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 L'ETAGE DES BOUFFONS de......

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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Mer 1 Avr - 19:15

Henri Troyat.



"S'il te plaît, Ivan Pavlovitch, raconte l'histoire des noces du vieux prince Michel Galitzine et de la naine kalmouke.
- Je te l'ai déjà racontée !
- Oui, mais pas devant Fiokla ! Je suis sûre que ça l'amuserait beaucoup !

Pastoukhov est un peu surpris de l'importance qu'Eudoxie Tchoubaï attache à l'opinion de la fille maigrichonne et délurée qui lui tient lieu de soubrette. il est vrai que, étant elle-même d'origine serve, elle a conservé, malgré son rang actuel de barynia, une complicité indulgente envers les domestiques. Elle insiste avec un rien de taquinerie :
- Eh bien, vas-y, Ivan Pavlovitch ! Nous t'écoutons.


Tel un acteur professionnel appelé à se produire en public, Pstoukhov s'exécute de bonne grâce et, de nouveau, fait le récit de cette folle journée du mois dernier où il a été convié, avec de nombreux boyards, à assister aux festivités désopilantes imaginées par la tsarine Anna Ivanovna à l'occasion du mariage de sa bouffonne et de son souffre-douleurs. Couronnée impératrice en mars 1730, c'est la première fois, en six ans, qu'elle donnait libre cours à une fantaisie souveraine digne des extravagances de son lointain aïeul Pierre le Grand. Ce jour-là, selon les indications de Sa Majesté, le couple du prince gâteux et de la Kalmouke contrefaite après avoir été béni à l'église, a été promené en grande pompe à travers une foule applaudissant et hurlant de joie jusqu'à un palais formé par un assemblage de blocs de glace au bord de la Néva. Là, du lit nuptial aux fauteuils de repos et à la table de toilette, tout était taillé dans la même matière translucide et gelée.
C'est dans cette alcôve polaire que le ménage a été enfermé, avec pour consigne de s'y livrer aux premiers ébats car, comme chacun sait, quand deux être s'aiment, la chaleur de leur sang suffit à dégourdir l'atmosphère. Pour plus de sûreté, l'impératrice avait placé des sentinelles devant la porte de ce temple de la congélation conjugale afin d'empêcher les tourtereaux d'en sortir avant le lever du jour.
Et le lendemain, l'ensemble des courtisans entourant Sa Majesté a été convié à voir, au saut du lit, les héros de la fête, à demi-morts de froid, claquant des dents, toussant et crachant, ce qui avait diverti tous les amateurs de spectacles comiques. A présent encore, Pastoukhov s'émerveille de l'ingénieuse farce organisée par la tsarine.

A chaque détail évoqué par lui, Fiokla pouffe de rire dans son poing, puis se signe rapidement comme pour se faire pardonner cet accès d'hilarité peu charitable. Quand il a fini de parler, elle soupire :
- Mon Dieu, ils doivent être dans un triste état, les pauvres !
- Eh bien, non ! affirme Pastoukhov. Ils en ont été quittes pour un gros rhume !


Et il ajoute que ces assurément par une grande faveur du Ciel que les deux intéressés ont survécu à l'épreuve. En outre, comme Sa Majesté a autant de bonté que d'invention, elle a récompensé le prince et la naine kalmouke par la donation de deux villages peuplés chacun d'un millier de serfs et par la promesse à Michel Galitzine d'un poste enviable dans la hiérarchie des familiers du palais.

Cette fois, impressionnée par tant de générosité, Fiokla verse quelques larmes. Eudoxie lui applique une légère tape sur l'épaule et la congédie en disant :
- C'est une belle histoire, n'est-ce pas ? Maintenant laisse-nous, Fiokla, nous avons à parler, le maître et moi !

Après le départ de la femme de chambre, Eudoxie reste un moment songeuse. En la regardant à la dérobée, Pastoukhov apprécie le ravissement dont elle témoigne chaque fois qu'elle entend raconter le mariage burlesque de Galitzine et de la naine. Il est d'autant plus sensible à l'innocence foncière d'Eudoxie qu'elle le change de la rouerie et de l'affectation blasée des gens de la meilleure société. Il se félicite d'avoir distingué cette jeune et robuste paysanne parmi le cheptel serf de son domaine héréditaire de Balotovo, de l'avoir affranchie, de l'avoir mise dans son lit à la mort de sa femme, cinq ans auparavant, et de vivre maritalement avec elle, à Saint-Pétersbourg. C'est grâce à elle qu'il a surmonté sans trop de difficulté, pense-t-il, les tristesses du veuvage et de l'abstinence, deux circonstances qui ne peuvent que nuire à la santé d'un homme normalement constitué.
Très vite, son choix s'est révélé judicieux.

Que ce soit entre les draps, à table ou dans la conversation, Eudoxie est à la hauteur de son rôle. Bien entendu, Pastoukhov, qui a la notion des distances imposées par la naissance et l'instruction , n'envisage nullement de présenter Eudoxie à la Cour ni même de l'épouser, ce qu'il aurait pu faire après avoir observé un petit délai de décence chrétienne.
Mais il reconnaît volontiers que, malgré sa basse extraction, cette femme du peuple sait l'écouter avec attention, se conduire correctement devant des étrangers, et qu'elle est parfois de bon conseil. Aujourd'hui encore, revenant avec lui sur la promotion qui a récompensé Michel Galitzine pour sa participation à la kermesse matrimoniale, elle tire la morale de la situation en une formule très heureuse :

- Cette aventure prouve que chez nous, en Russie, celui qui obéit à la tsarine n'a jamais à le regretter. Une gifle peut être uen insulte ou une bénédiction. Tout dépend de la main qui la donne.

Pastoukhov ne peut qu'acquiescer. Or, sitôt prononcée cette maxime de haute sagesse, Eudoxie devient songeuse, les lèvres entrouvertes, le regard perdu au loin, telle la vigie d'un navire scrutant l'horizon. Comme il est l'heure de dîner, Pastoukhov s'impatient. Il a l'habitude d'avaler un léger "trompe-la-faim" et une lampée de vodka pour préparer son palais aux riches nourritures dont le fumet traverse déjà les murs du salon. Gros mangeur, gros buveur, ils 'enorgueillit d'une panse rebondie et d'une barbe épaisse qui, dit-il, constituent l'apanage des vrais boyards.
Un en-cas l'attend sur un guéridon, à l'entrée de la salle à manger. Il s'apprête à franchir le seuil pour goûter à cette collation apéritive, mais Eudoxie l'arrête dans son mouvement :
- Attends un peu, murmure-t-elle. Il me vient une idée...
- On verra ça tout à l'heure.
- Il y a des questions qu'il faut savoir aborder immédiatement si on ne veut pas le regrette plus tard.
- C'est si important que ça ?
- Je crois bien que oui...
- Eh bien ! parle ! grogne-t-il, agacé. De quoi s'agit-il ?


Et, sans se soucier de la réponse, il fait encore un pas vers la porte.
- Je pense à Vassia, dit Eudoxie d'une voix prophétique.


Pastoukhov a un haut-le-corps. Il n'aime pas parler de l'enfant disgracié qu'il a eu, voici vingt-deux ans, de feu son épouse et que, depuis la morte de celle-ci, il cache aux yeux de tous dans le village de Balotovo.
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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mer 1 Avr - 20:23

- Qu'est-ce que tu veux me dire à propos de Vassia ? marmonne-t-il. Il est très bien là où il est ! Il ne manque de rien !
- Crois-tu ?

Cette observation souriante d'Eudoxie aggrave l'irritation de Pastoukhov. Il s'est planté devant le guéridon chargé de zkouski et médite en silence tandis que son regard court d'une psécialité culinaire à une autre.
Après qu'il a avalé deux pirojki aux choux en les accompagnant d'une goulée d'alcool, Eudoxie juge le moment venu de revenir à la charge.

- Il y a combien de temps que tu n'as pas vu Vassia ? demande-t-elle.


Pastoukhov se trouble. Chaque fois qu'on prononce devant lui le nom de son fils, il éprouve une vague malaise dans la poitrine. Ce n'est pas du remord, car il ne conçoit pas qu'on puisse lui reprocher quoi que ce soit à cet égard ; plutôt une gêne respiratoire, une sensation de porte-à-faux, d'inconfort interne. Pour se revigorer, il se dit que sa défunte épouse, une sainte femme pourtant, avait été désespérée en mettant au monde un avorton, et que, pas plus que lui, elle n'avait jugé utile d'entourer leur enfant unique d'un minimum de tendresse. Bien qu'elle ne se soit guère confiée à son mari après l'accouchement, il a toujours su qu'elle était honteuse d'avoir donné le jour à un nain. On ne s'était aperçu de la chose que peu à peu. Alors que l'intelligence de Vassia se développait normalement, son corps refusait de grandir. Les changements de nourriture, les exercices d'étirement n'y changeaient rien. A dix-sept ans, il avait la taille d'un enfant de six ans à peine. La seule vue de ce nabot raté était pour sa mère une insulte. Elle lisait en lui la condamnation de ses entrailles, le châtiment d'un mystérieux péché. A plusieurs reprises elle avait eu devant Pastoukhov des soupirs et des crises de larmes à l'évocation, même furtive, de sa dconvenue. Aujourd'hui encore, il semble à Pastoukhov que la morte lui chuchote ses doléances à l'oreille. Déjà Eudoxie reprend le fil de son interrogatoire :
- Eh bien, avoue-le, Ivant Pavlovitch :
quand es-tu allé pour la dernière fois à Balotovo ?
- Je n'en sais rien ! réplique-t-il. Il ya trois ou quatre mois, peut-être...
- Moi, je sais, rectifie-t-elle. Ca fait exactement sept mois et dix jours que tu n'y as pas remis les pieds ! Sept mois et dix jours que tu es sans nouvelles de ton fils !
- L'intendant du domaine m'en donne chque fois q'uil vient me voir pour le rapporte.
- Er ça te suffit ?
- Pour l'instant, oui !
- Notre Matvéitch est un brave homme, mais il ne peut pas tout voir, tout deviner. Dans l'état actuel des choses, Vassia reste livré à lui-même, au fond de la campagne. Personne, là-bas, ne s'occupe de lui. Il ne fréquent que des paysans !
- Tu voudrais que je lui envoie un précepteur français pour lui enseigner la poésie et les bonnes manières ! ricane Pastoukhov.
- Il n'a pas besoin d'un précepteur français !Ce qu'il a appris du pope de Balotovo l'a suffisamment éclairé. Chaque fois que je l'ai vu, j'ai constaté qu'il était aussi droit d'esprit que tordu de corps !
- Eh bien ! nous somme du même avis, Eudoxie ! Quoi qu'on fasse, Vassia est condamné à la médiocrité, sinon par son manque d'instruction, du moins par sa dégaine. A vingt-deux ans, quand on a été comme lui défavorisé par la nature, on a beau se tortiller, on n'échappe à son sort !
- Tiens, tiens ! Et si le fait d'avoir été défavorisé par la nature, comme tu dis, était le meilleurs moyen d'être favorisé par la tsarine ?

Eudoxie a parlé en regardant Pastoukhov avec un tel aplomb qu'il en est estomaqué. Eu bout d'un moment, émergeant de son embarras, il bredouille :
- Qu'est-ce qui te fait dire ça, Eudoxie ?
- Ce que tu ne cesses de me raconter à propos du mariage arrangé par Sa Majesté entre sa naine kalmouike et le vieux Michel Galitzine.
- Quel rapport ?
- Tu ne devines pas ?
- Non !... Tu te figures peut-être que... que ?;;;

Comme il bégaie, c'est elle qui achève la phrase :
- Parfaitement ! Je me figure qu'il y a là une occasion inespérée pour Vassia, et pour nous tous... Après avoir si bien réussi le mariage d'une bouffonne contrefaite et d'un prince décati, la tsarine voudra, à coup sûr, recommencer l'exploit. Cette cérémonie extraordinaire qui lui aura ouvert l'appétit. C'est le moment de te mettre sur les rangs, avec ton fils. Tu as la chance qu'il soit nain. Pendant plus de vingt ans, tu l'as caché comme un objet de honte. Et cet objet de honte est peut-être le trésor de guerre de la famille. Peut-être est-ce lui qui assurera ta prospérité ! Il est grand temps de tirer Vassia de l'oubli et d'exploiter la situation auprès de Sa majesté. Si tu sais t'y prendre...
Effrayé par l'audace d'Eudoxie, Pastoukhov l'interrompt :
- Je ne saurai pas m'y prendre... Ce serait... Ce serait une manoeuvre indigne de mon rang... Une singerie... Un avilissement contraire à ma conception de l'honneur...
- Ce qui est l'honneur ou le déshonneur d'un individu, c'est à l'église que ça se décide, devant un prêtre, ou au palais, devant Sa Majesté, mais sûrement pas ici, devant un plat de zakouski et un carafon de vodka ! dit-elle carrément.

Son air résolu impressionne Pastoukhov et il doit faire appel à toute son autorité pour s'opposer à la séduisante folie qu'on lui souffle.
Afin de donner plus de force à son refus, il avale, par défi, encore un verre d'alcool et mord à pleines mâchoires dans une tartine de caviar frais.
- Non, non et non ! répète-t-il la bouche pleine. Je ne m'abaisserai pas, moi, un boyard, à offrir mon fils comme nain de Cour et comme bouffon de la tsarine ! D'ailleurs, elle ne comprendrait pas une démarche aussi dégradante de la part d'un Pastoukhov, elle me chasserait de sa vue ; elle... elle m'en voudrait de l'avoir dérangée pour une sottise !...
- Il ne coûte rien d'essayer... Parle-lui de Vassia, à l'occasion... Sait-elle seulement qu'il n'est pas comme les autres ?...
- Bien sûr que non !
- Alors, il faut le lui apprendre, mine de rien... Tu verras bien comment elle réagira...
En tout cas, elle te saura gré de ta confiance, de ta franchise...

Ebranlé dans ses convictions, Pastoukhov s'étonne de la facilité avec laquelle il se range maintenant à l'opinion d'Eudoxie. Cette ancienne serve a réponse à tout. On jurerait qu'elle a vécu aussi longtemps que lui à la Cour. En formant cette réflexion, Pastoukhov se sent lourd et maladroit comme un ours face à un écureuil sautant de branche en branche. Il enveloppe sa maîtresse d'un regard à la fois admiratif et inquiet. Petite, blonde, potelée à souhait, elle a les yeux vifs et une peau lisse dont elle relève la pâleur par des fards roses et blancs, à l'exemple des grandes dames du palais. Ainsi, même vêtue du traditionnel sarafane en drap rouge des villageoises, avec bretelles apparentes et corsage ouvert sur une chemise brodée au point russe, elle est toujours agréable à contempler. Son buste généreux tend si bien l'étoffe que Pastoukhov éprouve soudain le besoin d'y applique une "caresse païenne", selon l'expression d'Eudoxie. Proche de la soixantaine, il ne s'étonne pourtant pas d'avoir à sa disposition une personne affriolante et de vingt-cinq ans plus jeune que lui. Sans nier la déperdition de ses forces avec le temps, il estime que, dans un couple comme le sien, la différence sociale suffit à oblitérer la différence d'âge. Chez un vrai boyard, se dit-il, la noblesse héréditaire supplée à la déficience physique. L'idée le traverse, inopinément, que ses désirs nocturnes sont le résultat d'un maléfice et qu'il subit alors les sortilèges d'une diablesse qui, sous le charmant visage d'Eudoxie, lui suggère de présenter Vassia à la tsarine avec l'espoir qu'elle l'engagera comme nain de Cour ?
Tiraillé entre la tentation de céder à sa maîtresse et la crainte de faire le jeu du Malin en lui obéissant, il meuble le silence en engouffrant une quantité de hors-d'oeuvre et en se léchant les doigts entre deux bouchées.

Pour gagner du temps, il exige de poursuivre la discussion pendant le repas. Il a déjà remarqué que son esprit est plus alerte quand il a le ventre plein. C'est sans un mot et avec une assurance solennelle qu'il tourne le dos à l'étalage des amuse-gueule et se dirige vers la grande table, servie pour deux personnes. Le couvert a été mis avec autant d'apparat que si des convives de marque étaient attendus.
En cinq ans de cohabitation avec Pastoukhov, Eudoxie a appris à connaître ses goûts culinaires. Le menu est toujours à la convenance du maître de maison. Pour lui complaire, le cuisinier, jadis employé à l'ambassade de Suède, s'est initié aux robustes spécialités russes. Les hé"sitations de Pastoukhov fondent une à une après la dégustation du potage aux betteraves, des pirojki aux choux, des têtes d'esturgeon fumées, du poulet farci à la chair de mouton et du gâteau à base de pain d'épice, ruisselant de crème et de miel.
A mesur qu'il engouffre ces nourritures puissantes, Pastoukhov sent à la fois son estomac s'alourdir et sa volonté s'alléger.
Pendant qu'il se restaure ainsi, deux laquais en livrée tournent autour de la table, présentent les plats et renouvellent le vin français et la vodka russe dans les verres. Tout en chipotant dans son assiette, Eudoxie, silencieuse et attentive, suit du regard, sur la figure épaisse, barbue et congestive de son vis-à-vis, les signes d'un contentement béat.


Après le dessert, il se renverse sur sa chaise, emet un rot caverneux attestant sa bonne santé, s'essuie la bouche avec la manche de sa veste et dit :
-Tu as raison, Eudoxie. Je vais voir s'il n'y aurait pas une petite place pour notre Vassia au palais...
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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mer 1 Avr - 21:26

Depuis le temps que Pastoukhov assistait régulièrement aux réceptions du palais, il croyait tout savoir du caractère de la tsarine Ana Ivanovna. Cependant, au moment de l'affronter tête à tête pour lui parler de son fils, il craignait qu'une brusque rebuffade ne mît fin à ses espoirs. Cette nièce de Pierre le Grand nourrissait une méfiance d'autant plus vive envers les boyards et la politique qu'elle avait dû écarter plusieurs prétendants avant d'être choisie comme héritière préférée par le Haut Conseil secret des dignitaires. Mariée à dix-sept ans avec le duc Frédéric-Guillaume de Courlande et devenue veuve peu après ses noces, elle avait passé toute sa jeunesse loin de Saint-Pétersbourg, à Mitau, s'était liée avec un nobliau westphalien, Johann Ernest Buhren parlait mieux l'allemand que le russe, et avouait être plus attirée par les plaisirs de la table, de la chasse, de la danse et du lit que par la subtilité des affaires publiques. Elle avait gardé de son éducation germanique une certaine rudesse de manières et un mépris souverain pour l'opinion d'autrui. En toute circonstance, son attitude était spontanée et abrupte. Quiconque l'abordait avec un placet ou une flatterie pouvait s'attendre aussi bien à une réompense qu'à un châtiment, à un éclat de rire qu'à une gifle.

Elle justifiait ces excès en les attribuant à une hérédité glorieuse. Tout lui était permis et tout lui était dû, puisqu'elle était du même sang que son oncle, l'inégalable réformateur, lequel, réveillant la Russie de son sommeil séculaire, l'avait tournée vers l'Europe et s'était offert le luxe de bâtir, sur un désert marécageux, la merveille des merveille, la Venise du Nord, Saint-Pétersbourg.
Mais Pierre le Grand avait du génie. Etait-ce le cas de cette femme presque quadragénaire qui, depuis bientôt dix ans, ne dirigeait le pays que par caprices et foucades ? Jamais encore Pastoukhov ne s'était posé la question avec autant d'angoisse qu'à la veille de l'audience qu'il avait sollicitée de Sa Majesté.


Elle avait accepté de le recevoir, un dimanche matin, à l'issue de la messe. Dès la fin de l'office, Pastoukhov, quittant le sanctuaire où quelques fidèles s'attardaient encore, se mit en faction, avec les autres courtisans, dans la grande salle du palais pour saluer le cortège impérial à sa sorte de l'église. Au premier rang de l'assistance figuraient les bouffons préférés d'Anna Ivanovna. Elle avait toujours été subjuguée par les nains et les bossus. En manifestant son intérêt pour leurs difformités elle prétendait à la fois se divertir sans malice et approfondir l'étude des mutations naturelles ou accidentelles de l'espèce humaine. Ce la aussi, disait-elle, lui venait de son illustre ancêtre, Pierre le Grand, qui s'entourait de mosntres par amour de la science. Devait-on critiquer un appétit de connaissance propre aux savants du monde entier ? Pastoukhov en avait discuté, hier encore, avec Eudoxie et elle avait réussi à le convaincre en affirmant :"On peut rire d'un nabot tout en le plaignant comme on peut plaindre un bel homme tout en l'admirant. C'est une affaire d'humeur et de circonstance !"

Soudain, tous les bouffons s'accroupirent et se mirent à glousser en se contorsionnant.
C'était signe que Sa Majesté approchait. Ils exécutaient à son intention leur numéro traditionnel de "la poule en train de pondre". En effet, bientôt Anna Ivanovna apparut et toutes les échines se courbèrent. Enorme, la poitrine surplombant en balcon un ventre ballonné, la chevelure brune, bouclée et parsemée de pierreries, la face bouffie, le regard dominateur, elle adressait des sourires d'approbation aux bouffons qui multipliaient les grimaces sur son passage tandis que bruissait à chaque pas sa robe soie écarlate à broderies d'or. Elle était suivie, à distance respectueuse, de son amant attitré, l'affreux Johann Buhren, dont on savait qu'il dirigeait l'empire, en sous-main, depuis des années, nommant ses protégés aux postes clefs de l'administration et s'inspirant en toute chose des intérêts et de l'esprit germaniques. Chacun, autour de Pastoukhov, le déplorait à voix basse, mais nus n'osait contrecarrer les décisions de celui qui régnait sur la Russie à travers les extravagances de son impériale maîtresse. En vérité, bien que grand et solidement charpenté, Johann Buhren, avec son visage dur comme silex, son regard d'oiseau de proie et ses fortes mains de bûcheron, paraissait presque alerte et élancé en comparaison de l'opulente tsarine qui ouvrait la marche. En arrivant à la hauteur de Pastoukhov, cassé en deux dans une profonde révérence, elle marqua un temps d'arrêt. il respira, avec une ivresse déférente, l'odeur de parfum et de transpiration qui émanait d'elle quand il faisait trop chaud. Or, justement, ici, l'affluence des courtisans maintenait une atmosphère étouffante.
- Je t'attends dans dix minutes, lui annonça-t-elle. Ne sois pas en retard, sinon l'audience sera annulée sans possibilité de report !

La sentence était tranchante, malgré la douceur de l'intonation. Pastoukhov voulut remercier la tsarine et l'assurer qu'il serait exact au rendez-vous. Mais elle s'était déjà éloignée, entraînant dans son sillage la silencieuse cohorte des dignitaires, des gentilshommes de la chambre, des dames et des demoiselles d'honneur. Quant elle eut disparu, Pastoukhov se hâta de gagner, à travers le dédale des couloirs et des escaliers du palais, l'antichambre du cabinet impérial où une demi-douzaine de quémandeurs de tout acabit attendaient patiemment leur tour. A peine avait-il pris place parmi eux qu'un majordome vint le chercher pour l'introduire auprès de Sa Majesté.

Ana Ivanovna le fit asseoir en face d'elle, de l'autre côté de sa table de travail, et, après l'avoir jaugé d'un regard pénétrant et narquois, prononça, la voix traînante :
- Je n'ai pas beaucoup de temps à t'accorder. Sois bref !

La tsarine parlait le russe avec un fort accent allemand et tournait entre ses doigts une tabatière d'argent niellé. Elle s'était mise à priser depuis quelque temps pour obéir à une mode qui, disait-on, venait de France, et nombre de courtisans l'imitaient par servilité.
Pastoukhov pensa qu'il aurait dû en faire autant pour être dans la note. Sa tête se vidait, il ne savait plus dominer son appréhension et cherchait en vain par quelle phrase commencer l'exposé d'une situation aussi insolite que la sienne. Alors qu'il hésitait encore, la tsarie l'apostropha rondement :
- Qu'as-ru de si important à me dire, Ivan Pavlovitch ?
Rappelé à l'ordre, il balbutia :
- C'est au sujet de mon fils, Votre Majesté... J'ai... oui... Si j'ose me permettre... j'ai un fils...
- Et alors ? Tu n'es pas le seul ! répliqua-t-elle en ouvrant et en refermant machinalement sa tabatière.
- Très juste, Votre Majesté ! reprit-il dans un sursaut d'audace. Mais mon fils, à moi, n'est pas comme les autres. Il est un peu bossu et de très petite taille...
- Un nain ?
- Oui, Votre Majesté, confessa Pastoukhov avec une confusion mêlée despérance.

L'oeil de la tsarine s'alluma de convoitise.
- Voilà qui est plus intéressant ! dit-elle. Pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé ?
- Je ne voulais pas déranger Votre Majesté avec une simple histoire de famille...
- Quelle histoire ? Quelle famille ? La Russie est une grande famille et, chez nous, les histoires de chacun appartiennent à tous ! Quel âge a-t-il ?
- Vingt-deux ans !
- Il habite chez toi ?
- Oui et non, Votre Majesté : il vit à la campagne, sur mes terres, au village de Balotov...
- Pourquoi le caches-tu là-bas ?


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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Ven 3 Avr - 18:45

- Qu'est-ce que tu veux me dire à propos de Vassia ? marmonne-t-il. Il est très bien là où il est ! Il ne manque de rien !
- Crois-tu ?


Cette observation souriante d'Eudoxie aggrave l'irritation de Pastoukhov. Il s'est planté devant le guéridon chargé de zakouski et médite en silence, tandis que on regard court d'une spécialité culinaire à une autre.
Après qu'il a avalé deux pirojki aux choux en les accompagnant d'une goulée d'alcool, Eudoxie juge le moment venu de revenir à la charge.

- Il y a combien de temps que tu n'as pas vu Vassia ? demande-t-elle.


Pastoukhov se trouble. Chaque fois qu'on prononce devant lui le nom de son fils, il éprouve un vague malaise dans la poitrine. Ce n'est pas du remords, car il ne conçoit pas qu'on puisse lui reprocher quoi que ce soit à cet égard ; plutôt une gêne respiratoire, une sensation de porte-à-faux, d'inconfort interne. Pour se revigorer, il se dit que sa défunte épouse, une sainte femme pourtant, avait été désespérée en mettant au monde un avorton, et que, pas plus que lui, elle n'avait jugé utile d'entourer leur enfant unique d'un minimum de tendresse. Bien qu'elle ne se soit guère confiée à son mari après l'accouchement, il a toujours su qu'elle était honteuse d'avoir donné le jour à un nain. On ne s'était aperçu de la chose que peu à peu. Alors que l'intelligence de Vassia se développait normalement, son corps refusait de grandir. Les changements de nourriture, les exercices d'étirement n'y changeaient rien. A dix-sept ans, il avait la taille d'un enfant de six ans à peine. La seule vue de ce nabot raté était pour sa mère une insulte. Elle lisait en lui la condamnation permanente de sa féminité, la malédiction de ses entrailles, le châtiment d'un mystérieux péché.
A plusieurs reprises elle avait eu devant Pastoukhov des soupirs et des crises de larmes à l'évocation, mêle furtive, de sa déconvenue. Aujourd'hui encore, il semble à Pastoukhov que la morte lui chuchote ses doléances à l'oreille. Déjà Eudoxie reprend le fil de son interrogatoire :


- Eh bien, avoue-le, Ivan Pavlovitch : quand es-tu allé pour la dernière fois à Balotovo ?
- Je n'en sais rien ! réplique-t-il. Il y a trois ou quatre mois, pet-être...
- Moi, je sais, rectifie-t-elle. Ca fait exactement sept mois et dix jours que tu n'y as pas remis les pieds ! Sept mois et dix jours que tu es dans nouvelles de ton fils !
- L'intendant du domaine m'en donne chaque fois qu'il vient me voir pour le rapport.
- Et ça te suffit ?
- Pour l'instant, oui !
- Notre Matvéitch est un brave homme, mais il ne peut pas tout voir, tout deviner.
Dans l'état actuel des choses, Vassia reste livré à lui-même, au fond de la campagne.
Personne, là-bas, ne s'occupe de lui. Il ne fréquent que des paysans !
- Tu voudrais que je lui envoie un précepteur français pour lui enseigner la poésie et les bonnes manières ! ricane Pastoukhov.
- Il n'a pas besoin d'un précepteur français ! Ce qu'il a appris du pope de Balotovo l'a suffisamment éclairé. Chaque fois que je l'ai vu, j'ai constaté qu'il était aussi droit d'esprit que tordu de corps !
- Eh bien ! nous sommes du même avis, Eudoxie ! Quoi qu'on fasse, Vassia est condamné à la médiocrité, sinon par son manque d'instruction, du moins par sa dégaine. A vingt-deux ans, quand on a été comme lui défavorisé par la nature, on a beau se tortiller, on n'échappe pas à son sort !


Bon, je vais taper le roman d'une traite, sur le bureau de l'ordi. Ca sera plus simple. Donnez-moi trois quatre jours pour le terminer de taper.
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Jean2

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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Dim 12 Avr - 12:09

Je m'y mets ce soir
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Jean2

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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Lun 13 Avr - 11:02

Ca ne va pas vite il me semble!
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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mar 14 Avr - 18:51

Son air résolu impressionne Pastoukhov et il doit faire appel à toute son autorité pour s'opposer à la séduisante folie qu'on lui souffle.
Afon de donner plus de force à son refus, il avale, par défi, encore un verre d'alcool et mord à pleines mâchoires dans une tartine de caviar frais.
- Non, non et non ! répète-t-il la bouche pleine. Je ne m'abaisserai pas, moi, un boyard, à offrir mon fils comme nain de Cour et comme bouffon à la tsarine ! D'ailleurs, elle ne comprendrait pas une démarche aussi dégradante de la part d'un Pastoukhov, elle me chasserait de sa vue ; elle... elle m'en voudrait de l'avoir dérangée pour une sottise !...
- Il ne coûte rien d'essayer... Parle-lui de Vassia à l'occasion... Sait-elle seulement qu'il n'est pas comme les autres ?
- Bien sûr que non !
- Alors, il faut le lui apprendre, mine de rien... Tu verras bien comment elle réagira...
En tout cas, elle te saura gré de ta confiance, de ta franchise...

Ebranlé dans ses convictions, Pastoukhov s'étonne de la facilité avec laquelle il se range maintenant à l'opinion d'Eudoxie. Cette ancienne serve à réponse à tout. On jurerait qu'elle a vécu aussi longtemps que lui à la Cour. En formant cette réflexion, Pastoukhov se sent lourd et maladroit comme un ours face à un écureuil sautant de branche en branche. Il enveloppe sa maîtresse d'un regard à la fois admiratif et inquiet. Petite, blonde, potelée à souhait, elle a les yeux vifs et une peau lisse dont elle relève la pâleur par des fards roses et blancs, à l'exemple des grandes dames du palais. Ainsi, même vêtue du traditionnel.... "sarafane" ....... en drap rouge des villageoises, avec bretelles apparentes et corsage ouvert sur une chemise brodée au point russe, elle est toujours agréable à contemp^ler. Son buste généreux tend si bien l'étoffe que Pastoukhov éprouve soudaint le besoin d'y appliquer une "caresse païenne", selon l'expression d'Eudoxie. Proche de la soixantaine, il ne s'étonne pourtant pas d'avoir à sa disposition une personne affriolante et de vingt-cinq ans plus jeune que lui. Sans nier la déperdition de ses forces avec le temps, il estime que, dans un couple comme le sien, la différence sociale suffit à oblitérer la différence d'âge. Chez un vrai boyard, se dit-il, la noblesse héréditaire supplée à la déficience physique. L'idée le traverse, inopinément, que ses désirs nocturnes sont le résultat d'un maléfice et qu'il subit alors les sortilèges d'une diablesse. En cet instant même, n'est-ce pas une diablesse qui, sous le charmant visage d'Eudoxie, lui suggère de présenter Vassia à la tsarine avec l'espoir qu'elle l'engagera comme nain de Cour ?
Tiraillé entre la tentaion de céder à sa maîtresse et la crainte de faire le jeu du Malin en lui obéissant, il meuble le silence en engouffrant une quantité de hors-d'oeuvre et en se léchant les doigts entre deux bouchées.

Pour gagner du temps, il exige de poursuivre la discussion pendant le repas. Il a déjà remarqué que son esprit est plus alerte quand il a le ventre plein. C'est sans un mot et avec une assurance solennelle qu'il tourne le dos à l'étalage des amuse-gueule et se dirige vers la grande table, servie pour deux personnes. Le couvert à été mis avec autant d'apparat que si des convives de marque étaient attendus.
En cinq ans de cohabitation avec Pastoukhov, Eudoxie a appris à connaître ses goûts culinaires. Le menu est toujours à la convenance du maître de maison. Pour lui complaire, le cuisinier, jadis employé à l'ambassade de Suède, s'est initié aux robustes spécialités russes. Les hésitations de Pastoukhov fondent une à une après la dégustation du potage aux betteraves, des pirojki aux choux, des têtes d'estugeon fumées, du poulet farci à la chair de mouton et du gâteau à base de pain d'épice, ruisselant de crème et de miel. A mesure qu'il engouffre ces nourritures puissantes, Pastoukhov sent à la fois son estomac s'alourdir et sa volonté s'allerger. Pendant qu'il se restaure ainsi, deux laquais en livrée tournent autour de la table, présentent les plats et renouvellent le vin français et la vodka russe dans les verres. Tout en chipotant dans son assiette, Eudoxie, silencieuse et attentive, suit du regard, sur la figure épaisse, barbue et congestive de son vis-à-vis, les signes d'un contentement béat. Après le dessert, il se renverse sur sa chaise, émet un rot caverneux attestant sa bonne santé, s'essuie la bouche avec la manche de sa veste et dit :

- Tu as raison, Eudoxie. Je vais voir s'il n'y aurait pas une petite place pour notre Vassia, au palais...


Depuis le temps que Pastoukhov assistait régulièrement aux réceptions du palais, il croyait tout savoir du caractère de la tsarine Anna Ivanovna. Cependant, au moment de l'affronter tête à tête pour lui parler de son fils, il craignait qu'une brusque rebuffade ne mît fin à ses espoirs. Cette nièce de Pierre le Grand nourrissait une méfiance d'autant plus vive envers les boyards et la politique qu'elle avait dû écarter plusieurs prétendants avant d'être choisie comme héritière préférée par le Haut Conseil secret des dignitaires. Mariée à dix-sept ans avec le duc Frédéric-Guillaume de Courlande et devenue veuve peu après ses noces, elle avait passé toute sa jeunesse loin de Saint-Pétersbourg, à Mitau, s'était liée avec un nobliau westphalien Johann Ernest Buhren, parlait mieux l'allemand que le russe, et avouait être plus attirée par les plaisirs de la table, de la chasse, de la danse et du lit que par la subtilité des affaires publiques. Elle avait gardé de son éducation germanique une certaine rudesse de manières et un mépris souverain pour l'opinion d'autrui. En toute circonstance, son attitude était spontanée et abrupte. Quiconque l'abordait avec un placet ou une flatterie pouvait s'attendre aussi bien à une récompense qu'à un châtiment, à un éclat de rire qu'à une gifle. Elle justifiat ces excès en les attribuant à une hérédité glorieuse. Tout lui était permis et tout lui était dû, puisqu'elle était du même sang que son oncle, l'inégalable réformateur, lequel, réveillant la Russie de son sommeil séculaire, l'avait tournée vers l'Europe et s'était offert le luxe de bâtir, sur un désert marécageux, la merveille des merveille, la Venise du Nord, Saint-Pétersbourg. Mais Pierre le Grand avait du génie. Etait-ce le cas de cette femme presque quadragénaire qui, depuis bientôt dix ans, ne dirigeait le pays que par caprices et foucades ? Jamais encore Pastoukhov ne s'était posé la question avec autant d'anboisse qu'à la veille de l'audience qu'il avait sollicitée de Sa Majesté.
Elle avait accepté de le recevoir, un dimanche matin, à l'issue de la messe. Dès la fin de l'office, Pastoukhov, quittant le sanctuaire où quelques fidèles s'attardaient encore, se mit en faction,n avec les autres courtisans, dans la grande salle du palais pour saluer le cortège impérial à sa sortie de l'église. Au premier rang de l'assistance figuraient les obouffons préférés d'Anna Ivanovna. Elle avait toujours été subjuguée par les nains et les bossus. En manifestant son intérêt pour leurs difformités elle prétendait à la fois se divertir sans malice et approfondir l'étude des mutations naturelles ou accidentelles de l'espèce humaine. Cela aussi, disaitèelle, lui venait de son illustre ancêtre, Pierre le Grand, qui s'entourait de monstres par amour de la science. Devait-on critiquer un appétit de connaissance propre aux savants du monde entier ? Pastoukhov en avait discuté, hier encore, avec Eudoxie et elle avait réussi à le convaincre en affirmant :"On peut rire d'un nabot tout en le plaigant comme on peut plaindre un bel homme tout en l'admirant. C'est une affaire d'humeur et de circonstance !"

Soudain, tous les bouffons s'accroupirent et se mirent à glousser en se contorsionnant.
C'était signe que Sa Majesté approchait. Ils exécutaient à son intention leur numéro traditionnel de "la poule en train de pondre". En effet, bientôtAnna Ivanovna apparut et toutes les échines se courbèrent. Enorme, la poitrine surplombant en balcon un ventre ballonné, la chevelur brune, bouclée et parsemée de pierreries, la face bouffie, le regard dominateur, elle adressait des sourires d'approbation aux bouffons qui multipliaient les grimaces sur son passage tandis que bruisssait à chaque pas sa robe de soie écarlate à broderies d'or. Elle était suivie, , à distance respectueuse, de son amant attitré, l'affreux Johann Buhren, dont on savait qu'il dirigeait l'empire, en sous-main, depuis des années, nommant ses protégés aux postes clefs de l'administration et s'inspirant en toute chose des intérêts et de l'esprit germaniques. Chacun, autour de Pastoukhov, le déplorait à voix basse, mais nul n'osait contrecarrer les décisions de celui qui régnait sur la Russie à travers les extravagances de son impériale maîtresse. En vérité, bien que grand et solidement charpenté, Johann Buhre, avec son visage dur comme le silex, son regard d'oiseau de proie et ses fortes mains de bûcheron paraissait presque alerte et élancé en comparaison de l'opulent tsarine qui ouvait la marche. En arrivant à la hauteur de Pastoukhov, cassé en deux dans une profonde révérence, elle marqua un temps d'arrêt. Il respira, avec une ivresse déférente, l'odeur de parfum et de transpiration qui émanait d'elle quand il faisait trop chaud. Or, justement, ici, l'affluence des courtisans maintenait une atmosphère étouffante.
- Je t'attends dans dix minutes, lui annonça-t-elle. Ne sois pas en retard, sinon l'audience sera annulée sans possibilité de report.

La sentence était tranchante, malgré la douceur de l'intonation. Pastoukhov voulut remercier la tsarine et l'assurer qu'il serait exact au rendez-vous. Mais elle s'était déjà éloignée, entraîuant dans son sillage la silencieuse cohorte des dignitaires, des gentilshommes de la chambre, des dames et des demoiselles d'honneur. Quant elle eut disparu, Pastoukhov se hâta de gagner, à treavers le dédale des couloirs et des escaliers du palais, l'antichambre du cabinet impérial où une demi-douzaine de quémandeurs de tout acabit attendaient patiemment leur tour.
A peine avait-il pris place parmi eux qu'un majordome vint le chercher pour l'introduire auprès de Sa Majesté.
Anna Ivanovna le fit asseoir en face d'elle, de l'autre côté de sa table de travail, et, après l'avoir jaugé d'un regard pénétrant et narquoi, prononça, la voix traînante :
- Je n'ai pas beauoup de temps à t'accorder. Sois bref !

La tsarine parlait le russe avec un fort accent allemand et tournait entre ses doigts une tabatière d'argent niellé.Elle s'était mise à priser depuis quelque temps pour obéir à une mode qui, disait-on, venait de France, et nombre de courtisans l'imitaient par servilité.
Pastoukhov pensa qu'l aurait dû en faire autant pour être dans la note. Sa tête se vidait, il ne savait plus dominer son appréhension et cherchait en vain par quelle phrase commencer l'exposé d'une situation aussi inolite que la sienne. Alors qu'il hésitait encore, la tsarine l'postropha rondement :
- Qu'as-tu de si important à me dire, Ivan Pavlovitch ?
Rappelé à l'ordre, il balbutia :
- C'est au sujet de mon fils, Votre Majesté... J'ai... oui... Si j'ose me permettre...j'ai un fils...
- Et alors ? Tu n'es pas le seul ! répliqua-t-elle en ouvrant et en refermant machinalement sa tabatière.
- Très juste, Votre Majesté ! reprit-il dans un sursaut d'audace. Mais mon fils, à moi, n'est pas comme les autres. Il est un peu bossu et de très petite taille...
- Un nain ?
- Oui, Votre Majesté, confessa Pastoukhov avec une confusion mêlée d'espérance.

L'oeil de la tsarine s'alluma de convoitise.
- Voilà qui est plus intéressant ! dit-elle. Pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé ?
- Je ne voulais pas déranger Votre Majesté avec une simple histoire de famille...
- Quelle histoire ? Quelle famille ? La Russie est une grande famille et, chez nous, les histoires de chacun appartiennent à tous ! Quel âge a-t-il ?
- Vingt-deux ans !
- Il habite chez toi ?
- Oui et non, Votre Majesté : il vit à la campagne, sur mes terres, au village de Balotovo...
- Pourquoi le caches-tu là-bas ?

Pastoukhov fut saisi d'une légère panique.
Désarçonné par l'accusation, il bredouilla :
- Je ne le cache pas, Votre Majesté. C'est pour son bien... Il est plus heureux dans un coin tranquille, loin de l'agitation de Saint-Pétersbourg... Etant donné son état, il a besoin de repos, d'air pur, de silence...
Elle l'interrompit :
- Bon, bon ! Ne te fatigue pas à te justifier : je ne vais pas te quereller là-dessus... Pourtant, c'est drôle que personne, au palais, ne m'ait dit que tu avais un fils... Ou plutôt, si, ça me revient : on me l'a dit à l'époque, mais sans préciser ce qu'il y avait de particulier dans son cas... Alors, bien entendu, ça m'est entré par une oreille et ça m'est sorti par l'autre !
Son visage était devenu souriant et rêveur.
- Un nain ! répétait-elle ! Un vrai nain ?
- Oui, Votre Majesté.
- Quelle taille a-t-il ?
- Il m'arrive un peu au-dessus du nombril !
- Parfait ! Et comment s'appelle-t-il ?
- Né légitimement de mon union avec mon épouse, il porte le nom de Pastoukhov.
- Son prénom ?
- Vassili... Vassia pour les familiers.
- Aime-t-il rire, au moins ?

Un instant décontenancé, Pastoukhov se dépêcha de répondre :
- Oui, oui... Enfin, je le suppose, Votre Majesté...
- A-t-il de la drôlerie ?
- Certainement... pour autant que je puisse en juger comme... comme père...
- Sait-il grimacer ?
- Il... il l'apprendra s'il le faut !
- Ces choses-là ne s'apprennent pas, Ivan Pavlovitch ! observa-t-elle sévèrement. On les possède, sans l'avoir cherché, dès le berceau...
- Eh bien, je suis sûr que Vassia a de qui tenir !
- Pourtant, toi, son père, je ne t'ai jamais vu grimacer !
Pastoukhov s'affolait. Que répondre ? Le regard de l'impératrice les transperçait. Il choisit de mentir :
- Ca m'arrive, parfois... Quand je suis seul devant ma glace... et...et ma pauvre femme, la mère de Vassia grimaçait souvent pour m'amuser !
- Elle ne grimace plus ?
- Elle est morte, Votre Majesté...
- C'est vrai ! Je l'oublie toujours ! Que Dieu ait son âme, la pauvrette ! Et maintenant, il paraît que tu as une liaison illégitime avec une jeunesse ?
- En quelque sorte, Votre Majesté.
- Une fille de Balotovo, m'a-t-on précisé !
- Oui... La solitude est une excuse à bien des péchés... C'est ce que me dit toujours mon confesseur, le père Théophane, du village de Balotovo...
- Qui te parle de péché ? Tu es libre d'aimer qui tu veux ! Mais fais attention : ne te laisse pas grignoter par une rouée ! Plus la femme est jeune, plus ses dents sont belles, et plus elle cherche à emporter un gros morceau quand elle mord dedans ! Enfin, c'est ton affaire... Revenons à ton fils. J'aimerais le voir, ce Vassia !
- C'est précisément la faveur que j'étais venu sollciter de Votre Majesté !
- Ne te fais surtout pas d'illusions : je n'ai nullement l'intention d'engager un nouveau bouffon. Les dix-huit que j'ai me suffisent.
Mais tu connais, je suis curieuse de toutes les malformations de la nature. Amène-moi ton fils, un de ces jours... Ca me changera les idées. Tu n'as qu'à t'entendre avec le grand chambellan pour la date et l'heure du rendez-vous. Et maintenant, laisse-moi : une montagne de dossiers ennuyeux m'attend !
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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mar 14 Avr - 19:06

Pastoukhov se leva promptement, et, dans un élan de reconnaissance, baisa la main lourde et moite que lui tendait la tsarine. Au moment où il appliquait ses lèvres sur l'extrémitéé de ces doigts boudinés et abondamment bagués, la porte du bureau s'ouvrit et Johann Buhren parut sur le seuil, sans même avoir été annoncé. Manifestement, il avait ici ses grandes et ses petites entrées. En l'apercevant, Anna Ivanovna s'épanouit, comme si, tout au long de la visite de Pastoukhov, elle n'avait attendu que le moment de se retrouver seule à seul avec son favori.

- J'en ai fini avec Pastoukhov ! dit-elle gaiement. Je suis tout à toi ! Où m'emmènes-tu, ce soir ?
- Il y a mascarade chez les Volkonski, répondit-il. Nous avons promis d'honorer ce bal de notre présence !
- Ca m'était sorti de la tête ! s'écria-t-elle. Voilà où ça mène de consacrer les trois quarts de son temps à la politique !
- En quoi Votre Majesté a-t-elle l'intention de se déguiser ? demanda Buhren, avec une déférence à la fois protocolaire et gaillarde.

De toute évidence, s'il la vouvoyait cérémonieusement en présence des étrangers, il lui disait "tu" dans l'intimité. La tsarine fronça les sourcils sous l'effort de la réflexion, puis se détendit et répliqua avec entrain :
- Je serai en marin hollandais ! Et toi ?
- Je comptais m'habiller en seigneur français du temps de Louis XV. Mais je crains que, dans ces conditions, nous ne formions un couple mal assorti !
- Raison de plus pour le faire ! décréta la tsarine en éclatant de rire. C'est dans la disparité qu'il faut chercher le plaisir !

Pastoukhov comprit qu'il était temps pour lui de laisser les grands de ce monte débattre à loisir de leurs affaires personnelles. Après trois courbettes et un flot de remerciements fleuris, il quitta la pièce à reculons. Dans l'antichambre, les cinq autres quémandeurs attendaient encore. En passant devant eux, il mesura sa chance et imagina la satisfaction d'Eudoxie quand il lui raconterait par le menu son entrevue avec la tsarine.

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mar 14 Avr - 21:23

A chaque nouvelle rencontre avec Vassia, Pastoukhov s'attristait de voir que son fils n'avait pas changé. Certes, il savait par les médecins qu'à vingt-deux ans un nain n'a aucune chance de grandir ni de se redresser.
Mais, comme il avait de la religion, il espérait un miracle. Hélas ! l'adolescent que l'intendant Matvéitch lui ramenait de Balotovo était en tout point identique à celui qu'il avait vu lors de sa dernière visite au domaine. Pastoukhov détaillait avec consternation ce gaillard dans la fleur de l'âge, ratatiné aux dimensions d'un enfant, avec un torse trop développé et des jambes trop courtes, une grosse tête, un nez bulbeux, un front bas, une tignasse d'étoupe roussâtre et, éclairant le tout, un innocent regard d'un bleu de myosotis. Planté devant son père, Vassia avait l'air d'attendre des explications : pourquoi l'avait-on tiré du village où il était si bien ? Curieusement, au moment de révéler à son fils le motif de cette convocation impromptue à Saint-Pétersbourg, Pastoukhov éprouvait la même gêne qu'à la veille de son audience chez la tsarine. En vérité, la candeur et la laideur du premier le gênaient autant que l'autorité et la splendeur de la seconde. A croire que l'extrême faiblesse d'un interlocuteur pouvait être aussi désarmante que son extrême puissance. Pendant que Pastoukhov méditait sur les causes de son malaise, Eudoxie entra dans la pièce, jeta un regard sur le père puis sur le fils qui se faisaient face en silence, et demanda tout à trac :

- Alors, Ivan, lui as-tu parlé ?
- Pas encore ! avoua Pastoukhov.
- Qu'attends-tu ?
- Je réfléchissais...
- Il n'y a pas à réfléchir ! Veux-tu que je le lui dise, moi ?
- Surtout pas ! s'écria Pastoukhov. C'est mon affaire...


Et, posant sa main sur l'épaule de Vassia,ce qui l'amena une fois de plus, vu leur différence de taille, à déplorer l'infirmité de son fils, il
prononça avec effort :

- Ecoute-moi bien, Vassia... Tu sais que, depuis des années, je n'ai en vue que ton bonheur... Aussi longtemps que tu étais un enfant, il n'y avait pas de vrai problème pour nous, en ce qui te concernait. Mais te voici devenu un homme et, à juste titre, ton avenir nous préoccupe... Tu ne peux pas rester toute ta vie à la campagne, parmi des moujiks. Ton rang dans la société, ton nom, qui te vient de moi, ne le permettent pas...
Or, figure-toi que j'ai trouvé une solution à cet état de choses...
Sans doute as-tu entendu parler de l'intérêt que porte notre vénérée souveraine aux personnages, sinon anormalement constitués, du moins mal formés, mal lotis... ?
- Oui, les fameux bouffons de Sa Majesté, dit Vassia. Il paraît qu'elle leur a même réservé tout un étage au palais !
- C'est exact !Et pourquoi crois-tu qu'elle recherche la compagnie de ses sujets les plus disgraciés ? s'exclama Eudoxie avec un entrain factice. Parce qu'ils la distraient des ennuyeuses conversations avec les ministres et les ambassadeurs ! Aussi longtemps que les bouffons la feront rire, leur fortune sera assurée. Ils n'ont qu'à paraître, à grimacer et à se laisser vivre ! ... Une situation de tout repos... Une place en or !...
- Eh bien, justement, reprit Pastoukhov, que l'intervention d'Eudoxie avait revigoré, il se trouve que Sa Majesté a exprimé le désir de te voir !
Sans marquer la moindre surprise, Vassia eut un sourire douloureux et demanda :
- Pourquoi veut-elle me voir ? Parce que je suis un nain ?
- En partie, bien sûr ! répondit Pastoukhov. Mais pas seulement pour ça ! Je lui ai parlé de toi, de tes qualités, de tes dons...
- Quels dons, papa ? Je n'en ai aucun !
- Mais si, mais si !... Tu te calomnies !...Tu sais amuser les gens, quand tu le veux bien... Tu imites très bien le chant du coq...
- Et ça suffit ?
- Pour commencer, oui... Après, on verra... Le tout est d'avoir le pied à l'étrier. J'ai pris date pour te présenter à Sa Majesté... Ce sera
dimanche prochain, après la messe...
J'espère que tu mesures la faveur d'une telle audience. Je compte sur toi pour t'en montrer digne... D'ailleurs, je t'accompagnerai...

Baissant la tête et appuyant le menton sur sa poitrine creuse, Vassia murmura piteusement :
- Je préférerais ne pas y aller, père !
- Mais pourquoi ?
Sans relever le front, Vassia dit dans un soupir honteux :
- Ca me gêne quand on me regarde de trop près !
- Quelle sottise ! La tsarine ne te mangera pas !
- Non. Mais elle rira de moi !
- La belle affaire ! Si elle rit de toi, ce sera qu'elle te trouve à son goût ! Et rien d'autre ne devrait compter pour toi, pour nous ! Ah ! si,
au contraire, elle restait de marbre à ta vue, là, tu serais en droit de regretter notre démarche à tous les deux. Mais telle que je la connais, et tel que je te connais, je suis tranquille !
Laisse-toi faire, laisse-moi faire, et tu me diras merci !

Comme Vassia continuait à balancer la tête négativement, Pastoukhov, saisi d'une inspiration subite, changea d'arguments et haussa le ton :
- Je ne comprends vraiment pas, Vassia, ce qui t'ennuie à l'idée de divertir la tsarine et ses amis par les défauts de ta physionomie.
Dieu a créé chacun d'entre nous selon sa fantaisie et notre devoir de chrétiens est de tirer le meilleur parti de l'apparence qu'il nous a
donnée. Un mortel a autant de mérite à réussir en faisant rire de sa laideur, puisqu'elle est l'oeuvre du Très-Haut, qu'un autre à se faire
admirer pour sa beauté ou son esprit. Ce qui est important, c'est de bien remplir son rôle dans la voie choisie par Dieu, qu'il s'agisse d'un pitre, d'un paysan ou d'un chef de guerre. Quelle que soit la raison pour laquelle la tsarine remarque un homme, il doit être fier et l'en remercier !
- Eh bien, je ne suis pas fier, papa ! gémit Vassia. J'ai honte et j'ai mal !
Tant d'obstination fit sortir Pastoukhov de ses gonds !
- C'est insensé ! rugit-il. Sa Majesté t'offre la chance inespéré de paraître à la Cour pour l'égayer, et toi, au lieu de te répandre en
bénédictions, tu discutailles, tu fais la fine bouche ! Tu me déçois, Vassia, et tu m'affliges !


Résumant ce long discours en une seule phrase, Eudoxie dit avec solennité :
- Tu ne peux pas faire ça à ton père, Vassia ! Serais-tu un mauvais fils ?

Au fils des années, bien qu'elle ne fût qu'une concubine d'origine serve opportunément affranchie, elle avait pris dans la maison l'importance et

les prérogatives d'une épouse légitime. Son accusation parut ébranler Vassia plus profondément que l'éloquent plaidoyer de Pastoukhov. Relevant la tête, il promena un regard de détresse sur ses deux vis-à-vis et soupira :
- Bon, bon, mais, une fois là-bas, que faudra-t-il que je fasse ?
- Ce que nous faisons tous en Russie, répliqua Pastoukhov. Obéir ! Et, crois-moi, pour un honnête homme, il y a autant de gloire dans la soumission que dans le commandement.

- Mais je n'ai aucune disposition pour amuser gens ! Je ne saurai pas !...
- Il te suffira de paraître devant Sa Majesté... et de dire quelques mots...
- Lesquels ?
- Tu trouveras ! Tu as la langue bien epndue : je t'ai entendu discuter avec les moujiks à Balotovo, tu les faisais rire aux éclats !
- Je suppose qu'il est plus facile de faire rire un moujik qu'une tsarine !
- Pas sûr ! dit Pastoukhov en hochant la tête. Il y a beaucoup de mystère dans le rire des grands. Parfois, une mouche dans le lait déclenche leur hilarité !


- Tu veux que je sois une mouche dans le lait de Sa Majesté ! observa Vassia ironiquement.
- Je veux que tu sois toi-même ! C'est clair ? Toi-même en un peu plus déluré, en un peu plus grimaçant...
- Et quand elle m'aura vu, que va-t-il se passer ? Elle m'engagera comme bouffon ?
- Ce serait magnifique ! Mais elle a déjà beaucoup de bouffons, à l'étage. Sans doute va-t-elle réfléchir, te mettre à l'essai avant de t'employer...
- Je pourrais peut-être retourner au village et ne venir au palais que les jours où la tsarine aurait besoin de moi ?
- Cesse de rêver à ce que tu pourrais faire ou ne pas faire, dit Pastoukhov. Et enfonce-toi bien dans la tête que, désormais, ce sera elle qui fixera ton emploi du temps !

Cette fois, Vassia ne trouva rien à répliquer et, muet, atterré, les bras pendants, il se mit à se balancer d'une jambe sur l'autre avec une obstination simiesque.


- Arrête ! s'écria Eudoxie. Fais-nous le plaisir d'offrir un meilleur visage à Sa Majesté le jour de l'audience !
- Tu viendras avec nous ? lui demanda Vassia.

Elle prit un air pincé :
- Non ! Moi, je n'ai pas ta chance ! J'attends encore la faveur d'être officiellement reçue au palais !

Un éclair de malice passa dans les yeux pâles de Vassia et il prononça du bout des lèvres :
- Je finirai par m'imaginer que tu regrettes de n'être pas une naine !

Interloquée, Eudoxie hésita une seconde entre la colère et l'amusement. Il lui sembla soudain que le Vassia qu'elle croyait connaître était devenu un être énigmatique, aussi contrefait à l'intérieur qu'à l'extérieur. Etait-ce une insolence ou une banale plaisanterie que ce hideux personnage s'était permis de lancer dans la conversation ?

- Je vois que tu as de la repartie, siffla-t-elle. Tâche de mieux tenir ta langue dans tes nouvelles fonctions. Si tu veux plaire aux habitués du palais, applique-toi à les divertir sans les blesser ! Plus on est grand, plus on a la peau sensible !
- Parfaitement ! renchérit Pastoukhov. Mets-toi dans la caboche que le métier de bouffon nécessite, comme tous les autres, un sérieux
apprentissage et beaucoup de persévérance. La nature t'a comblé, alors que les imbé"ciles se figurent qu'elle t'a desservi. Ton capital, dans la vie, c'est, si je puis dire, un ensemble de dons à l'envers, d'anti-dons. A toi de les mettre en valeur. Pour commencer, tu prendras exemple sur les autre bouffons, tu profiteras de leurs conseils, de leur expérience... Puis, peu à peu, tu affirmeras ton originalité, ton style...

Pendant qu'il pérorait, Vassia l'observait avec rtésignation et curiosité. Pastoukhov se sentit jugé par ce fils que, jusqu'à ce jour, il avait
pris pour une quantité négligeable. Tout à coup, c'était lui, avec son autorité paternelle, qui était le nain, et Vassia qui grandissait jusqu'à devenir un individu de taille, de physionomie et d'intelligence supérieures.
Agacé par ce renversement des rôles dans la famille, Pastoukhov grogna :

- Tu entends ce que je te dis, Vassia ?
- Oui, père !
- Tu n'es pas d'accord ?
- Si, si, je t'assure ! s'écria Vassia. Comment pourrais-je n'être pas d'accord ? Chacun sur terre doit avoir une ambition à sa portée. En tant que nain, je serai ravi de devenir un nain impérial ! N'est-ce pas le plus haut grade dans la hiérarchie des nains ?

- Je suis contente que tu le prennes ainsi ! dit Eudoxie sans déceler la malice de l'exclamation.

Et, tournée vers Pastoukhov, elle demanda :
- Quand Vassia et toi avez-vous rendez-vous au palais ?
- Dimanche prochain. Après la messe. A onze heures.

Subitement, le regard d'Eudoxie s'assombrit :
- Au fait, j'y pense. Comment Vassia va-t-il s'habiller ?
- Comme d'habitude ! répondit Pastoukhov. J'ai vu les bouffons, à la Cour. Il n'y a pas d'uniforme pour eux. Chacun à son propre vêtement.
- Un vêtement correct, j'imagine ?
- Oui. Bizarre mais correct ! Vassia n'a qu'à y aller comme il est là ! Ce sera parfait !
- Non : ici, il n'a rien de convenabale à se mettre. Toutes ses affaires sont restées à Balotovo !
- Eh bien, faisons-les venir. Nous disposons d'une semaine pour ça !
- Les vêtements qu'il a là-bas sont tous plus ou moins rustiques. Vassia ne peut pas se présenter à Sa Majesté dans cette tenue.
- Mais il y va pour être un bouffon, pas pour jouer au gentilhomme de la chambre ! Objecta Pastoukhov.
- C'est une fausse excuse ! trancha Eudoxie. Bouffon ou pas bouffon, il faut qu'il plaise. Tu devrais lui acheter des habits simples, mais assez voyants : un cafetan en velours de couleur rouge, par exemple, avec une ceinture brodée et une cape assortie.

- Si tu crois que c'est nécessaire !... marmonna Pastoukhov.
- C'est indispensable ! répliqua Eudoxie. D'ailleurs, j'irai les choisir avec toi !
- Vous avez l'air de deux parents qui préparent le trousseau de leur fils avant son mariage ! observa Vassia ironiquement.
- Mais c'est un peu ça, mon cher ! dit Eudoxie d'une voix grave qui contrastait avec l'accent moqueur de Vassia.

Elle ne s'était jamais encore adressée à lui en disant "mon cher". Cette appellation, pour banale qu'elle fût, parut le troubler. Pastoukhov lui-même en fut surpris. Il avait l'impression que leur discussion à trois venait de modifier radicalement les rapports entre les différents membres de la famille. Or, tout changement dans les habitudes de la maison l'inquiétait. Homme d'ordre et de pondération, il n'était heureux que dans la routine.
Cédant à un brusque accès d'humeur, il se dit qu'il avait eu tort de manigancer cette présentation de Vassia à la tsarine et que, tout compte fait, il était plus tranquille quand son fils était relégué à Balotovo.

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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mer 15 Avr - 17:09

IV

Tout s'était passé pour le mieux au palais, et cependant Pastoukhov n'était pas pleinement satisfait. Certes, la tsarine avait trouvé que Vassia était un nain selon son goût, à la fois difforme et comique, grimaçant et d'esprit délié, mais elle s'était contentée de le prendre à l'essai pour trois mois. Pendant ce délai probatoire, il assurerait le même service que les amuseurs attitrés, sans toutefois bénéficier, comme eux, d'une chambre individuelle à l'étage des bouffons, et devrait coucher dans le dortoir parmi les autres "aspirants".
Vassia avait accepté la résolution impériale avec philosophie, alors que Pastoukhov en était ulcéré comme d'une injustice flagrante à son égard. Laissant son fils au palais, il revint à la maison avec une rage contenue et s'accusa devant Eudoxie de n'avoir pas su "négocier l'avenir de Vassia". Elle le consola en disant, fort à propos :
- Sa Majesté aurait pu ne pas le trouver assez petit ou assez laid pour faire rire à ses dépens ! Estime-toi heureux qu'elle l'ait pris tel quel !


Il convint que, sans être une victoire, ce premier contact était encourageant. Néanmoins, dès le lendemain, il retourna au palais pour avoir des nouvelles fraîches de son fils.
Un chambellan de Sa Majesté, avec qui il avait toujours sympathisé parce que tous deux étaient originaires de la bonne ville de Kalouga, tint à le rassurer :
- Aussitôt après le déjeuner officiel avec les ambassadeurs d'Allemagne et de France, dit-il, Sa Majesté a convoqué votre fils dans son salon intime. Là, notre auguste souveraine et le très noble seigneur Johann Ernest Buhren lui ont demandé d'imiter un signe qui cherche ses puces. Il l'a fait et Sa Majesté a daigné rire de bon coeur, tandis que le très nobre seigneur Buhren le gratifiait d'un mouchoir brodé à son chiffre. Tout cela est d'excellent augure !
- Oui, oui ! balbutia Pastoukhov. Me voici comblé en tant que père attentif et sujet fidèle. Décidément, la journée est à marquer d'une pierre blanche !
Il jubilait. En retrouvant Eudoxie, il manifesta une si glorieuse allégresse que, en femme avisée, elle lui suggéra d'aller avec elle, séance tenante, à l'église, et de brûler un cierge devant l'icône de la Sainte Vierge, protectrice universelle des innocents et des éclopés.

Cependant, à l'étage des bouffons, où Vassia s'était rendu aussitôt après son examen de passage devant la tsarine, l'accueil des pensionnaires

de l'établissement avait été des plus réservés. On eût dit que l'arrivée de ce concurrent les dérangeait dans leurs habitudes.
Les bouffons de Cour logeaient sous les toits du palais, dans les combles, où l'on étouffait.
Réunis dans la salle commune, ils prenaient le thé autour d'un samovar rutilant et d'un assortiment de craquelins. Il y avait là, au coude à coude, des bossus, des tordus, des manchots, des culs-de-jatte, des loucheurs, des bègues, et tous ces montres, triés sur le
volet, paraissaient fiers de leurs anomalies et jaloux de quiconque risquait de les dépasser dans la singularité.
Après avoir invité le nouveau venu à partager la collation de la mi-journée, ils l'interrogèrent avec avidité sur ses impressions de néophyte.
Comment s'était déroulée cette première audience ? Sa Majesté avait-elle ri de ses grimaces ? De quelle façon avait-elle ri, un peu ou beaucoup ?
Et qu'avait-elle dit avant de le congédier ? Et qu'avait dit Buhren ? Vassia pouvait-il leur montrer le mouchoir que lui avait donné le favori ? Leur curiosité était insatiable. Celui qui semblait être le meneur du groupe, un unijambiste à face de crapaud du nom de Pouzyr, était le plus indiscret et le plus acharné dans son interrogatoire.
Entraîné par lui, Vassia finit par rapporter fidèlement la conclusion indulgente de Sa Majesté :
- C'est bien, Vassia ! m'a-t-elle dit. Tu as l'étoffe d'un vrai bouffon. Mais il faudra que tu apprennes à faire autre chose que glousser,
miauler, aboyer et imiter le singe qui se gratte. Ca, les autres le font aussi bien que toi. Réfléchis ! Je suis sûre que tu trouveras mieux si tu t'en donnes la peine !

[color=#cc6666]A ces mots, Pouzyr se tapa sur les cuisses et prit toute la table à témoin :
- C'est inouï ! A chaque nouveau candidat, Sa Majesté dit la même chose ! Et, après avoir donné une fausse joie au malheureux, elle le flanque à la porte !
- Et bien ! dit Vassia, voilà qui me serait bien égal ! Entre nous, je serais même soulagé si elle ne voulait plus de moi !
- On croit ça ! ricana un affreux nabot aux yeux bigles et à la bouche déformée par un bec-de-lièvre. Mais tous ceux qui ont dû se retirer après s'être fait des illusions sur leur carrière au palais se reprochent, au moment du départ, de n'avoir pas su s'y prendre pour rester !
- Il est donc si agréable de vivre ici, relégué sous les combles et suspendu aux ordres de Sa Majesté ? demanda Vassia avec un scepticisme souriant.
- Ce n'est pas agréable, c'est divin ! A condition de se plier à la règle ! décréta Pouzyr.
- Et quelle est la règle ?
- Elle va de soi ! Le bouffon de Cour doit être constamment disponible. Sa Majesté peut éprouver le besoin de rire à table, pendant un déjeuner officiel, comme au milieu de la nuit, alors que tout le monde dort dans le palais. Attends-toi donc à être obligé de sauter le repas de midi ou à être réveillé à deux heures du matin pour dégringoler les escaliers et courir au chevet de notre souveraine qui vient de faire un cauchemar. Si tu te montres assez habile pour la divertir à ce moment-là, elle bâillera, s'étirera, et te donnera une gifle amicale en te permettant d'aller te recoucher. En dehors de ces petites alertes, tu n'auras aucune charge précise et tu pourras jouer à attraper les mouches ou à te curer le nez.
Autrement dit, l'emploi de bouffon est encore la meilleure des sinécures, en Russie.
Et nous ne sommes pas si nombreux à avoir les qualités requises pour y prétendre !
- Que dois-je donc faire ?
- Te cramponner le mieux que tu pourras et aussi longtemps que tu pourras ! Pourtant, comme tu m'es sympathique, je te préviens que tu aurais tort de te monter la tête dès à présent. Ce n'est pas parce que la tsarine t'a souri aujourd'hui qu'elle ne te jettera pas à la rue demain. Elle aime autant rire que châtier ceux qui l'ont fait rire. Peut-être même est-ce à l'instant où elle paraît le plus aimablement disposée qu'elle imagine les plus cruelles punitions !
- Oui, oui, c'est une bien étrange personne ! murmura Vassia rêveusement.
- Ce n'est pas une personne ! rectifia Pouzyr. C'est la tsarine ! Une de ces quatre matins, tu l'apprendras à tes dépens. Et je te jure que, ce jour-là, il faudra que tu fasses le pitre comme si de rien n'était. Même si tu as mal ! Surtout si tu as mal !

Pour donner plus de poids à cette affirmation, Pouzyr l'accompagna d'un éclat de rire et d'un coup de poing sur la table. Saisis d'une frénésie douloureuse, ses compagnons l'imitèrent, ce qui fit tinter en même temps les cuillères dans les verres et les tasses. Toute la maison en fut comme secouée par une tornade. Ce joyeux vacarme parut tellement insolite à Vassia qu'il demanda encore :
- Et maintenant, à votre avis, que fait Sa Majesté ?
- Elle boit du thé comme nous. A moins que Buhren n'ait fait servir de la vodka !
- Ne pourrions-nous en avoir aussi ?
- C'est interdit, à notre étage, en dehors des principaux repas, dit Pouzyr. On s'arrange bien parfois avec le majordome en lui graissant la patte. Seulement, il ne faut pas que Sa Majesté le sente à notre haleine !
- Elle respire notre haleine ?
- Ca lui arrive. Pour vérifier ! D'ailleurs, elle a l'habitude de boire avec Buhren. Ca les met en forme pour la nuit ! Ses femmes de chambre racontent qu'elle est très exigeante au lit ! Elle n'en a jamais assez ! Et jalouse avec ça !

Ayant lâché cette information, Pouzyr se pencha vers Vassia et continua, sur le ton de la confidence :
- On dit, dans les couloirs, qu'elle en veut à son amant parce qu'il reluque de trop près les demoiselles d'honneur. La semaine dernière, au cours du bal qu'on donnait au palais pour la fête patronale de l'impératrice, Sa Majesté a ordonné à l'orchestre de s'arrêter au milieu du morceau, a obligé la petite Nathalie Seniavskaïa à s'agenouiller devant elle, et lui a coupé une grande mèche de cheveux sous prétexte que la pauvre enfant avait dansé deux fois de suite avec Buhren et que, dans l'ardeur de leurs évolutions, elle avait été légèrement décoiffée. Depuis cette humiliation infligée en public, Nathalie Seniavskaïa n'est plus invitée au coucher de la tsarine !
- Et Buhren, qu'en pense-t-il ? interrogea Vassia.
- Je crois que la rivalité entre la tsarine et ses demoiselles d'honneur le flatte et l'amuse. Mais il joue avec le feu. D'ailleurs tout le
monde, ici, joue avec le feu. Tu l'apprendras tôt ou tard. Si tu as la chance ou la malchance de rester parmi nous. Je te conseille même à cet égard...

Il s'interrompit au milieu de sa phrase, car la porte de la salle commune venait de s'ouvrir brutalement. Un valet de chambre en livrée parut sur le seuil et annonça d'une voix catégorique :
- Sa Majesté attend Pouzyr !
- Est-ce pour tout de suite ? demanda Pouzyr en se levant de table.
- Oui. Elle a précisé :"Sans retard." Et elle veut voir également le nommé Vassia.

En entendant prononcer son nom, Vassia senti une onde de froid qui remontait de son coeur à sa tête. Tournant les regards vers Pouzyr, il implora un conseil de dernière minute :
- Qu'est-ce que ça signifie ? murmura-t-il.
- Je n'en sais pas plus que toi, répliqua Pouzyr. Dis-toi bien que c'est un grand honneur qu'on te fait en te reconvoquant le jour même, pour un nouvel examen. Sans doute Sa Majesté veut-elle mieux te connaître. A moins qu'elle ne t'appelle pour se signifier ton renvoi. Mais ne m'as-tu pas affirmé, tout à l'heure, que tu serais heureux de pouvoir échapper au traquenard impérial ?

Mis au pied du mur, Vassia fut incapable de répondre avec franchise. Depuis qu'il avait été introduit dans ce palais superbe où le faste et la discipline avaient le visage de la démence, il ne savait plus ni ce qu'il espérait, ni ce qu'il redoutait pour les heures à venir.
- Dépêchez-vous ! grogna le valet. Sa Majesté n'aime pas attendre !

Aussitôt, les bouffons de la table s'agitèrent et se répandirent en souhaits de réussite pour leurs deux compagnons appelés à se produire devant Sa Majesté. Houspillés par le valet qui avait reçu l'ordre de faire vite, Pouzyr et Vassia quittèrent la salle et se ruèrent dans l'escalier, au risque de se rompre le cou. Dès leur arrivée à l'étage noble, un autre valet les conduisit aux appartement de l'impératrice.
Elle était entre les mains virevoltantes de son perruquier. Pendant que l'homme de l'art - un Français, disait-on - peignait et frisait au fer l'abondante chevelure brune de la tsarine, elle ne cessait d'observer les deux bouffons dans la glace de sa coiffeuse. Buhren siégeait à sa droite, dans un fauteuil de tapisserie, avec l'ostensible satisfaction du favori officiel.
Quatre demoiselles d'honneur étaient reléguées au fond de la pièce. Vassia se demanda furtivement si la très coupable Nathalie Seniavskaïa faisait partie du groupe. N'était-ce pas elle, cette jeune fille blonde et bien en chair, au bout de la rangée ? Pendant qu'il se posait la question, la tsarine interpella Pouzyr sans se retourner :
- J'ai l'âme morose aujourd'hui, Pouzyr. Je compte sur toi pour me dérider. Quelle plaisanterie caches-tu dans ton cerveau biscornu ?
Comme mû par un déclic, Pouzyr tressaillit, imprima à son visage une expression de désarroi imbécile et gémit :
- Les occasions de s'égayer honnêtement sont rares par les temps qui courent !Dernièrement, un savetier des faubourgs a découvert deux souris dans la poche de son cafetan : une souris grise et une souris blanche. Ne sachant qu'en faire, il les a fourrées dans la boîte à ouvrage de sa femme et, quand celle-ci a soulevé le couvercle...
Anna Ivanovna l'interrompit sèchement :
- Tu m'as déjà reconté cette histoire ! Trouve autre chose !
- Il y a aussi la mésaventure du cabaretier qui se trompe en transvasant du kwas d'un tonneau dans un autre et à qui un client fait remarquer que ...
- Celle-là, tu me l'as servie à l'occasion du banquet de la Saint-André. Tu vieillis, mon bon Pouzyr, tu te répètes, tu radotes !...

Vassia glissa un coup d'oeil à la dérobée vers son voisin. Une crainte misérable arrondissait les yeux de Pouzyr. Visiblement, il cherchait un moyen de se racheter, alors que des nuées d'orage s'assemblaient au-dessus de sa tête. Sans doute se rappela-t-il à temps qu'il était unijambiste, car, soudain, il esquissa une danse grotesque en sautillant et en pivotant sur son pilon. Indifférente à ses contorsions et à ses grimaces, la tsarine lui opposait un regard d'acier. Elle finit par déclarer d'une voix méprisante :
- Ca suffit, Pouzyr. Tu n'es pas drôle ! Mais peut-être est-ce ma faute ? Peut-être ai-je perdu le goût de rire pendant que tu perdais le talent de me faire rire ?

Pouzyr s'arrêta net au milieu de son exhibition. Planté devant l'impératrice, il courbait l'échine, essoufflé, étonné, incapable de trouver une excuse à son ratage. Vassia le plaignait d'être ainsi admonesté devant des personnes de distinction et redouta pour lui-même la sévérité d'une souveraine aux exigences impitoyables. Après un court silence, Anna Ivanovna demanda à son coiffeur de rectifier le pli des deux tresses de cheveux qui encadraient ses oreilles, puis, se tournant vers Vassia, elle le questionna sur un ton excédé :
- Et toi, qu'as-tu préparé ?
- Mais... rien, Votre Majesté ! Je n'ai pas eu le temps... Je viens à peine d'entrer au service de Votre Majesté...
- Je croyais que, pour un vrai bouffon, la drôlerie était naturelle !
- Oui et non, Votre Majesté...
- Chez moi, la formule "oui et non" n'a pas cours ! décréta la tsarine en foudroyant Vassia de ses yeux courroucés. Tout ce que je dis, tout ce que je fais est à ranger soit du côté "oui", soit du côté "non". Jamais à cheval sur les deux. Alors, réponds-moi nettement, oui ou non es-tu en mesure de m'amuser aujourd'hui ?
- Oui, Votre Majesté ! jeta Vassia par bravade, tandis qu'une soudaine faiblesse lui coupait les jarrets.
Anna Ivanovna pivota lentement sur le tabouret de sa coiffeuse pour mieux le voir.
- Eh bien, vas-y ! ordonna-t-elle.

Contre toute attente, cette injonction, qui aurait dû le pétrifier, l'électrisa. N'était-ce pas le moment de jouer le tout pour le tout ?
Atteint d'une brusque frénésie, il se mit à agiter les bras et les jambes. Sans avoir rien prémédité, il tentait d'imiter ainsi, en les
ridiculisant, les évolutions d'un danseur conduisant sa dame au son d'un epavane imaginaire.
Mais il avait beau s'évertuer à singer les galanteries d'un cavalier empressé, la tsarine ne cillait pas et personne, autour d'elle, ne semblait apprécier la caricature. Tout en multipliant les glissades et les révérences, Vassia regrettait que son infirmité ne suffit pas à divertir le plublic. Aurait-il fallu qu'il fût plus bossu, plus rabougri, plus laid, pour déclencher la gratifiante hilarité de l'impératrice ?
Espérant mériter enfin l'approbation générale, il fit une pirouette. Mal lui en prit, car, perdant l'équilibre, il vacilla et s'effondra
lourdement sur le derrière. Les fesses et les reins endoloris, il se força à rire. Il n'y eut pas d'écho. Pour sauver la situation, Pouzyr dit
avec une gaieté factice :
- Tu en fais une tronche, Vassia ! Pourtant tu n'es pas tombé de haut !

Cette plaisanterie non plus n'eut aucun succès. La tsarine s'empara d'un éventail, l'agita devant son visage comme pour chasser une mauvaise odeur et dit, en s'adressant à Buhren :
- Qu'en penses-tu, toi qui aimes tant faire danser les jolies femmes dans les bals ? Trouves-tu que mon bouffon a bien joué son rôle ?
Vassia devina qu'il y avait là une pique destinée au favori, dont la tsarine ne supportait pas qu'il s'intéressât à une de ses demoiselles
d'honneur. Il se dit aussi qu'il avait, sans le vouloir, commis une terrible gaffe en parodiant les manoeuvres d'un danseur énamouré. Mais Buhren ne semblait pas autrement affecté par l'allusion de sa souveraine.
- Votre nouveau bouffon s'est donné beaucoup de mal pour vous faire passer un bon moment ! dit-il avec désinvolture. Il en est même tombé sur le derrière. Montrez-vous donc indulgente !

- Envers qui ? demanda-t-elle abruptement. Envers lui ou envers toi ?
- Envers celui de nous deux qui en a le plus besoin ! rétorqua Buhren en souriant.

Cette réponse parut subitement calmer la tsarine et elle sourit à son tour.
- Bon, dit-elle. A tout péché miséricorde ! J'espère que mes bouffons retrouveront vite l'inspiration et que les personnes de ma suite auront à coeur de justifier par leur dévouement les privilèges que je leur ai accordés jusqu'à ce jour !
- Votre Majesté peut être assurée que son voeu sera pour tous, ici, une loi aussi intangible que si elle leur était dictée par le Très-Haut !
proclama Buhren avec emphase. Mais, pour l'heure, Votre Majesté souhaite-telle que Pouzyr et Vassia continuent leurs simagrées ?
- Non ! soupira la tsarine. Je suis lasse. Et puis, tu le sais, j'ai du travail qui m'attend. Il y a le plaisir de la femme et il y a le service
de la Russie. Je me dois de pargager mon temps et mon ceour entre les deux :
Toutes les têtes s'inclinèrent en silence.
Ayant dit, la tsarine se dressa, superbe, énorme, gonflée de graisse, fardée en épaisseur, boudinée dans une robe de satin rouge vif, et laissa tomber, en regardant Vassia dans le blanc des yeux, comme si elle eût voulu le fasciner pour la vie :
- Ce n'était pas trop mal pour un début !
A peine revenu à l'étage des bouffons, Pouzyr tira la morale de cette journée éprouvante :
- Pour moi, dit-il, c'est de la routine ! Un jour la tsarine me trouve désopilant, et le lendemain je l'ennuie. Attends-toi aux mêmes sautes
humeur. Après tout, les alternances du chaud et du froid, c'est le climat de la Russie ! On s'y habitue très bien. Certains prétendent même que c'est le secret de la santé !
- D'accord ! reconnut Vassia qui s'impatientait un peu devant cette soumission systématique. Mais que va-t-il se passer maintenant, en ce qui me concerne ? J'ai besoin de savoir où j'en suis...
- Pourquoi veux-tu savoir alors que la décision ne dépens pas de toi ? Continue d'attendre, comme nous tous ! Laisse venir à toi le flot des événements. Prends exemple sur Buhren : la tsarine s'était violemment emportée contre lui. Et maintenant, tout semble rentré dans l'ordre. Même la petite Nathalie Seniavskaïa a été de nouveau admise, comme demoiselle d'honneur, dans l'intimité de l'impératrice !
- Oui, dit Vassia, j'ai tout de suite pensé que c'était elle, la grande et belle blonde qui se tenait un peu à l'écart. Ce cochon de Buhren a du goût ! Mais tout homme doit choisir, le moment venu, entre la beauté et l'utilité, entre le bonheur des sens et la puissance de l'esprit. Notre tsarine n'a pas de tracas à se faire : quoi qu'il arrive, elle n'aura jamais de rivale dans le coeur d'un sujet soucieux de ses propres intérêts !
Quant à toi, Vassia, si tu te débrouilles bien, nous finirons nos jours, côte à côte, sous ce toit hospitalier.
Evidemment, pour l'instant, rien n'est gagné ; mais rien n'est perdu. Et c'est l'essentiel !
Demain, on y verra plus clair. Secoue-toi !
Aère-toi ! Change d'idées ! Il y a autre chose dans vie que l'obligation d'amuser Sa Majesté. Il faut savoir, à l'occasion, s'amuser soi-même un peu !
- Comment ça ?
- En prenant du bon temps, Vassia !


De confidence en confidence, Pouzyur révéla au "nouveau" que, à date fixe, des prostituées venaient satisfaire les exigences sexuelles des bouffons qui en exprimaient le souhait. La dépense était réglée sur la cassette impériale. A ce propos, Pouzyr voulut savoir si Vassia avait déjà couché avec une femme.
Il avoua qu'il avait cédé, à plusieurs reprises, au démon de la luxure, mais que cela s'était toujours passé avec des crétures de mauvaise vie, à Balotovo, et qu'il en avait été chaque fois plus honteux que ravi.
- Comme moi ! dit Pouzyr. Il ne suffit pas de se frotter à une de ces créatures vénales pour connaître l'extase. Il y a d'un côté la petite
secousse du plaisir, qui est à la portée de n'importe qui, et, de l'autre, la fusion dans la tendresse et l'ivresse d'une félicité partagée.
Hélas ! ce bonheur-là, nous ne pouvons pas y prétendre avec notre pauvre dégaine !
- C'est vrai ! reconnut Vassia. Je n'ai jamais été fier après une de ces pauvres coucheries. J'avais l'impression que la femme qui s'était livrée à moi ne l'avait fait qu'avec dégoût ou curiosité et que je m'étais soulagé en elle !
- Tu en souffres ,
- Pas vraiment. J'ai l'habitude.
Ca me fait penser à la nourriture, observa Pouzyr. Tant qu'on n'a pas goûté à la bonne cuisine, on n'éprouve pas la nécessité du raffinement dans les repas de tous les jours.
Il y a trois ans, nous avions à notre éttage un type qui nous faisait une affreuse tambouille, et personne ne s'en apercevait, personne ne s'en plaignait. Depuis cette année, c'est un véritable artiste qui officie chez nous devant les fourneaux. Eh bien, nous sommes tous devenus des gourmets. Autrefois, je me contentais de manger, maintenant, je déguste. Le moindre repas a une allure de festin. Tu m'en diras des nouvelles, tout à l'heure. Justement, il est grand temps de passer à table. J'ai une faim de loup ! Pas toi ?
- Je ne sais plus, marmonna Vassia, abasourdi et brisé.
Et soudain, il se rappela une paricularité qui l'avait frappé lors de son arrivée à l'étage des bouffons.
- Au fait, dit-il, c'est étrange, j'ai remarqué qu'il n'y avait pas de femmes parmi vous.
- Il y en a eu deux ou trois jadis, répliqua Pouzzyr. Des naines, laides à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Mais la tsarine les a renvoyées.
- Pourquoi ?
- Tu m'en demandes trop ! Peut-être par respect des bonnes moeurs dans ce coin du palais. J'imagine que Sa Majesté ne voulait pas encourager les croisements entre avortons, en dehors de ses décisions perszonnelles.
Une façon comme une autre de veiller à une tenue décente dans sa ménagerie de phénomènes ! ... Aujourd'hui, comme tu l'as vu, il n'y a plus que des mâles parmi les bouffons de Cour. Et nous n'en sommes pas fâchés. Au contraire.
- Mais que se passe-t-il si la tsarine a besoin d'une naine pour jouer une scène comique au cours d'un banquet ?
- Dans ce cas, je suis chargé d'en dénicher une en ville. Une "extra", comme nous disons entre nous. J'ai des adresses.
- Oui, oui, bien sûr ! Tout a été prévu ! bredouilla Vassia.

Et il en éprouva un rien d'écoeurement. La pensée de la disgrâce physique des uns face à la prétentieuse normalité des autres, de la basse cuisine des amours mercantiles opposée à la délectable cuisine des champions de la casserole, tout cela se confondait dans son cerveau en une obsession débilitante.
Pourtant, ce fut avec appétit qu'il vit arriver, quelques instants plus tard, les plats du succulent dîner annoncé par son compagnon. Entre deux coups de fourchette, Pouzyr rapporta aux autres bouffons les péripéties de la visite à la tsarine. Chacun y alla de ses anecdotes personnelles sur ses débuts de pitre. Au milieu du joyeux brouhaha des conversations, Vassia eut le sentiment qu'il était enfin adopté par ses pairs en cocasserie. Il lui semblait même que le fait d'avoir été si médiocre lors de son passage devant l'impératrice le rendait plus sympathique à ses confrères. A la fin du dîner, les convives s'attardèrent encore un d'interminables bavardages sur leurs infirmités respectives et sur les bizarreries de leur métier. Puis ceux qui avent droit à une chambre particulière s'isolèrent pour la nuit dans leur cellule, tandis que les autres - une dizaine - se réfugiaient avec Vassia dans le dortoir.
La salle était vaste, bien chauffée, et les lits avaient été suffisamment espacés pour que leurs occupants ne fussent pas gênés dans le sommeil par l'agitation d'un voisin. Quand le surveillant eut accompli la dernière ronde, mouchant les bougies, et que seule demeura dans la pénombre la pâle lueur de la veilleuse sous l'icône tutélaire, Vassia repassa en mémoire les moindres incidents de la journée.
Puis il renfourcha ses souvenirs. Une douce nostalgie lui vint à évoquer la vie paisible et insouciante de Balotovo qu'il avait quittée pour se retrouver ici, dans ce palais aux dimensions inhumaines. Il revoyait l'intérieur de l'isba du brave Matvéitch. Assis sur un tabouret, face à l'intendant, il l'écoutait commenter les caprices du climat ou la meilleure façon de protéger les récoltes en cas de grêle.
Des propos cent fois répétés, tels les mots rituels d'une berceuse. En même temps, il croyait respirer la bonne odeur du feu de bois, de la soupe aux choux et des vieilles bottes, caractéristique de l'endroit. Sa gorge se contractait en pensant à tout ce qu'il avait perdu en troquant son état d'homme de peu, mais riche de la confortable servitude villageoise, contre celui de bouffon provisoire de Sa Majesté. Tandis qu'il remontait ainsi le cours des événements, il se surprit à songer que, pour la première fois de son existence, il avait envie de faire plaisir à quelqu'un.Et que ce "quelqu'un" n'était ni son père, ni Eudoxie, ni le prêtre de Balotovbo : c'était la tsarine.





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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Jeu 16 Avr - 14:12

Alors même qu'il pestait contre la vie contraignante des bouffons de Cour, toujours à la merci d'une convocation de Sa Majesté avec à la clef l'obligation de la divertir, Vassia se laissait gagner par une émulation professionnelle qui grandissait en proportion des difficultés de la tâche. La camaraderie superficielle qui régnait dans le clan des amuseurs n'enmpêchait pas entre eux des jalousies intestines. On fraternisait en apparence, mais on s'épiait l'un l'autre et on cherchait à surpasser le voisin à la première occasion. Sans en avoir l'air, chacun défendait bec et ongles son capital de grimaces, de gestes à double sens et de coq-à-l'âne. Malheur à celui qui "volait" un effet humoristique à un rival dont c'était la spécialité. La tsarine, ou même Buhren, le rappelait immédiatement à l'ordre. D'ailleurs, Vassia était trop honnête pour s'approprier les trouvailles d'un confrère. C'est ainsi qu'il ne tenta même pas de concurrencer Pouzyr, qui n'avait pas son pareil dans les contorsions et les anecdotes. Mais son manque d'invention l'inquiétait. Il passait des heures à essayer des mimiques devant un miroir. Cette quête de cocasserie était aussi épuisante que la recherche d'un point d'eau dans le désert. Il avait beau se creuser la cervelle, la récolte était si décevante qu'il
regrettait de plus en plus la vie retirée dont il bénéficiait naguère au village. Chaque fois que la tsarine l'appelait auprès d'elle, il se
désolait en prévoyant qu'elle lui poserait d'emblée la question fatidique :
- Alors, qu'as-tu de nouveau à me proposer ?

Malgré son désir de lui complaire, il ne pouvait que réitérer devant elle les grimaces et les jeux de mots de sa précédente visite.
Tout en s'évertuant à paraître comique, il se savait d'avance condamné. Le sourire dédaigneux dont l'impératrice le gratifiait en le renvoyant accentuait en lui la honte de l'échec.
Ecrasé par le sentiment de son impuissance, il perdait son temps à se morfondre et à trembler dans l'attente de la prochaine mise à l'épreuve.

Malgré son désir de lui complaire, il ne pouvait que réitérer devant elle les grimaces et les jeux de mots de sa précédente visite.
Tout en s'évertuant à paraître comique, il se savait d'avance condamné. Le sourire dédaigneux dont l'impératrice le gratifiait en le renvoyant accentuait en lui la honte de l'échec.
Ecrasé par le sentiment de son impuissance, il perdait son temps à se morfondre et à trembler dans l'attente de la prochaine mise à l'épreuve.

Son père lui rendait visite, de loin en loin, à l'étage des bouffons, et l'interrogeait sur le déroulement de sa carrière. N'osant lui avouer son désarroi, Vassia éludait ses questions et feignait même pour le rassurer, un contentement vaniteux. Pourtant, l'hypocrisie était si peu dans son caractère qu'un jour d'angoisse il ne put se contenir et lui raconta ses déconvenues successives et sa peur d'être congédié pour incapacité.
Leur conversation se déroulait dans la vaste salle commune, alors que les autres bouffons de Cour se trouvaient aux étuves. C'était, en effet, le samedi, jour de grande toilette pour les amuseurs. Mais comme ils allaient revenir d'une minute à l'autre, Vassia craignait d'être interrompu par eux au milieu de ses confidences. Pressé par le temps, il cherchait dans les yeux de son père un reflet de dépit qu'il éprouvait lui-même.
Cependant, loin de paraître affecté, Pastoukhov arborait une expression gaillarde. Vassia avait fait servir du thé avec des craquelins, par habitude. son père huma le breuvage, en avala deux gorgées et grommela :
- Tu devrais peut-être changer de genre !
- Quand on est un nain, c'est pour la vie ! répliqua Vassia avec agacement. Et quand on n'a pas la chance d'avoir la fibre comique, ce n'est pas
par la réflexion qu'on peut l'acquérir !
Nullement impressionné par le raidissement irrité de son fils, Pastoukhov répliqua :
- Puisque ni ta petite taille ni tes folles grimaces n'amusent Sa Majesté, il faut que tu cherches autre chose pour la surprendre.
- Mais je ne fais que ça depuis des semaines, papa !
- Tu crois le faire. Seulement, tu ne sais pas où sont tes véritables qualités. Rappelle-toi, il y a quelques années, quand je venais te voir à Balotovo, tu déchaînais les rires en imitant notre intendant Matvéitch dans ses interminables comptes rendus hebdomadaires, ou le forgeron Stiopa qui entendait de plus en plus mal à force de taper sur son enclume et qui répondait de travers aux questions qu'on lui posait, ou même, Dieu nous pardonne, le pope du village, le père Théophane...

En écoutant son père, Vassia eut une brusque illumination. Un rayon de soleil venait d'éclairer la pièce. Même le samovar, avec sa panse rebondie, brillait d'un éclat insolite et ronronnait de bonheur. Prêt à se réjouir, Vassia refusa néanmoins de céder à la tentation d'un réconfort trop prompt pour être assuré.
- C'est peut-être drôle à Balotov, mais, ici, qui veux-tu que j'imite ? dit-il.
- Les modèles ne manquent pas !
- Tu me vois parodiant un ministre, le grand chambellan, le grand écuyer ?...
- Il faudrait commencer par des personnages moins important. Tu verrais les réactions de la tsarine. Et, si elle prenait goût à la chose, tu grimperais d'échelon en échelon...
- J'aurais trop peur de me faire des ennemis en me moquant de tous ces gens haut placés ! gémit Vassia.
- Tu n'auras aucun ennemi tant que tu seras épaulé par notre tsarine et qu'elle te demandera d'aller de l'avant !

Cette phrase, que Pastoukhov avait prononcée avec une insinuante douceur, leva les derniers scrupules de Vassia. Partagé entre l'espoir et la crainte, il balbutia :
- Tu as peut-être raison... Je vais essayer... Au point où j'en suis, tout vaut mieux que l'indécision et le piétinement !
- Bravo ! s'écria Pastoukhov. Suis mon conseil, fiston, et bientôt, si tu sais t'y prendre, tu seras le bouffon préféré de la tsarine et la
terreur de son entourage !

Un grand tumulte les interrompit. Les bouffons revenaient des étuves. Les cheveux humides, le teint rose et la mine épanouie, ils sentaient le savon et l'huile de massage. Pendant qu'ils s'asseyaient autour de la table et qu'un domestique apportait d'autres verres à leur intention, Pastoukhov, estimant sans doute qu'il n'était pas à sa place en leur compagnie, prit congé de son fils et lui recommanda, à voix basse, de ne pas trop tarder à faire profiter la tsarine de ses talents d'imitateur.

En se retrouvant parmi les autres bouffons, récurés et parfumés, Vassia se mêla à leur conversation, mais prit bien garde à ne pas leur révéler son projet. Tout en participant à leurs palabres et en riant de leurs plaisanteries,il se demandait déjà quelle serait la prochaine victime de ses sarcasmes. Il importait de choisir quelqu'un d'assez ridicule pour justifier une franche caricature et d'assez peu influent pour qu'il n'y eût pas à redouter une vengeance en retour. Après avoir inventorié mentalement tous les hôtes du palais, Vassia jeta son dévolu sur le majordome Igor Alexandrovitch Kirilov, un brave vieillard, digne, raide et chenu, qui avait l'accent ukrainien et soufflait en parlant après chaque phrase, comme s'il voulait éteindre une bougie. Certes, en imitateur consciencieux, Vassia eût sohaité observer Kirilov plus longuement et de plus près pour mettre son numéro au point.
Il n'en eut pas le loisir. Déjà un émissaire du palais venait chercher quelques bouffons de la part de Sa Majesté.
L'homme avait une liste à la main et il fit l'appel du même ton froidement solennel que s'il avait convoqué des coupables devant le tribunal chargé de statuer sur leur sort. Cinq nains en tout, y compris Vassia et Pouzyr, constituaient le groupe des "requis".
Avant de bouger, Vassia jugea prudent de se recueillir un instant devant l'icône du dortoir.

Lorsque les bouffons, descendant des combles, arrivèrent au niveau des salons de la Cour, on les installa tous dans l'antichambre : Sa Majesté venait de recevoir une lettre de Paris, et le secrétaire de la main (homme de confiance imitant l'écriture et la signature du souverain), Serge Zamiatine, était auprès d'elle et notait ses indications pour la réponse, ce qui promettait une longue séance de travail. Au bout de trois quarts d'heure, Zamiatine ressortit, un porte-feuille sous le bras et l'air gonflé de suffisance.
Pouzy fut aussitôt appelé à lui succéder dans le bureau de Sa Majesté. Peu après, les trois autres nains rejoignirent Pouzyr, tandis que Vasia demeurait seul à se ronger d'impatience. Encore dix minutes et Pouzy reparaissait, la mine déconfite, flanqué des trois compères qui n'en menaient pas plus large que lui. Manifestement, ils avaient raté leur prestation. Loin de s'en réjouir, Vassia en conçut encore plus de trac et recommanda son âge à l'apôtre des farceurs, qui était peut-être Judas.
Or, quand vint son tour, il franchit le seuil du bureau impérial avec l'impression déconcertante de n'être plus tout à fait lui-même.
Etaient-ce encore ses jambes tordues qui le portaient et son visage disgracié qui s'avançait vers la tsarine ? A son insu, il était devenu un vieillard asthmatique, à la respiration saccadée et au faciès exagérément compassé. Un épouvantail à la ressemblance du pauvre Igor

Alexandrovitch Kirilov.
En répondant à une question de l'impératrice, il prit naturellement le savoureux accent petit-russien de son modèle.
- Sa Majesté aurait-elle la bonté de m'indiquer ce qu'elle attend de mon indéfectible dévouement ? demanda-t-il.

Le lourd visage d'Anna Ivanovna, d'abord impassible, se fendit dans un brusque éclat de rire. Elle venait de reconnaître, à travers le bouffon Vassia, son très vieux et très cérémonieux Kirilov. Un contentement souverain élargissait sa bouche et allumait ses yeux, tandis que des hoquets de joie secouaient son opulent corsage.

- C'est tout à fait lui ! s'exclama-t-elle. L'attitude, l'intonation, tout y est !... Pauvre Igor Alexandrovitch ! Tu le singes si bien que je ne
vais plus pouvoir le regarder en face sans pouffer !
Et, s'adressant à Buhren, qui, selon son habitude, se tenait debout derrière elle, Anna Ivanovna demanda :
- Et toi, l'ami, qu'en penses-tu ?
- Oui, oui, dit Buhren. Il a très bien saisi la ressemblance !
- Il y a longtemps que je n'ai ri d'aussi bon coeur ! affirma-t-elle encore.
Et, tournée vers Vassia, elle l'apostropha avec une curiosité guillerette :
- D'où te vient ce don extraordinaire, Vassia ? De Dieu ou du Diable ?
- Je l'ignore, Votre Majesté... Mais je pencherais plutôt vers Dieu... Je suis profondément croyant... Dans mon enfance déjà...
Elle l'interrompit :
- Vois-tu d'autres personnes de ma connaissance que tu pourrais imiter de la même façon ?
- Je n'y ai pas encore pensé ! bredouilla Vassia, ahuri par ce succès inattendu. Mais je vais m'y mettre et je tâcherai de faire mieux encore, puisque Votre Majesté m'y encourage !
- Dépêche-toi, dit la tsarine. Les trognes hors du commun ne manquent pas à la Cour.
Moque-toi de qui tu voudras et autant que tu voudras ! Je te donne carte blanche ! Et maintenant, va réfléchir à tes prochaines victimes.
Je suis impatiente de les voir accommodées à ta manière. Quand tous ces beaux messieurs se retrouveront sous les traits d'un nain, ça les rendra moins fiers de leur prétendue importance !

En quittant l'impératrice, Vassia se sentit singulièrement allégé. Ses pieds touchaient à peine le sol, et dans sa tête divagante se bousculaient les principaux personnages de la Cour avec leurs propos habituels et leurs tics familiers. L'abondance de la matière était telle qu'il avait du mal à se concentrer sur une figure plutôt que sur une autre. Il finit par se rabattre sur trois ou quatre dignitaires particulièrement ridicules mais dont il n'aurait jamais songé à railler les manies si Sa Majesté ne l'y avait formellement invité.
Désormais, il était moralement obligé de dénoncer leurs moindres défauts en les exagérant. Son salut personnel dépendait même de l'insolence avec laquelle il tournerait en dérision des gens dont, au fond, il n'avait guère eu à se plaindre.
Certes, il n'ignorait pas que plus il réussirait dans son entreprise et plus il aggraverait l'humiliation des malheureux qu'il aurait choisie
pour cibles. Mais la nécessité d'amuser la tsarine justifiait amplement, pensait-il, les petites blessures d'amour-propre qu'il pourrait leur
infliger au nom de la raison d'Etat. Après avoir passé en revue les courtisans les plus huppés pour en faire les pantins de ses futurs
spectacles, il jeta son dévolu sur le grand échanson de Sa Majesté, son grand écuyer et son secrétaire de la main, Serge Zamiatine. Ce choix lui sembla d'emblée si judicieux qu'il ne douta pas de pouvoir en tirer, le moment venu, un feu d'artifice comique.

Dès le lendemain, il attendit avec impatience que la tsarine le rappelât. Cependant, les jours succédaient aux jours sans que Sa Majesté donnât signe de vie. A croire que, ayant chagé d'avis entre-temps, elle avait oublié la commande qu'elle avait passée à Vassia. Ce qui le rassurait un peu, c'était de constater qu'aucun autre bouffon n'était convoqué à sa place. Toute la petie troupe se trouvait en vacances. Ce désoeuvrement prolongé finit du reste par inquiéter jusqu'au sage Pouzyr, lequel, étant le plus ancien et le mieux introduit de la confrérie, prit sur lui d'aller se renseigner discrètement à la Cour.
Deux heures plus tard, il revint porteur d'une information inouïe : quinze jours auparavant, Sa Majesté avait surpris Johann Ernest Buhren, dans l'antichambre des appartements impériaux, en train de lutiner Nathalie Seniavskaïa, qui avait le feu au joues, les jupes retroussées et le corsage dégrafé. Autant dire que la coquine était consentante. Depuis, la demoiselle d'honneur, ayant "perdu son honneur", avait été renvoyée chez ses parents, ce qui constituait un scandale sans précédent, et le favori coupable d'une si honteuse subornation n'était plus admis dans la chambre à coucher de son auguste maîtresse. Les caméristes de Sa Majesté avaient confirmé le fait à Pouzyr : le matin, quand elles se rendaient auprès de la souveraine pour la préparer à la cérémonie traditionnelle du lever, qui avait lieu dans les minutes suivantes en présence de quelques rares privilégiés, elles la trouvaient seule dans sont lit et il n'y avait aucune trace de vêtements masculins à l'entour. Parmi les proches de l'impératrice, on faisait des paris sur le temps de pénitence qu'elle imposerait à l'impudent Buhren. De toute façon, d'après Pouzyr, qui avait interrogé plusieurs intimes de Sa Majesté, elle n'était pas disposée, en ce moment, à se divertir avec des fariboles. Il faudrait attendre une embellie, laquelle serait marquée, comme il se doit, par une admonestation du favori en bonne et due forme, suivie d'une tendre absolution.Depuis le temps que la tsarine et son amant partageaient les plaisirs du lit et ceux du pouvoir, ce n'était pas une Nathalie Seniavskaïa, avec ses vingt ans et son frais minois, qui était de taille à mettre en péril leur complicité.
- A mon avis, Sa Majesté boudera encore une semaine, disait Pouzyr. Pas plus ! Elle est aussi vive à pardonner qu'elle l'est à s'emporter.Qui sait même si, après un léger accroc dans les amours de ce couple exceptionnel, Buhren n'aura pas droit à un cadeau de réconciliation ?
- Quel genre de cadeau ? demanda Vassia.
- L'éventail est assez large et Sa Majesté est très généreuse. Elle a déjà comblé Buhren de titres et d'argent ! Elle l'a choisi comme
chambellan, elle s'est arrangée pour lui faire octroyer le nom et les armes des Biron de France, alors qui'l est né obscurément de parents mi-paysans mi-hobereaux, elle lui a donné de nombreuses terres, elle a obtenu de la diète courlandaise qu'il soit préféré à tous les autres prétendants et nommé duc de Courlande... Et ce n'est qu'un début ! Elle trouvera bien le moyen de le gâter davantage encore d'un coeur léger en oubliant ses récents accès de jalousie. On a beau être tsarine de toutes les Russies, la femme resurgit dans la tête couronnée dès que les exigences de la chair combattent celles du cerveau !
En écoutant Pouzyr, Vassia découvrait avec stupeur les moeurs de cette Cour, dont les membres les plus remarquables étaient aussi extravagants que les bouffons chargés de les distraire. Il lui semblait que tout, en ce lieu d'exception, se déroulait au rebours des règles applicables dans le reste du pays. Poussé par une curiosité dexplorateur, il hasarda encore une question :
- Et la belle Nathalie Seniavskaïa, que va-t-elle devenir ?
- Elle a perdu son titre de demoiselle d'honneur de Sa Majesté et sans doute ses parents de dépêcheront-ils de la marier pour éviter un nouvel esclandre !
- La pauvre ! murmura Vassia. Elle ne méritait pas ça !
- Tu plaisantes ? Elle a tout fait pour aguicher Buhren ! Maintenant, elle s'en mord les doigts et elle pleurniche dans son coin ! Tant pis pour elle ! Ce n'est pas parce qu'on a un joli sourire qu'on peut se permettre de jouer les coquettes avec le favori de Sa Majesté !

Cette conclusion énergique renforça Vassia dans l'idée que, malgré ses violences, l'impératrice serait toujours sacrée aux yeux de ses sujets.

Douter d'elle, c'était douter de la Russie et, en quelque sorte, de Dieu qui l'avait conduite par la main jusqu'au trône.
Cette nuit-là, s'étant assoupi plus tard que de coutume au milieu des grognements et des ronflements de ses compagnons de dortoir, Vassia eut l'impression d'avoir retrouvé sa
ns effort le pur et tranquille sommeil de son enfance.
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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Ven 17 Avr - 16:59

VI

L'absolution du péché majeur de Buhren, que Pouzyr avait prévue huit jours auparavant, donna prétexte à un somptueux banquet offert au palais par la tsarine. Afin d'associer les derniers de ses sujets aux réjouissances impériales, elle fit servir aux bouffons, attablés dans la salle à manger de leur étage, sous les toits, un repas de fête avec hydromel et vodka à volonté, Au moment où ils attaquaient gaillardement les friandises du dessert, un valet de chambre apporta à Vassia, de la part de Sa Majesté, un billet fermé par un cachet de cire rouge. Il ouvrit le pli avec appréhension et lut ces quelques lignes tracées par le secrétaire de la main Amiatine :"Prière au bouffon Vassia de se présenter à moi demain matin à dix heures; Je désire qu'il prépare pour cette entrevue une imitation aussi drôle que possible de Johann Ernest Buhren." C'était signé

"Anna Ivanovna."


Foudroyé devant son assiette à demi pleine, Vassia avala une rasade d'alcool pour se remettre de son émotion. Mais, loin de le requinquer, cette panacée nationale transforma son début de crainte en panique. Imiter Buhren ! Le saurait-il ? Et, s'il s'exécutait scrupuleusement comme le souhaitait la tsarine, ne lui en voudrait-elle pas, après coup, d'avoir raillé un homme qu'elle avait tant aimé et qu'elle aimait sans doute encore ?
N'allait-il pas foncer, tête baissée, vers le piège qu'elle lui tendait par un caprice diabolique ? Pris en tenailles entre la peur de déchaîner la colère de Sa Majesté en refusant de lui obéir et celle d'éveiller plus tard sa rancune ne lui obéissant, il songeaut que la mort eût été préférable à ce choix déchirant et absurde. Autour de lui , les bouffons, ignorant le dilemme où il se débattait, continuaient à discutailler, à bâfrer et à boire. Seul Pouzyr, qui l'observait depuis un moment, semblait s'être avisé de son malaise. Assis vis-à-vis de Vassia, il demanda au milieu du brouhaha général :
- Rien de grave ?
Vassia jugea plus prudent de mentir.
- Non, non, répliqua-t-il précipitamment. La routine ! Sa Majesté exige que je me présente à elle demain...
- Et elle t'écrit ça, alors qu'elle aurait pu te le faire dire par un valet ?
- Oui... C'est bizarre...
- Bizarre ou non, ça ne nous regarde pas ! décréta Pouzyr en levant son verre et en fixant Vassia droit dans les yeux. D'ailleurs, dis-toi bien que ce qui serait bizarre chez n'importe qui d'autre est normal chez une souveraine. Surtout quand il s'agit de la souveraine qui règne sur notre cher pays où tout le monde est plus ou moins dérangé !

Ils burent, face à face, tels deux vrais amis que rien ne sépare, alors que, pensait Vassia, ils n'avaient plus en commun à présent que leur misérable nanisme, leur laideur et leur soumission à l'autorité impériale.
En retrouvant son lit dans le dortoir, après avoir mangé trop de sucreries et sifflé trop de vodka, Vassia, le regard perdu dans la pénombre, essaya de se remémorer les gestes, les mimiques, les intonations habituelles de Buhren, afin de les copier avec le plus de verve possible devant Sa Majesté. jusqu'à l'aube, il se débattit ainsi contre un personnage dont il avait du mal à endosser les manières.

Sur le point de quitter l'étage des bouffons pour celui de la Cour, il souffrait encore de cette dualité qui l'obligeait à se travestir et à
chercher le succès sous les apparences d'un autre. Il avait aussi peur de rater sa parodie que de la réussir. En s'efforçant de percer les
intentions secrètes de la tsarine, il songeait que, sans doute, tout en pardonnant à Buhren sa légère infidélité, elle tenait à lui donner une dernière correction et à lui rabattre la crête.
Ce faisant, elle croyait le punir en le livrant à la dérision d'un bouffon. Or, c'était le bouffon qu'elle punissait en le chargeant d'un rôle
malveillant qui n'était pas dans sa nature.

Au moment de pénétrer dans les appartements impériaux, Vassia était à bout de nerfs et prêt à pleurer sur son sort. Il s'attendait à être reçu par la tsarine en audience privée.
Aussi fut-il perclus d'angoisse lorsque, introduit dans le bureau de Sa Majesté, il la trouva assise à sa table de travail, avec Buhren en
personne, debout derrière elle, et une douzaine de courtisans rangés en demi-cercle, à distance respectueuse. Ce n'étaient pas quelques amateurs de balivernes, mais un tribunal qu'on avait réuni à son intention.
Malgré le désordre de ses sentiments, Vassia remarqua que Nathalie Seniavskaïa ne figurait pas dans cet aréopage. Il en conclut que,
contrairement au favori, elle n'avait bénéficié d'aucune mesure d'amnistie.

Le public étant en place, le spectacle pouvait commencer. A la vue de Buhren figé dans une attention vindicative, les forces de Vassia
l'abandonnèrent. Il n'oserait jamais étaler ses pitreries sous les yeux de celui qu'elles étaient censées bafouer. Comme l'épouvante
engourdissait sa langue et paralysait ses membres, la tsarine s'impatienta.
- Eh bien ! dit-elle. Que se passe-t-il ? As-tu oublié pourquoi je te faisais venir ?

Rappelé à l'ordre, Vassia regretta de ne s'être pas suicidé, Rolling Eyes la veille, en recevant la convocation de l'impératrice. Mais la meilleure façon de mourir, n'était-ce pas justement de se lancer dans le vide vertigineux de l'improvisation ? Négligeant les gestes et les grimaces qu'il avait préparés, il mima l'entrée de Buhren dans un salon, ses hochements de tête protecteurs face aux personnages de moyenne envergure, ses sourires de connivence envers les hauts dignitaires, son profond salut, l'échine cassée en deux et la main sur le coeur, devant Sa Majesté. Chacune de ses évocations était d'une vérité et d'une cocasserie flagrantes.
Tout au long de sa singerie, Vassia ne cessa d'observer l'assistance du coin de l'oeil. La tsarine paraissait enchantée et agitait doucement un éventail en dentelle sous son triple menton. D'autres invités dissimulaient leur hilarité soul'écran de leur main. Buhren lui-même affectait un plaisir sans arrière-pensée.
Mais il devait ravaler sa rage sous les apparences de l'amabilité. Encouragé par l'accueil favorable des spectateurs, Vassia s'enhardit et força la caricature. Il avait noté au vol la manière virile dont Buhren soulevait, de temps à autre, le poids de son ventre au-dessus de la ceinture ce cuir qui lui comprimait la taille, son habitude de se gratter l'oreille avant de réponde à une question embarrassante, son balancement des épaules rappelant un débardeur encombré de sa fore, le tic qui l'obligeait parfois, pour mieux concentrer son esprit, à frotter son pouce contre son index comme s'il avait roulé une boulette de mie de pain entre ses doigts.
Chacune de ces partiularités soulignées par le bouffon déclenchait les rires de Sa Majesté, aussitôt imitée par le reste de l'assemblée. Même Buhren, résolu sans doute à se montrer beau joueur, participait à la joie du grand nombre; Assuré de tenir enfin un succès indiscutable, Vassia entreprit de parodier, au pied levé, une harangue du favori devant le Haut Conseil. Au cours d'une allocution satirique, il mélangea les noms propres, les dates, les pays et les considérations politiques en une bouille pompeuse et désopilante. Il avait pris la voix aux intonations allemandes si caractéristiques de son modèle. Pour achever sa déclaration avec plus de drôlerie encore, il feignit de s'adresser à la tsarine par-dessus la tête de ses consultants habituels :
- Que Votre Majesté me pardonne, mais je crois qu'elle devrait renvoyer tous les ministres, tous les généraux, tous les gouverneurs qui sont actuellement à son service. Il y a trop de Russes parmi eux ! Or, il est bien connu que les Russes ne savent pas diriger leurs pays et seuls les Allemands ont le génie de la politique, de l'administration et de la guerre ! ...

Cette proclamation constituait évidemment une charge des idées de Buhren, lequel n'avait jamais oublié tout ce qu'il devait à sa Courlande natale. Quantité de boyards lui reprochaient en secret ses sympathies allemandes, mais nul n'osait s'en plaindre ouvertement, par crainte d'indisposer l'impératrice.
Les phrases que Vassia, emporté par son élan, avait jetées en pâture au public répondaient si exactement à la malveillance de certains qu'il redouta aussitôt d'avoir passé la mesure. Il est toujours dangereux de porter les premiers coups de pioche à la statue d'une idole.
Cependant, la tsarine, un instant suffoquée par la brusquerie de l'attaque, s'esclaffa soudain et battit des mains, imitée servilement par toute sa suite. Pour n'être pas en reste, Buhren fit, lui aussi, contre mauvaise fortune bon coeur.
- Parfait ! Sacré Vassia ! dit la tsarine.
Aucun défaut ne t'échappe ! Tu as un regard de faucon ! Malheur au gibier qui tombe sous ta griffe !... Mais on peut rire de quelqu'un tou en lui gardant son estime, voire son affection !
- C'est l'évidence même, Votre Majesté ! répliqua Vassia avec une souplesse protocolaire. Dans un coeur chrétien, et par conséquent charitable, l'admiration et le rire se nourrissent l'un de l'autre.

Cette formule, chère au père Théophane, Vassia l'avait souvent entendue dans son enfance à Balotovo.

- Oui, murmura la tsarine. Ta remarque est très pertinente. Serais-tu en train de devenir un véritable courtisant ? En tout cas, tu ne manques pas de répartie. Je te félicite. Va en paix, et pense à d'autres imitations, à d'autres cocasseries. Nous en avons grand besoin au palais.

En se retirant au milieu de la sympathie générale, Vassia savourait le miel de ces compliments, et cependant il n'était qu'à demi rassuré.

Qu'arriverait-il si Sa Majesté, après lui avoir exprimé son entière satisfaction, changeait brusquement d'avis et, circonvenue par Buhren, se déchaînait contre l'infortuné parodiste coupable d'avoir ridiculisé, sur son ordre, l'homme dont elle avait la faiblesse de rechercher à nouveau les conseils et l'amour ?
En arrivant à l'étage des bouffons, il fut surpris de l'accueil enthousiaste que lui réservaient ses compagnons. Par quelle indiscrétion
étaient-ils déjà au courant du triomphe qu'il avait remporté aurprès de Sa Majesté ?
Sans doute y avait-il de nombreux espions aux abords du trône ? Aucune porte, aucune cloison ne résistait à leur curiosité. Selon les nains et les pitres de la confrérie, la réussite de Vassia était d'autant plus remarquable que personne avant lui, en Russie, n'avait songé à faire rire au dépens d'un personnage célèbre. En exagérant les défauts de ses modèles, il apportait une innovation dans l'exercice traditionnel de la plaisanterie, il imaginait un art spécial : celui de la caricature vivante. En avait-il seulement conscience ? Il avoua que non, et qu'il n'y avait là aucun calcul de sa part. La parodie lui était, disait-il, aussi naturelle que la prière à un bon chrétien . Devant cette protestation de modestie, tous les experts en bouffonnerie décidèrent qu'ils venaient de recevoir, à travers lui, leurs lettres de noblesse.
- Fini, pour toi, l'étage des bouffons ! s'écria l'un d'eux. Je ne te donne pas un mois pour être appelé à habiter régulièrement au palais, parmi les plus proches serviteurs de Sa Majesté !
- On te regrettera ! renchérit un autre. Mais j'espère que tu ne nous tourneras pas le dos, dans ta nouvelle situation ! Nous comptons sur toi pour maintenir le contact entre les grands et nous ! Quelques marches à grimper pour nous revoir, ce ne sera pas le diable !

Tranchant sur la gaieté de la petite troupe, Pouzyr, à l'écart de tous, paraissait songeur. Or, il était le seul dont l'opinion importât au
vainqueur de la compétition. Vassia avait eu souvent l'occasion d'apprécier la perspicacité et la modération du plus ancien des bouffons.
Le voyant perplexe, il n'eut de cesse qu'il ne se retrouve tête à tête avec lui.
Ce fut seulement après le déjeuner pris en commun, au cours duquel n dégusta les reliefs du plantureux festin de la veille, que les deux hommes purent s'isoler dans la chambre de Pouzyr. Une cellule aux murs nus, avec un lit de fer, deux chaises paillées et une table chargée d'almanachs, que Pouzyr collectionnait afin de renouveler sa réserve d'anecdotes et de bons tours. Allongé tout habillé sur le dos, les mains jointes sour la nuque et le regard au plafond, Pouzyr "le sage" méditait. Après s'être concentré en silence, il marmonna :
- Je suis aussi embarrassé que toi, Vassia. Est-ce un bien, est-ce un mal, cette moquerie autour de Buhren ? Nul ne peut deviner ce qui se passe, en ce moment, dans la tête de Sa Majesté ! A coup sûr, elle a estimé que son favori s'en tirait à trop bon compte après son incartace ! Elle a voulu lui taper sur les doigts une dernière fois. Mais s'en tiendra-t-elle là ? Elle n'est pas femme à se contenter de si peu !
- En tout cas, si je dois redouter quelqu'un désormais, ce n'est pas la tsarine, mais Buhren, observa Vassia. Il ne me pardonnera jamais d'avoir osé faire rire à ses dépens !
-Contrairement aux apparences, Buhren et la tsarine ne font qu'un, dit Pouzyr avec la tranquille autorité d'un connaisseur des âmes.
Leurs rancunes secrètes et leurs éland de désir se confondent en s'opposant. C'est à la fois compliqué et absurde, comme tout ce qui est humain.
Ainsi qu'il arrive souvent dans les vieux couples, je crois qu'ils ne savent plus choisir entre l'habitude et la haine. Ils ont encore besoin
l'un de l'autre en se détestant !
- Quoi qu'il en soit, je voudrais me tenir aussi loin que possible de cette affaire, dit Vassia. Elle ne me concerne en rien. Qu'ils se
débrouillent entre eux !
- Oui, oui, fais-toi petit, Vassia. Disparais de leur horizon à tous les deux. Mais en continuant à veiller au grain. On n'est jamais à l'abri
des bourrasques, quand on se nourrit de l'air du palais. Et maintenant, laisse-moi. Je vais faire ma petite sieste de l'après-midi.
Et je te conseille de prendre toi aussi un peu de repos pour décanter tes idées.
- Je n'ai pas besoin de décanter mes idées ! rétorqua Vassia, déçu de rester sur sa faim après une conversation dont il attendait beaucoup.

Jusqu'au soir, il rumina ainsi une inquiétude d'autant plus envahissante qu'il ne savait pas en définir les causes. Peu avant le dîner, il reçut la visite de son père. Bien qu'il fût heureux de le voir, il ne lui dit rien de sa brillante imitation de Buhren et des compliments dont Sa Majesté l'avait honoré à cette occasion. Ce fut Pastoukhov qui aborda indirectement le sujet des affaires sentimentales du favori. Habitué des salons pétersbourgeois, il avait entendu parler des malheurs de la famille Senivski, dont la fille avait été "souillée" par les assauts galants de Buhren. Au dire de certains, ce dernier n'avait pas seulement lutiné Nathalie dans l'antichambre des appartements de l'impératrice, mais, l'ayant attirée dans une maison de campagne, cadeau de Sa Majesté, il l'avait "séduite et déflorée".
En chuchotant cette précision croustillante, Pastoukhov avait un visage hilare. Assis avec son fils au fond de la salle commune, tandis que les autres bouffons attablés grignotaient quelques friandises en buvant du thé au miel, il répétait avec un acharnement salace :
- Déflorée ! Tu entends, Vassia, déflorée ! Dorénavant, elle ne peut plus prétendre épouser un homme de qualité. Ses parents sont au désespoir !

IL paraît qu'ils sont allés solliciter la grâce de leur fille auprès de Sa Majesté. Celle-ci, qui est la bonté même, aurait promis, si cette
sotte de Nathalie se repent publiquement, de la reprendre à la Cour, non plus comme demoiselle d'honneur, bien entendu, puisqu'elle a été notoirement compromise, mais comme dame d'honneur, ce qui serait une manière élégante de passer l'éponge !
- Voilà une décision qui témoigne d'une grande bienveillance chez Sa Majesté ! dit Vassia.
- Oui. Aussi tout le monde, en ville, célèbre déjà la mansuétude de notre souveraine dans cette sordide aventure. Toutefois, la tsarine met une condition à son infinie clémence : c'est que, afin d'effacer complètement sa faute aux yeux de Dieu, Nathalie Seniavskaïa épouse l'homme que Sa Majesté lui aura choisi pour mari !
- Cela me semble la plus sage des précautions ! reconnut Vassia.

Ayant épuisé le sujet des intrigues amoureuses du palais, le père et le fis se rabattirent sur la politique, qui, à tort ou à raison, dérangeait en ce moment les esprits chagrins. on parlait beaucoup, ça et là, des manoeuvres sournoises d'Elisabeth Petrovna, l'unique fille encore vivante de Pierre le Grand, pour se rapprocher du trône et en écarter Anna Léopoldovna, la nièce de l'actuelle tsarine, Anna Ivanovna. Or celle-ci, n'ayant pas eu d'enfant et s'étant empressée d'adopter la toute jeune Anna Léopoldovna comme sa fill, comptait maintenant la marier au prince prussien Antoine-Ulrich de Brunswick-Bevern afin que le ménage manigancé par ses soins engendrât au plus vite un héritier légitime au trône de Russie. Ainsi du moins, la lignée représentée par Anna Ivanovna ne s'éteindrait pas avec elle ; c'était même devenu son idée fixe, au moment des premières atteintes de l'âge. E tout ce micmac, Vassia ne retenait qu'une impression d'ensemble assez déconcertante. Elle le confirmait dans l'opinion que Sa Majesté était une marieuse-née, dont le plaisir était d'assembler des couples selon sa fantaisie, de même que la manie de certaines femmes de haut rang est de jeter de loin en loin un regard sur ce qui se passe chez elles aux cuisines.
- Sa Majesté est tellement pressée d'unir sa nièce au prince Antoine-Ulrich de Bevern, dit-il, que je la vois mal s'occupant de trouver dans le même temps un mari pour la pauvre Nathalie Seniavskaïa !
- Le propre des femmes de caractère est de savoir mener plusieurs affaires de front ! affirma Pasoukhov sentencieusement.

Après son départ, Vassia, encore ébranlé par les révélations de son père, alla trouver Pouzyr afin de lui apprendre les récentes décisions de Sa Majesté touchant le sort de Nathalie et de Buhren. Or, Pouzyr était déjà au courant de ce nouveau rebondissement dans les rapports du "trio infernal", comme on le qualifiait dans les papotages mondains.
- C'était inévitable ! décréta le doyen des bouffons,. Tant que la tsarine n'aura pas réglé leur compte à tous les responsables de cet imbroglio, elle ne sera pas tranquille !
- Tu redoutes qu'à cause de cette sale histoire Sa Majesté n'en ait assez de son entourage et ne renvoie tout le monde, à commencer par les bouffons ?
- Non ! affirma Pouzyr. Je crois qu'en l'occurrence notre rang subalterne nous protège ! Pour la première fois, peut-être, nous pouvons remercier

le Ciel d'avoir dait de nous des avortons disgracieux. Il n'en vas pas de même pour les personnages qu eleur notoriété, leur fortune ou leur belle allure signalent à l'admiration des foules. Leur seule présence au palais peut attiser des désirs de revanche chez la souveraine.

Cette réflexion confondit Vassia par sa cruelle ujustesse. De nouveau, il se dit que, sur cette terre, le rôle de l'homme n'était pas de
redresser la tête à tout propos pour défier les maîtres naturels de sondestin, mais, au contraire, de courber les épaules et d'accepter les événements quels qu'ils fussent, à l'heure ou il plairait à Dieu ou à Sa Majesté de les lui envoyer.

Le soir même, avant l'extinction des bougies, Vassai eut recours, comme jadis dans la solitude de Balotovo, à la lecture de la Bible pour se réconforter. Feuilletant le gros volume au hasard, il tomba sur une phrase de l'épître de saint Paul aux Romains qui lui parut contenir une réponse éblouissante à son interrogation. Il la lut et la relut avec gratitude. "Il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu et c'est lui qui a établi toute chose. C'est pourquoi celui qui s'oppose à l'autorité résiste à l'ordre que Dieu a voulu... Il est bon et donc nécessaire d'être soumis, non seulement par la crainte du châtiment, mais aussi par devoir de conscience." (Saint Paul, Epître aux Romains, XIII, 1, 2; et 5).
La recommandation était sans équivoque. Immédiatement, Vasia se rappela les lointaines exhortations du père Théophane. C'était la voix usée et chevrotante du vieux pope de Balotovo qui s'élevait de cette page du Nouveau Testament. Vassia le remercia mentalement de répéter, à travers les

formules du texte sacré, son tranquille enseignement d'autrefois, referma le livre, se signa à trois reprises et s'endormit, apaisé, parmi les autres bouffons.
Plus tard, en se réveillant dans la pénombre odorante de la chambrée, il se sentit davantage encore lié aux dormeurs par la similitude de leurs tares héréditaires et de leurs destins.
Quand on a vécu depuis son enfance en compagne de personnages au physique différent du sien, il est réchauffant, pensait-il, de se trouver plongé par les circonstances au milieu de gens si proches de vous par leur monstruosité.
Ce qui, hier, passait pour difforme devient, imperceptiblement banal et même nécessaire. Ivresse d'appartenir à une communauté spécifique, aussi respectable dans ses bizarreries que celle des individus normaux, tout fiers de leur conformité avec le stéréotype de la race. Paupières closes, respiration contrôlée, Vassia savourait la signification magique du mot "semblable". Enfin, il avait des "semblables" à ses côtés. Il n'était plus seul de son espèce. Et cette découverte, il la devait à la tsarine. Il se rendormit en bénissant le nom de Sa Majesté.



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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Sam 18 Avr - 3:38

VII

Durant les trois semaines suivantes, l'intérêt de tous les proches du trône fut concentré sur les tentatives de la tsarine pour persuader sa nièce, Anna Léopoldovna, d'accueillir favorable le minable prince Antoine-Ulrich qu'elle s'était mis en tête de lui faire épouser.
Les hauts et les bas de cette délicate entreprise matrimoniale oblitéraient aux yeux de la Cour l'aventure ratée de Nathalie et de son soupirant d'occasion, Buhren. Même les bouffons suivaient avec passion le déroulement des opérations, depuis les protestations désolées d'Anna Léopoldovna, dont le coeur, disait-on, était engagé ailleurs, jusqu'à sa capitulation devant l'insistance de Sa
Majesté et aux fiançailles forcées de la malheureuse.
Le mariage eut finalement lieu avec éclat le 14 juillet 1739. Ni Vassia, ni Pouzyr, ni aucun bouffon ne fut invité à la cérémonie nuptiale, suivie d'un bal somptueux dans les salons du palais. Mais tous les témoins de la fête vantèrent la splendeur de la robe tissée d'argent de la jeune mariée, et de la beauté de l'inévitalbe Elisabeth Pétrovna, que la tsarine avait voulu écarter de la succession en s'offrant, au dernier moment, la possibilité d'une descendance inattendue et incontestable. Grâce à l'union hybride d'une nièce adoptée sur le tard et d'un prince allemand que, la veille encore, elle ne connaissait pas, Sa Majesté était enfin assurée qu'aucune lignée rivale ne disputerait la primauté à l a sienne après sa mort. Encore fallait-il, pour le succès de la combinaison, qu'Anna Léopoldovna fût rapidement fécondée par ce lourdaud d'Antoine-Ulrich. Selon Pouzyr, qui avait des accointances parmi la domesticité impériale, Buhren avait convaincu Sa Majesté de confier à quelques bouffons le soin de monter une réprésentation mi-comique, mi-érotique devant les jeunes époux, afin de les mettre en train.

Dans la première quinzaine d'août, en effet, Vassia fut convié par la tsarine à jouer une scène d'amour aussi ridicule que possible pendant un grand banquet, avec pour partenaire une naine dénichée on ne savait où : une de ces "extras" dont parlait Pouzyr. Ce couple de "format réduit", selon la formule de Buhren, devait, par ses grimaces et ses trémoussements, divertir et instruire les
tourtereaux protégés par Sa Majesté. Suivant les recommandations du favori, les deux nains, affublés de costumes français du siècle précédent, avaient été dissimulés derrière une gigantesque pyramide de fruits.
Aux premiers accents de l'orchestre, ils se précipitèrent hors de leur cachette et se livrèrent à une singerie diabolique, mains virevoltantes, museau contre museau, avec des gémissements d'extase.
Dès le début, cette exhibition, dont Vassia appréhendait la grossièreté, se déroula dans une atmosphère glaciale. Pour dégeler l'assistance, la naine dégrafa son corsage sur une poitrine flasque, tandis que Vassia esquissait le geste de rajuster son haut-de-chausse, ce qui n'amusa personne. Même Buhren, instigateur du spectacle, semblait déçu par le résultat. Quant à la très blonde Anna
Léopoldovna et au très banal Antoine-Ulrich, non seulement ils ne riaient pas, mais ils avaient l'air pressé de quitter la table. Après tout, le but recherché n'était-il pas d'inciter le couple à rentrer chez lui pour sacrifier aux plaisirs de la chair et offrir un héritier à la tsarine ?
Pourtant, refusant cette interprétation réconfortante, Sa Majesté ne cachait pas son dépit.
A une heure du matin, avant même que l'échanson versât dans les coupes le vin sucré du dessert, elle chassa les invités et, suivie de Buhren, se retira dans ses appartements.

Ayant regagné, tard dans la nuit, l'étage des bouffons, avec la navrante impression d'avoir déçu sa bienfaitrice, Vassia patienta jusqu'au lendemain pour faire part à Pouzyr de son désenchantement.

Celui-ci le rassura en de
ux mots. A son avis, la farce de la veille était sans importance, car, fort probablement,Anna Léopoldovna et son mari n'avaient pas attendu le numéro suggestif des bouffons pour coucher ensemble. A leur âge, ils n'avaint besoin de personne pour leur apprendre à se caresser. Pouzyr tenait cette information d'une camériste d'Anna Léopoldovna, celle-là même qui changeait les draps du lit conjugal et savait donc mieux que quiconque ce qui se passait là-bas, à huis clos.
Quant à Buhren, sa cote auprès de la tsarine variait d'un jour à l'autre. Il n'était plus admis qu'une nuit sur deux, ou même sur trois, dans la chambre à coucher impériale.

Le bruit courait que, après une brève réconciliation, Sa Majesté lui reprochait à nouveau son engouement pour Nathalie Seniavskaïa. Dernièrement, elle avait convoqué les parents de la donzelle pour discuter avec eux du sort qu'il fallait réserver à cette brebis galeuse. A en croire Zamiatine qui, de par sa fonction, hantait constamment l'antichambre des appartements de la tsarine, le père et
la mère de Nathalie étaient ressortis en larmes du bureau de Sa Majesté. Sans en tirer aucune conclusion précise, Pouzyr estimait qu'il y avait là les signes avant-coureurs d'un nouvel orage.
Pourtant, une semaine s'écoula encore sans que la tranquillité de Vassia et des autres bouffons de l'étage fût troublée par un événement notable. Puis soudain, le 28 août, à l'heure du déjeuner, un émissaire de la tsarine vint, comme jadis, remettre à Vassia un pli cacheté aux armes de l'impératrice : "Ordre au bouffon Vassia de se présenter à moi, cet après-midi même, à quatre heures et
quart, pour une communication de la dernière importance."

En montrant le billet comminatoire à Pouzyr, Vassia soupira :
- Qu'a-t-elle encore imaginé ?
- Fais-lui confiance ! répondit Pouzyr. Elle ne sera jamais à court d'inventions Je crois même qu'à elle seule elle a plus de folie en tête que tous ses bouffons réunis en conclave !
- L'ennui, c'est que ses trouvailles à elle ne sont pas toujours drôles !
- Les nôtres non plus, Vassia ! Ne te pose donc plus de questions et prépare-toi.
- A quoi ?
- A tout ! dit Pouzyr en lui appliquant une grande tape dans le dos.

Ce viatique amical aida Vassia à attendre avec résignation le moment de comparaître devant Sa Majesté. Le même cérémonial compassé l'accueillit dès le seuil du bureau, avec le même parfum de musc, les mêmes meubles en acajou rehaussé d'ornements en bronze, les mêmes tableaux officiels aux murs, et, assise à une grande table encombrée de paperasses, la même vieille femme, lourde et grasse, au regard d'épervier. Pour une fois, Buhren n'était pas à l'affût derrière ses épaules, mais, en l'absence du favori, elle paraissait encore plus inaccessible : une zone de froid l'entourait. Elle reçut Vassia avec un sourire tellement ambigu qu'il crut y lire une menace.
Ayant souvent remarqué qu'elle frappait d'autant plus cruellement ses interlocuteurs que son expression était plus amène, il se mit instinctivement sur ses gardes. Comme toujours lorsqu'elle

s'absorbait dans une réflexion importante, l'impératrice ouvrait et rabattait rapidement le couvercle de sa tabatière ; le léger clic-clac du fermoir ponctuait seul le silence auguste du lieu.

Tout à coup elle parla, sans que son visage trahît autre chose qu'une profonde indifférence à l'égard du nain qu'ele apostrophait :
- J'ai pensé à ton cas, Vassia. Tu vas avoir vingt-trois ans. C'est l'âge des grandes résolutions dans la vie d'un homme. Tu ne peux rester seul indéfiniment. Il te faut une épouse. j'ai donc cherché autour de moi la femme qui te conviendrait le mieux !



Ce n'est pas la fin du chapitre, mais je vous laisse le soin de deviner ce que la tsarine va proposer à Vassia. ... tongue
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JeanneMarie

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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Sam 18 Avr - 19:06

Nathalie!
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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Sam 18 Avr - 19:30

Bravo, Jeanne-Marie ! ....... Toi y'en a bien utiliser ta calebasse. ......... Razz ............... Wink
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Jean2

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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Sam 18 Avr - 19:47

Meuuuhhh j'aurais dit la même chose ........
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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Sam 18 Avr - 19:49

Pfffffffff ! C'est facile de dire ça, J2, maintenant que tu as la réponse. ............ Rolling Eyes ................. Twisted Evil tongue
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MARCO

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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Sam 18 Avr - 20:08

Mais moi aussi je suis persuadé que c'est Stéphanie , pour défendre son rocher .... 
euh non Eugénie, pour empêcher le vieux Grandet...


Non .. Emilie , parce qu'elle était trop jolie ...
cousu de fil blanc ton histoire! 
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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Dim 19 Avr - 1:33

Pôv'e Marco ! Le régime ne lui fait pas seulement fondre sa grassouillette, mais également ses neurones. ... Razz tongue
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Martine

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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Dim 19 Avr - 6:43

lol!
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MAINGANTEE

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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Lun 20 Avr - 19:55

Et la suite ?
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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Lun 20 Avr - 20:44

Oui, oui, ça vient, DOmi ! Je pensais terminer aujourd'hui, un imprévu m'en a empêchée. ... Laughing ......... Very Happy
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epistophélès

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MessageSujet: L'ETAGE DES BOUFFONS de......   Mar 21 Avr - 2:06

VII

Durant les trois semaines suivantes, l'intérêt de tous les proches du trône fut concentré sur les tentatives de la tsarine pour persuader sa nièce, Anna Léopoldovna, d'accueillir favorable le minable prince Antoine-Ulrich qu'elle s'était mis en tête de lui faire épouser.
Les hauts et les bas de cette délicate entreprise matrimoniale oblitéraient aux yeux de la Cour l'aventure ratée de Nathalie et de son soupirant d'occasion, Buhren. Même les bouffons suivaient avec passion le déroulement des opérations, depuis les protestations désolées d'Anna Léopoldovna, dont le coeur, disait-on, était engagé ailleurs, jusqu'à sa capitulation devant l'insistance de Sa Majesté et aux fiançailles forcées de la malheureuse.
Le mariage eut finalement lieu avec éclat le 14 juillet 1739. Ni Vassia, ni Pouzyr, ni aucun bouffon ne fut invité à la cérémonie nuptiale,
suivie d'un bal somptueux dans les salons du palais. Mais tous les témoins de la fête vantèrent la splendeur de la robe tissée d'argent de la jeune mariée, et de la beauté de l'inévitable Elisabeth Pétrovna, que la tsarine avait voulu écarter de la succession en s'offrant, au dernier moment, la possibilité d'une descendance inattendue et incontestable. Grâce à l'union hybride d'une nièce adoptée sur le tard et d'un prince allemand que, la veille encore, elle ne connaissait pas, Sa Majesté était enfin assurée qu'aucune lignée rivale ne disputerait la primauté à la sienne après sa mort. Encore fallait-il, pour le succès de la combinaison, qu'Anna Léopoldovna fût rapidement fécondée par ce lourdaud d'Antoine-Ulrich. Selon Pouzyr, qui avait des accointances parmi la domesticité impériale, Buhren avait convaincu Sa Majesté de confier à quelques bouffons le soin de monter une représentation mi-comique, mi-érotique devant les jeunes époux, afin de les mettre en train.
Dans la première quinzaine d'août, en effet, Vassia fut convié par la tsarine à jouer une scène d'amour aussi ridicule que possible pendant un grand banquet, avec pour partenaire une naine dénichée on ne savait où : une de ces "extras" dont parlait Pouzyr. Ce couple de "format réduit", selon la formule de Buhren, devait, par ses grimaces et ses trémoussements, divertir et instruire les tourtereaux protégés par Sa Majesté.

Suivant les recommandations du favori, les deux nains, affublés de costumes français du siècle précédent, avaient été dissimulés derrière une gigantesque pyramide de fruits.
Aux premiers accents de l'orchestre, ils se précipitèrent hors de leur cachette et se livrèrent à une singerie diabolique, mains virevoltantes, museau contre museau, avec des gémissements d'extase.
Dès le début, cette exhibition, dont Vassia appréhendait la grossièreté, se déroula dans une atmosphère glaciale. Pour dégeler l'assistance, la naine dégrafa son corsage sur une poitrine flasque, tandis que Vassia esquissait le geste de rajuster son haut-de-chausse, ce qui n'amusa personne. Même Buhren, instigateur du spectacle, semblait déçu par le résultat. Quant à la très blonde Anna Léopoldovna et au très banal Antoine-Ulrich, non seulement ils ne riaient pas, mais ils avaient l'air pressé de quitter la table. Après tout, le but recherché n'était-il pas d'inciter le couple à renter chez lui pour sacrifier aux plaisirs de la chair et offrir un héritier à la tsarine ?
Pourtant, refusant cette interprétation réconfortante, Sa Majesté ne cachait pas son dépit.
A une heure du matin, avant même que l'échanson versât dans les coupes le vin sucré du dessert, elle chassa les invités et, suivie de Buhren, se retira dans ses appartements.

Ayant regagné, tard dans la nuit, l'étage des bouffons, avec la navrante impression d'avoir déçu sa bienfaitrice, Vassia patienta jusqu'au
lendemain pour faire part à Pouzyr de son désenchantement. Celui-ci le rassura en deux mots. A son avis, la farce de la veille était sans importance, car, fort probablement,Anna Léopoldovna et son mari n'avient pas attendu le numéro suggestif des bouffons pour coucher ensemble.

A leur âge, ils n'avaient besoin de personne pour leur apprendre à se caresser. Pouzyr tenait cette information d'une camériste d'Anna Léopoldovna, celle-là même qui changeait les draps du lit conjugal et savait donc mieux que quiconque ce qui se passait là-bas, à huis clos.
Quant à Buhren, sa cote auprès de la tsarine variait d'un jour à l'autre. Il n'était plus admis qu'une nuit sur deux, ou même sur trois, dans la chambre à coucher impériale.
Le bruit courait que, après une brève réconciliation, Sa Majesté lui reprochait à nouveau son engouement pour Nathalie Seniavskaïa. Dernièrement, elle avait convoqué les parents de la donzelle pour discuter avec eux du sort qu'il fallait réserver à cette brebis galeuse. A en croire Zamiatine qui, de par sa fonction, hantait constamment l'antichambre des appartements de la tsarine, le père et la mère de Nathalie étaient ressortis en larmes du bureau de Sa Majesté. Sans en tirer aucune conclusion précise, Pouzyr estimait qu'il y avait là les signes avant-coureurs d'un nouvel orage.
Pourtant, une semaine s'écoula encore sans que la tranquillité de Vassia et des autres bouffons de l'étage fût troublée par un événement notable.
Puis soudain, le 28 août, à l'heure du déjeuner, un émissaire de la tsarine vint, comme jadis, remettre à Vassia un pli cacheté aux armes de l'impératrice : "Ordre au bouffon Vassia de se présenter à moi, cet après-midi même, à quatre heures et quart, pour une communication de la dernière importance."

En montrant le billet comminatoire à Pouzyr, Vassia soupira :
- Qu'a-t-elle encore imaginé ?
- Fais-lui confiance ! répondit Pouzyr. Elle ne sera jamais à court d'inventions Je crois même qu'à elle seule elle a plus de folie en tête que tous ses bouffons réunis en conclave !
- L'ennui, c'est que ses trouvailles à elle ne sont pas toujours drôles !
- Les nôtres non plus, Vassia ! Ne te pose donc plus de questions et prépare-toi.
- A quoi ?
- A tout ! dit Pouzyr en lui appliquant une grande tape dans le dos.

Ce viatique amical aida Vassia à attendre avec résignation le moment de comparaître devant Sa Majesté. Le même cérémonial compassé l'accueillit dès le seuil du bureau, avec le même parfum de musc, les mêmes meubles en acajou rehaussé d'ornements en bronze, les mêmes tableaux officiels aux murs, et, assise à une grande table encombrée de paperasses, la même vieille femme, lourde et grasse, au regard d'épervier. Pour une fois, Buhren n'était pas à l'affût derrière ses épaules, mais, en l'absence du favori, elle paraissait encore plus inaccessible : une zone de froid

l'entourait. Elle reçut Vassia avec un sourire tellement ambigu qu'il crut y lire une menace.
Ayant souvent remarqué qu'elle frappait d'autant plus cruellement ses interlocuteurs que son expression était plus amène, il se mit
instinctivement sur ses gardes. Comme toujours lorsqu'elle s'absorbait dans une réflexion importante, l'impératrice ouvrait et rabattait
rapidement le couvercle de sa tabatière ; le léger clic-clac du fermoir ponctuait seul le silence auguste du lieu. Tout à coup elle parla, sans que son visage trahît autre chose qu'une profonde indifférence à l'égard du nain qu'ele apostrophait :
- J'ai pensé à ton cas, Vassia. Tu vas avoir vingt-trois ans. C'est l'âge des grandes résolutions dans la vie d'un homme. Tu ne peux rester seul indéfiniment. Il te faut une épouse. j'ai donc cherché autour de moi la femme qui te conviendrait le mieux !

Dès les premiers mots de cette harangue faussement maternelle, Vassia comprit que l'impératrice avait cédé, une fois de plus, à sa manie de marier les gens contre leur gré. Il ne lui avait pas suffi de jeter sa nièce dans les bras d'un principicule allemand que la jeune fille n'aimait pas. Cette union, célébrée en grande pompe, avait mis Sa Majesté en verve.
Elle voulait se surpasser dans les performances matrimoniales en utilisant les bouffons qu'elle avait sous la main. Le coeur en alerte, Vassia se taisait et attendait le coup de grâce.
Il savait trop que, chez la tsarine, la sollicitude pouvait être plus redoutable que le ressentiment.
- Tu ne me demandes pas le nom de ta future fiancée ? murmura la tsarine avec une ironie qui se voulait bonasse.
Tiré d'une songerie paralysante, Vassia balbutia dans un souffle :
- Si, si, bien sûr, Votre Majesté ! Qui est-ce ?
- Eh bien, sois heureux ! répondit l'impératrice. J'ai voulu te donner pour femme une vraie perle : Nathalie Seniavskaïa.
Stupéfié de la tête aux pieds, Vassia se rappela, le temps d'un éclair, l'aventure de l'ex-demoiselle d'honneur avec le cynique Buhren. De toute évidence, après avoir feint de pardonner leur conduite auxdeux coupables de ce scandale de Cour, Sa Majesté se ravisait et cherchait à compléter sa vengeance en les punissant tous deux à sa manière. Comment l'autocrate de toutes les Russies aurait-elle pu résister à la tentation de mettre dans le lit de Nathalie, à la place du favori avantageux qui avait bénéficié jadis des faveurs impériales, un nain hideux, dont la seule vue eût suffit, pensait Vassia, à faire avorter n'importe quelle femme ? Le caprice de la tsarine excluant toute protestation dans un pays où monarchie et religion ne faisaient qu'un, il songeait avec terreur qu'il ne pouvait être question ni pour lui, ni pour Nathalie de s'opposer à un mariage dont ni elle ni lui ne voulaient. Seules, peut-être, les suppliques respectueuses de leurs deux familles avaient quelque chance de troubler les intentions de Sa Majesté. Vassia se promit d'intervenir à ce sujet auprès de son père dès le lendemain.
En attendant, il se devait de remercier l'impératrice de l'intérêt qu'elle portait à son avenir sentimental.
- C'est une nouvelle extraordinaire que m'apprend Votre Majesté ! bredouilla-t-il. Je ne sais comment me rendre digne d'une pareille faveur !
- Oui, reconnut Anna Ivanovna. Je t'offre là un fameux cadeau ! Elle est belle et je la crois capable de rendre heureux quiconque la traitera avec affection et respect... sans toutefois la respecter outre mesure !
Cette rectification, apportée par Sa Majesté elle-même à l'appréciation des qualités de Nathalie, parut la divertir secrètement. Elle souriait avec une tranquille méchanceté, comme si elle eût dégusté un plat doux-amer de sa composition.
- Reviens me voir dimanche prochain, dit-elle encore. Nous mettrons au point les derniers détails de l'affaire.
Et elle sonna son valet de chambre pour qu'il reconduisît le nain à la porte.

Le lendemain, Vassia, après une nuit d'insomnie, renonça à attendre la visite hebdomadaire de son père et, profitant de la permission accordée aux bouffons de s'absenter deux heures par jour pour leurs affaires personnelles, courut à la maison afin d'informer les siens des derniers projets de la tsarine.
Pastoukhov et Eudoxie écoutèrent son récit bouche bée, puis éclatèrent d'une joie délirante. Leur enthousiasme était mêlé de gratitude. On eût dit que Vassia leur rendait service en intéressant la tsarine à son statut de nain célibataire. Alors qu'il était effaré à la perspective d'un

mariage qui ne pouvait que désespérer Nathalie et renforcer en lui-même la notion de sa monstruosité, son père et Eucoxie pavoisaient. Des deux, c'était elle d'ailleurs qui semblait la plus exaltée :
- Je suis sûre que dans aucun de tes rêves tu n'as imaginé qu'une aussi jolie femme te tomberait un jour dans les bras ! Ah ! le soir de tes noces, tu pourras te vanter d'avoir décroché la merveille des merveilles !
- Et Nathalie, dit-il, de quoi pourra-t-elle se vanter quand je me déshabillerai devant elle ?
- Une femme n'a pas besoin que son mari ait fière tournure pour l'aimer et le respecter, affirma Eudoxie.
- C'est tout à fait exact ! renchérit Pastoukhov. L'épouse ne demande à son conjoint que de l'intelligence, de l'honnêteté, du sérieux, de
l'affection !...
- Et tu as tout cela dans le coeur, Vassia ! s'exlama Eudoxie.
- J'essaierai d'en convaincre Nathalie, lorsque je la rejoindrai dans le lit ! ricana Vassia.

Le seul fait de formuler à haute voix la crainte qui le poursuivait jour et nuit précipita sa honte. Il se voyait avec horreur, lui, le nabot,
tendant les mains dans un geste d'imploration maladroite vers le corps d'un femme dont la beauté l'accablerait.
- En tout cas, reprit Pastoukhov, je connais bien les parents de Nathalie : Victor et Galina Seniavski sont des gens charmants, tout à fait de notre monde et dans nos idées ! Je leur rendrai visite demain ou après-demain pour savoir s'ils ont été officiellement avertis et comment ils envisagent l'avenir.
- Tâche de savoir surtout ce qu'en pense Nathalie ! insista Vassia.
- Oui, oui ! Bien que ce ne soit pas le plus important dans la conjoncture actuelle ! dit Pastoukhov. Je t'avertirai dès qu'il y aura du nouveau !

Trois jours plus tard, en retourant quai de la Moïka auprès de son père et d'Eudoxie, la première question de Vassia fut :
- Les as-tu rencontrés ?
- Bien sûr ! dit Pastoukhov. J'allais justement te faire signe !
- Savaient-ils déjà ?
- Sa Majesté les avait mis au courant en même temps que toi.
- Et Nathalie ?
- Elle aussi a été prévenue.
- Qu'a-t-elle dit ?
- Que veux-tu qu'elle dise ? Elle est comme toi, comme nous ! Elle n'a pas le choix. Dans la situation où elle se trouve, il ne lui appartient pas de discuter les ordres de Sa Majesté. Quant à ses parents, ils sont ravis de l'arrangement qui se prépare. Victor et Galina Seniavski recevront d'ailleurs comme présent les terres et les paysans d'une propriété voisine de la leur, dépendant de la Couronne, et qu'ils convoitaient depuis longtemps. Tu sais bien, dans les environs de Pavlovsk... Il est possible que, nous aussi, nous soyons récompensés de notre compréhension par l'attribution de la forêt et de l'étang qui jouxtent Balotovo !

- En somme, tout le monde est content ! grommela Vassia avec une fureur contenue.
- On le serait à moins ! observa Eudoxie.
- Tout le monde est content, reprit Vassia, sauf les deux principaux intéressés à qui on n'a pas demandé leur avis !
- De quoi te plains-tu, puisque je te répète que Nathalie est d'accord ? grogna Pastoukhov.
Mais Vassia ne renonçait pas à son appréhension.
- D'accord ou résignée ? dit-il.
- C'est la même chose, fiston ! répondit son père. Tous mariages commencent par boiter. Puis, à la longue, l'équilibre se fait et la raison l'emporte. Même si le mari et la femme ne sont pas vraiment attirés l'un vers l'autre au début, ils finissent par s'entendre et par faire des enfants. Regarde autour de toi : pas plus tard que le mois dernier, Anna Léopoldovna a été obligée, pour obéir à sa tante, notre vénérée tsarine, d'épouser le prince Antoine-ulrich, alors que, paraît-il, elle en aimait un autre. Elle a beaucoup pleuré avant la bénédiction nuptiale. Et maintenant, elle fait son métier de femme comme les autres. Fêtée, honorée, elle est même, peut-être , déjà enceinte ! Quel merveilleux exemple pour Nathalie ! Un exemple venu des plus hautes sphères !C'est la providence qui vous indique ainsi le chemin à suivre !
- Oui ! dit Vassia. Mais, si Antoine-Ulrich n'est pas précisément bel homme, il n'est pas non plus un nain !
- Cesse de te tourmenter à cause de ta petite taille et tout ira bien pour vous deux ! proclama Eudoxie.
- C'est à Nathalie que tu devrais donner ce conseil ! rétorqua Vassia. Où est-elle en ce moment ?
- A Verkhovnoïé, près de Pavlovsk, dans la propriété familiale.
- Qaund la verrai-je ?
Ce fut Pastoukhov qui répondit :
- Dès que la tsarine le jugera utile. A mon avis, ça ne saurait tarder. D'ailleurs, si je ne m'abuse, tu as déjà eu l'occasion de faire
connaissance avec ta Nathalie !
- Je l'ai aperçue plusieurs fois de loin, dans une réunion, au palais. Mais je ne l'ai jamais approchée.
- Et tu es impatient de te trouver seul à seule avec elle ! dit Eudoxie d'un ton coquin.
- Je suis surtout impatient de lire sur son visage l'impression que lui fait un gnome de mon acabit !
- Voilà que tu recommences tes jérémiades ! s'écria Eudoxie. Ne dirait-on pas que ton père et moi te conduisons à l'échafaud !
- Qu'aurait-tu pensé si mon père, à l'époque où il voulait faire de toi sa maîtresse, avait été un nabot tordu ?
- J'aurai pensé que, si je ne pouvais pas agir sur sa taille, je pourrais toujours agir sur son coeur ! répondit Eudoxie avec une expression
théâtrale.

Agacé par cette emphase, Vassia haussa les épaules. Aussitôt,comprenant qu'elle avait péché par excès de noblesse, Eudoxie voulut se rattraper et ajouta avec un lourd à-propos :
- Fais confiance à Nathalie. Si Buhren l'a distinguée, c'est qu'elle est vraiment digne d'être aimée par un homme de bien !

Ce rappel malencontreux des aventures de Nathalie avec le favori accentua encore la répulsion que Vassia avait de son propre corps, si misérable, et de son destin de quémandeur.
Alors qu'il étouffait de honte, il se souvent des paroles raisonnables de saint Paul dans son épître aux Romains. Etait-il possible que rien
n'eût changé dans les rapports entre les hommes et le pouvoir depuis le temps ou l'Apôtre des Gerntils leur recommandait, à la fois, le respect de Dieu, l'obéissance aux autorités et l'amour du prochain ? Après tout, si l'on s'en tenait aux Saintes Ecritures, il y avait toujours un miracle à espérer pour les âmes chrétiennes.
Peut-être Nathalie, visitée par une inspiration céleste, finirait-elle par voir en lui non plus l'avorton difforme qu'il était aux yeux de tous,
mais un être bon, juste et affectueux, aussi normalement constitué à l'intérieur qu'il paraissait monstrueux quand il se regardait dans une glace ?

Peut-être Eudoxie était-elle dans le vrai lorsqu'elle évoquait cette faculté essentiellement féminine de grandir les nains ? Il avait un tel
besoin d'être sauvé que, subitement, il voulut la remercier, ainsi que son père, pour l'acharnement qu'ils mettaient tous deux à le contredire.
Quand il les quitta pour retourner à l'étage des bouffons, il était tout remonté, comme si ce mariage, dont quelques minutes auparavant il ne voulait à aucun prix, répondait en fait à son voeu le plus cher. Cette nuit-là, il dormit d'une traite et, pour la première fois, rêva longuement de Nathalie. Elle se donnait à lui avec fougue. Et quand ils se séparaient, après avoir assouvi leur appétit de caresses et de serments, il constatait qu'il s'était transformé en un athlète, grand, beau et audacieux, tandis qu'elle était devenue, à côté de lui, toute petite, toute contrefaite. Et il ne l'en aimait que davantage.

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Jean2

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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Jeu 23 Avr - 10:07

je lis ca ce soir 
dis .. si tu aimes Troyat .. aurais tu " la tête sur les épaules " ?
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JEAN

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Date d'inscription : 10/12/2008

MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    Jeu 23 Avr - 11:14

merci Epistophélès
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MessageSujet: Re: L'ETAGE DES BOUFFONS de......    

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