Mosaïque

Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
AccueilAccueil  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  

Partagez | 
 

 LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Sam 23 Nov - 1:52

J'avais sept ans lorsque j'entendis pour la première fois une chanson satirique. C'était en 1926. Nous habitions alors en Seine-et-Marne où mon père était notaire, et nous portions, il faut bien l'avouer plus d'intérêt aux incidents de la régions qu'aux bouleversements du monde.
Sans doute les journaux locaux rapportaient-ils honnêtement les discours de M. Mussolini, un Italien qui se disait fasciste et faisait le turbulent, ou les propos de ces bolcheviks dont ont racontait parfois, à la veillée, qu'ils voulaient fusiller la moitié de la planète ; mais de telles informations n'occupaient pas beaucoup plus de place "à la une" de l'Indépendant de Toury-Ferrotte que la chute de bicyclette du garde-champêtre ou l'arrestation d'un braconnier.
Nous vivions donc calmement, plus attentifs à l'apparition des premières violettes qu'à l'extension du marxisme, lorsque notre région fut troublée par une curieuse affaire.
Un jour, le curé de Bombon, petit village situé dans le canton de Mormant, fut attaqué et flagellé par les membres d'une secte de fanatiques qui se croyaient ensorcelés.
L'aventure divisa la population en deux camps. D'un côté se trouvaient les âmes pieuses qui, voyant là le résultat de la politique anticléricale du gouvernement, récitaient des neuvaines pour la conversion d'Edouard Herriot (homme politique français), et de l'autre, des paysans goguenards qui ne considéraient de l'incident que l'aspect bouffon.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Sam 23 Nov - 2:11

C'est pour ce public acquis d'avance que le marchand de chansons qui venait dresser sa tente de forain tous les jeudis, jour de marché au centre de notre village, apporta un matin un "petit format" tout neuf intitulé "La Complainte du curé de Bombon". Sans doute n'aurais-je jamais connu cette chanson sans notre bonne.
La brave fille adorait en effet les romances et, tous les jeudis, en faisait largement provision afin de pouvoir chanter sans hésiter sur un seul mot
L'âme des Roses ou La Fille du Bédouin et nous régaler les jours de repassage
Ce jeudi-là, ce fut la  Complainte du Curé de Bombon  qu'elle rapporta.
Dès l'après-midi, le petit format ouverts sur le buffet de cuisine, elle fit sa vaisselle en en apprenant les paroles à haute voix. Le soir, - sans l'avoir voulu -, j'en connaissais par coeur un refrain. Le voici :


Air : Le trompette en Bois. .....
Qu'est-ce qu'il a pris monsieur l'curé
Comme trompette !
(bis)
Pour attendrir les conjurés,
Le martyr s'mit à murmurer :
- Ne frappez pas au même endroit,
J'vous l'confesse,
Changez d'fesse,
Si vous voulez savoir pourquoi,
C'est qu'ell's ne sont pas en bois.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Sam 23 Nov - 2:19

Mes parents, qui avaient pris parti pour le pauvre curé, furent scandalisés en m'entendant chanter cette étrange comptine.
- Où a-tu appris cela ?
Ingénuement je citai mes sources.
Parfait, dit mon père.
Et il alla prier la bonne de retirer les oeuvres légères et anticléricales de son tour de chant.

Penaude, elle promit et ne chanta plus dès lors que ses romances préférées : Les amours du garde-chasse, Mon coeur est un accordéon, Je suis ta chose et Dans le coeur il avait un coucou... Ce qui ne pouvait faire naître en mon esprit aucune pensée malsaine, aucun trouble précoce.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Dim 24 Nov - 21:05

Mais le mal était fait. Ayant goûté "le vin pétillant de la satire", comme disait Léon Gambetta dans son beau langage de parlementaire, j'en conservai la nostalgie enfouie entre des souvenirs de glissades sur les étangs gelés et de parties de croquet sous les glycines.
Et c'est peut-être pourquoi je connus un si vif plaisir en découvrant plus tard - beaucoup plus tard -, dans des recueils anciens, quelques-unes de ces chansons malicieuses, mordantes, ironiques ou pleines de colère que les Français, par un sentiment de pudeur ris souvent pour de la légèreté, s'amusent à composer à seule fin de réduire leurs malheurs aux limites d'un couplet. Bien vite je m'aperçus que ces pamphlets griffonnés sur un coin de table par un rimailleur à gages ou par un chansonnier d'occasion constituaient souvent un reflet fascinant de l'opinion publique à un instant précis de nos Histoire, et qu'il suffit de leur restituer l'air sur lesquels on les chantait pour entendre ricaner, gronder ou s'enthousiasmer une foule soudain ressuscitée avec ses haines ou ses espoirs.
De telles chansons sont donc des documents, au même titre qu'un instantané pris par un reporter. Il me sembla intéressant de les recueillir, de les mettre bout à bout, et de composer ainsi un véritable album "d'images sonores".
Grapillant à la Bibliothèque Nationale, glanant à l'Arsenal, maraudant aux Archives, picorant à la Bibliothèque de Versailles, recopiant des musiques au Conservatoire, achetant des recueils chez les bouquinistes et des manuscrits dans les ventes, je finis par récolter plus de 80.000 chansons anciennes
.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Dim 24 Nov - 21:22

Collection unique sans doute, mais trop riche finalement, puisqu'un rapide calcul me prouva que l'édition complète représenterait un ouvrage de 320 tomes...
Il me fallait donc me résoudre à faire un choix ou accepter d'un coeur léger que Marcel Jullian, directeur de la Librairie Académique Perrin ait un malaise en me voyant arriver dans son bureau avec mon manuscrit porté par cinq forts des Halles.
J'optai amicalement pour le choix et feuilletai une fois de plus mes archives. Il m'apparut alors que les trois quarts de ces chansons avaient été inspirées non par des événements politiques, la misère, des a bus ou un sentiment de révolte, mais par ce que nous appelons aujourd'hui des scandales mondains. Il n'est pas, en effet, un adultère amusant, une grande dame troussée, une lesbienne célèbre, un ministre homosexuel, une comédienne nymphomane, un ballet "rose" ou une soirée un peu leste organisée par des personnages "en vue" qui n'ait suscité un couplet ironique ou léger.

Réunies, ces chansons badines, parfois méchantes, souvent fort gaillardes, pouvaient former une extraordinaire "chronique scandaleuse" s'étendant sur plus de dix siècles, et nous aider, en les réhumanisant, à mieux connaître des personnages célèbres que la légende ou l'Histoire officielle ont transformés peu à peu en statues de bronze. C'était donc faire oeuvre utile. C'était fournir en quelque sorte des justifications à mes Hitoires d'Amour de l'Histoire de France. Mon choix était fait.
Un titre me vint alors : "La chanson satirique de Charlemagne à Charles de Gaulle".

Mais existait-il une chanson sur Charlemagne ? Je cherchai. J'en trouvai une sur Clotaire II datant de 623 et la notai. Elle célébrait une victoire de ce roi mérovingien sur les Saxons et présentait cette particularité d'être sans doute le plus ancien témoignage du double jeu politique. La voici : lisez-la attentivement
:
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Dim 24 Nov - 21:27

Chantons Clotaire, roi des Francs
Qui alla combattre les Saxons.
Quel sort redoutable eût été reservé à leurs envoyés
Sans l'intervention de Faron, un Bourguignon (évêque de Meaux).

A leur arrivée en terre franque
Où Faron était prince, les ambassadeurs
Reçurent de Dieu l'inspiration de passer par Meaux.
Ils évitèrent ainsi d'être exterminés par le roi des Francs.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Dim 24 Nov - 22:02

Cette chanson est incompréhensible pour les civilisés que nous sommes ; mais aux grandes époques d'invasion, les vaincus de la veille pouvaient fort bien devenir les vainqueurs du lendemain. Il fallait donc prendre quelques précautions. Voilà pourquoi les sujets de Clotaire II chantaient sa victoire en se réjouissant bruyamment - et à tout hasard - du fait que des ennemis aient échappé à la mort.

Délaissant le père du roi Dagobert, je continuai mes recherches et découvris enfin une chanson sur Charlemagne.
Ce n'était pas un pamphlet humoristique - l'humour carolingien ne s'étant guère manifesté - mais une complainte sur la mort de l'Empereur. La voici ; elle date de 814 :


De la naissance du Soleil jusques aux rivages occidentaux
De la mer, un gémissement soulève les poitrines ;
Une tristesse immense accable les armées au-delà des mers,

Ainsi qu'une affliction profonde.
Hélas ! moi qui souffre, je me lamente !

Les Francs, les Romains et tous les croyants
Sont frappés de deuil et d'un grand chagrin ;
Les enfants, les vieillards, les princes glorieux du monde
Crient, c'est un fait, la perte de Charlemagne.
Hélas ! que je suis malheureux !

Déjà, déjà, des fleuves de larmes ne cessent de couler.
Les matrones pleurent la mort de Charlemagne.
Christ, toi qui gouvernes les armées des cieux,
Donne le repos à Charlemagne en ton royaume.
Hélas ! que je suis malheureux !

- Ce n'est pas une chanson satirique, direz-vous. Elle n'en a ni le style, ni le ton.
Sans doute ; mais il n'est pas interdit de penser que l'outrance des images et le ton emphatique de cette complainte ont fait sourire ceux des Francs qui n'étaient pas des admirateurs inconditionnels de Charlemagne. On peut même imaginer une ancêtre de Suzanne Gabriello se taillant un beau succès en interprétant ces couplets de façon comique dans un Olympia de Lotharingie. Je me permets, en tout cas, de le souhaiter pour l'unité de mon livre.
Les autres chansons sont d'un drôlerie plus directe, je m'empresse de le dire. Elles témoignent également d'une liberté de langage qui risque d'étonner le lecteur moderne habitué à la fadeur des chansons actuelles. Cela tient au fait que nos ancêtres avaient une santé morale qui leur permettait de tout dire avec une superbe absence d'hypocrisie.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Mar 26 Nov - 20:31

On aurait tort pourtant de ne voir dans ce livre qu'un recueil de chansons égrillardes. C'est d'abord, je l'ai dit, un document, et c'est aussi l'esquisse d'un chapitre injustement écarté de notre littérature. La satire, lorsqu'elle est maniée avec autant de verve, autant d'audace, autant d'esprit, lorsqu'elle a participé à la vie quotidienne d'un peuple, doit avoir en effet sa place dans l'histoire littéraire. Elle possède même, à mon avis, plus de raison d'y figurer que certains poèmes tarabiscotés du XVIIè siècle ou que telles tragédies grandiloquentes et insipides. Certes, la chanson satirique n'est pas aussi élaborée qu'un sonnet de José-Maria Hérédia, ni aussi ciselée qu'une strophe de Théophile Gautier ; mais elle est vivante, éclatante de santé, et témoigne, comme l'épigramme dont elle est la soeur chantante, d'une forme d'esprit spécifiquement français.
C'est un mode d'expression qui devrait retenir l'attention, non seulement des amateurs de "leste joyeuseté", mais encore des historiens et des sociologues, et c'est pourquoi la très grave et très austère Librairie Académique Perrin s'est intéressée à ce travail, malgré son apparence légère.

L'édition de textes faits pour être chantés pose toujours un problème. La chanson, comme la peinture, se compose de deux éléments impossibles à dissocier : les paroles et la musique. Et il n'est pas plus normal de publier Nous n'irons plus au bois sans sa mélodie qu'une reproduction de Gauguin en noir et blanc. Aussi ai-je placé en appendice un certain nombre d'airs qui permettent de compléter les couplets cités dans le texte. Cela peut paraître une lapalissade, mais il est indispensable qu'une chanson soit chantée. Surtout une chanson satirique. Lue comme un poème, ce n'est qu'un papillon piqué sur le carton du collectionneur. La musique lui rend vie grâce et légèreté.
Et je demande aux lecteurs qui ne sont pas musiciens ou qui ne voudraient pas faire l'effort de déchiffrer les mélodies imprimées à la fin du volume, de s'inventer des airs au gré de leur fantaisie en lisant les paroles des chansons. Les couplets y prendront tout de suite une autre saveur, et mon livre, grâce à cette collaboration, ressemblera aux anciennes chantefables ou alternaient texte lu et texte chanté.
On s'apercevra alors que, dans notre pays, le caractère graveleux de la chronique scandaleuse est extrêmement atténué par les couplets souriants qu'elle inspire, et qu'il est possible de dire, en parodiant le mot célèbre de Chamfort : qu'en France, le libertinage lui-même est "tempéré par des chansons..."
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Mar 26 Nov - 20:40

Explication des abréviations

La belle humeur de nos ancêtres leur permettant d'appeler gaillardement un chat un chat, les chansons qu'ils composaient étaient farcies de mots qui froissaient la sensibilité moderne. Aussi ai-je dû les remplacer pudiquement par des points. Mais pour éviter toute confusion dans l'esprit du lecteur - certains termes ayant des initiales communes - il me semble utile de donner ici une explication des abréviation employées.

Le C.. : représente le recto.
Le c.. : représente le verso.
Le v.. : représente cet organe masculin que Freud compare à un parapluie à cause de ses possibilités de développement.
Les c....... : représentent ce que l'on nommait les "sonnettes du bonhomme".
Enc... : représente la gâterie qu'un amant fait à son amie sans être vu.
Un godm.... : représente un ersatz.
La v..... : représente une mauvaise maladie.
La ch.... de P.... : représente une autre bien mauvaise maladie.

Voilà qui permettra, tout en respectant la bienséance, de suivre sans risque d'erreur les opérations décrites dans les chansons.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Mar 26 Nov - 21:24

OU IL EST QUESTION D'UN EVEQUE DU XIe SIECLE SURNOMME FLORA ET DES CHANTEURS DU PONT-NEUF


Peu après l'an mille, les braves gens de France, heureux de n'avoir pas été transformés en corps dolents par un cataclysme céleste, cherchèrent toutes les occasions de prendre du bon temps. Au sortir d'un cauchemar qui avait duré six ans, il était doux de se laisser aller à rire d'une anecdote un peu leste ou d'ironiser sur les mésaventures conjugales d'un seigneur sans avoir à craindre les chaudières infernales. Aussi la gaieté et la malice gauloises réapparurent-elles sans contrainte. Dans la pierre blanche des cathédrales que l'on élevait en ex-voto sur toutes les terres d'Occident, des sculpteurs heureux de vivre taillaient des chapiteaux facétieux qui avaient déjà saveur de caricatures, tandis que des poètes se livraient à des jeux de moquerie qui annonçaient la chanson satirique par ses traits assurés et ses accents gouailleurs.
Or, justement, en ces années-là, les aventures d'une reine répudiée et de son amant vinrent leur donner matière à exercer leur talent...

Cette reine était l'ardente Berthe qui se morfondait à Provins depuis que le pape Grégoire V l'avait séparée de son époux Robert le Pieux (l'Eglise interdisait alors les unions consanguines. Or Berthe et Robert avaient eu l'imprudence de s'amouracher l'un de l'autre en oubliant qu'ils étaient cousins au quatrième degré. Le pape furieux de voir le roi de France donner un si mauvais exemple, lui avait ordonné de répudier sa femme.)

Du temps où elle faisait les belles nuits du roi, Berthe passait ses journées, nous dit Dom Bouquet, "près du feu ou dans un jardin, à tracer sagement sur des miniatures les figures des saints et des prophètes".
A Provins, il en allait autrement.
Privée des caresses que réclamait son riche tempérament, la malheureuse reine n'avait ni dans l'âme ni sous les jupes le calme et la fraîcheur requis pour se livrer à d'aussi benoîtes occupations. Le corps arqué, l'oeil brillant, elle parcourait les couloirs en poussant des soupirs à la façon d'une chatte tourmentée par le mal de printemps.

Ce triste état dura jusqu'au jour où Berthe, "la nature plus agacée que genoux frottés d'orties", fit entrer dans sa couche le comte d'Auxerre, le jeune et beau Landry.
C'était, nous dit Dom Bouquet, un être "inique, rempli de ruse et de méchanceté". Dévoré en outre par un amour excessif des castels et de "tous logis à la ressemblance d'iceux", il pensa bientôt qu'il pourrait, en échange de ses vigoureux services, se faire offrir le château de Provins.
Un matin sur l'oreiller, il en parla à Berthe. La reine, qui était alors exténuée de volupté, fut incapable de refuser. Elle mit seulement une curieuse condition :
- Je te donnerai le château de Provins si tu parviens à décider le roi Robert à me reprendre dans son lit...

Landry n'était pas amoureux de Berthe. Il accepta de parler à son suzerain dès que celui-ci serait rentré du voyage qu'il effectuait avec sa nouvelle épouse, la reine Constance.
En attendant, les deux amants reprirent leurs jeux amoureux et les habitants de Provins, informés de leurs ébats par des chambrières bavardes, trouvaient là matière à des commentaires joyeux et d'une saine gaillardise.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Mar 26 Nov - 21:48

Le clergé, on s'en doute, avait une attitude différente.
Loin de s'esclaffer comme le faisait le menu peuple, il accusait violemment Berthe et Landry de fornication illégale et rappelait que seuls "étaient exempts de péchés mortels les attouchements pratiqués dans une vue de charité...".
Mais cette condamnation et ces reproches qui firent sourire les habitants de Provins furent sans effet et les "concubins continuèrent outrageusement à condormir et à festoyer" comme par le passé.

Deux mois plus tard, Robert le Pieux rentra de son voyage. Aussitôt, Landry alla le trouver et lui transmit la requête de Berthe. Le roi aimait toujours son ex-épouse. Emu, il se rendit à Provins, passa une nuit avec elle et la ramena en son palais où elle vécut pendant quelques années, caressée et honorée, malgré la présence de la reine Constance.
Landry, ravi, s'attendait à recevoir le château de Provins. Mais Berthe, ingrate ou impuissante, ne tint pas sa promesse et le comte d'Auxerre, furieux, dut quitter la ville sous les ricanements des Provinois.

C'est alors qu'un membre du clergé, voulant "ternir la renommée de Landry" par un moyen habile, plus populaire et plus efficace que la vindicte religieuse, eut l'idée de composer une chanson contre l'amant de Berthe.
Cette chanson remplie d'allusion empruntées à la Bible et à l'histoire romaine (les noms d'Architophel*, de Catilina et de Jugurtha** y sont donnés à Landry), n'est pas une oeuvre légère et badine comme les siècles suivants en produiront. Au contraire, elle est d'une ironie lourde et de peu d'esprit ; mais elle annonce déjà le style frondeur qui verra son apogée sous le règne de Louis XV...
C'est en tout cas la première fois dans notre histoire qu'un chansonnier fustige l'amant d'une reine de France...
En voici la traduction :


Un Bourguignon prit chez nous la forme de cet Architophel
Dont Absalon le chevelu demanda le conseil.
Déguisé il pénètre souvent dans les palais royaux
Dissimulant sa trogne sous des masques et couvrant son corps de feuillages.
Déjà ce sinistre Catilina est prêt à trahir ses amis ;
Gobelet en main, cet ivrogne trame son complot.
Nouveau Jugurtha, cet infidèle jure fidélité.
Il renouvela les noces illégitimes d'Hérodiade,
Espérant obtenir le château de Provins par d'incestueux enlacements.
Maître sacrilège des festins, il boit à la santé de la ville
Et croit par ses débauches devenir puissant.
Mais le roi dormit dans le lit "pontifical" de Landry.
Hélas ! la promesse de Berthe s'évanouit, et le Bourguignon se fâcha.
Notre nouvel Eglon ce "joli personnage",
Rassasié par ses multiples banquets qui déplaisaient aux Provinois
Piétina durant deux mois avant de partir, miné par le souci.
Mais il n'eut pas la douleur de perdre Provins, ne l'ayant jamais possédé...


*Architophel était le conseiller et l'âme damnée d'Absalon - Voir Ancien Testament. 2e livre de Samuel. Chap. 5 et suiv.
**Jugurtha, roi de Numidie, corrompit le Sénat romain pour recevoir la plus forte part d'héritage de son oncle et fit périr ses deux cousins.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: HISTOIRE D'AMOUR DE ... :: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Mar 26 Nov - 22:01

Cette chanson eut un tel succès qu'un siècle plus tard les jongleurs la répétaient encore aux carrefours et sur les places. (Au XIIe siècle en effet, Pierre, chantre de la cathédrale de Paris, parlant des prêtres qui recommençaient une autre messe lorsque personne ne leur avait rien apporté à l'Offrande, écrit dans son Verbum abreviatum : "Ils ressemblent aux chanteurs de fables et de gestes qui, voyant la chanson de Landry mal reçue de leurs auditeurs, commencent aussitôt celle de Narcisse, et puis une autre s'ils s'aperçoivent qu'ils n'ont pas réussi.")

Aujourd'hui, malgré ses défauts et bien que rien, vraiment, ne la destinât à autant de gloire, c'est sur elle que s'ouvre l'histoire de la chanson satirique.
Etrange destin ! Oui, étrange destin pour ces deux couplets pesants et maladroits rédigés par des abbés plus habiles aux sermons qu'à la chansonnette, qui sont devenus aussi importants que le Serment de Strasbourg parce qu'un hasard malicieux les a préservés des rats, de la guerre, des incendies et la malignité des petits enfants.

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
epistophélès



Nombre de messages : 8789
Age : 26
Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Sam 13 Déc - 1:05

Euhhhhhhh ! quelqu'un pourrait m'expliquer comment le peu que j'ai écrit sur le sujet a obtenu 667 lecteurs..... Shocked
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Jean2



Nombre de messages : 8892
Date d'inscription : 10/12/2008

MessageSujet: Re: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Dim 14 Déc - 19:11

tes cochonneries attirent tous les vieux libidineux du net ..
 ( hormis moi)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Jean2



Nombre de messages : 8892
Date d'inscription : 10/12/2008

MessageSujet: Re: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   Dim 14 Déc - 19:12

où trouves tu ce chiffre de 667?
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...   

Revenir en haut Aller en bas
 
LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» LA CHANSON SATIRIQUE DE CHARLEMAGNE A ...
» La Chanson et la Marine
» Chansons Horus au Festival Belge de la Chanson Estudiantine
» Line Renaud revient à la chanson avec Mylène Farmer
» Chanson d'halloween

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Mosaïque :: Bibliothèque :: HISTOIRE D'AMOUR DE ...-
Sauter vers: