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 TERRIBLES TSARINES...

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epistophélès



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Date d'inscription : 15/10/2009

MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Lun 1 Juil - 23:15

La grande-duchesse a beau protester et pleurer devant sa belle-mère brusquement changée en furie, Elisabeth, plus souveraine que jamais, lui annonce que, désormais, le grand-duc et elle devront marcher droit, que leur vie, tant intime que publique, sera soumise à des règles strictes, rédigées sous forme d'"instructions" par le chancelier Bestoujev, et que l'exécution de ce programme sera assurée par "deux personnes de distinction" : "un maître et une maîtresse de cour", nommés par Sa Majesté.

Le maître de cour sera chargé d'apprendre à Pierre la bienséance, le langage correct et les idées saines qui
conviennent à son état ; la maîtresse de cour incitera Catherine à se plier, en toute circonstance, aux dogmes de la religion orthodoxe ; elle lui interdira la moindre intrusion dans le domaine de la politique, éloignera d'elle les jeunes gens susceptibles de la détourner de
l'amour conjugal et lui enseignera certaines habiletés féminines propres à éveiller le désir de son époux, afin que, "par là", lit-on dans le document, un rejeton de notre très haute maison puisse être produit".

En application de ces directives draconiennes, défense est faite à Catherine d'écrire directement à qui que ce soit. Toutes ses lettres, y compris celles destinées à ses parents, sont préalablement soumises à l'examen du Collège des Affaires étrangères.
En même temps, on écarte de la cour les quelques gentilshommes dont la compagnie la distrait parfois dans
sa solitude et son chagrin. Ainsi, par ordre de Sa Majesté, trois Tchernychev, deux frères et un cousin, de belle tournure et de commerce agréable, sont envoyés comme lieutenants dans des régions cantonnés à Orenbourg. La maîtresse de cour, à qui incombe la mise au pas de Catherine est une cousine germaine de l'impératrice, MarieTchoglokov, et le maître de cour
n'est autre que son mari, un homme d'influence actuellement en mission à Vienne. Ce ménage modèle est destiné à servir d'exemple au couple grand-ducal. Marie Tchoglokov est un parangon de vertu, puisqu'elle est dévouée à son époux, qu'elle passe pour être pieuse,
qu'elle voit tout par les yeux de Bestoujev et qu'à vingt-quatre ans elle a déjà eu quatre enfants !
Au besoin, on adjoindra aux Tchoglokov un mentor supplémentaire, le prince Repnine. Lui aussi devra initier Leurs Altesses à la sagesse, à la dévotion et à
la préférence russe.

Avec de tels atouts en mains, Elisabeth est sûre d'arriver à dompter et à assortir ce ménage désuni.
Mais, très vite, elle s'aperçoit qu'il est aussi malaisé d'éveiller l'amour réciproque dans un couple disparate

que d'instituer la paix entre deux pays aux intérêts opposés.
Dans le monde comme dans sa maison règnent les incompréhensions, les rivalités, les exigences, les affrontements et les ruptures.
De menaces de guerre en escarmouches locales, de traités bâclés en concentration de troupes aux frontières, on arrive, après quelques victoires des armées françaises dans les Provinces-Unies, à ce qu'Elisabeth accepte
d'envoyer un corps expéditionnaire aux confins de l'Alsace. Sans ouvrir les hostilités contre la France, elle incite celle-ci à se montrer moins instransigeante dans ses pourparlers avec ses adversaires.
Le 30 octobre 1748, par le traité de paix d'Aix-la-Chapelle, Louis XV renonce à la conquête des Pays-Bas et Frédéric II conserve la Silésie. La tsarine, elle, tire
son épingle du jeu, n'ayant rien gagné, rien perdu, et ayant déçu tout le monde. Le seul souverain à se féliciter de cet arrangement, c'est le roi de Prusse.
Mais Elisabeth a maintenant la conviction que Frédéric II entretient à Saint-Pétersbourg, dans les murs mêmes
du palais, un de ses partisans les plus efficaces et les plus dangereux : le grand-duc Pierre.
Son neveu, qu'elle n'a jamais pu souffrir, lui devient de jour en jour plus étranger et plus odieux.
Elle confie à Razoumovski : "Mon neveu m'a dépitée au plus haut point ! ... C'est un monstre, que le diable l'emporte !..."
Pour assainir l'atmosphère de germanophilie dont s'entoure le grand-duc, elle s'acharne à éliminer de sa suite les gentilshommes holsteinois et à éloigner ceux qui tentent de les remplacer. Il n'est pas jusqu'au
valet de chambre de Pierre, un certain Rombach, qui ne soit jeté en prison sous un prétexte futile. Pierre se console de ces avanies en se livrant à des lubies
extravagantes.
Il ne se sépare plus de son violon, sur lequel il racle des heures durant à en écorcher les oreilles de sa femme. Ses discours sont tellement décousus que parfois

Catherine le croit frappé de folie et a envie de fuir.
S'il la voit occupée à lire, il lui arrache le livre des mains et lui ordonne de jouer avec lui à une bataille entre les soldats de bois dont il fait la collection.
S'étant pris, depuis peu, d'une vraie passion pour les chiens, il installe une dizaine de barbets dans la chambre conjugale, malgré les protestations de
Catherine.
Comme elle se plaint de leurs aboiements et de leur odeur, il l'insulte et refuse de lui sacrifier sa meute.
Dans son isolement, Catherine cherche en vain un ami ou, du moins, un confident.
Elle finit par se rabattre sur le médecin de l'impératrice, l'inamovible Lestocq, qui lui marque de l'intérêt et même de la sympathie. Elle espère s'en être
fait un allié, aussi bien contre la "clique des Prussiens" que contre Sa Majesté, qui lui reproche toujours son infécondité alors qu'elle n'y est pour rien.

Empêchée de correspondre librement avec sa mère, elle a recours au médecin pour acheminer ses lettres, par des
voies sûres, à leur destinataire. Or, Bestoujev, détestant Lestocq, en qui il voit un rival potentiel, est ravi d'apprendre par ses espions que le "médicastre" rend service à la grande-duchesse en transgressant les instructions impériales.
Fort de ces révélations, il intervient auprès de Razoumovski et incrimine Lestocq d'être un agent à la solde des chancelleries étrangères et de travailler à desservir le "grand favori" dans l'opinion de Sa Majesté.
Cette délation concorde avec les dénonciations d'un secrétaire du médecin de cour, un cerain Chapuzot, qui, sous la torture, avoue tout ce qu'on lui demande. Devant ce faisceau d'indications plus ou moins probantes,
Elisabeth se met sur ses gardes.
Depuis quelques mois déjà, elle évite de se faire soigner par Lestocq. S'il n'est plus fiable, il doit payer.
Dans la nuit du 11 au 12 novembre 1748, Lestocq est brusquement tiré de son sommeil et conduit à la forteresse Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Une commission spéciale présidée par Bestoujev en personne, avec comme
assesseurs le général Apraxine et le comte Alexandre Chouvalov, accuse Lestocq d'être vendu à la Suède et à la Prusse, de correspondre clandestinement avec Johanna d'Anhalt-Zerbst, mère de la grande-duchesse Catherine, et de comploter contre l'impératrice de Russie. Soumis à la torture, et malgré ses serments d'innocence, il sera déporté à Ouglitch et privé de tous ses biens.
Cependant, dans un réflexe de tolérance, Elisabeth consent à ce que la femme du condamné le rejoigne dans
sa cellule et, plus tard, dans son exil.  

Peut-être même s'apitoie-t-elle sur le sort de cet homme qu'elle a châtier, par principe régalien, alors qu'elle garde un excellent souvenir de
l'empressement dont il a toujours fait preuve à son service.
Sans être bonne, elle est sensible, et même sentimentale. Incapable d'indulgence, elle est toute disposée à verser des larmes sur les victimes d'une
épidémie dans un pays lointain ou sur les malheureux soldats qui risquent leur vie aux frontières de l'empire. Comme elle se montre, la plupart du temps,
familière et souriante, ses sujets, oubliant les supplices, les spoliations, les exécutions ordonnés sous son règne, l'appelle volontiers, entre eux, "la

Clémente". Même ses dames et ses demoiselles d'honneur, qu'elle gratifie parfois d'une gifle ou d'une insulte à
faire rougir un grenadier, sont attendries quand elle leur dit, après les avoir injustement punies : Vinovata, matouchka! ("Je suis coupable, ma petite mère !")

Mais c'est encore avec son mari morganatique, Razoumovski, qu'elle se révèle la plus affectueuse et la plus attentionnée. Quand il fait froid, elle lui
boutonne sa pelisse, en ayant soin que ce geste de sollicitude conjugale soit vu par tout leur entourage.

Est-il cloué dans son fauteuil par une crise de goutte - ce qui lui arrive souvent - et elle sacrifie des rendez-vous importants pour lui tenir compagnie. La vie normale ne reprend au palais qu'après la guérison du malade.
Pourtant, elle se permet de le tromper avec des hommes jeunes et vigoureux, tels les comtes Nikita Panine ou Serge Saltykov.


Mais, de tous ses amants adventices, c'est encore le neveu des Chouvalov, Ivan Ivanovitch, qui a sa préférence. Ce qui la séduit dans ce nouvel élu, c'est certes, l'appétissante fraîcheur de sa personne, sa beauté, mais aussi son instruction et sa
connaissance de la France.
Elle qui ne lit jamais est émerveillée de le voir si impatient de recevoir les derniers livres qu'on lui expédie de Paris. Il a vingt-trois ans et il correspond
avec Voltaire !
Deux qualités qui, aux yeux de Sa Majesté, le distinguent du commun des mortels.
Auprès de lui, elle a l'impression de sacrifier tout ensemble à l'amour et à la culture. Et cela sans se fatiguer les yeux ni le cerveau ! S'initier aux splendeurs de l'art, de la littérature, de la science
dans les bras d'un homme qui est une encyclopédie vivante, c'est, pense-t-elle, la meilleure façon d'apprendre en jouissant.
Elle paraît si satisfaite de cette pédagogie voluptueuse que Razoumovski ne songe pas à lui reprocher sa trahison.
Il trouve même Ivan Chouvalov tout à fait digne d'estime et encourage Sa Majesté à joindre les plaisirs de l'alcôve à ceux de l'étude.
C'est Ivan Chouvalov qui incitera  Elisabeth à fonder l'université de Moscou et l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg.
Ce faisant, elle éprouvera un sentiment de revanche qui ressemble à un vertige . Consciente de son ignorance, elle n'en est que plus fière de présider à l'éveil du
mouvement intellectuel en Russie. Il est grisant pour elle de se dire que les écrivains et les artistes de demain lui devront tout, à elle qui ne sait rien.

Toutefois, si Razoumovski accepte sagement d'être supplanté par Ivan Chouvalov dans les bonnes grâces de
Sa Majesté, le chancelier Bestoujev, lui, devine avec angoisse que sa prééminence est menacée par l'élévation
de ce jeune favori à la parentaille nombreuse et avide.

Il essaie bien de l'évincer en présentant à la tsarine le charmant Nikita Beketov. Mais, après avoir ébloui Sa Majesté au cours d'un spectacle donné par les élèves de l'Ecole des cadets, cet Adonis a été appelé à servir dans l'armée. En vain tentera-t-on de le ramener à
Saint-Pétersbourg pour le replacer sous les yeux de Sa Majesté.
Le clan Chouvalov veille à sa perte.
Ils lui recommandent, par amitié pure, une pommade adoucissante pour le visage et sitôt que Nikita Beketov
l'a appliquée, il voit ses joues se couvrir de taches rouges. Une fièvre horrible le saisit.
Dans son délire, il profère des jugements indécents sur Sa Majesté.
Chassé du palais, il n'y remettra plus les pieds, laissant la place à Ivan Chouvalov et à Alexis Razoumovski, lesquels s'acceptent et s'estiment l'un l'autre, à la façon d'un mari et d'un amant qui "savent vivre" !

Sans doute est-ce sous leur double influence que la tsarine se livre à sa passion de bâtir. Elle voudrait embellir le Saint-Pétersbourg de Pierre le Grand afin que la postérité la jugeât digne de son ancêtre.
Tout règne important - elle le sait par atavisme - doit s'inscrire dans la pierre. Indifférente à la dépense, elle fait restaurer le palais d'Hiver et élever en trois ans, à Tsarskoïe Selo, le palais d'Eté, qui deviendra sa résidence préférée. Chargé de ces énormes travaux, l'Italien Bartolomeo Francesco Rastrelli s'occupe également d'ériger ne église à Péterhof et d'aménager le parc du château ainsi que les jardins de Tsarskoïe Selo.
Mais, pour rivaliser avec Louis XV, qui demeure son modèle dans l'art du faste et de la réclame royales, Elisabeth va s'adresser à des peintres en renom dont la mission sera de léguer à la curiosité des générations futures les portraits de Sa Majesté et de ses intimes.

Ainsi, après avoir "utilisé" le peintre de cour Caravaque, souhaiterait-elle faire venir de France le très célèbre Jean-Marc Nattier.
Mais celui-ci s'étant décommandé à la dernière minute, elle doit se contenter de son gendre, Louis Tocqué, qu'Ivan Chouvalov séduit en lui offrant vingt-six mille roubles argent.

En deux ans, Tocqué peindra sur place une dizaine de toiles  et, au terme de son contrat, passera le pinceau à Louis-Joseph Le Lorrain et à Louis-Jean-François Lagrenée.
Tous ces artistes sont choisis, conseillés et appointés par Ivan Chouvalov : il n'a jamais aussi bien servi la gloire de son impériale maîtresse qu'en attirant à

Saint-Pétersbourg des peintres et des architectes étrangers.

Si Elisabeth estime qu'il est de son devoir d'enrichir sa capitale de beaux édifices et ses appartements de tableaux dignes des galeries de Versailles, elle a
l'ambition, bien qu'elle ouvre rarement un livre, d'initier ses compatriotes aux délices de l'esprit.

Parlant assez bien le français, elle tente même d'écrire des vers dans cette langue, dont toutes les cours européennes raffolent, mais l'exercice lui paraît vite au-dessus de ses forces.
En revanche, elle multiplie les spectacles de ballet qui sont, juge-t-elle, une façon amusante de participer à la culture générale. La plupart sont réglés par son maître à danser, Landet. Les bals, innombrables, sont, plus encore que les soirées théâtrales, l'occasion pour les
femmes d'exhiber leurs plus élégants atours.
Mais, lors de ces réunions, elles ne parlent guère, ni entre elles ni avec les invités masculins.
Muettes et raides, rangées d'un côté de la salle, elles évitent de lever les yeux sur les cavaliers alignés de l'autre côté. Plus tard, les évolutions des couples sont
également d'une décence et d'une lenteur engourdissantes. "La récidive fréquente et toujours uniforme de ces plaisirs devient aisément fastidieuse",
écrira cette méchante langue de chevalier d'Eon. Quant au marquis de L'Hôpital, il mandera à son ministre, le
duc de Choiseul : "Je ne vous parle pas de l'ennui ; il est inexprimable !"

Cet ennui, Elisabeth tente de le secouer en encourageant les premières représentations théâtrales en Russie. Elle autorise l'installation, à Saint-Pétersbourg, d'une compagnie de comédiens français, cependant que le Sénat accorde à l'Allemand Hilferding le privilège de monter des comédies et des opéras dans les deux capitales. En
outre, des spectacles populaires russes sont offerts au public, les jours de fête, à Saint-Pétersbourg et à Moscou.
On y donne, entre,   Le Mystère de la Nativité.

Toutefois, par respect des dogmes orthodoxes, Elisabeth interdit que la Sainte Vierge paraisse, sous les traits
d'une actrice, devant les spectateurs. C'est une icône qui est apportée sur la scène chaque fois que la mère de
Dieu prend la parole. D'ailleurs, par mesure de police, il est défendu de présenter des pièces, fussent-elles
d'inspiration religieuse, dans les demeures particulières.
Vers la même époque, un jeune auteur Alexandre Soumarokov, obtient un grand succès avec une tragédie en

langue russe, Khorev. On parle aussi, comme d'une nouveauté incroyable, de la création en province, à
Iaroslavl, d'un théâtre de mille places, fondé par un certain Fédor Grigorievitch Volkov, qui y fait jouer des pièces de sa composition en vers et en prose.
Souvent, il les interprète lui-même. Etonnée par le brusque engouement de l'élite russe pour l'art théâtral, Elisabeth pousse la bienveillance jusqu'à autoriser les comédiens à porter l'épée, honneur réservé jusque là à la seule noblesse.
Au vrai, la plupart du temps, les pièces à Saint-Pétersbourg et à Moscou sont de pâles adaptations en russe des pièces françaises les plus célèbres.
L'Avare y alterne avec  Tartuffe et Polyeucte avec  Andromaque.
Soudain, pris d'une audace confondante, Soumarokov imagine d'écrire un drame historique russe,  Sinav  et   Trouvor, inspiré par le passé de la république de Novgorod.
Cet essai de littérature nationale trouve un écho jusqu'à Paris, où l'événement est signalé comme une curiosité dans   Le Mercure de France.

Peu à peu, le public russe, entraîné par Elisabeth et Ivan Chouvalov, s'intéresse à la naissance d'un moyen d'expression qui n'est encore qu'une imitation des
grandes oeuvres de la littérature occidentale, mais auquel l'usage de la langue maternelle confère un semblant d'originalité. Soumarokov, sur sa lancée,
rédige une revue littéraire, L'Abeille laborieuse, qui deviendra, au bout d'un an, un recueil hebdomadaire,

Le Loisir,   publié par le corps des Cadets. Il pimente même ses textes d'un peu d'ironie dans le style voltairien, mais sans la moindre provocation
philosophique. Bref, il s'agite comme un beau diable dans un domaine où tout est neuf, que ce soit la pensée ou l'écriture. Et pourtant, au milieu des pionniers où
il se range avec un Tredialkov et un Kantémir, c'est un autre auteur qui déjà se pousse à la première place.

 
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 2 Juil - 21:05

Là encore, c'est Ivan Couvalov qui est le "découvreur". Celui dont il vient de pressentir le génie est un étrange personnage, qui tient de l'illuminé, du touche-à-tout et du vagabond : un nommé Serge Lomonossov. Fils d'un humble pêcheur des environs d'Arkhangelsk, Lomonossov a passé la majeure partie de son enfance sur la barque paternelle, dans le froid et la tempête, entre la mer Blanche et l'océan Atlantique.
Il a appris à lire chez un prêtre de sa paroisse, puis, saisi d'une brusque passion pour les études et l'errance, s'est enfui de la maison familiale et a marché droit devant lui, déguenillé et affamé, dormant n'importe où, mangeant n'importe quoi, vivant d'aumônes et de rapines, mais sans jamais dévier du but qu'il s'est fixé : Moscou.
Quand il arrive, d'étape en étape, au bout de son long voyage, il a dix-sept ans, le ventre creux et la tête pleine de projets mirifiques.
Recueilli par un moine, il se fait passer pour le fils d'un prêtre venu s'instruire auprès des grands esprits de la ville et le voici admis, par protection, à l'Académie slavo-gréco-latine, seul établissement d'enseignement existant alors dans l'empire. Il y est vite remarqué pour son intelligence et sa mémoire exceptionnelles, ce qui lui vaut d'être dirigé sur Saint-Pétersbourg, d'où on l'expédie en Allemagne.

Selon les prescriptions de ses commettants, il doit y parfaire ses connaissances dans toutes les matières.
A Marburg, le philosophe et mathématicien Christian von Wolff le prend en amitié, l'encourage dans ses lectures, lui fait découvrir l'oeuvre de Descartes et l'initie aux débats d'idées. Mais, si Lomonossov est attiré par la spéculation intellectuelle, il l'est également par la poésie, cela d'autant plus qu'en Allemagne, sous l'égide de Frédéric II, qui se pique de culture, la versification est un passe-temps à la mode.
Exalté par des exemples venus de haut, Lomonossov écrit lui aussi, beaucoup et vite. Les exercices littéraires ne le retiennent d'ailleurs pas longtemps devant sa table de travail.
Sur n coup de tête, il délaisse la plume pour courir les tripots et lutiner les filles. Ses désordres sont si scandaleux que, menacé d'arrestation, il doit fuir pour n'être pas enrôlé de force dans l'armée prussienne. Capturé et emprisonné, il parvient à s'évader et retourne à bout de forces et à court d'argent, à Saint-Pétersbourg.

Ces aventures successives, loin de l'assagir, lui ont donné l'envie de lutter, de toute son énergie, contre le mauvais sort et les faux amis.
Néanmoins, cette fois, s'il veut se distinguer, ce n'est plus dans la beuverie mais dans la poésie. Son admiration pour la tsarine l'inspire. Il voit en elle plus que l'héritière de Pierre le Grand : symbole de la Russie en marche vers un avenir glorieux. Dans un bel élan de sincérité, il lui dédie des poèmes d'une adoration quasi religieuse. Certes, il n'ignore pas qu'il a été précédé dans le genre par Basile Trediakovski et Alexandre Soumarokov, mais ces deux confrères, qui lui font grise mine quand il surgit dans le petit cercle intellectuel de la capitale, ne l'intimident nullement.
D'emblée, il se sent supérieur à eux. Ils ne tardent d'ailleurs pas à deviner le danger que représente pour leur notoriété ce nouveau venu qui les dépasse par l'ampleur de ses desseins et la richesse de son vocabulaire.
Son terrain de chasse est le même que le leur. Suivant leur exemple, il s'attaque lui aussi à des panégyriques de Sa Majesté et à des hymnes aux vertus guerrières de la Russie. Mais, si le prétexte des poèmes de Lomonossov reste conventionnel, le style et la prosodie en sont d'une vigueur inédite. La langue de ses prédécesseurs, recherchée et pompeuse, était encore imprégnée de slavon. La sienne, pour la première fois dans une oeuvre imprimée, se rapproche - timidement, il est vrai - de celle que parlent entre eux les gens nourris d'autre chose que des Ecritures saintes et des bréviaires.
Sans descendre de l'Olympe, il fait quelques pas vers la rumeur de la rue. Qui ne lui en saurait gré, parmi ses contemporains ? Les récompenses pleuvent sur sa tête. Mais son appétit de connaissances est tel qu'il ne peut se satisfaire d'un succès littéraire. Reculant les limites des ambitions raisonnables, il entend parcourir tout le cycle de la réflexion humaine, tout apprendre, tout engranger, tout essayer, tout réussir en même temps.

Soutenu par Ivan Chouvalov, qui l'a fait nommer - pourquoi pas ? - président de l'Académie, il inaugure ses fonctions par un cours de physique expérimentale. Sa curiosité le promenant d'une discipline à l'autre, il publie coup sur coup un Introduction à la vraie chimie physique, une Dissertation sur les devoirs des journalistes dans les exposés qu'ils donnent sur la liberté de philosopher (en français)et, sans doute pour se laver devant le clergé orthodoxe des soupçons d'athéisme occidental, une Réflexion sur l'utilité des livres d'Eglise dans la langue russe.
D'autres ouvrages de la même encre coulent de sa plume prolifique. Ils alternent avec des odes, des épîtres, des tragédies. En 1748, il compose un traité de réthorique en russe.
L'année suivant, pour se changer les idées, il se lance dans des études approfondies sur la coloration industrielle du verre.
Avec un égal enthousiasme, il entreprend la rédaction du premier lexique de la langue russe.
Tout à tour poète, chimiste, minéralogiste, linguiste, grammairien, il p asse des semaines entières cloîtré dans son bureau à Saint-Pétersbourg ou dans le laboratoire qu'il a installé à Moscou, dans la tour Soukharev, construite jadis par Pierre le Grand.

Refusant de perdre son temps à manger alors que des problèmes si importants le requièrent, il se contente de croquer parfois un morceau de pain beurré, d'avaler trois rasades de bière et continue sa tâche jusqu'à tomber d'inanition, le nez sur ses papiers.
Le soir venu, les passants regardent avec inquiétude la lumière qui brille derrière les fenêtres de cet antre du travail, dont on ne sait s'il a l'agrément de Dieu ou du diable. Monstre d'érudition et d'avidité intellectuelle, en lutte contre l'ignorance et le fanatisme du peuple, Lomonossov ira même jusqu'à revendiquer, en 1753, contre Benjamin Franklin, la priorité de la découverte de la force électrique.
Mais il se préoccupe également des applications pratiques de la science. C'est dans cette perspective que, toujours avec le soutien d'Ivan Chouvalov, il réorganisera la première université, animera une fabrique impériale de porcelaine, implantera en Russie l'art de la verrerie et de la mosaïque.

Ayant très vite reconnu les mérites de Lomonossov, Elisabeth lui rend en admiration et protection les nombreux hommages qu'il lui dédie dans ses poèmes. A demi-illétrée, elle remplace avec bonheur la culture par l'instinct. C'est l'instinct qui l'a conduite à choisir comme favori, puis comme époux inavoué, un simple paysan, ancien chantre d'église, et à confier l'instruction de son empire à un autre paysan, fils de pêcheur et polygraphe de génie.
Dans les deux cas, elle s'est adressée à un enfant du peuple pour l'aider à élever le peuple.
Comme si elle savait que c'est dans les couches profondes du terreau humain que réside la sagesse. Il a suffi qu'elle prenne connaissance des premiers travaux de Lomonossov pour comprendre que, ce qu'il y aura de plus important dans son règne, ce ne seront ni les monuments, ni les lois, ni les nominations de ministres, ni les conquêtes militaires, ni les fêtes avec leurs feux d'artifice, mais la naissance de la vraie langue russe.

Personne encore autour d'elle ne devine que, sous une apparence quotidienne, le pays est en train de vivre une révolution.
Ce qui change imperceptiblement, ce ne sont pas les esprits ou les moeurs, c'est la manière de choisir et d'agencer les mots, d'exprimer sa pensée. Délivrée de la gangue ancestrale du slavon d'église, la parole russe de l'avenir prend son essor.
Et c'est le fils d'un pêcheur du Grand Nord qui, par ses écrits, lui donne ses lettres de noblesse.

Si la chance de Lomonossov est d'avoir eu Elisabeth pour l'aider dans sa prodigieuse carrière, la chance d'Elisabeth est d'avoir eu Lomonossov pour créer, dans son ombre, la langue russe de demain.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Jeu 4 Juil - 23:39

SA MAJESTE ET LEURS ALTESSES



Tour à tour sollicitée, en cette année 1750, par les événements du monde extérieur et par ceux de sa famille, Elisabeth ne sait plus où donner de la tête.
A l'instar de l'Europe livrée aux rivalités et aux convulsions, le couple grand-ducal vit cahin-caha, sans directive ferme et, semble-t-il, sans projet d'avenir.
La grossièreté de Pierre éclate à la moindre occasion. L'âge, qui devrait assagir sa gaminerie et sa maniaquerie, ne fait que les exacerber.

A vingt-deux ans, il en est encore à s'amuser avec des marionnettes, à diriger, revêtu de l'uniforme prussien, la parade de la petite troupe holsteinoise réunie à Oranienbaum et à organiser un conseil de guerre pour condamner, dans les formes, un rat à la pendaison.
Quant aux jeux de l'amour, il y pense de moins en moins. S'il continue de se vanter, devant Catherine, de ses prétendues liaisons galantes, il se garde bien de la toucher, fût-ce du bout des doigts. On dirait qu'elle lui fait peur, ou qu'elle lui répugne, justement parce qu'elle est une femme et qu'il ignore tout de ce genre de créature.

Frustrée et humiliée, nuit après nuit, elle s'étourdit en lisant les romans français de Mlle de Scudéry, L'Astrée d'Honoré d'Urfé, le Clovis de Desmarets, les [iLettres[/i] de Mme de Sévigné ou - suprême audace ! - les Vies des dames galantes de Brantôme.
Quand elle est lasse de tourner les pages d'un livre, elle s'habille en homme, à l'exemple de l'impératrice, va chasser le canard au bord des étangs ou fait seller un cheval et galope sans but, le visage au vent, pour se détendre les nerfs. Par un reste de décence, elle feint de monter en amazone, mais à peine se croit-elle hors de vue qu'elle se campe à califourchon.
Dûment avertie, l'impératrice déplore cette habitude cavalière qui, selon elle, pourrait être cause de la stérilité de sa bru. Catherine ne sait si elle doit rire ou s'agacer d'une telle curiosité autour de son ventre.

Si le grand-duc la dédaigne, d'autres hommes lui font la cour, assez ouvertement. Même son mentor attitré, le très vertueux Tchoglokov, s'est radouci et lui glisse de temps à autre un compliment salace.
Sensible autrefois au charme des Tchernychev, elle subit à présent avec plaisir les assiduité d'un nouveau membre de la famille, prénommé Zahar, qui vaut bien les précédents. A chaque bal, Zahar est là, qui la dévore des yeux et attend le moment de danser avec elle. Ils échangent même, dit-on, des billets doux. Elisabeth veille au grain. Au beau milieu de l'amourette, Zahar Tchernychev reçoit l'ordre impérial de rejoindre immédiatement son régiment, cantonné loin de la capitale. Mais Catherine n'a guère le temps de regretter son départ, car presque aussitôt il est avantageusement remplacé à ses côtés par le séduisant comte Serge Saltykov. Descendant d'une des plus anciennes familles de l'empire, admis parmi les chambellans de la petite cour grand-ducale, il a épousé une demoiselle d'honner de l'impératrice et en a eu deux enfants.
Il est donc de la race des "vrais mâles" et brûle de le prouver à la grand duchesse, mais la prudence le retient encore sur la pente. La nouvelle surveillante et camériste du couple, Mlle Vladislavov, adjointe aux Tchglokov, informe Bestoujev et l'impératrice des progrès de cette idylle doublement adultérine.

Un jour, alors que Mme Tchoglokov expose, pour la dixième fois, à Sa Majesté les soucis que lui cause le grand-duc en négligeant son épouse, Elisabeth, saisie d'une illumination, retourne à une idée qui la hante depuis les fiançailles de son neveu.
Comme vient de le dire son interlocutrice, pour qu'il y ait naissance d'enfant, il faut impérativement que le mari "y ait mis du sien". C'est donc sur Pierre qu'il faut agir, et non sur Catherine, pour assurer une procréation correcte. Ayant convoqué Alexis Bestoujev, Elisabeth examine avec lui la meilleure façon de résoudre le problème. Les faits sont là : après cinq ans de mariage, la grande-duchesse n'a pas encore été déflorée par son époux. Or, selon les dernières nouvelles, elle a un amant normalement constitué, Serge Saltykov. En conséquence, il importe, pour éviter un fâcheux micmac, de prendre Serge Saltykov de vitesse et d'offrir à Pierre la possibilité de féconder sa femme. Selon le médecin de cour Boerhaave, il suffirait d'une légère intervention chirurgicale pour libérer Son Altesse du phimosis qui le rend impropre à satisfaire son auguste moitié.

Bien entendu, si l'opération ne réussit pas, Serge Saltykov sera là pour remplir, incognito, le rôle de géniteur. On aura ainsi une double garantie d'insémination. Autrement dit, pour que la descendance de Pierre le Grand soit assurée, il est préférable de miser sur les deux tableaux : laisser Catherine prendre du bon temps avec son amant et préparer son mari à avoir avec elle des rapports efficaces.
Le souci dynastique et le sens de la famille se conjuguent pour conseiller à la tsarine d'avoir, en stratège avisé, plusieurs cordes à son arc. Du reste, n'ayant jamais eu d'enfant elle-même, en dépit de ses nombreuses aventures sentimentales, elle ne comprend pas qu'une femme, à qui sa constitution physique n'interdit pas la maternité, hésite à chercher auprès d'un autre homme le bonheur que son époux lui refuse. Peu à peu, dans sa tête, l'adultère de la grande-duchesse, qui n'était au début qu'une idée à la fois futile et aberrante, devient une idée fixe à caractère sacré, l'équivalent d'un devoir patriotique.

A son instigation, Mme Tchoglokov, transformée en confidente très intime, va expliquer à Catherine qu'il est des situations où l'honneur d'une femme est de consentir à perdre cet honneur pour le bien du pays. Elle lui jure que personne - pas même l'impératrice - ne lui tiendra rigueur de cette dérogation aux règles de la fidélité conjugale.
C'est donc avec la bénédiction de Sa Majesté, de Bestoujev et des Tchoglokov qu'elle retrouve maintenant Serge Saltykov pour des rencontres qui ne sont plus uniquement des parties de plaisir.
Cependant, la petite intervention chirurgicale décidée en haut lieu est pratiquée de façon tout à fait indolore par le docteur Boerhaave sur la personne du grand-duc. Pour avoir la preuve qu'un coup de bistouri a rendu son neveu "opérationnel", Sa Majesté lui envoie la jeune et jolie veuve du peintre Groot, que l'on dit apte à se faire une opinion sur ce point.
Le rapport de la dame est concluant : tout est en ordre ! La grande-duchesse pourra juger par elle-même des capacités enfin normales de son époux.
En apprenant la nouvelle, Serge Saltykov est soulagé. Et Catherine l'est encore plus. En effet, il est temps que Pierre se manifeste, une fois du moins, au lit pour qu'elle puisse lui faire endosser la paternité de l'enfant qu'elle porte depuis quelques semaines dans son ventre.

Hélas ! au mois de décembe 1750, au cours d'une partie de chasse, Catherine est prise de violentes douleurs. Une fausse couche. Malgré leur déception, la tsarine et les Tchoglokov redoublent d'attention envers elle.
Une façon comme une autre de l'inviter à recommencer.
Avec Salthkov ou avec n'importe qu'elle "doublure". Le vrai père importe peu. C'est le père putatif qui compte ! en mars 1753, Catherine éprouve derechef des symptômes de grossesse. Une seconde fausse couche survient, au retour d'un bal. Heureusement, la tsarine a de l'opiniâtreté à revendre ; au lieu de désespérer, elle encourage Saltykov dans son rôle d'étalon, cela tant et si bien qu'en février 1754, sept mois après sa dernière fausse couche, Catherine constate qu'elle est de nouveau enceinte.
Aussitôt prévenue, la tsarine pavoise. Cette fois, pense-t-elle, sera la bonne. La grossesse paraissant se dérouler correctement, elle estime qu'il serait sage d'éloigner Serge Saltykov, dont les services ne sont plus nécessaires. Toutefois, par égard pour le moral de sa bru, l'impératrice consent à garder l'amant en réserve, du moins jusqu'à l'accouchement.

Certes, en songeant à cette naissance prochaine, Elisabeth regrette qu'il s'agisse d'un bâtard, lequel, bien qu'héritier en titre de la couronne, n'aura plus dans les veines une seule goutte du sang des Romanov. Mais cette tromperie généalogique, dont nul, bien entendu, ne sera informé, vaut mieux, juge-t-elle, que l'installation sur le trône du pauvre tsarévitch Ivan, aujourd'hui âgé de douze ans et prisonnier à Riazan, d'où l'on doit le transférer, comme prévus, à Schlüsselburg.
Feignant de croire que l'enfant à venir est le légitime rejeton de Pierre, elle entoure de soins cette mère adultère dont elle ne peut plus se passer.
Partagée entre le remord d'une gigantesque supercherie et la fierté d'avoir ainsi préservé la pérennité de la dynastie, elle voudrait cirer son indignation à cette fieffée roublarde, qui cependant témoigne d'une sensualité, d'une amoralité et d'une audace si proches des siennes ! Mais il li faut se contenir à cause des historiens de demain, qui jugeront son règne. Aux yeux de la cour, Sa Majesté attend, avec un pieux espoir, que sa bru très affectionnée mette au monde le premier fils du grand-duc Pierre, fruit providentiel d'un amour béni par l'Eglise. Ce n'est pas une femme qui va accoucher, mais la Russie entière qui se prépare à donner le jour à son futur empereur.

Durant des semaines, Elisabeth loge dans l'appartement voisin de la pièce où la grande-duchesse attend la délivrance. Au vrai, si elle vuet se tenir tout près de sa belle-fille, c'est surtout pour empêcher que l'entreprenant Serge Saltykov ne lui rende de trop fréquentes visites, ce qui ferait jaser. Dès à présent, elle envisage l'envoi dans quelque poste éloigné de ce géniteur devenu indésirable.
quant à l'avenir sentimental de sa bru, Elisabeth n'y songe pas encore. Que Catherine se contente d'accoucher ! Et qu'elle donne un garçon au pays ! Une fille compliquerait tout ! Plus tard, on avisera ! Jour après jour, la tsarine fait des calculs, interroge les médecins, consulte les voyantes et prie devant les icônes.

Dans la nuit du 19 au 20 septembre 1754, après neuf ans de mariage, Catherine ressent enfin les premières douleurs. Immédiatement, l'impératrice, le comte Alexandre Chouvalov et le grand-duc Pierre se précipitent pour assister au travail. Le 20 septembre 1754, à midi, en voyant apparaître dans les mains de la sage-femme, le bébé encore gluant et maculé de sang, Elisabeth exulte : Dieu soit loué, c'est un mâle ! Elle a déjà choisi son prénom : ce sera Paul Petrovitch (Paul, fils de Pierre).
Lavé, emmailloté, ondoyé par le confesseur de Sa Majesté, le nouveau-né ne reste qu'une minute dans les bras de sa mère. C'est à peine si elle a le temps de l'embrasser, de le palper, de le humer. Il ne lui appartient déjà plus : il appartient à la Russie, ou plutôt à l'impératrice ! Laissant derrière elle la grande-duchesse exténuée et gémissante, Elisabeth emporte le le petit Paul, en le serrant dans ses bras, comme un butin chèrement acquis.
Désormais, elle le gardera dans ses appartements privés, sous sa seule surveillance. Elle n'a plus besoin, de Catherine . Ayant accompli son office de pondeuse, la grande-duchesse a perdu tout intérêt. Elle pourrait retourner en Allemagne que nul ne s'en soucierait au palais.

Penchée sur le berceau, Elisabeth scrute avec angoisse le visage chiffonné du nourrisson. Aucun "air de famille" n'est décelable à cet âge-là. Et c'est tant mieux ! D'ailleurs, qu'il ressemble à l'amant de Catherine ou à son mari, le résultat est le même. A dater d'aujourd'hui, il et indifférent que le grand-duc Pierre, ce macaque prétentieux, continue à encombrer le palais. Qu'il vive ou qu'il disparaisse : la succession est assurée !

Au-dessus de la ville, les canons tonnent, les cloches carrillonnent allégrement ; dans sa chambre, encore toute chaude du remue-ménage de l'accouchement, Catherine pleur d'être une fois de plus abandonnée ; et non loin d'elle, derrière la porte, le grand-duc, entouré des officiers de son régiment holsteinois, vide verre sur verre à la santé de "son fils Paul".
Quant aux diplomates, Elisabeth se doute qu'avec leur causticité habituelle ils s'amuseront, chacun dans leur coin, à commenter l'étrange filiation de l'héritier du trône. Mais elle sait aussi que, même si on n'est pas dupe dans les chancelleries de ce tour de passe-passe, personne n'osera dire tout haut que le petit Paul Petrovitch est un bâtard et que le grand-duc Pierre est le plus glorieux cocu de Russie. Or, c'est cette adhésion tacite des contemporains à une contre -vérité qui peut la transformer en certitude pour les générations futures. Et Elisabeth tient par-dessus tout au jugement de la postérité.

A l'occasion du baptême, Elisabeth décide de témoigner sa satisfaction à la mère en lui faisant présenter sur un plateau quelques bijoux et un ordre de payer à son nom la somme de cent mille roubles : le prix d'achat d'un héritier authentique.
Puis, estimant qu'elle lui a suffisamment marqué sa sollicitude, elle ordonne,, après mesure de décence, d'expédier Serge Saltykov en mission à Stockholm.
Il est chargé de porter au roi de Suède l'annonce officielle de la naissance, à Saint-Pétersbourg, de Son Altesse Paul Petrovitch. Pas une seconde elle ne tique sur l'étrange démarche de ce père illégitime allant quêter les congratulations destinées au père légitime de l'enfant. Combien de temps durera le voyage ? Elisabeth ne le précise pas et Catherine en est désespérée. Pures simagrées de petite femme en mal d'affection ! tranche la tsarine. Elle a connu trop d'aventures sentimentales ou sensuelles dans sa vie pour s'attendrir sur celles des autres.

Tandis que Catherine se lamente dans sont lit en attendant le signal des "relevailles", Elisabeth multiplie les réceptions, les bals et les banquets. On n'en finit pas de célébrer, au palais, un événement qu'on espérait depuis bientôt dix ans. Enfin, le 1er novembre 1754, quarante jours après les couches, le protocole exige que la grande-duchesse reçoive les félicitations d corps diplomatique et de la cour. Catherine accueille les invités à demi allongée sur un lit d'apparat en velours rose à broderies argent. La chambre a été richement meublée et illuminée pour l'occasion. La tsarine elle-même est venue inspecter les lieux avant la cérémonie pour voir si rien ne clochait. Mais, aussitôt après la séance des hommages, elle fait remporter les meubles et les candélabres superflus ; selon ses instructions, le couple grand-ducal retrouve ses appartements habituels au palais d'Hiver. Une manière déguisée de signifier à Catherine que son rôle est terminé et que, dorénavant, la réalité va remplacer le rêve.

Inconscient de ce branle-bas familial, Pierre retourne à ses jeux puérils et à ses beuveries, tandis que la grande-duchesse affronte le remplaçant de son ancien mentor, Tchoglokov, décédé entre-temps. Le nouveau "maître de la petite cour", dont elle pressent le caractère fouineur et tatillon, est le comte Alexandre Chouvalov, le frère d'Ivan. Dès son entrée en fonctions, il cherche à gagner la sympathie des habitués du ménage princier, cultive l'amitié de Pierre et applaudit à sa passion inconsidérée pour la Prusse. Epaulé par lui, le grand-duc ne connaît plus de limites à sa germanophilie, fait venir de nouvelles recrues du Holstein et organise, dans le parc du château d'Oranienbaum, un camp retranché qu'il nomme Peterstadt. Pendant qu'il s'amuse ainsi à se prendre pour un officier allemand, commandant à des troupes allemandes sur une terre qu'il voudrait allemande, Catherine, plus esseulée que jamais, sombre dans la neurasthénie.
Comme elle le redoutait au lendemain de son accouchement, Serge Saltykov, après une brève mission en Suède, est envoyé, en qualité de ministre résident de Russie, à Hambourg.
Bien que détestant son fils adoptif, la tsarine tient à couper les ponts entre les deux amants. En outre, c'est tout à fait exceptionnellement qu'elle autorise Catherine à voir son bébé. Belle-mère possessive, elle monte la garde à côté du berceau et ne tolère aucune réflexion de la grande-duchesse sur la façon d'élever l'enfant. A croire que la vraie mère du petit Paul n'est pas Catherine mais Elisabeth, que c'est elle qui l'a porté neuf mois dans son ventre et qui a souffert pour le mettre au monde.

Dépossédée, découragée, Catherine cherche à oublier sa disgrâce en lisant avec passion les Annales de Tacite, l'Esprit des lois de Montesquieu ou certains essais de Voltaire. Sevrée d'amour, elle tente de pallier ce manque de chaleur humaine en s'intéressant à la philosophie et même à la politique. A force de fréquenter les salons de la capitale, elle écoute avec plus d'attention que naguère les conversations souvent brillantes, des diplomates.
Aux côtés d'un mari entièrement absorbé par des balivernes militaires, elle prend ainsi une assurance, une maturité d'esprit qui n'échappent pas à son entourage. Elisabeth, dont la santé décline à mesure que celle de Catherine s'épanouit, ne tarde pas à remarquer la métamorphose progressive de sa bru. Mais elle ne sait pas encore si elle doit s'en réjouir ou s'en inquiéter. Souffrant d'asthme et d'hydropisie, la tsarine se raccroche, en vieillissant, au toujours jeune et bel Ivan Chouvalov. Il est devenu sa principale raison de vivre et son meilleur conseiller. Elle se demande si, pour sa tranquillité personnelle, il ne vaudrait pas mieux que Catherine eût, comme elle, un amant attitré qui la comblerait à tous égards et l'empêcherait de se mêler des affaires publiques.

Or, voici que vers la mi-1755, à la Pentecôte, un nouveau plénipotentiaire anglais arrive à Saint-Pétersbourg. Il se nomme Charles Hambury Williams et compte dans sa suite un jeune et sémillant aristocrate polonais, Stanislas-Auguste Poniatowski. Âgé de vingt-trois ans, Stanislas est féru de culture occidentale, a fréquenté tous les salons européens, connaît personnellement, à Paris, la fameuse Mme Geoffrin, qu'il appelle "maman", et jouit à Londres de l'amitié du ministre Horace Walpole. On dit qu'il parle toutes les langues, qu'il est à l'aise sous tous les climats et qu'il plaît à toutes les femmes.
A peine débarqué en Russie, Williams songe à utiliser "le Polonais" pour séduire la grande-duchesse et en faire son alliée dans la lutte qu'il entend mener contre la prussophilie du grand-duc.
Le chancelier Alexis Bestoujev, appuyé par tout le "parti russe", est d'ailleurs prêt à seconder l'ambassadeur britannique dans ses desseins. Ayant pris le vent, il souhaiterait voir la Russie se ranger ouvertement du côté des Anglais en cas de conflit avec Frédéric II. Selon les rumeurs qui courent les chancelleries, Louis XV lui-même, flairant le danger d'une guerre, serait impatient de renouer des contacts avec la Russie. Du jour au lendemain, grâce à ses conversations de salon avec Stanislas Poniatowski, Catherine est plonge en plein chaos européen. A son insu, les questions internationales prennent pour elle le beau visage du Polonais. Mais Stanislas, en dépit de ses nombreux succès mondains, est un fichu timide. Très alerte en paroles, il est paralysé de respect devant la grâce, l'élégance et le don de repartie de la grande-duchesse. Brûlant de désir, il n'ose se déclarer. C'est Léon Narychkine, joyeux compagnon d'aventure de Serge Saltykov, qui pousse Stanislas Poniatowsli à sauter le pas.
La camériste confidente de Catherine, Mlle Vladislavov, facilite leurs premières rencontres à Oranienbaum. Toujours à l'affût des intrigues qui se trament, la tsarine est bientôt informée que sa belle-fille a trouvé un remplaçant à Serge Saltykov, que son dernier amant se nomme Stanislas Poniatowski et que les tourtereaux roucoulent infatigablement tandis que le mari, indifférent, ferme les yeux et se bouche les oreilles.

Elisabeth ne prend pas ombrage des nouvelles incartades de sa belle-fille, mais se demande s'il n'existe pas une arrière-pensée politique derrière cette liaison amoureuse. Il li semble soudain qu'il y a deux cours rivales en Russie, la "grande cour" de Sa Majesté et la "petite cour" grand-ducale, et que les intérêts de ces deux émanations du pouvoir sont contradictoires.
Pour s'assurer les sympathies de la "grande cour", traditionnellement francophile, Louis XV envoie à Saint-Pétersbourg un émissaire de choix, le sieur Mackenzie Douglas. Ecossais d'origine, ce partisan des Stuarts, réfugié en France, appartient au cabinet "parallèle" de Louis le Bien-Aimé, appelé "le Secret du roi". Il se rend en Russie soi-disant pour acheter des fourrures, en fait pour communiquer à la tsarine un code confidentiel qui lui permettra de correspondre directement avec Louis XV. Avant de se mettre en route, Douglas a été informé que sa mission sera plus délicate que prévu, car Bestoujev est maintenant subventionné par Londres pour servir la cause britannique. Même la grande-duchesse, appuyée par son amant du jour, Stanislas Poniatowski, s'est dit-on rangée du côté des Anglais. Eloigné provisoirement de la cour, le prince vient d'y reparaître nanti d'une affectation officielle : il a été nommé, entre-temps, ministre du roi de Pologne en Russie.
Sa présence est ainsi régularisée et Catherine y voit la promesse d'un avenir paisible pour leur liaison.
Elle est du reste réconfortée par les récentes dispositions d'Alexis Bestoujev à son égard. Ayant rejoint le chancelier dans le clan des amis de l'Angleterre, elle se sent hors d'atteinte. Déjà il a supprimé l'odieux espionnage dont elle était l'objet de la part de l'impératrice. Celle-ci ne reçoit plus d'Oranienbaum que des rapports relatifs aux extravagances prussiennes de son neveu.

Dans cette atmosphère de surveillance réciproque, de marchandages prudents et de tromperies courtoises, un premier traité a été concocté à Saint-Pétersbourg afin de régler l'attitude des différentes puissances dans l'éventualité d'un conflit franco-anglais. Mais soudain, à la suite de tractations secrètes, un nouvel accord est signé à Westminster, le 16 janvier 1756. Il stipule que la Russie, dans le cas d'une guerre généralisée, rejoindra la France dans sa lutte contre l'Angleterre et la Prusse.
Ce brusque renversement des alliances stupéfie les non-initiés et révolte Elisabeth.
Sans nul doute, Bestoujev, mieux payé ailleurs, a sacrifié les engagements d'honneur pris naguère par la Russie envers la Prusse. Et Catherine, la cervelle traversée de courants d'air, a été tout heureuse de le suivre dans une volte-face aussi scandaleuse. D'ailleurs, elle s'est de tout temps laissé embobiner par l'esprit français !
Dans la fureur de Sa Majesté, la contrariété politique a autant de part que l'amour-propre blessé. Elle regrette d'avoir fait confiance au chancelier Alexis Bestoujev pour conduire les pourparlers internationaux, alors que le vice-chancelier Vorontozov et les frères Chouvalov lui conseillaient de temporiser. Afin d'essayer de limiter les dégâts, elle crée en hâte, dès février 1756, une "conférence" qui, sous sa présidence effective, réunit Bestoujev, Vorontzov, les frères Chouvalov, le prince Troubetzkoï, le général Alexandre Boutourline, le général Apraxine et l'amiral Galitzine. C'est bien le diable si toutes ces têtes pensantes n'arrivent pas à se dépêtrer de l'imbroglio ! En somme, pour éviter le pire, il s'agit de savoir si, dans l'hypothèse d'un affrontement, la Russie peut accepter des subsides en échange de sa neutralité. Drapée dans l'honneur impérial, Elisabeth dit non. Mais, là-dessus, on apprend que Louis XV s'apprête à signer un accord d'aide militaire réciproque avec Marie-Thérèse.
Tenue par ses engagements antérieurs envers l'Autriche, la Russie devient, du même coup, l'alliée de la France. Encadrée, malgré elle, par Louis XV et par Marie-Thérèse, voici Elisabeth obligée de se mesurer à Frédéric II et à George II. Doit-elle s'en réjouir ou s'en effrayer ? Autour d'elle, les courtisans sont partagés entre l'orgueil national, la honte d'avoir trahi leurs amis d'hier et la crainte de payer très cher un changement de cap qui ne s'imposait pas.
On raconte, toutes portes closes, que la grande-duchesse Catherine, Bestoujev et peut-être même l'impératrice ont touché de l'argent pour lancer le pays dans une guerre inutile.

Indifférente à ces rumeurs, Elisabeth se retrouve, tout étonnée, dans la position d'une amie indéfectible de la France. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, elle offre, le 7 mai, à Mackenzie Doublas, de retour à Saint-Pétersbourg après une brève éclipse diplomatique, un accueil plein d'attention, d'estime et de promesses. Il est suivi, à quelques jours d'intervalle, par l'étrange Charles de Beaumont, dit le chevalier d'Eon de Beaumont.
Ce personnage équivoque et séduisant avait déjà fait naguère une première apparition en Russie. Il portait alors des vêtements féminins. L'élégance de ses robes et le brio de sa conversation avaient séduit l'impératrice au point qu'elle lui avait demandé d'être occasionnellement sa "lectrice". Or, voici que le chevalier d'Eon revient parader devant elle, mais en habits d'homme. Qu'il s'exhibe en jupe ou en haut-de-chausses, elle lui trouve toujours autant de grâce et d'esprit.
Quel est donc son sexe ? Elle ne s'en soucie pas. Elle en a changé elle-même si souvent, au gré des mascarades de cour ! L'essentiel n'est-il pas que ce gentilhomme ait l'intelligence et le goût français ? Il lui apporte une lettre personnelle du prince de Conti. Les termes chaleureux de ce message la touchent plus sûrement que les amabilités habituelles des ambassadeurs. Sans hésiter, elle lui déclare : "Je ne veux ni tiers, ni médiateurs dans une réunion avec le roi (Louis XV). Je ne lui demande que vérité, droiture et une parfaite réciprocité dans ce qui se concertera entre nous." La formule ne souffre aucune ambiguïté : c'est, plus qu'un témoignage de confiance, ne déclaration d'amour par-dessus les frontières.

Elisabeth voudrait savourer à loisir cette lune de miel avec la France. Mais l'aggravation de ses insomnies et de ses malaises ne lui laisse plus de répit. Sous le choc répété des souffrances, elle craint même de perdre la raison avant d'avoir eu le temps de remporter une victoire décisive dans cette guerre où elle a été entraînée malgré elle par le jeu des alliances. Or, voici que Frédéric II, voulant profiter de l'effet de surprises, déclenche les hostilités en procédant, sans préavis, à l'invasion de la Saxe (c'est le début de la guerre dite de Sept Ans).
Les premiers engagements sont à son avantage.
Dresde est prise d'assaut, les Autrichiens sont battus à Prague, les Saxons à Pirna. Forcée de se porter au secours de son alliée l'Autriche, Elisabeth se résigne à intervenir. Sur son ordre, le général Apraxine nommé feld-maréchal, quitte Saint-Pétersbourg et concentre le gros de ses troupes à Riga.
Alors que Louis XV dépêche le marquis de L'Hôpital auprès de la tsarine pour l'exhorter à l'action, elle confie à Michel Bestoujev, qui, à l'opposé de son frère Alexis, le chancelier, est francophile dans l'âme, le soin de signer l'adhésion de la Russie au traité de Versailles. Le 31 décembre 1756, c'est chose faite.

Secrètement embarrassée par cette prise de position ostentatoire, Elisabeth espère encore que le conflit actuel n'embrasera pas toute l'Europe. Elle redoute, par ailleurs, que Louis XV ne se serve d'elle pour sceller un rapprochement, non plus occasionnel, mais permanent, avec l'Autriche. Comme pour donner raison à ses appréhensions, en mai 1757, Louis XV manifeste le besoin de confirmer son engagement aux côtés de Marie-Thérèse par une nouvelle alliance destinée à ôter à la Prusse toute possibilité de compromettre la paix en Europe.
Sous ce prétexte généreux, Elisabeth devine que le roi dissimule une intention plus subtile. Tout en se proclamant solidaire de la Russie, il ne veut surtout pas qu'elle cherche à s'agrandir aux dépens de ses deux voisins, la Pologne et la Suède, qui sont les alliés traditionnels de la France. Tant que Louis XV aura ce double fil à la patte, il ne pourra jouer franc-jeu avec Elisabeth. De nouveau, elle doit louvoyer avec les envoyés de Versailles. Elle se demande si Alexis Bestoujev, empêtré dans ses sympathies britanniques, est encore qualifié pour défendre les intérêts du pays. Alors que le chancelier, tout en protestant de son patriotisme et de son intégrité, ne verrait pas d'un mauvais oeil le triomphe de la coalition anglo-prussienne sur la coalition austro-française, grâce notamment à l'inaction de la Russie, l'amant de l'impératrice, Ivan Chouvalov, ne cache pas qu'il est acquis à la France, à sa littérature, à ses modes et, ce qui est plus grave, à sa politique. Jamais Elisabeth n'a été l'objet d'un combat aussi acharné entre son favori et son chancelier, entre les élans de son coeur qui la rapprochent de Versailles et les remontrances de sa raison qui lui rappellent ses attaches avec Berlin.

Elle aimerait avoir la tête parfaitement claire pour prendre ses décisions. Mais les soucis quotidiens et la recrudescence de ses malaises minent chaque jour un peu plus sa résistance physique.
Elle a parfois des hallucinations, exige de changer de chambre parce qu'elle se sent menacée par un ennemi sans visage, implore les icônes de lui venir en aide, tombe en syncope et, l'évanouissement dissipé, éprouve du mal à renouer ses pensées. Sa fatigue est telle qu'elle voudrait déposer les armes.

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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 5 Juil - 16:20

Seules les circonstances l'obligent à rester debout.
Cependant, elle sait que, dans son dos, on évoque déjà le problème qui
surgira après sa disparition. Si elle meurt demain, inopinément, à qui ira
la couronne ? D'après la tradition, son successeur ne peut être que son
neveu, Pierre. Mais elle se cabre à l'idée que la Russie échoue entre les mains de ce demi-fou, maniaque et méchant, qui se pavane du matin au soir en uniforme holsteinois. Il faudrait, pour bien faire, qu'elle le déclarât, dès à présent, incapable d'occuper le trône et qu'elle désignât le fils du grand-duc, le petit Paul Petrovitch, âgé de deux ans, pour unique héritier.
Or, ce serait offrir du même coup le rôle de régente à Catherine, qu'Elisabeth déteste autant pour sa beauté que pour sa jeunesse, son intelligence et ses nombreuses intrigues.
En outre,la grande-duchesse s'est dernièrement acoquinée avec Alexis
Bestoujev.
A eux deux, ils auront tôt fait de brouiller les cartes qu'elle a savamment
disposées. Cette perspective agace la tsarine, puis soudain elle s'en désintéresse. A quoi bon se préoccuper des péripéties de l'avenir puisque,
vraisemblablement, elle ne sera plus là pour en souffrir ? Incapable de choisir quoi que ce soit dans l'immédiat, elle prend le parti de l'expectative et remet à plus tard le soin fastidieux de décider si elle destitue son neveu pour léguer le pouvoir à son petit-fils et à sa bru ou si
elle laisse Pierre accéder légalement à la dignité impériale, au risque de
consterner la Russie. Sans se l'avouer, elle espère que la solution lui sera
dictée par les événements.

Justement, par bonheur, le feld-maréchal Apraxine, qu'elle a, à dix
reprises, supplié vainement d'agir, s'est enfin résolu à déclencher une vaste offensive contre les Prussiens. En juillet 1757, les troupes russes prennent Memel et Tilsit ; en août de la même année, elles écrasent l'ennemi à Gross Jaegersdorff.
Elisabeth en éprouve un regain de vitalité et fait célébrer les victoires
par un Te Deum, tandis que Catherine, pour lui complaire, organise des fêtes
dans les jardins d'Oranienbaum.


Au milieu du pays en liesse, seul le grand-duc Pierre promène un visage
désolé. Oubliant qu'il est l'héritier du trône de Russie et que cette série
de succès russes devrait lui réjouir le coeur, il ne digère pas la défaite
de son idole, Frédéric II. Le diable a dû entendre ses récriminations : au
moment où, à Saint-Pétersbourg, la foule surexcitée crie "A Berlin ! A
Berlin !" et exige qu'Apraxine poursuive sa conquête jusqu'à l'anéantissement de la Prusse, une nouvelle transforme l'enthousiasme unanime en stupéfaction. Des estafettes, expédiées par le commandement, affirment qu'après un début de campagne étincelant le feld-maréchal est en train de battre en retraite et que ses régiments abandonnent le terrain occupé en laissant sur place des équipements des munitions et des armes.
Cette dérobade semble tellement inexplicable qu'Elisabeth subodore un
complot.
Le marquis de L'Hôpital, qui, à la demande de Louis XV, assiste la tsarine
de ses avis dans ces moments difficiles, n'est pas loin de penser qu'Alexis
Bestoujev et la grande-duchesse Catherine, tous deux soudoyés par
l'Angleterre et favorables à la Prusse, ne sont pas étrangers à la surprenante défection du feld-maréchal.
L'ambassadeur le dit autour de lui et ses propos sont aussitôt rapportés à la tsarine. Dans un sursaut d'énergie, elle ne songe d'abord qu'à châtier les coupables.
Pour commencer, elle révoque Apraxine, l'assigne à résidence dans ses terres
et nomme à la tête de l'armée son lieutenant en second, le comte Fermor.

Cependant, son principal ressentiment, elle en réserve la manifestation à
Catherine.
Elle voudrait sévir, une fois pour toutes, contre cette femme dont elle admettait jadis les infidélités conjugales mais dont elle ne peut tolérer les manigances politiques. Il faudrait lui clouer le bec, à elle et à toute la clique des Prussiens de comédie qui grenouillent autour du couple grand-ducal, à Oranienbaum.

Hélas ! le moment est mal choisi pour un coup de balai. En effet, voici que
Catherine est derechef enceinte. Redevenue "sacrée" aux yeux de la nation, elle bénéficie d'une impunité provisoire.
Quels que soient ses torts, il vaut mieux la laisser en paix jusqu'à l'accouchement. Une fois de plus, qui est le père ? Sûrement pas le grand-duc, lequel, depuis sa petite opération, réserve toutes ses attentions à
Elisabeth Vorontzov, la nièce du vice-chancelier. Cette maîtresse qui n'est ni belle, ni spirituelle, mais dont la vulgarité le rassure, achève de le
détourner de son épouse. Du reste, il se moque bien que Catherine ait un amant et que ce soit Stanislas Poniatowski qui l'ait engrossée.
Il en plaisante même lourdement en public. Catherine n'est plus pour qu'une
femme encombrante et déshonorante, avec laquelle on l'a marié dans sa
jeunesse sans lui demander son avis. Il la supporte et tâche de l'oublier dans la journée, mais surtout la nuit.
Elle, de son côté, redoute que Stanislas Poniatowski, le père naturel de
l'enfant, ne soit expédié au bout du monde par la tsarine. A sa demande,
Alexis Bestoujev intervient auprès de Sa Majesté pour que la nouvelle
"affectation" de Stanislas, en Pologne, soit retardée, du moins jusqu'à la
naissance du bébé. Il obtient gain de cause et Catherine, détendue, se
prépare à l'événement.
Des contractions significatives la saisissent dans la nuit du 18 au 19
décembre 1758. Alerté par ses gémissements, le grand-duc se présente le premier à son chevet. Il est vêtu de l'uniforme prussien.
Botté, la taille sanglée, l'épée au côté, des éperons aux talons et une écharpe de commandement autour de la poitrine, il titube et marmonne, d'une voix avinée, qu'il vient, avec son régiment, défendre son épouse légitime contre les ennemis de la patrie.
Craignant que l'impératrice ne le découvre dans cet état, elle le renvoie se coucher et cuver son alcool.

Sa Majesté arrive après lui, juste à temps pour voir sa bru délivrée par la
sage-femme. Prenant le bébé dans ses bras, elle l'examine en connaisseuse.
C'est une fille. Tant pis ! On s'en contentera. D'autant que, dans la lignée
mâle, la succession est assurée par le petit Paul. Pour s'attirer la
bienveillance de sa belle-mère, Catherine propose de donner à sa fille le
prénom d'Elisabeth. Mais Sa Majesté n'est pas d'humeur à se laisser
attendrir. Elle déclare préférer pour l'enfant le prénom d'Anna que portait
jadis sa soeur aînée, la mère du grand-duc. Puis, ayant fait ondoyer le
bébé, elle l'emporte farouchement dans ses bras, comme elle en a usé, quatre
ans plus tôt, avec le frère de cette nouveau-née inutile.

Cet épisode familial une fois dépassé, Elisabeth se consacre au règlement de
l'affaire Apraxine. Le feld-maréchal, discrédité, destitué après son incompréhensible reculade face à l'armée prussienne qu'il venait de vaincre, a été frappé, fort à propos d'un "coup d'apoplexie" à l'issue de son premier interrogatoire. Mais, avant de mourir, et tout en niant sa culpabilité, il a reconnu avoir correspondu avec la grande-duchesse Catherine. Or, Elisabeth ayant formellement interdit à sa bru d'écrire à qui que ce soit sans en
informer les personnes chargées de sa surveillance, il y a là un crime
impardonnable de rébellion. Les proches de la tsarine attisent ses soupçons
à l'encontre de la grande-duchesse, du chancelier Alexis Bestoujev et même
de Stanislas Poniatowski, tous suspectés d'intelligence avec la Prusse. Le
vice-chancelier Vorontzov, dont la nièce est la maîtresse du grand-duc et
qui,depuis longtemps, rêve de remplacer le chancelier Bestoujev à son poste,
accable Catherine, qu'il rend responsable de tous les malheurs diplomatiques
et militaires de la Russie. Il est soutenu dans ses attaques par les frères
Chouvalov, oncles d'Ivan, le favori d'Elisabeth.

Même l'ambassadeur d'Autriche, le comte Esterhazy, et l'ambassadeur de
France, le marquis de L'Hôpital, appuient la campagne de dénigrement
déclenchée contre Alexis Bestoujev.
Comment ne pas se laisser impressionner par un tel acharnement dans la dénonciation ? Après avoir écouté ce concert de reproches, Elisabeth prend sa décision dans le secret de sa conscience.

Un jour de février 1759, alors qu'Alexis Bestoujev assite à une conférence
ministérielle, il est interpellé et arrêté sans explication. Au cours d'une
perquisition à son domicile, les enquêteurs découvrent quelques lettres de la grande-duchesse et de Stanislas Poniatowski. Rien de compromettant,
certes ; pourtant, dans ce climat d'obscure vengeance, les moindre motifs
sont bons pour régler leur compte aux gêneurs.
Bien sûr, dans tous les pays, quiconque touche à la haute politique court
le danger d'être jeté bas aussi rapidement qu'il est monté au pinacle. Mais, parmi les nations dites civilisées, les risques se limitent à un blâme, à
une destitution ou à une mise à la retraite d'office ; en Russie, patrie de
la démesure, les coupables peuvent être condamnés à la ruine, à l'exil, à la
torture, voire à la mort. Dès qu'elle a senti sur sa nuque le vent de la
répression, Catherine a brûlé ses vieilles lettres, ses brouillons, ses notes personnelles, ses livres de compte. Elle espère qu'Alexis Bestoujev a pris la même précaution.

En vérité, l'impératrice, tout en condamnant son ancien chancelier, souhaite elle aussi qu'il en soit quitte pour une grande frayeur et pour la perte de quelques privilèges. Est-ce la fatigue de l'âge ou aux souvenirs d'une vie
de combat et de débauche qu'elle doit cet accès d'indulgence ? Réflexions
faite, pour cet homme qui a si longtemps travaillé à ses côtés, elle
préférerait un châtiment en demi-teinte plutôt qu'un verdict sans appel.
Une fois de plus, on la louera d'être "la Clémente".
Elle a d'autant plus de mérite à modérer sa rancune contre Alexis Bestoujev
que d'autres membres du "complot anglo-prussien" lui paraissent, eux,
inexcusables. Ainsi demeure-t-elle de marbre devant le grand-duc Pierre qui
se jette à ses pieds, jure qu'il n'est pour rien dans ces maladresses politiques et que seuls Bestoujev et Catherine sont coupables de concussion et de trahison. Ecoeurée par la bassesse de son neveu, Elisabeth le revoie dans ses appartements, sans un mot de pardon ni un éclat de colère. Pour elle, il a cessé de compter. Et même d'exister.

Tout autre est son attitude devant la conduite "inqualifiable" de sa bru.
Pour se disculper, Catherine lui a envoyé une longue lettre, rédigée en russe, dans laquelle elle lui confie son désarroi, proteste de son innocence et l'implore de la laisser repartir pour l'Allemagne, afin d'y retrouver sa mère et de s'incliner sur la tombe de son père, mort entre-temps. L'idée d'un exil volontaire de la grande-duchesse paraît à Elisabeth si absurde et si déplacée dans les circonstances actuelles qu'elle ne répond pas à cet appel au secours. Allant plus loin, elle choisit même de punir Catherine en la privant de sa meilleure camériste, Mlle Vladislavov.
Ce nouveau coup achève d'abattre la jeune femme. Dévorée de chagrin et de
crainte, elle se met au lit, refuse toute nourriture, se prétend malade
d'âme et de corps et, au bord de l'inanition, ne veut surtout pas être
examinée par un médecin. En revanche, elle supplie l'obligeant Alexandre
Chouvalov d'appeler un prêtre pour l'entendre en confession. On prévient le
père Doubianski, aumônier personnel de la tsarine. Ayant reçu les aveux et
les marques de contrition de la grande-duchesse, il lui promet de plaider sa
cause auprès de Sa Majesté.
Au cours d'un entretien avec son "auguste pénitente", le prêtre lui peint si bien la douleur de sa belle-fille, laquelle, après tout, n'a à se reprocher qu'un dévouement maladroit à la cause de la monarchie qu'Elisabeth promet de méditer sur le cas de cette étrange paroissienne.
Catherine n'ose encore espérer un retour en grâce. Cependant, l'intervention du père Doubianski a dû être convaincante car, le 13 avril 1759, Alexandre Chouvalov retourne voir Catherine dans la chambre où elle dépérit d'angoisse et lui annonce que Sa Majesté la recevra "aujourd'hui même, à dix heures du soir".
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 5 Juil - 17:30

ENCORE UNE CATHERINE !


Avant d'aborder cette fameuse rencontre du 13 avril, l'impératrice et la grande-duchesse savent l'une et l'autre qu'elle déterminera pour toujours le ton de
leurs relations. Chacune de son côté a fourbi ses arguments, ses griefs, ses ripostes et ses excuses.
Imbue de son pouvoir discrétionnaire, Elisabeth n'ignore pourtant pas que sa bru, avec ses trente ans, sa peau
lisse et sa denture intacte, a sur elle l'avantage de la jeunesse et de la grâce. Elle enrage d'avoir passé la
cinquantaine, d'être envahie de graisse et de ne plus séduire les hommes que par son titre et son autorité.
Tout à coup, la rivalité de deux personnages politiques devient une rivalité de femmes. Le bénéfice de l'âge
joue pour Catherine, celui de l a position hiérarchique pour Elisabeth.

Afin de bien marquer sa supériorité sur la quémandeuse, la tsarine décide de la faire attendre dans l'antichambre assez longtemps pour qu'elle use ses nerfs
et perde ses moyens de séduction. Alors que l'audience a été fixée à dix heures du soir, Elisabeth ne donne l'ordre d'introduire Son Altesse dans le salon qu'à une heure et demie du matin. Pour avoir des témoins de la leçon qu'elle se propose d'infliger à sa belle-fille,
elle a demandé à Alexandre Chouvalov, à son favori Ivan Chouvalov et même au grand-duc Pierre, le mari de la coupable, de se dissimuler derrière de grands paravents et de n'en bouger sous aucun prétexte. Si elle n'a pas convié Alexis Razoumovski à l'organisation de cet
étrange affût familial, c'est que, tout en demeurant son confident attitré, la "mémoire sentimentale de Sa Majesté", il a vu, depuis peu, son étoile pâlir et à dû céder la place, "pour l'essentiel", à de nouveaux venus plus ingambes.
Aussi l'"affaire Catherine-Pierre" échappe-t-elle à sa compétence.
Cette entrevue devant être déterminante aux yeux d'Elisabeth, elle en a réglé les moindres détails avec
une minutie d'entrepreneur de spectacles. Seuls de rares lumignons brillent dans la pénombre pour accentuer le caractère inquiétant du face à face. Dans un plat en or, l'impératrice a déposé les pièces à conviction :
quelques lettres de la grande-duchesse saisies chez Apraxine et chez Bestoujev. Ainsi, dès le premier regard, l'intrigante sera confondue.

Or, tout se passe autrement que l'impératrice ne l'avait prévu. Le seuil à peine franchi, Catherine tombe à genoux, se tord les mains et clame son chagrin devant Elisabeth. Entre deux sanglots, elle se dit mal aimée dans cette cour où personne ne la comprend et où son mari ne sait qu'inventer pour l'humilier en public. Elle adjure Sa Majesté de la laisser repartir pour son pays d'origine. Comme la tsarine lui rappelle que le devoir d'une mère est de rester, quoi qu'il arrive, aux côtés
de ses enfants, elle réplique, toujours en pleurant et soupirant : "Mes enfants sont entre vos mains et ne sauraient être mieux !" Touchée à un point sensible par cette reconnaissance de ses talents d'éducatrice et de protectrice, Elisabeth aide Catherine à se relever et
lui reproche doucement d'avoir oublié toutes les marques d'intérêt et même d'affection qu'elle lui a jadis prodiguées. "Dieu m'est témoin combien j'ai pleuré quand vous étiez malade à mort, dit-elle.
Si je ne vous avais pas aimée, je ne vous aurais pas gardée ici (...) ! Mais vous êtes d'une fierté extrême !
Vous vous imaginez que personne n'a plus d'esprit que vous !" A ces mots, bravant la consigne qu'il a reçue,
Pierre sort de sa cachette et s'écrie :
"Elle est d'une méchanceté terrible et fort entêtée !
- C'est de vous que vous parlez ! rétorque Catherine. Je suis bien aise de vous dire devant Sa Majesté que
réellement je suis méchante vis-à-vis de vous qui me conseillez de faire des injustices et que je suis devenue entêtée depuis que je vois que mes complaisances ne me mènent à rien qu'à votre inimitié !"

La discussion menaçant de tourner à une banale scène de ménage, Elisabeth se ressaisit. Pour un peu, devant cette épouse en larmes, elle oublierait que la prétendue victime de la société est une femme infidèle et une intrigante. Essayant de se modérer sans abdiquer sa grandeur, elle passe à l'attaque et profère en désignant les lettres qui reposent dans le plat en or :

"Comment avez-vous osé envoyer des ordres au feld-maréchal Apraxine ?
- Je le priais simplement de suivre vos ordres, à vous ! murmure Catherine.
- Bestoujev dit qu'il y en a beaucoup d'autres !
- Si Bestoujev dit cela, il ment !
- Eh bien, puisqu'il ment, je le ferai mettre à la torture !" s'écrie Elisabeth en enveloppant sa belle-fille d'un regard meurtrier.

Mais Catherine ne bronche pas, comme si la première passe d'armes lui avait rendu toute son assurance. Et c'est Elisabeth qui, soudain, se sent mal à l'aise dans cet interrogatoire. Pour calmer ses nerfs, elle se met
à marcher de long en large à travers la pièce. Pierre profite du répit de la conversation pour se lancer dans
l'énumération des méfaits de son épouse. Exaspérée par les invectives de son avorton de neveu, la tsarine est
tentée de donner raison à sa bru qu'elle condamnait quelques minutes auparavant.
Sa jalousie du début contre une créature trop jeune et trop séduisante a fait place à une sorte de complicité féminine, par-dessus la barrière des générations. Au bout d'un moment, coupant court aux criailleries de Pierre, elle lui intime sèchement l'ordre de se taire.
Puis, se rapprochant de Catherine, elle lui chuchote à l'oreille :

"J'avais bien des choses encore à vous dire, mais je ne veux pas vous brouiller (avec votre mari) plus que vous ne l'êtes !
- Moi aussi, répond Catherine, je ne veux pas vous parler, quelque pressant désir que j'aurais de vous ouvrir mon coeur et mon âme !"

Cette fois, ce sont les yeux de l'impératrice qui sont embués d'émotion. Ayant congédié Catherine et le grand-duc, elle reste longtemps silencieuse devant Alexandre Chouvalov, qui, à son tour est sorti de derrière le paravent et la dévisage en tâchant de lire dans ses pensées. Après un moment, elle l'envoie auprès de la grande-duchesse, chargé d'une commission ultra-secrète : il doit la prier de ne plus s'affliger sans raison, car Sa Majesté compte la recevoir, sous peu, pour "un véritable tête-à-tête".



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 6 Juil - 0:34

Ce tête-à-tête a lieu en effet, dans le plus grand secret, et permet aux deux femmes d'avoir enfin une explication loyale. Peut-être l'impératrice a-t-elle
exigé, à cette occasion, que Catherine lui livre des détails sur sa liaison avec Serge Saltykov et avec Stanislas Poniatowski, sur l'exacte ascendance de Paul et Anna, sur le faux ménage de Pierre et de l'affreuse Vorontzov, sur la trahison de Bestoujev, sur l'incompétence d'Apraxine ?... Toujours est-il que les réponses ont dû apaiser la colère d'Elisabeth, car, du jour au lendemain, elle autorise sa bru à venir voir ses enfants dans l'aile impériale du palais.
Au cours de ces visites sagement
espacées, Catherine pourra constater à quel point les chérubins sont bien
élevés et bien instruits, loin de leurs parents.

Moyennant ces accommodements, la grande-duchesse renonce à son projet désespéré de quitter Saint-Pétersbourg
pour retourner à Zerbst, dans sa famille. Le procès de Bestoujev se termine en queue de poisson, à cause du
manque de preuves matérielles et de la mort du principal témoin, le feld-maréchal Apraxine. Comme il faut, malgré tout, un châtiment après la dénonciation de tant de crimes abominables, on exile Alexis Bestoujev non en Sibérie, mais dans ses terres, où il ne manquera de rien.

Au terme de cette empoignade judiciaire, le principal vainqueur, c'est Michel Vorontzov, qui se voit offrir
sur un plateau le titre de chancelier en remplacement d'Alexis Bestoujev, disgracié.
Derrière le dos du nouveau haut dignitaire, le duc de Choiseul, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères en
France, savoure son succès personnel. Il sait que les tendances francophiles de Vorontzov l'amèneront tout naturellement à gagner Catherine, et sans doute même Elisabeth aux vues de Louis XV.
En ce qui concerne Catherine, il ne se trompe pas : tout ce qui va à l'encontre des goûts de son mari lui paraît
salutaire; en ce qui concerne Elisabeth, la chose est moins sûre.Elle veut farouchement garder son libre arbitre, n'obéir qu'à son propre instinct. D'ailleurs, le succès des armes répond à ses premières espérances.

Plus résolu qu'Apraxine, le général Fermor s'est emparé de Königsberg, assiège Kustrin, progresse en Poméranie. Toutefois, il est stoppé devant Zorndorf, lors d'une bataille tellement indécise que chacun des deux camps se proclame vainqueur. Certes, la défaite française subie sur le Rhin, à Krefeld, par le comte de Clermont
tempère, sur le moment, l'optimisme de l'impératrice.
Mais son expérience lui a enseigné que ce genre d'aléas est inséparable de toute guerre et qu'il serait grave pour la Russie de baisser les bras au moindre échec sur le terrain. Soupçonnant ses alliés d'être moins fermes qu'elle dans leurs intentions belliqueuses, elle déclare
même à l'ambassadeur d'Autriche, le comte Esterhazy, qu'elle luttera jusqu'au bout, dût-elle pour cela, "vendre tous ses diamants et la moitié de ses robes".

Selon les rapports qu'Elisabeth reçoit du théâtre des opérations, cette disposition patriotique est commune à tous les militaires, qu'ils soient de haut grade ou de grade moyen. Au palais, en revanche, les avis sont moins tranchés. Il est de bon ton, dans certains milieux
russes proches des ambassades, d'afficher à cet égard une certaine indépendance d'esprit, qualifiée
d'"européenne". Les échos venus des capitales étrangères, les alliances internationales entre grandes familles, une façon élégante et tolérante de vivre à cheval sur plusieurs frontières poussent certains courtisans à railler ceux qui condamnent toute solution
qui ne serait pas foncièrement russe.
Au premier rang des partisans de Frédéric II, il y a toujours le grand-duc Pierre, qui ne cache plus son jeu.

On prétend qu'il fait communiquer au roi de Prusse par l'intermédiaire du nouvel ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg, George Keith, successeur de Williams, tout ce qui se dit, en secret, au conseil de guerre de
la tsarine. Elisabeth ne veut pas croire que son neveu touche de l'argent pour prix de ses trahisons. Mais elle
a été informée, en sous-main, que Keith a reçu de son ministre, Pitt, lui aussi idolâtre du roi de Prusse, la consigne d'inciter le grand-duc à user de toute son influence auprès de l'impératrice pour sauver Frédéric II du désastre.

Autrefois, les germanophiles pouvaient
également compter sur Catherine et sur Poniatowski pour les soutenir. Mais, après la conversation à coeur ouvert
qu'elle a eue avec sa belle-fille, Elisabeth estime qu'elle l'a définitivement domptée. Repliée sur elle-
même et confite dans ses peines sentimentales, la jeune femme ne vit plus que pour pleurer et pour rêver. Depuis qu'elle s'est mise volontairement au rancart, elle a perdu toute importance sur le plan international.

Pour achever de la rendre inoffensive, Elisabeth charge Stanislas Poniatowski d'une mission hors des frontières,
qui aura l'avantage de l'écarter à jamais de son ancienne maîtresse. En lui faisant remettre ses passeports, Sa Majesté lui signifie que dorénavant sa réapparition à Saint-Pétersbourg serait jugée indésirable.

Après avoir désarmé sa belle-fille, l'impératrice songe qu'il lui reste à désarmer un adversaire autrement
détestable : Frédéric II. Elle en veut au roi de Prusse non seulement parce qu'il s'oppose à sa politique personnelle, mais encore parce qu'il a conquis le coeur
d'un trop grand nombre de Russes, aveuglés par son insolence et son clinquant. Heureusement, Marie-Thérèse
semble aussi résolue qu'elle à détruire l'hégémonie germanique et Louis XV, chapitré, dit-on, par la Pompadour, s'engage maintenant à renforcer les effectifs de l'armée qu'il a lancée contre les troupes de Frédéric II. Le 30 décembre 1759, un troisième traité de
Versailles renouvelle le deuxième et garantit à l'Autriche la restitution de tous les territoires occupés au cours des précédentes campagnes. Il y a là,
pense Elisabeth, de quoi ranimer les énergies défaillantes dans les rangs des alliés. Parallèlement à ces travaux de chancelleries, elle poursuit, avec une
délectation quasi juvénile malgré ses cinquante ans, une correspondance amicale avec le roi de France. Les
lettres des deux monarques sont rédigées par leurs secrétaires respectifs, mais la tsarine se plaît à croire que celles de Louis XV sont réellement dictées par lui et que la sollicitude qu'elles expriment est la marque d'une belle galanterie d'arrière-saison. Comme
elle souffre de plaies ouvertes aux jambes, il pousse la compassion jusqu'à lui envoyer son chirurgien personnel,
le docteur Poissonier. En vérité,, ce n'est pas à son art de manier le bistouri et de prescrire des drogues que le docteur Poissonier doit l'estime du roi, mais à
sa capacité de capter des informations et de tricoter des intrigues. Investi de cette mission secrète, il est accueilli comme un spécialiste du renseignement par le marquis de L'Hôpital. L'ambassadeur compte sur lui pour
soulager la tsarine de ses scrupules après l'avoir soulagée de ses ulcères. Un médecin en valant un autre, pourquoi ne serait-il pas, pour Sa Majesté, un second
Lestocq ?


Cependant, toute confiante qu'elle soit en la science curative du docteur Poissonier, Elisabeth hésite à se
laisser guider par lui dans ses décisions politiques.

Apprenant le nouveau projet français, qui consisterait à faire débarquer un corps expéditionnaire russe en Ecosse
afin qu'il attaquât les Anglais sur leur sol pendant que la flotte française réglerait son compte à l'ennemi dans un combat naval, elle juge le plan trop hasardeux et préfère se cantonner dans des actions terrestres contre la Prusse. Par malheur, le général Fermor a encore moins d'allant que feu le feld-maréchal
Apraxine.
Au lieu de foncer, il piétine, attendant, aux confins de la Bohême, l'arrivée d'hypothétiques renforts autrichiens. Excédée par ces atermoiements,
l'impératrice destitue Fermor et le remplace par Pierre Saltykov, vieux général qui a accompli toute sa carrière
dans la milice de Petite-Russie. Connu pour sa timidité, son apparence chétive et son uniforme blanc de milicien, dont il est très fier, Pierre Saltykov n'est guère apprécié de la troupe, qui se moque de lui quand il a le dos tourné et l'appelle Kourotchka (la Poulette).
Or, dès les premiers engagements, "la Poulette" se révèle plus combative qu'un coq. Profitant d'une erreur de tactique de Frédéric II, Pierre Saltykov se dirige
hardiment vers Francfort. Il a donné rendez-vous sur l'Oder au régiment autrichien du général Gédéon de Laudon.
Sitôt qu'ils auront fait leur jonction, la route de Berlin sera ouverte. Alerté par cette menace contre sa capitale, Frédéric II revient en hâte du fond de la Saxe. En apprenant par ses espions que, du côté de l'adversaire, des querelles de commandement ont éclaté entre le Russe Saltykov et l'Autrichien Laudon, il
décide de mettre à profit cette dissension pour déclencher une attaque définitive. Le 10 août, dans la nuit, il franchit l'Oder et s'élance vers les Russes, retranchés dans Kunersdorf. La lenteur d'exécution des Prussiens ayant permis aux troupes de Laudon et de
Saltykov de se réorganiser, l'effet de surprise est nul.

Cependant, la bataille est si violente, si confuse que Saltykov, dans un élan théâtral, se jette à genoux devant ses soldats et implore le "Dieu des Armées" de leur donner la victoire. En fait, la décision est dictée par l'artillerie russe, demeurée intacte malgré les assauts répétés de l'ennemi.
Le 13 août, l'infanterie, puis la cavalerie prussiennes sont écrasées par le tir
des canons. La panique s'empare des survivants. Bientôt, sur les quarante-huit mille hommes commandés à l'origine par Frédéric II, il n'en reste plus que trois mille.
Encore cette horde, épuisée et démoralisée, n'est-elle bonne qu'à reculer en protégeant ses arrières.

Accablé par cette défaite, Frédéric II écrit à son frère

: "Les suites del'affaire sont pires que l'affaire elle-même. Je n'ai plus de ressources. Tout est perdu. Je ne
survivrai pas à la perte de la patrie !"
En rendant compte de cette victoire à la tsarine, Pierre Saltykov se montre plus circonspect dans ses conclusions : "Votre Majesté Impériale ne doit point se
montrer surprise de nos pertes, lui écrit-il, car elle n'ignore pas que le roi de Prusse vend chèrement ses défaites. Une autre victoire comme celle-là, Majesté, et je me verrais contraint à cheminer jusqu'à Saint-Pétersbourg, un bâton à la main, pour en apporter moi-
même la nouvelle faute d'estafette."

Pleinement rassurée sur l'issue de la guerre, Elisabeth fait célébrer, cette fois-ci, un "vrai Te Deum" et déclare au marquis de L'Hôpital : "Tout bon Russe doit être bon Français, et tout bon Français doit être bon Russe."
En récompense de ce haut fait d'armes, le vieux Saltykov, "la Poulette", reçoit le titre de feld-maréchal. Est-ce cette faveur qui l'engourdit soudain ?

Au lieu de poursuivre l'ennemi en retraite, il s'endort sur ses lauriers. La Russie entière semble d'ailleurs
saisie d'une torpeur heureuse à l'idée d'avoir défait un chef aussi prestigieux que Frédéric II.

Après un bref mouvement de désespoir, le grand-duc Pierre se remet à croire au miracle germanique.
Quant à Elisabeth, tout étourdie par les chants d'église, les salves d'artillerie, les carillons de cloches et les congratulations diplomatiques, elle se
réjouit de pouvoir enfin observer une pause de réflexion. Son accès d'humeur combative s'achève par un retour progressif à la raison : où est le mal si
Frédéric II, ayant reçu une magistrale raclée, se maintient quelque temps encore sur son trône ?
L'essentiel ne serait-il pas de conclure un arrangement acceptable pour toutes les parties ? Hélas ! il semble que la France, naguère disposée à écouter les doléances de la tsarine, revienne à ses anciennes idées protectionnistes et répugne à lui laisser les mains libres en Prusse orientale et en Pologne. On dirait que Louis XV et ses conseillers, qui ont longtemps sollicité son aide contre la Prusse et l'Angleterre, craignent
maintenant qu'elle ne prenne trop d'importance dans le jeu européen, en cas de victoire. Désigné par Versailles
pour seconder le marquis de L'Hôpital, usé et dolent, le jeune baron de Breteuil débarque, tout fringant et tout inspiré, à Saint-Pétersbourg. Il est chargé par le duc de Choiseul de convaincre l'impératrice qu'elle devrait retarder les opérations militaires afin de ne pas
"augmenter les embarras du roi de Prusse", la signature de la paix pouvant en être compromise.
Du moins sont-ce là les intentions qu'on prête à l'envoyé français dans l'entourage d'Elisabeth. Elle s'étonne de ces conseils de modération à l'heure du
partage des profits. Devant l'ambassadeur Esterhazy, qui, au nom de l'allaiance austro-russe, accuse le
général Pierre Saltykov de traîner les pieds et de faire ainsi le jeu de l'Angleterre, qui le paie peut-être pour
ses lenteurs, elle s'écrie, rouge d'indignation : "Nous n'avons jamais rien promis que nous ne nous soyons
efforcés de tenir ! (...) Jamais je ne permettrai que la gloire achetée au prix du sang précieux de nos sujets soit ternie par quelque soupçon de mauvaise foi !"
Et, de fait, au terme de cette troisième année d'une guerre incohérente, elle peut se dire que la Russie est la seule puissance de la coalition qui soit prête à tous les sacrifices pour obtenir la capitulation de la Prusse. Alexis Razoumovski la soutient dans son
intransigeance. Lui non plus n'a jamais cessé de croire en la suprématie militaire et morale de la patrie.

Pourtant, au moment de prendre les décisions qui engagent ses troupes dans des combats sans merci, ce n'est ni son
vieil amant, Alexis Raoumovski, ni son favori actuel, Ivan Chouvalov, si cultivé et si avisé, ni son trop prudent et trop astucieux chancelier Michel Vorontzov
qu'elle consulte, mais le souvenir écrasant de son aïeul Pierre le Grand. C'est à lui qu'elle pense quand, le 1er
janvier 1760, à l'occasion des voeux de Nouvel An, elle souhaite publiquement que son armée se montre "plus
agressive et plus aventureuse" afin d'obliger Frédéric II à plier le genou.
Comme récompense de ce suprême effort, elle ne demandera, lors des pourparlers de paix, que la possession de la Prusse orientale, sous réserve d'un
échange territorial avec la Pologne, celle-ci conservant, au besoin, un semblant d'autonomie. Cette dernière clause devrait suffire, juge-t-elle, à apaiser les scrupules de Louis XV.

Pour préparer des négociations aussi délicates, le roi de France compte sur l'aide que le baron de Breteuil apportera au marquis de L'Hôpital vieillissant.

Au vrai, ce n'est pas à l'expérience diplomatique du baron qu'il fait confiance pour circonvenir la tsarine,
mais à la séduction qu'exerce sur toutes les femmes ce bellâtre de vingt-sept ans. Fine mouche, Elisabeth a tôt fait de percer le jeu de ce faux admirateur de sa gloire. D'ailleurs, en observant la manoeuvre de Breteuil, elle comprend que ce n'est pas elle qu'il cherche à enjôler pour l'associer aux intérêts de la
France, mais la grande-duchesse. Afin de gagner les faveurs de Catherine, il lui propose, au choix, soit de se laisser aimer par lui comme seul un Français sait le faire, soit d'obtenir de la tsarine qu'elle rappelle Stanislas Poniatowski, en pénitence dans sa morne Pologne.
Qu'elle opte pour l'une de ces solutions ou qu'elle les conjugue toutes deux pour son plaisir, elle en aura une telle gratitude envers la France qu'elle ne pourra rien lui refuser.
Le moment est d'autant plus indiqué pour cette offensive de charme que la jeune femme a subi, coup sur coup, deux graves chagrins : la mort de sa fille, la petite Anna,(décédée à l'âge de trois mois, le 19 mars 1759) et celle de sa mère, qui s'est éteinte récemment à Paris.

Or, il se trouve que, malgré de double deuil, Catherine a enfin surmonté la morosité qui la rongeait depuis des
années. Mieux, elle n'éprouve plus le besoin de renouer avec un de ses anciens amants ni d'en accueillir un
autre, fût-il français.

En vérité, elle n'a pas attendu le baron de Breteuil pour découvrir un successeur aux hommes qui l'ont jadis comblée. Ce nouvel élu a la singularité d'être un Russe pur sang, un superbe gaillard, athlétique, déluré, audacieux, couverte de dettes, réputé pour ses frasques
et prêt à toutes les folies pour protéger sa maîtresse.

Il se nomme Grégoire Orlov. Ses quatre frères et lui servent tous dans la garde impériale. Le culte qu'il voue aux traditions de son régiment renforce sa haine envers le grand-duc Pierre, connu pour son mépris de l'armée russe et de ses chefs.
A l'idée que cet histrion plastronne en uniforme holsteinois et se proclame l'émule de Frédéric II alors qu'il est l'héritier du trône de Russie, il se sent
moralement appelé à défendre la grande-duchesse contre les entreprises démentielles de son mari.

Bien qu'épuisée par la maladie, l'âge, les soucis politiques et les excès de nourriture et de boissons, la tsarine se tient au courant, avec une réprobation mêlée d'envie, des nouvelles incartades de sa bru. Elle l'approuve, car, à son avis, le grand-duc Pierre mérite cent fois d'être trompé par sa femme, lui qui trompe la Russie avec la Prusse. Mais elle redoute qu'en brusquant le cours des événements, Catherine n'empêche la réalisation de son voeu le plus cher : le transfert pacifique du pouvoir, par-dessus la tête de Pierre, à son fils, le petit Paul, assisté d'un conseil de
régence. Certes, Elisabeth pourrait, dès à présent, proclamer ce changement dans l'ordre dynastique.

Cependant, une telle initiative se traduirait immanquablement par un règlement de comptes entre factions rivales, par des révoltes à l'intérieur de la famille et peut-être dans la rue. Ne vaut-il pas mieux laisser les choses en l'état, provisoirement ? Rien ne presse ; Sa Majesté a la tête solide ; elle peut vivre quelques années encore ; le pays a besoin d'elle ; ses sujets ne comprendraient pas qu'elle se
désintéressât soudain des affaires courantes pour s'occuper de sa
succession.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 6 Juil - 22:38

Comme pour l'encourager dans le maintien du statu quo, la "Conférence", ce conseil politique suprême créé à son initiative, envisage une marche combinée des armées alliées sur Berlin. Cependant, le feld-maréchal Pierre Saltykov étant malade, le général Fermor hésite devant une action de cette envergure. Alors, payant d'audace, le général russe Totleben lance un corps expéditionnaire en direction de la capitale prussienne, surprend l'ennemi, pénètre dans la ville et en obtient la reddition. Bien que ce "raid" ait été trop rapide et trop mal exploité pour entraîner la capitulation de Frédéric II sur l'ensemble du territoire, le roi est suffisamment ébranlé pour qu'on puisse envisager l'ouverture de fructueuses négociations. Dans cette conjoncture, la France devrait, selon Elisabeth, donner l'exemple de la fermeté. Ivan Chouvalov en est tellement persuadé que sa maîtresse dit de lui, en riant, qu'il est plus français qu'un Français de souche : "Français à brûler !" Par ailleurs, elle croit savoir que Catherine ne se montre aimable avec le baron de Breteuil que dans la mesure où la politique de la France ne contredit pas trop celle de la Russie. Or Breteuil, obéissant à son commettant, le duc de Choiseul, a prévenu la tsarine que Louis XV lui serait reconnaissant si, exceptionnellement, elle consentait à sacrifier "ses intérêts particuliers à la cause commune". Bref, il lui demande de se résigner à un compromis. Mais, malgré la maladie qui la confine dans sa chambre, Elisabeth refuse de lâcher prise avant d'être assurée qu'elle touchera son dû.
Pour elle, en prolongeant la trêve, on fera le jeu de Frédéric II. Tel qu'elle le connaît, il profitera de la suspension des hostilités pour reconstituer son armée et repartir au combat avec une nouvelle chance de succès. La méfiance et la vindicte de l'impératrice s'étant brusquement réveillées, elle prend le mors aux dents. A demi mourante, elle veut que la Russie vive après elle et grâce à elle. Alors que, dans son ombre, renaissent en sourdine les rumeurs sur l'avenir de la monarchie, elle prépare, avec ses conseillers de la Conférence, un plan d'attaque en Silésie et en Saxe. Sur un dernier coup de tête, elle nomme commandant en chef Alexandre Boutourline, dont le principal titre à ce poste est d'avoir été jadis son amant.

Au vrai, si le généralissime, désigné in extremis, est plein de bonne intentions, il n'a ni l'autorité, ni la science militaire requises. Personne, parmi les proches d'Elisabeth, ne l'a pourtant mise en garde contre les risques d'un tel choix. Pour un Ivan Chouvalov, qui prêche toujours la guerre à outrance, combien de dignes conseillers de Sa Majesté manifestent d'étranges hésitations, d'inexplicables dérobades ! Peu à peu, Elisabeth constate qu'au palais même il y a deux politiques inconciliables, deux groupes de partisans qui s'affrontent à coups d'arguments, de ruses et de cachotteries. Les uns, se réclamant de Sa Majesté, poussent à la conquête par amour de la patrie ; les autres, fatigués d'une lutte coûteuse en vies et en argent, souhaitent en finir au plus vite, fût-ce au prix de quelques concessions. Tiraillée entre les deux camps, Elisabeth serait prête à abandonner ses prétentions sur la Prusse orientale à condition que la France appuyât ses revendications sur l'Ukraine polonaise.
A Saint-Pétersbourg, à Londres, à Vienne, à Versailles, les diplomates marchandent avec acharnement. C'est leur plaisir et leur métier. Mais Elisabeth se méfie de leurs arguties. Même entourée de racontars sur son état de santé, elle a l'intention de garder la haute main sur le destin de son empire aussi longtemps qu'elle aura la force de lire son courrier et de réciter ses prières. Par moments, elle regrette d'être une vieille femme et de ne pouvoir, dans cet état, commander en personne ses régiments.

En vérité, malgré les soubresauts de la guerre et de la politique, tout ne va pas si mal en Russie. Les événements ont beau troubler la surface des eaux, en profondeur un fort courant circule, entretenu par la paperasse habituelle des chancelleries, les récoltes des domaines agricoles, les travaux des fabriques, des ateliers artisanaux et des chantiers publics, avec en prime le va-et-vient des bateaux dans les ports et des caravanes dans les steppes, apportant leurs chargements de marchandises exotiques. Cette agitation silencieuse de fourmilière, en dépit du tohu-bohu extérieur, Elisabeth l'interprète comme le signe de la prodigieuse vitalité de son peuple. Quoi qu'il advienne, pense-t-elle, la Russie est si vaste, si riche en bonne terre et en hommes courageux qu'elle ne périra jamais. Si on arrive à la guérir de sa soumission aux modes prussiennes, la partie sera déjà à demi gagnée. Pour sa part, elle peut se prévaloir d'avoir, en quelques années, débarrassé l'Administration de la plupart des Allemands qui la coiffaient. Quand ses conseillers lui proposaient un étranger à un poste important, sa réponse était invariablement : "N'avons-nous pas un Russe à y mettre ?" Cette préférence systématique, vite portée à la connaissance de ses sujets, a suscité l'arrivée d'hommes d'Etat et d'hommes de guerre neufs, désireux de se consacrer au servie de l'empire. Tout en dépoussiérant la hiérarchie des fonctionnaires, l'impératrice s'est employée à relever l'économie du pays en supprimant les douanes intérieures, à instituer des banques de crédit selon l'exemple des autres Etats européens à encourager la colonisation des plaines incultes du Sud-Ouest, à créer ça et là les premiers établissements d'enseignement secondaire, à fonder l'université de Moscou, succédant à l'Académie slavo-gréco-latine dans la même ville et à l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg. Ainsi a-t-elle maintenu, contre vents et marées, l'ouverture à la culture occidentale voulue par Pierre le Grand, sans trop sacrifier la tradition du terroir chère à la vieille noblesse. Si elle reconnaît les défauts du servage, elle n'envisage nullement de renoncer à cette pratique séculaire.

Que des utopistes impénitents rêvent d'un paradis où riches et pauvres, moujiks et propriétaires fonciers, illettrés et savants, aveugles et voyants, jeunes et vieux, jongleurs et manchots auraient la même chance dans la vie, elle est trop consciente de la lourde réalité russe pour souscrire à un tel mirage.
En revanche, lorsqu'elle découvre, à portée de sa main, une possibilité de reculer les limites géographiques de la Russie, elle est prise d'une frénésie possessive, comparable à celle d'un parieur devant la promesse d'un gain.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Jeu 11 Juil - 20:51

A la fin de 1761, alors qu'elle commence douter de la capacité de ses chefs militaires, la place forte de Kolberg, en Poméranie, tombe aux mains des Russes. L'assaut a été dirigé par Roumiantsev, avec à ses côtés un nouveau général qui promet : un certain Alexandre Souvorov. Cette victoire inespérée donne raison à l'impératrice contre les sceptiques et les défaitistes. Pourtant, elle a à peine la force de s'en réjouir. Les quelques semaines de repos qu'elle vient de prendre à Peterhof ne lui ont apporté aucun soulagement.

A son retour dans la capitale, la satisfaction du sursaut guerrier de son pays s'efface pour elle derrière la hantise de la mort, les intrigues autour de l'héritage dynastique, les esclandres amoureux de la grande-duchesse et le stupide entêtement du grand-duc à parier sur le triomphe de la Prusse. Clouée dans sa chambre, elle souffre de ses jambes, dont les laies suppurent en dépit de tous les remèdes. Elle est, de plus, sujette à des hémorragies et à des crises d'hystérie, qui la laissent hébétée et sourde pendant des heures.
Désormais, elle reçoit les ministres assise dans sont lit et la tête coiffée d'un bonnet de dentelle.

Parfois, pour s'égayer, elle convoque les mimes d'une troupe italienne qu'elle a fait venir à Saint-Pétersbourg et observe leurs grimaces en songeant avec nostalgie au temps où les bouffons la faisaient rire. Dès qu'elle se sent un peu vaillante, elle demande qu'on lui apporte ses plus belles robes, en choisit une après mûre réflexion, l'enfile au risque d'en craquer les coutures, confie sa tête au coiffeur pour qu'il lui boucle les cheveux selon la dernière mode parisienne, annonce son intention de paraître au prochain bal de la cour, puis, plantée devant une glace, s'attriste à la vue de ses rides, de ses paupières fanées, de son triple menton et de la couperose de ses joues, ordonne à ses caméristes de la déshabiller, se remet au lit et se résigne à finir sa vie dans la solitude, la lassitude et le souvenir.
En accueillant les rares courtisans qui lui rendent visite, elle lit dans leurs yeux une curiosité suspecte, la froide impatience du guetteur à l'affût. Malgré leurs mines affectueuses, ils ne viennent pas ici pour la plaindre mais pour savoir si elle en a encore pour longtemps.

Seul Alexis Razoumovski lui paraît sincèrement ému. Mais à quoi pense-t-il en la regardant ? A la femme amoureuse et exigeante qu'il a si souvent tenue dans ses bras ou à celle dont demain il fleurira le cercueil ?
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Jeu 11 Juil - 22:03

A cette obsession funeste, Elisabeth en ajoute bientôt une autre : la peur d'un incendie. Le vieux palais d'Hiver où la tsarine habite à Saint-Pétersbourg depuis le début de son règne est une immense bâtisse en bois, qui, à la moindre étincelle, flamberait comme une torche. Si le feu prenait dans quelque recoin de ses appartements, elle perdrait tous ses meubles, toutes ses images saintes, toutes ses robes.
Sans doute n'aurait-elle pas le temps de fuir et périrait-elle elle-même dans le brasier.
De tels sinistres sont fréquents dans la capitale. Il faudrait avoir le courage de déménager. Mais pour aller où ? La construction du nouveau palais qu'Elisabeth a confiée à Rastrelli a pris un retard tel qu'on ne peut espérer voir la fin des travaux avant deux ou trois ans.
L'architecte italien réclame trois cent quatre-vingt mille roubles pour terminer les seuls appartements privés de Sa Majesté. Or, cet argent, elle ne l'a pas et ne sait où le prendre.
L'entretien de son armée en campagne lui coûte les yeux de la tête. En outre, au mois de juin 1761, un incendie a ravagé les dépôts de chanvre et de lin, marchandises précieuses dont la vente aurait aidé à remplir les caisses de l'Etat.

Pour se consoler de cette pénurie et de ce désordre typiquement russes, la tsarine s'est remise à boire de grandes quantités d'alcool. Quand elle a avalé un nombre suffisant de verres, elle s'écroule sur son lit, terrassée par un sommeil de brute. Ses caméristes veillent à son repos.
Elle a de plus auprès d'elle un gardien de nuit, le spalnik, chargé de prêter l'oreille à sa respiration, d'écouter ses doléances et de calmer ses angoisses dès qu'elle reprend conscience entre deux plongées dans le noir.

Sans doute confie-t-elle à ce bonhomme inculte, naïf et humble comme un animal domestique, les inquiétudes qui l'assaillent dès qu'elle ferme les yeux.
A force de mijoter dans sa tête, les histoires de la famille et les subtilités de la politique forment un brouet indigeste. Remâchant de vieilles rancunes et de vaines illusions, elle espère que la mort attendra du moins qu'elle ait signé un accord définitif avec le roi de France avant de la frapper.

Que Louis XV n'ai pas voulu d'elle comme fiancée quand elle n'avait que quatorze ans et que lui n'en avait que quinze, cela peut, à la rigueur, se comprendre. Mais qu'il hésite à la reconnaître aujourd'hui comme unique et fidèle alliée, alors qu'ils sont tous deux au sommet de la gloire, voilà, juge-t-elle, qui dépasse l'entendement.
Ce n'est pas ce gredin de Frédéric II qui refuserait une pareille aubaine ! Il est vrai que le roi de Prusse compte sur le grand-duc Pierre pour amener la Russie à résipiscence.
Elisabeth préférerait être maudite par l'Eglise plutôt que d'accepter une telle humiliation !

Pour prouver qu'elle est encore de taille à s'occuper des affaires, elle prend, le 17 novembre, des mesures destinées à alléger l'impôt, très impopulaire, sur le sel et publie, dans un souci d'indulgence tardive, une liste de prisonniers à vie qu'il serait temps de libérer. Peu après, une hémorragie plus violente que d'habitude l'oblige à interrompre toute activité. A chaque quinte de toux, elle vomit des flots de sang. Les médecins ne quittent plus son chevet. Ils avouent qu'à leur avis tout espoir est perdu.

Le 24 décembre 1761, Elisabeth reçoit l'extrême onction et trouve assez de force pour répéter, après le prêtre, les paroles de la prière des agonisants.
Dans ce monde qui peu à peu se détache d'elle, comme aspiré vers le néant, elle devine la pitoyable agitation de ceux qui, demain, la porteront en terre.


Ce n'est pas elle qui est en train de mourir, c'est l'univers des autres. N'ayant pris aucune décision au sujet de sa succession, elle s'en remet à Dieu pour régler le sort de la Russie après son dernier soupir. Ne sait-on pas mieux là-haut qu'ici-bas ce qui convient au peuple russe ?
Jusqu'au lendemain, 25 décembre, jour de la naissance du Christ, la tsarine lutte contre la nuit qui envahit son cerveau.
Vers trois heures de l'après-midi, elle cesse de respirer et un grand calme se répand sur son visage, où restent encore quelques traces de fard. Elle vient d'entrer dans sa cinquante-troisième année.

Quand les portes de la chambre mortuaire s'ouvrent à deux battants, tous les courtisans assemblés dans le salon d'attente s'agenouillent, se signent et baissent la tête pour entendre l'annonce fitidique prononcée par le vieux prince Nikita Troubetzkoï, procureur général du Sénat : "Sa Majesté Impériale Elisabeth Petrovna s'est endormie dans la paix du Seigneur."
Le prince ajoute la formule consacrée : "Elle nous a ordonné de vivre longtemps."
Enfin, il précise d'une voix forte, afin d'abolir toute équivoque : "Dieu garde notre Très Gracieux Souverain, l'empereur Pierre III."

Après le décès d'Elisabeth, "la Clémente", ses proches font le pieux inventaire de ses armoires et de ses coffres. Ils y découvrent quinze mille robes, dont certaines n'ont jamais été portées par Sa Majesté, sauf peut-être certains soirs de solitude pour se contempler dans une glace.

Les premiers à s'incliner devant le corps maquillé et paré de la défunte sont, comme il se doit, son neveu Pierre III, qui a du mal à dissimuler sa joie, et sa belle-fille Catherine, déjà préoccupée de la façon dont elle utilisera cette nouvelle donne dans la distribution des cartes.
Le cadavre, embaumé, parfumé, mains jointes et couronne en tête, reste exposé pendant six semaines dans une salle du palais d'Hiver.
Parmi la foule qui défile devant le cercueil ouvert, nombre d'inconnus pleurent Sa Majesté qui aimait tant les petites gens et n'hésitait pas à punir les fautes des grands. Mais les regards des visiteurs vont irrésistiblement du maque impassible de la tsarine au visage pâle et grave de la grande-duchesse, agenouillée près du catafalque.
Catherine semble abîmée dans une prière sans fin.
En réalité, si elle murmure d'interminables oraisons, elle n'en réfléchit pas moins à la conduite qu'elle devra adopter dans l'avenir pour déjouer l'hostilité de son mari.

A la présentation de feu l'impératrice au peuple dans le palais succède le transfert de la dépouille à la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan. Là encore, pendant les cérémonies religieuses, qui dureront deux jours, Catherine étonne l'assistance par les manifestations de son chagrin et de sa piété. Veut-elle prouver ainsi à quel point elle est russe, alors que son époux, le grand-duc Pierre, ne manque jamais une occasion de monter qu'il ne l'est pas ?

Pendant le transport solennel du cercueil de la cathédrale à celle de la forteresse Saint-Pierre-et-Saint-Paul pour l'inhumation dans la crypte réservée aux souverains de Russie, le nouveau tsar scandalise les esprits les plus évolués en ricanant et en se contorsionnant derrière le char funèbre. Sans doute se venge-t-il de toutes les humiliations passées en faisant un pied de nez à la morte.
Mais nul ne rit de ses pitreries un jour de deuil national. En observant son mari à la dérobée, Catherine se dit qu'il travaille inconsciemment à sa perte.
D'ailleurs, il annonce très vite la couleur de ses intentions. Au cours de la nuit qui suit son avènement, il donne l'ordre aux troupes russe d'évacuer immédiatement les territoires qu'elles occupent en Prusse et en Poméranie.
Dans le même temps, il offre à Frédéric II, le vaincu d'hier, de signer avec lui un "accord de paix et d'amitié éternelles". Aveuglé par son admiration pour un ennemi si prestigieux, il menace d'imposer à la garde impériale russe l'uniforme holsteinois, de dissoudre d'un trait de plume quelques régiments jugés trop dévoués à la défunte, de mettre au pas l'Eglise orthodoxe et d'obliger les prêtres à se raser la barbe et à porter la redingote, à l'exemple des pasteurs protestants.

Sa germanophilie prend des proportions telles que Catherine craint d'être bientôt répudiée et enfermée dans un couvent. Cependant, ses partisans lui répètent qu'elle a toute la Russie derrière elle et que les unités de la garde impériale ne toléreront pas qu'on touche à un cheveu de sa tête.
Les cinq frères Orlov, conduits par son amant Grégoire, la persuadent que, loin de se désespérer, elle devrait se réjouir de la tournure prise par les événements.

L'heure est venue, disent-ils, de jouer le tout pour le tout. N'est-ce pas par un coup d'audace inouï que Catherine Ier, Anna Ivanovna, Elisabeth Ier ont conquis le trône ? Les trois premières impératrices de Russie lui montrent le chemin. Elle n'a qu'à mettre ses pas dans les leurs.

Le 28 juin 1762, le jour même où le baron de Breteuil écrit dans une dépêche à son gouvernement que, dans le pays, monte "un cri public de mécontentement", Catherine, conduite par Alexis Orlov, se rend auprès des régiments de la Garde, passe d'une caserne à l'autre et se voit partout acclamée. La consécration suprême lui est donnée aussitôt à Notre-Dame-de-Kazan, où les prêtres, qui lui savent gré de sa piété si souvent affichée, la bénissent pour son destin impérial. Le lendemain, chevauchant, en uniforme d'officier, à la tête de plusieurs régiments ralliés à sa cause, elle se dirige ver Oranienbaum où son mari, qui ne se doute de rien, se prélasse dans les bras de sa maîtresse, Elisabeth Vorontzov.
C'est avec stupeur qu'il reçoit les émissaires de sa femme et entend de leur bouche qu'un soulèvement militaire vient de le chasser du trône. Ses troupes holsteinoises n'ayant pu opposer aucune résistance aux insurgés, il signe, en sanglotant et en tremblant de peur, l'acte d'abdication qu'on lui présente. Sur quoi, les partisans de Catherine le font monter dans une voiture fermée et le conduisent au château de Ropcha, à quelque trente verstes de Saint-Pétersbourg, où il est placé en résidence surveillée.

Le dimanche 30 juin 1762, Catherine revient à Saint-Pétersbourg, saluée par des carillons, des salves d'artillerie et des hurlements d'allégresse.
On dirait que la Russie se réjouit d'être redevenue russe grâce à elle.
Est-ce le fait d'avoir de nouveau une femme aux commandes de l'empire qui rassure le peuple ? Dans l'ordre de la succession dynastique, elle sera la cinquième après Catherine Ier, Anna Ivanovna, Anna Léopoldovna et Elisabeth Ier (Petrovna) à gravir les marches du trône.
Qui donc a prétendu que la jupe entrave les mouvements naturels de la femme ? Jamais Catherine ne s'est sentie plus à l'aise plus sûre d'elle. Celles qui l'ont précédée dans cette charge majeure lui donnent du courage et une sorte de légitimité. C'est la tête et non le sexe qui est dorénavant le meilleur atout pour la prise du pouvoir.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 12 Juil - 22:04

Or,voici que, six jours après son entrée en apothéose dans Saint-Pétersbourg, Catherine apprend, par une lettre fort embarrassée d'Alexis Orlov, que Pierre III a été mortellement blessé au cours d'une rixe avec ses gardiens, à Ropcha. Elle est atterrée. Ne va-t-on pas lui imputer, dans le peuple, cette fin brutale et suspecte ? Tous ces gens qui l'ont ovationnée hier dans les rues ne s'aviseront-ils pas de la haïr à cause d'un crime qu'elle n'a pas commis, mais qui l'arrange grandement ? Dès le lendemain, elle est soulagée.
Nul ne s'afflige du décès de Pierre III, et nul ne songe à la soupçonner d'avoir été à l'origine d'une disparition si nécessaire. Elle a même l'impression que ce meurtre qu'elle réprouve correspond au voeu secret de la nation.Dans son entourage, certains ont assisté à l'avènement, en 1725, d'une autre Catherine, la première du nom.

Ceux-là ne peuvent s'empêcher de penser que trente-sept ans se sont écoulés depuis et qu'au cours de cette période quatre femmes ont occupé tour à tour le trône de Russie : les impératrices Catherine Ier, Anna Ivanovna et Elisabeth Ier, avec le bref intermède d'une régence assurée par Anna Léopoldovna.
Comment éviter que les survivants ne comparent entre elles les différentes souveraines qui ont
successivement, et en si peu de temps, incarné le pouvoir suprême ? Les plus vieux, rappelant leurs souvenirs, relèvent de bizarres similitudes entre ces autrocrates en robe. Chez Catherine Ier, Anna Ivanovna et Anna Léopoldovna, ils décèlent la même lubricité, les mêmes débordements dans le plaisir et la cruauté, le même goût pour la bouffonnerie et la laideur, alliés à la même recherche du luxe et au même besoin de jeter de la poudre aux yeux.

Cette frénésie primitive et cet égoïsme foncier se sont retrouvés chez Elisabeth, mais tempérés par le souci de paraître "clémente", conformément au surnom qu'on lui avait donné dans le peuple.
Certes, pour des familiers de la cour, cent autres particularités distinguent la façon d'être de chacune de ces personnalités excessives. Mais, pour quiconque n'a pas vécu dans leur sillage, il semble par moments que la confusion soit totale. Est-ce Catherine Ier, ou Anna Léopoldovna, ou Anna Ivanovna, ou Elisabeth Ier qui a imaginé cette nuit de noces des deux bouffons enfermés dans un palais de glace ? Laquelle de ces ogresses omnipotentes a eu pour amant un cosaque, chantre de la chapelle impériale ? Laquelle des quatre s'est divertie autant des grimaces de ses nains que des gémissements des prisonniers mis à la torture ?
Laquelle a conjugué, avec une avidité dévorante, les plaisirs de la chair et ceux de l'action politique ?
Laquelle a été bonne pâte tout en assouvissant ses instincts les plus vils, pieuse tout en insultant Dieu à chaque pas ?
Laquelle, bien que sachant à peine lire et écrire, a ouvert une université à Moscou et a permis à un Lomonossov de jeter les fondements de la langue russe moderne ?
Pour les contemporains éberlués, il n'y a pas eu, durant ce laps de temps, trois tsarines et une régente, mais une seule femme, tyrannique et jouisseuse, qui, sous des visages et des noms différents, a inauguré l'ère du matriarcat en Russie.

C'est peut-être parce qu'elle a beaucoup aimé les hommes qu'Elisabeth a tant aimé les dominer. Et eux, ces éternels fiers-à-bras, ont été heureux de sentir son talon sur leur nuque, et même ils en ont redemandé !
En réfléchissant a destin de ses illustres devancières, Catherine se dit que cette faculté d'être tour à tour moralement masculine dans les décisions politiques et physiquement féminines au lit doit être la caractéristique de toutes ses congénères, dès qu'elles se piquent d'avoir une opinion sur les affaires de l'Etat.

Au lieu d'émousser leur sensualité, l'exercice de l'autocratie l'exacerbe.
Plus elles assument de responsabilités dans la conduite de la nation et plus elles éprouvent le besoin d'assouvir leur instinct génésique, refoulé pendant les ennuyeuses discussions ministérielles.
Ne serait-ce pas la preuve de l'ambivalence originelle de la femme qui, loin d'avoir pour seules vocations le plaisir et la procréation, est autant dans son rôle quand elle dirige le destin d'un peuple ?

Subitement, Catherine est éblouie par une évidence historique : plus qu'aucune autre terre, la Russie est l'empire des femmes. Elle rêve de la modeler à son idée, de la polir sans la dénaturer.
De la première Catherine à la seconde, les moeurs ont évolué imperceptiblement. La robuste barbarie orientale se donne déjà, dans les salons, de faux airs de culture européenne. La nouvelle tsarine est résolue à encourager la métamorphose. Mais sa prochaine ambition est de faire oublier ses origines germaniques, son accent allemand, son ancien nom de Sophie d'Anhalt-Zerbst et d'apparaître à tous les Russes comme la plus russe des souveraines, l'impératrice Catherine II de Russie.

Elle a trente-trois ans et toute la vie devant elle pour attester sa valeur. C'est plus qu'il n'en faut quand on a, comme elle, foi en son étoile et en son pays.
Peu lui importe d'ailleurs que ce pays ne soit pas celui de sa naissance, puisque c'est celui de son choix. Rien n'est plus noble, pense-t-elle, que de construire son avenir en dehors des notions de nationalité et de généalogie. N'est-ce pas pour cela qu'on l'appellera un jour Catherine la Grande ?

F I N
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JEAN



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MessageSujet: Re: TERRIBLES TSARINES...   Dim 21 Juil - 20:12

Merci Epistophéles. Je n'ai pas encore commencé ce tome . Je m'y mets ce soir..
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MessageSujet: Re: TERRIBLES TSARINES...   Aujourd'hui à 20:15

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