cette adoration, le petit Georges manifestait chaque jour par ses sourires et ses vagissements une insolente normalité. De toute évidence, il serait un garçon bien constitué et d'humeur avenante. Plus tard, devenu grand et fort, peut-être aurait-il honte de l'infirmité de son père ? Peut-être se moquerait-il de lui, en cachette, au lieu de lui vouer le respect et la confiance que n'importe quel fils doit à l'auteur de ses jours. Peut-être échangerait-il des sourires de connivence, derrière son dos, avec une Nathalie trop heureuse de toujours complaire à son rejeton.
Cette idée obsédait Vassia au point qu'il lui arrivait parfois de faire irruption à l'improviste dans la chambre d'enfant avec l'espoir de
découvrir un début de malformation dans l'anatomie de son héritier. En vain. De contrôle en contrôle, le petit Georges confirmait sa perfection corporelle et mentale. En le contemplant avec une curiosité inquiète, Vassia se rappelait la parole de la tsarine, quand elle avait appris que le nouveau-né de son bouffon était exempt de toute tare physique. "Dommage !" s'était-elle écriée. A l'évidence, Sa Majesté avait raison de déplorer cette fâcheuse banalité. Mais, alors que la tsarine se préoccupait de l'avenir de l'enfant, c'était l'avenir du père qui, aujourd'hui , se trouvait menacé. Dans les longs soliloques où Vassia s'abîmait inutilement, il se disait que, quand une mère souhaite en secret, que son enfant ne ressemble pas au père, c'est qu'elle n'aime plus l'homme qui l'a fécondée. Sans doute Nathalie lui en voulait-elle de l'avoir séduite jadis et d'être encore là, à la maison, alors qu'elle n'avait plus besoin de lui ? Sans doute cherchait-elle à oublier, en regardant son bébé adorable, l'homme qui l'avait mise enceinte et qui était manifestement indigne du cadeau qu'elle lui avait fait ? Sans doute n'avait-elle qu'une envie : voir disparaître cet intrus, afin de pouvoir mieux chérir le fils né de sa semence.
Ce fut au milieu de ses tourments de conscience, dont Nathalie était loin de se douter, qu'il reçut une invitation comminatoire de l'impératrice.

Elle l'attendait pour une audience privée, le jour même. Il se précipita au palais, tremblant de ferveur, comme à un rendez-vous galant. Dans sa
hâte, il négligea même d'avertir sa femme.D'ailleurs, elle était trop occupée à dorloter et à bêtifier pour lui poser la moindre question.
L'impératrice reçut Vassia comme d'habitude, en tête-à-tête, dans son cabinet de travail. L'ayant toisé d'un regard scrutateur, elle lui demanda tout de go :
- Alors, ce bébé, comment va-t-il ?
- Très bien, Votre Majesté, répondit Vassia d'un ton plat.
- Toujours aussi florissant ?
- Oui, oui...
- Sa mère doit en être bien fière !
- En effet !
- Et toi ?
- Moi aussi, bien sûr, Votre Majesté !

La tsarine eut une moue dubitative et, fixant sur Vassia un regard qui n'admettait aucune dérobade, elle dit avec force :
- Des rumeurs me sont parvenues grâce aux indiscrétions de ta domesticité. il paraît que votre ménage bat de l'aile !

Etonné par cette apostrophe, Vassia songea immédiatement à la soubrette Fiokla dont Nathalie faisait parfois sa confidente. C'était elle sûrement qui n'avait pas su tenir sa langue. Il crut devoir protester :
- Mais non, Votre Majesté, ce sont des racontars...

Les yeux de la tsarine s'assombrirent. Elle n'aimait pas être contredite. Impavide, elle poursuivit :
- Que te reproche-t-elle ?
- Mais... rien, Votre Majesté !
- Que lui reproches-tu ?
- Rien non plus... enfin presque rien...
- Presque rien, c'est déjà trop dans un couple, observa l'impératrice.
Et, comme Vassia ne savait que répliquer, elle insista :
- Dis-moi tout, Vassia ; tu redoutes des complications pour l'avenir de Georges ?
- Non, non, Votre Majesté.
- Pour le tien, alors ?

Accablé par cette vérité, Vassia inclina la tête silencieusement.
- Tu as raison de t'inquiéter, reprit la tsarine. Cet enfant, loin de resserrer les liens de votre couple, les a peu à peu distendus. Cela arrive souvent ! Dans ce cas, le mieux est de regarder la réalité en face.

En écoutant cette cruelle confirmation de ses craintes, Vassia s'étonnait de n'être pas davantage désespéré. Alors que ses plus chères illusions tombaient en lambeaux, il éprouvait le sentiment, non pas d'assister à un échec irrémédiable, mais de prendre un nouveau départ dans la vie.

Comme après l'intervention savante et rude d'un rebouteux sur un membre démis, il recouvrait soudain l'aisance de ses mouvements. Pour l'encourager dans cette réaction optimiste, la tsarine lui conseillait maintenant de ne pas regretter la faillite - du reste inévitable ! - de son ménage.
Il n'était pas fait, disait-elle, pour l'ennuyeuse répétition des devoirs conjugaux, mais pour l'exaltante aventure des spectacles comiques au palais. Son lot, ce n'était pas la solitude à deux, mais la performance scénique, toujours renouvelée, devant l'élite des amateurs. Sa récompense ne se bornait pas aux petits soupirs d'une épouse comblée, mais se traduisait par les applaudissements des proches du trône. Bref, Elisabeth Ire lui proposait de reprendre du service comme bouffon de Cour.

Certes, il n'était pas question de le réemployer aux conditions exceptionnelles de premier bouffon de Sa Majesté. Il rentrerait dans le rang, dormirait dans la salle commune et serait soumis à la même discipline que ses congénères. D'ailleurs, depuis que l'infortuné Pouzyr avait rendu son âme à Dieu, le mois dernier, la tsarine n'envisageait pas de le remplacer à la tête de la petite troupe. Tous égaux dans la contorsion et la plaisanterie. Vassia était-il d'accord ? Il n'en espérait pas tant ! Le coeur bondissant de joie, il lui semblait qu'il venait de rajeunir, de redécouvrir sa vraie vocation, de se "démarier" pour le meilleur et pour le pire. Répondant à l'offre de l'impératrice, il balbutia :
- Rien ne pouvait m'être plus agréable, Votre Majesté. Oui, oui, je reviendrai ! Même comme bouffon ordinaire...
Cependant, troublé par un léger scrupule, il ajouta :
- Je vais immédiatement annoncer la chose à Nathalie... Je me demande comment elle prendra ça !
- Comme un décret impérial ! trancha Elisabeth Ire. Elle ne pourra que s'incliner !

Vassia mit un genou à terre pour remercier la tsarine, se releva et sortit à reculons en multipliant les révérences. Il était aussi heureux qu'il l'avait été le jour de son mariage.
Quand il apprit à sa femme qu'il allait retourner vivre au palais afin d'y assumer les fonctions de simple bouffon, elle en parut ravie pour lui, pour elle et pour leur enfant.
Elle lui conseilla même de ne pas s'attarder à la maison et l'aida à préparer son bagage. En lui donnant un baiser d'adieu et en se penchant sur le berceau de son fils pour une dernière caresse, Vassia eut le sentiment d'une double délivrance. Incontestablement, son départ arrangeait Nathalie autant que lui-même. Ici, il était un vil empêcheur, là-bas il serait l'ambassadeur bienvenu de la fantaisie.

La réapparition de Vassia au palais ne fut pas du goût des bouffons en place, qui étaient tous plus ou moins jaloux de ses succès d'autrefois.
Mais leurs mines pincées ou faussement aimable le laissèrent indifférent.
L'agrément de Sa Majesté primait pour lui tout le reste. Le bruit de son retour en grâce se répandit immédiatement d'un bout à l'autre de la ville. Partout on louait la grandeur d'âme de l'impératrice qui, une fois de plus, intervenait dans la vie d'un de ses sujets défavorisé par le sort afin de lui assurer bonheur et prospérité dans son ombre. Le peuple russe, qui a toujours aimé attribuer à ses tsars et à ses tsarines un sobriquet rappelant leurs principales vertus, fit suivre le titre de l'impératrice Elisabeth Ire du beau surnom de "la Clémente". Vassia ne fut pas le moins empressé à célébrer la générosité et le discernement de sa bienfaitrice. Ayant sacrifié femme et enfant à l'art d'égayer autrui, il ne songeait plus qu'à renouveler son répertoire de grimaces et d'anecdotes. Quand, en bon orthodoxe, il se rendait à l'église, le dimanche matin, parmi ses confrères en cocasserie, c'était pour remercier Dieu de lui avoir donné, avec une apparence monstrueuse, la mission de faire rire à ses dépens les gens qui se croyaient normaux."


F I N ............
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Berengere



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Lun 4 Mai - 11:59

Oh ! ça finit comme ça ! ça tombe un peu à plat, tu ne trouves pas ?
Grand merci, Epistounette I love you
(et au suivant ! Laughing )
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Lun 4 Mai - 12:08

J'ai également été surprise et déçue par la fin du roman, Bérengère.
Cet après-midi, j'irai à la bibliothèque, voir si je trouve "La tête sur les épaules", à la demande de J2.
Je vais aussi chercher 1 ou 2 romans historiques, du même auteur.
........... Very Happy ...... sunny
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Jean2



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Lun 4 Mai - 21:05

aaaahhh mais qu'elle est bonne ! Tu l'as trouvé dis?
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Lun 4 Mai - 21:55

Je n'ai pas eu le temps de passer à la bibliothèque, J2. J'irai demain. ... Wink
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MARCO



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Mar 5 Mai - 18:33

Un petit verre en terrasse à la place ? 
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Jean2



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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Mar 5 Mai - 19:45

Crying or Very sad tu n'as même pas pensé à moi .. snifff
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epistophélès



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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mar 5 Mai - 20:14

Trop tard, J2, Marco a déjà débarrassé la table de la terrasse. ... geek
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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Aujourd'hui à 20:16

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