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 TERRIBLES TSARINES...

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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 18 Juin - 18:28

Bien entendu, l'attention d'Anna Ivanovna se porte d'abord vers la patrie de son coeur, l'Allemagne. Il n'y a que sur cette terre de discipline et de vertu qu'on trouve des époux et des épouses dignes de régner sur le barbare Moscovie. Chargé de découvrir l'oiseau rare au milieu d'une volière riche en coqs superbes, Charles-Gustave Loewenwolde fait sa tournée d'inspection et, à son retour, recommande à Sa Majesté la candidature  du margrave Charles de Prusse ou celle du prince Antoine-Ulrich de Bevern, de la maison de Brunswick
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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 18 Juin - 18:30

Un orage vient d'éclater, j'arrête la frappe pour un petit moment, par mesure de prudence.
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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 18 Juin - 19:26

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beau-frère du prince héritier de Prusse. Sa préférence personnelle irait vers, le second, alors qu'Ostermann, spécialiste en politique étrangère, penche pour le premier.
Devant Anna Ivanovna, on pèse les avantages et les inconvénients des deux champions sans consulter l'intéressée, qui cependant aurait son mot à dire, car elle va déjà sur ses vingt ans.
Au vrai, dans cette machination politico-conjugale, l'impératrice n'a qu'un but : obtenir que sa nièce mette vite au monde un enfant afin d'en faire l'héritier de la couronne, ce qui couperait court à toute démarche de captation. Mais lequel du margrave Charles de Prusse ou du prince Antoine Ulrich, est le plus capable d'engrosser rapidement la douce Anna Léopoldovna ? Dans le doute, on fait venir Antoine-Ulrich pour une présentation à Sa Majesté.
Un regard suffit à l'impératrice pour évaluer les capacités du prétendant : un brave jeune homme, poli et mollasson. Ce n'est certainement pas là ce qui convient à sa nièce, ni d'ailleurs au pays. Mais l'omniscient Bühren s'évertue à vanter l'article.
D'ailleurs, le temps presse, car la jeune fille n'est pas de tout repos. C'est ainsi qu'elle est tombée amoureuse du comte Charles-Maurice de Lynar, ministre saxon à Saint-Pétersbourg. Heureusement, le roi de Saxe a rappelé le diplomate et l'a désigné pour un autre poste. Désespérée, Anna Léopoldovna s'est immédiatement découvert une autre passion. Cette fois, il s'agit d'une femme : la baronne Julie Mengden. Elles deviennent vite inséparables. Jusqu'où va leur intimité ? On en jase à la cour et dans les ambassades : "La passion d'un amant pour une nouvelle maîtresse n'est qu'un jeu par comparaison", note le ministre anglais Edward Finch.
En revanche, le ministre de Prusse, Axel de Mardefeld, plus sceptique, écrira en français à son roi : "Personne ne pouvant comprendre la source du penchant surnaturel de la grande-duchesse (Anna Léopoldovna) pour Juliette (Julie Mengden), je ne suis pas surpris que le public accuse cette fille d'être du goût de la fameuse Sapho (...) Calomnie noire (...), car feu l'impératrice, sur de semblables imputations, fit subir un examen rigoureux à cette demoiselle (...) et le rapport de la commission lui fut favorable, selon lequel elle est fille dans toutes les formes, sans aucune apparence d'hommesse (sic)."


Devant le danger de cette déviation amoureuse, Anna Ivanovna décide que les hésitations ne sont plus de mise. Un mauvais mariage vaut mieux qu'une attente prolongée. Quant aux sentiments profonds de la pucelle, Sa Majesté s'en moque.
Cette petite personne, dont la grâce et l'innocence l'avaient d'abord charmée, a acquis en quelques années une pesanteur, des exigences et un air têtu qui la déçoivent. En vérité, si elle l'a adoptée, ce n'est pas pour faire son bonheur, comme elle l'a répété cent fois, mais pour écarter du trône la tsarevna Elisabeth Petrovna, qu'elle a prise en haine.
Anna Léopoldovna n'a de valeur à ses yeux que comme doublure, comme pis-aller ou, pour tout dire, comme ventre occasionnel. Qu'elle se contente donc d'un Antoine-Ulrich en guise d'époux ! C'est encore trop beau pour une tête en l'air de son espèce !
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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 18 Juin - 19:55


Malgré les larmes de la promise, le mariage a lieu, le 14 juillet 1739. Les fastes du bal qui suit la bénédiction nuptiale éblouissent jusqu'aux diplomates les plus grincheux.
La jeune mariée arbore une robe en étoffe d'argent surbrodée. Une couronne de diamants brille de mille feux dans sa chevelure brune, aux lourdes tresses. Pourtant, ce n'est pas elle l'héroïne de la fête. Dans sa toilette de conte de fées, elle a l'air de s'être égarée au milieu d'une société où elle n'a que faire. Parmi tous ces visages de joie, le sien est marqué de mélancolie et de résignation. Celle qui l'éclipse par sa beauté, son sourire et son assurance, c'est la tsarevna Elisabeth Petrovna, qu'il a bien fallu, pour obéir au protocole, tirer provisoirement de sa retraite d'Ismaïlovo.
Habillée d'une robe rose et argent, au corsage largement décolleté, et toute parée des joyaux de sa mère, feu l'impératrice Catherine Ier, on dirait que c'est elle, et non la jeune mariée, qui est en train de savourer le plus beau jour de sa vie. Même Antoine-Ulrich, l'époux tout neuf et si peu apprécié d'Anna Léopoldovna, n'a d'yeux que pour la tsarevna, l'invitée en surnombre, dont cette cérémonie est censée confirmer la défaite. Obligée de constater, d'heure en heure, le triomphe de sa rivale, la tsarine n'en déteste que plus cette créature qu'elle a cru abattre et qui n'en finit pas de relever la tête. Quant à Anna Léopoldovna, elle souffre le martyre de n'être qu'une marionnette dont sa tante tire les ficelles. Ce qui la hérisse par-dessus tout, c'est la perspective de l'épreuve qui l'attend au lit, quand les lumières du bal se seront éteintes et que les danseurs se seront dispersés.
Victime expiatoire, elle sait que, parmi tous ceux qui font mine de se réjouir de sa chance, personne ne se préoccupe de son amour, ni même de son plaisir. Elle n'est pas là pour être heureuse, mais pour être ensemencée.


Lorsque le moment tant redouté arrive, les plus hautes dames et les épouses des principaux diplomates étrangers accompagnent Anna Léopoldovna, en cortège, dans la chambre nuptiale pour assister au traditionnel "coucher de la mariée".
Ce n'est pas tout à fait le même cérémonial que celui réservé jadis par Anna Ivanovna à ses deux bouffons condamnés à geler toute la nuit dans la "maison de glace". Et pourtant, l'effet est identique pour la jeune femme, mariée de force par la tsarine et qui se sent transie jusqu'aux os, non de froid, mais de peur, à l'idée du triste destin qui l'attend auprès d'un homme qu'elle n'aime pas.

Quand les dames de sa suite se retirent enfin, elle cède à une véritable panique et, trompant la surveillances des caméristes, s'enfuit dans les jardins du palais d'Eté. Elle y passera seule, pleurant et soupirant, sa première nuit de noces.
Avertis de cette scandaleuse dérobade conjugale, la tsarine et Bühren convoquent la malheureuse et, se relayant dans les supplications, les raisonnements et les menaces exigent qu'elle s'exécute à la première occasion.
Tapies dans la pièce voisine, quelques demoiselles d'honneur observent la  scène par l'entrebâillement de la porte.
Au plus fort de la discussion, elles voient la tsarine rouge de colère, souffleter à tour de bras sa nièce récalcitrante
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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mer 19 Juin - 20:43


La leçon portera ses fruits : un an plus tard, le 23 août 1740, Anna accouche d'un fils. Il est immédiatement baptisé sous le patronyme d'Ivan Antonovitch.
Atteinte depuis quelques mois d'un malais diffus, dont les médecins hésitent à préciser la cause, la tsarine est subitement revigorée par la "grande nouvelle". Transportée de joie, elle exige que toute la Russie exulte devant cette naissance providentielle. Comme toujours, habitués à obéir et à feindre, ses sujets se répandent en bénédictions.
Mais parmi eux, nombre d'esprits avisés se demandent de quel droit un rejeton de pur sang allemand, puisqu'il est Brunswick-Bevern par son père, Mecklembourg-Schwerin par sa mère, et qu'il n'est rattaché à la dynastie des Romanov que par sa grand-tante Catherine Ier, épouse de Pierre le Grand, elle-même d'origine polono-livonienne, se trouve-t-il être promu, dès le berceau, au rang d'héritier authentique de la couronne ? Au nom de quelle loi, de quelle tradition nationale, la tsarine Anna Ivanovna s'arroge-t-elle le pouvoir de désigner son successeur ? Comment se fait-il qu'il n'y ait pas à ses côtés un conseiller assez respectueux de l'histoire de la Russie pour la retenir dans une initiative aussi sacrilège ?
Cependant, comme à l'accoutumée, les commentaires désobligeants se taisent devant les décisions abruptes de Bühren, lequel, bien qu'allemand affirme savoir mieux qu'aucun Russe ce qui convient à la Russie. Il avait vaguement songé, naguère, à marier son propre fils, Pierre, à Anna Léopoldovna. Ce projet ayant échoué à cause de la récente union de la princesse avec Atnoine-Ulrich, le favori s'est préoccupé d'assurer son avenir à la tête de l'Etat d'une manière détournée. Il lui semble d'autant plus urgent d'avancer ses pions sur l'échiquier que la maladie de Sa Majesté s'aggrave de jour en jour. On craint une affection rénale compliquée par les effets du "retour d'âge". Les médecins parlent de "maladie de la pierre".


Malgré ses souffrances, la tsarine garde encore un reste de lucidité.
Bühren en profite pour demander une ultime faveur : être nommé régent de l'empire jusqu'à la majorité de l'enfant, lequel vient d'être proclamé héritier du trône par un manifeste. A peine formulée, la présention du favori déchaîne l'indignation des autres conseillers de l'impératrice mourante : Loewenwolde, Ostermann et Münnich. Ils sont bientôt rejoints dans leur conspiration de palais par Tcherkasski et Bestoujev.
Après des heures de discussions secrètes, ils conviennent que le plus grave danger qui les guette, ce n'est nullement leur compatriote Bühren qui l'incarne, mais la clique des aristocrates russes, lesquels ne digèrent toujours pas leur mise à l'écart du trône.
Tout compte fait, estiment-ils, devant le péril que représenterait une prise du pouvoir par quelque champion de l'ancienne noblesse, il serait préférable pour le clan allemand de soutenir la proposition de leur cher vieux complice Bühren. Ainsi, en un rien de temps, ces cinq "hommes de confiance", dont trois sont d'origine germanique et les deux autres liés à des cours étrangères, décident de remettre le destin de l'empire entre les mains d'un personnage qui ne s'est jamais soucié des traditions de la Russie et n'a même pas pris la peine d'apprendre la langue du pays qu'il prétend gouverner.
Leur résolution arrêtée, ils en informent Bühren, qui n'en a jamais douté. Tous maintenant, réconciliés autour d'un intérêt commun, s'efforcent de convaincre l'impératrice. Ne quittant plus le lit, elle lutte contre les accès alternés de la douleur et du délire.
C'est à peine si elle entend Bühren quand il tente de lui expliquer ce qu'on attend d'elle : une simple signature au bas d'un papier. Comme elle semble trop lasse pour lui répondre, il glisse le document sous son oreiller. Surprise par ce geste, elle l'interroge dans un souffle : "Tu as besoin de cela ?" Puis elle détourne la tête et refuse de parler davantage

.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mer 19 Juin - 21:39


Quelques jours plus tard, Bestoujev rédige une autre déclaration, par laquelle le Sénat et la Généralité supplient Sa Majesté de confier la régence à Bühren, afin d'assurer le repos de l'empire "en toute circonstance". Une fois de plus, la malade laisse la papier sous son oreiller sans daigner le parapher ni même le lire. Bühren et les "siens" sont consternés par cette inertie qui risque d'être définitive. Faudra-t-il recourir de nouveau à un faux en écriture pour se tirer d'embarras ? L'expérience de janvier 1730, à la mort du jeune tsar Pierre II, n'a guère été probante. Compte tenu des malveillances de la noblesse, il serait dangereux de répéter ce jeu à chaque changement de règne.
Pourtant, le 16 octobre 1740, une amélioration se dessine dans l'état de la tsarine. Elle convoque son vieux favori et, d'une main tremblante, lui tend le document signé. Bühren respire. Et avec lui tous ceux de la petite bande qui ont concouru à une victoire in extremis. Les partisans du nouveau régent espèrent qu'il leur revaudra avant longtemps l'aide qu'ils lui ont, plus ou moins spontanément, apportée. Pendant que Sa Majesté se meurt, chacun compte les jours et suppute les prochains bénéfices.
Déjà elle a convoqué un prêtre. On récite au-dessus d'elle la prière des agonisants. Bercée par les oraisons, elle promène autour d'elle un regard de détresse, reconnaît, dans un brouillard, la haute silhouette de Münnich parmi l'assistance, lui sourit comme si elle implorait sa protection pour celui qui la remplacera, un jour, sur le trône de Russie et murmure : "Adieu, feld-maréchal!" Plus tard, elle dit encore : "Adieu tous!".
Ce sont ses dernières paroles. Le 28 octobre 1740, elle entre dans le coma.


A l'annonce de sa mort, la Russie se réveille d'un cauchemar. Mais c'est, pense-t-on autour du palais, pour plonger dans un cauchemar plus noir encore.
De l'avis unanime, avec un tsar de neuf mois dans ses langes et un régent d'origine allemande, qui ne s'exprime en russe qu'à contrecoeur et dont le principal souci est d'anéantir les plus nobles familles du pays, l'empire court à la catastrophe.


Au lendemain du décès d'Anna Ivanovna, Bühren est devenu régent par la grâce de la défunte, avec un bébé comme symbole et garantie vivante de ses droits. Aussitôt, il s'emploie à nettoyer le terrain autour de lui. A son avis, la première mesure qui s'impose, c'est l'éloignement d'Anna Léopoldovna et d'Antoine-Ulrich, la mère et le père du petit Ivan.
En les expédiant à bonne distance de la capitale, et pourquoi pas à l'étranger, il aurait les mains libres jusqu'à la majorité de l'impérial marmot. Etudiant le nouvel aspect politique de la Russie, le baron Axel de Mardefeld, ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg, résume, ainsi, dans une dépêche à son souverain Frédéric II, son opinion sur l'avenir du pays : "Dix-sept ans de despotisme (la durée légale de la minorité du tsar) et un enfant de neuf mois qui peut mourir à propos pour céder le trône au régent."


La lettre de Mardefeld est du 29 octobre 1740, lendemain du décès de la tsarine. Moins d'une semaine plus tard, les événements se précipitent dans un sens que le diplomate n'avait pas prévu.
Bien que le transfert, en grand arroi, au palais d'Hiver du futur tsar Ivan VI, encore dans son couffin, ait donné lieu à une grande cérémonie suivie d'une prestation de serment par tous les courtisans, avec baisemain au régent les ennemis de ce dernier
n'ont pas désarmé. Alors que, selon le nouveau ministre anglais à Saint-Pétersbourg, Edward Finch, le changement de règne "fait moins de bruit en Russie que n'en fait la relève de la Garde à hyde Park", le feld-maréchal Münnich met en garde Anna Léopoldovna et Antoine-Ulrich contre les menées tortueuses de Bühren, lequel aurait l'intention de les évincer tous deux pour se maintenir au pouvoir. Même s'il a été l'allié du régent dans un passé très récent, il se sent, dit-il, moralement obligé de l'empêcher d'aller plus loin au détriment des droits légitimes de la famille. Selon lui, l'ex-favori de feu l'impératrice Anna Ivanovna compte pour réussir le prochain coup d'Etat, sur les régiments Ismaïlovski et les gardes à cheval, commandés l'un par son frère Gustave, l'autre par son fils.
Mais le régiement Préobrajenski est entièrement acquis au feld-maréchal et cette unité d'élite serait disposée à agir, le moment venu, contre l'ambitieux Bühren.
"Si Votre Altesse le voulait, dit Münnich à la princesse, je la débarrasserais en une heure de cet homme néfaste."
Or, Anna Léopoldovna n'a pas la tête aventureuse. Effrayée à l'idée de s'attaquer à un homme aussi puissant et retors que Bühren, elle commence par se dérober. Toutefois, ayant consulté son mari, elle se ravise et décide, en tremblant, de jouer le tout pour le tout. Dans la nuit du 8 au 9 novembre 1740, envoyés par Münnich, une centaine de grenadiers et trois officiers du régiment Préobrajenski font irruption dans la chambre où dort Bühren, le tirent hors de son lit, malgré ses appels au secours, l'assomment à coups de crosses de fusil, l'emportent à moitié évanoui et le jettent dans une voiture fermée. Au petit jour, il est transporté à la forteresse de Schlüsselburg, sur le lac Lagoda, où il est flagellé méthodiquement. Comme il faut un grief circonstancié pour décréter son emprisonnement, on l'accuse d'avoir précipité le décès de l'impératrice Anna Ivanovna en la faisant monter à cheval par mauvais temps.
D'autres crimes, ajoutés en temps voulu à celui-ci, lui valent d'être condamné à mort, le 8 avril 1741. Il doit être, au préalable, écartelé.

 Sa peine sera d'ailleurs aussitôt commuée en exil à perpétuité dans un village perdu de Sibérie.

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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mer 19 Juin - 21:49


Dans le même élan, Anna Léopoldovna est proclamé régente. Pour célébrer l'heureuse fin de cette période d'intrigues, d'usurpations et de trahisons, elle lève l'interdiction faite par le gouvernement précédent aux soldats et aux sous-officiers de fréquenter les cabarets. Cette première mesure libérale est accueillie par une explosion de joie dans les casernes et les débits de boissons. Chacun veut y voir l'annonce d'une clémence généralisée.
On bénit partout le nom de la nouvelle régente et, par contrecoup, celui de l'homme qui vient de la porter au pouvoir.
Seuls les esprits mal intentionnés remarquent qu'au règne de Bühren succède déjà le règne de Münnich. Un Allemand chasse l'autre sans se préoccuper de la tradition moscovite. Combien de temps encore l'empire devra-t-il se chercher un maître au-delà des frontières ? Et pourquoi est-ce toujours une personne du sexe faible qui occupe le trône ? N'y a-t-il d'autre issue pour la Russie que d'être gouvernée par une impératrice, avec derrière son dos un Allemand qui lui souffle ses volontés ?
S'il est triste pour un pays d'étouffer sous les jupes d'une femme, que dire lorsque cette femme est elle-même à la dévotion d'un étranger ? Les plus pessimistes envisagent qu'une double calamité menacera la Russie aussi longtemps que les vrais hommes et les vrais Russes ne réagiront pas contre le règne des souveraines enamourées et des favoris germaniques. A ces problèmes funestes, le matriarcat et la mainmise prussienne paraissent être les deux aspects de la malédiction qui frappe la patrie depuis la disparition de Pierre le Grand.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 21 Juin - 23:37

UNE ANNA CHASSE L'AUTRE


Encore tout étourdie par la soudaineté de son accession au pouvoir, Anna Léopoldovna se réjouit moins de ce triomphe politique que du retour à Saint-Pétersbourg de son dernier amant, celui que la tsarine a cru habile de renvoyer pour la contraindre à épouser l'insipide Antoine-Ulrich. Dès les premiers signes d'embellie,le comte de Lynar est revenu, prêt aux plus exaltantes aventures.
Quand elle le revoit, elle retombe instantanément sous son charme. Il n'a pas changé en quelques mois d'absence. A quarante ans, il en paraît à peine trente.
Grand, svelte, le tient clair, l'oeil brasillant, il ne porte que des vêtements de couleur tendre, bleu céleste, abricot ou lilas, s'inonde de parfums français et se sert de pommade pour entretenir la douceur de ses mains. On dit de lui qu'il est un Adonis dans la force de l'âge ou un Narcisse qui a oublié de vieillir.
Sans doute Anna Léopoldovna lui rouvrit-elle immédiatement sa couche ; sans doute aussi Antoine-Ulrich accepta-t-il sans rechigner le partage.
A la cour, nul ne s'étonne de ce ménage à trois dont la reconstitution était prévisible.
Du reste, les observateurs russes et étrangers notent qu' un regain de passion de la régente pour Lynar n'exlut nullement l'engouement qu'elle a eu, et qu'elle a encore, pour sa grande amie Julie Mengden. Qu'elle soit capable d'apprécier autant le plaisir classique des rapports d'une femme avec un homme que l'équivoque saveur des relations avec une partenaire de son sexe est tout à son honneur, estiment les libertins, car un tel éclectisme témoigne à la fois de la largeur de ses idées et de la générosité de son tempérament.

Indolente et rêveuse, elle passe de longues heures au lit, se lève tard, traîne volontiers dans ses appartements, en simple déshabillé et à peine coiffée, lit des romans qu'elle abandonne à mi-chemin, se signe à vingt reprises devant les nombreuses icônes dont, avec un zèle de convertie, elle a orné ses murs et s'obstine à considérer que l'amour et l'amusement sont les seules raisons d'être d'une femme de son âge.

Cette conduite désinvolte n'est pas pour déplaire à son entourage, qu'il s'agisse de son époux ou de ses ministres. On s'accommode fort bien, parmi eux, d'une régente plus préoccupée de ce qui se passe dans son alcôve que dans son Etat. Certes, de temps à autre, Antoine-Ulrich joue au mari froissé dans sa vanité de mâle, mais ses colères sont si artificielles et si brèves qu'Anna Léopoldovna ne fait qu'en rire.
Ces fausses scènes conjugales l'incitent même, par taquinerie, à un regain de dissipation.
Cependant, tout en poursuivant ses assiduités auprès d'elle, Lynar n'est pas indifférent aux remontrances du marquis de Botta, ambassadeur d'Autriche à Saint-Pétersbourg. Selon ce diplomate, fin spécialiste des affaires de coeur et de cour, l'amant de la régente aurait tort de persévérer dans une liaison adultère qui risque de lui attirer le désaveu de quelques hauts personnages en Russie et de son propre gouvernement en Saxe. Avec cynisme et à-propos, il lui suggère une solution qui satisferait tout le monde. Etant veuf, libre et d'un physique agréable, pourquoi ne demanderait-il pas la main de Julie Mengden, la bien-aimée d'Anna Léopoldovna ?
En les contentant l'une et l'autre, la première légitimement, la seconde clandestinement, il les rendrait toutes deux heureuses et personne ne pourrait lui reprocher d'induire la régent au péché.
Séduit par le projet, Lynar promet d'y réfléchir. Ce qui l'encourage à accepter, c'est que, contrairement à ce qui'l aurait pu craindre, Anna Léopoldovna, dûment consultée, ne voit aucun inconvénient à ce charmant amalgamme. Elle estime même que, en devenant l'épouse de Lynar, Julie Mengden renforcerait l'union amoureuse de trois êtres que Dieu, dans sa subtile prévoyance, a voulu inséparables.

Toutefois, le mise en pratique de l'arrangement est retardée pour permettre à Lynar de se rendre en Allemagne, où il compte régler des affaires de famille qui ne souffrent aucun délai. En réalité, il emporte dans ses bagages un lot de pierres précieuses, dont la vente servira à constituer un "trésor de guerre" pour le cas où la régente songerait à se faire proclamer impératrice. Durant son absence, Anna échange avec lui une correspondance cryptée, prétexte à se jurer un amour réciproque et à déterminer le rôle de la future comtesse de Lynar dans le trio. Rédigées en clair par un secrétaire, les lettres de la régente comportent, au-dessus de chaque ligne, des annotations chiffrées, indiquées ici en italique, elles révèlent le véritable sens du message : "Pour ce qui est de Juliette (Julie Mengden), comment pouvez-vous douter de son (de mon) amour et de sa (de ma) tendresse, après toutes les marques que je vous en ai données ? Si vous l'aimez (m'aimez), ne lui faites plus de pareils reproches pour peu que sa (que ma) santé vous soit chère. (...) Mandez-moi le temps de votre retour et soyez persuadé que e suis votre très affectionnée (je vous embrasse et je demeure toute à vous) Anna."(lettre du 13 octobre 1741 publiée par Soloviov)

Séparée de Lynar, Anna supporte de plus en plus difficilement les reproches de son mari. Néanmoins, comme elle a besoin d'être réchauffée au milieu de sa solitude, elle accepte que, de temps en temps, il lui rende visite dans son lit. Mais c'est un intérim dont il devra se contenter jusqu'au retour de l'authentique tenant du titre.
Le ministre de Prusse, Axel de Mardefeld, observateur des moeurs de la cour de Russie, écrit, le 17 octobre 1741, à son souverain : "Elle (la régente) l'a chargé (son mari) du fardeau des affaires pour vaquer avec plus de loisir à ses divertissements, ce qui l'a rendu, en quelque façon, nécessaire. C'est à voir si elle en usera de même lorsqu'elle aura un favori déclaré. Au fond, elle ne l'aime pas ; aussi n'a-t-il eu la permission de coucher avec elle qu'après le départ de Narcisse (Lynar)."

Pendant qu'elle se débat dans cet imbroglio sentimental, les hommes qui l'entourent ne pensent, eux, qu'à la politique. Après la chute de Bühren, Münnich s'est vu attribuer le titre de Premier ministre, une récompense de cent soixante-dix mille roubles pour services rendus et le rang de second personnage mâle de l'empire après Antoine-Ulrich, père du tsar enfant.
Or, cette avalanche de distinctions finit par indisposer Antoine-Ulrich. Il trouve que sa femme exagère dans la manifestation de sa gratitude envers un serviteur de l'Etat, très efficace, certes, mais de basse naissance.
Il est rejoint dans sa critique par d'autres personnages dont la susceptibilité a été blessée lors de la distribution des prébendes. Parmi ceux qui se considèrent comme lésés par le pouvoir, il  a Loewenwolde, Ostermann, Michel Golovkine. Ils se plaignent d'être traités en sous-ordres, alors que la régente et son mari leur doivent beaucoup. Le responsable de cette frustration est évidemment le tout-puissant Münnich.
Or, voici que le feld-maréchal, victime d'une subite indisposition, doit s'aliter. Profitant de cette maladie inespérée, Ostermann s'empresse de suppléer au pied levé son principal ennemi, de s'approprier ses dossiers et de dicter des ordres à sa place.
A peine rétabli, Münnich veut reprendre les affaires en main. Trop tard ! Ostermann est dans les lieux. Il ne lâche pas prise et Anna, conseillée par Julie Mengden, songe que le moment est venu pour elle de revendiquer tous les droits, avec Ostermann dressé derrière son dos comme un protecteur tutélaire.
 
Pour appuyer la tentative d'"assainissement de la monarchie", ce dernier suggère de chercher des appuis et même des subsides au-delà des frontières. Des négociations confuses s'ébauchent à Saint-Pétersbourg avec l'Angleterre, l'Autriche, la Saxe pour des alliances sans lendemain. Mais il faut se rendre à l'évidence : personne dans les chancelleries européennes, n'a plus foi en cette Russie emportée par des courants contraires. Il n'y a pas de maître à bord. Même à Constantinople, une collusion imprévue entre la France et la Turquie fait redouter la recrudescence de velléités belliqueuses.
Tenus à l'écart des cheminements de la politique étrangère, les hauts gradés de l'armée n'en souffrent pas moins de l'effacement, et même de l'humiliation, de leur patrie dans les confrontations internationales. Les insolences et les foucades du comte de Lynar, qui se croit tout permis depuis son mariage, concocté dans les antichambres du palais, avec Julie Mengden, achèvent de ruiner le peu de sympathie que la régente conservait dans le peuple et dans la moyenne noblesse. Les gvardeitsy (les hommes de la garde impériale) lui reprochent son dédain pour l'état militaire et ses sujets les plus humbles s'étonnent qu'on ne la voie jamais se promener librement en ville comme l'ont fait d'autres tsarines. On dit qu'elle méprise autant les casernes que la rue et qu'elle n'est chez elle que dans les salons. On dit aussi que son appétit de plaisir est tel qu'elle ne porte pas de vêtements boutonnés en dehors des réceptions, afin de pouvoir les ôter plus vite quand son amant la rejoint dans sa chambre.
En revanche, la tante Elisabeth Petrovna, bien qu'elle soit, la plupart du temps, confinée dans une sorte d'exil mi-souhaité, mi-imposé loin de la capitale, possède, elle, le goût des rapports humains, simple et directs, et recherche même le contact de la foule.
Profitant de ses rares visites à Saint-Pétersbourg, cette vraie fille de Pierre le Grand se montre volontiers en public, circule à cheval ou en voiture découverte dans la ville et répond par un geste gracieux de la main et un sourire d'ange aux badauds qui l'acclament.
Son abord est si naturel que chacun sur son passage, se croit autorisé à lui crier sa joie ou sa peine, comme à une soeur de charité. On raconte que des soldats en permission n'hésitent pas à monter sur les patins de son traîneau pour lui glisser un compliment à l'oreille. Ils l'appellent, entre eux, matouchka, "petite mère". Elle le sait et en est fière comme d'un titre supplémentaire de noblesse.

Un des premiers à avoir décelé l'ascendant de la tsarevna sur les petites gens et la moyenne aristocratie discrète est l'ambassadeur de France, le marquis de La Chétardie. Très vite, il a compris l'avantage qu'il pourrait tirer, pour son pays et pour lui-même, en gagnant la confiance, voire l'amitié, d'Elisabeth Petrovna. Il est aidé dans cette entreprise de séduction diplomatique par le médecin attitré de la princesse, le Hanovrien d'origine française Armand Lestocq, dont les ancêtres se sont fixés en Allemagne après la révocation de l'édit de Nantes. Cet homme âgé d'une cinquantaine d'années, habile dans son art et d'une parfaite amoralité dans sa conduite privée, a connu Elisabeth alors qu'elle n'était encore qu'une fillette obscure, coquette et sensuelle. Le marquis de La Chétardie fait souvent appel à lui pour tenter de pénétrer les variations d'humeur de la  tsarevna et les méandres de l'opinion publique en Russie. Ce qui ressort des propos de Lestocq, c'est que, contrairement aux femmes qui ont été jusqu'à présent à la tête du pays, celle-ci est très attirée par la France. Elle a appris le français et même "dansé le menuet" dans son enfance. Bien que lisant fort peu, elle apprécie l'esprit de cette nation que l'on dit à la fois courageuse, frondeuse et frivole. Sans doute ne peut-elle oublier qu'elle a été fiancée, dans son extrême jeunesse, à Louis XV, avant de l'être, sans plus de succès, au prince-évêque de Lübeck et enfin à Pierre II, mort prématurément.
Par-dessus les multiples déceptions amoureuses qu'elle a subies, le mirage de Versailles continue à l'éblouir.
Ceux qui admirent sa grâce et sa pétulance épanouies aux alentours de la trentaine affirment que, malgré son embonpoint, elle "met les hommes en rut", qu'elle a toujours "un pied en l'air" et que, dès son apparition, on se sent comme entouré d'une musique française. L'agent saxon Lefort, écrit, avec un mélange d'estime et d'agacerie : "Il semblait qu'elle fût née pour la France, n'aimant que le faux brillant."
De son côté, l'ambassadeur anglais Edward Finch, tout en reconnaissant beaucoup d'entrain à la tsarevna, juge, lui, qu'elle est "trop grasse pour conspirer."
Toutefois, le penchant d'Elisabeth Petrovna pour les raffinements de la mode et de la culture françaises ne l'empêche pas de goûter la rusticité russe lorsqu'il s'agit des plaisirs nocturnes. Avant même d'occuper une situation officielle à la cour de sa nièce, elle a pris pour amant un paysan petit-russien affecté comme chantre au choeur de la chapelle du palais : Alexis Razoumovski. La voix profonde, l'aspect athlétique et la rude exigence de ce compagnon sont d'autant plus appréciables dans la chambre à coucher qu'ils succèdent aux politesses et aux minauderies des salons.
Tout ensemble avide de simples contentements charnels et d'élégantes afféteries, la princesse obéit à sa vraie nature en assumant cette contradiction. Homme sans détour, Alexis Razoumovski a un faible pour la boisson, s'enivre volontiers et, quand il a sa dose, hausse le ton, profère des gros mots, bouscule quelques meubles, tandis que sa maîtresse s'effraie un peu et s'amuse beaucoup de sa vulgarité. Instruits de cette "mésalliance", les pointilleux conseillers, admis dans l'intimité de la  tsarevna lui recommandent la prudence, ou du moins la discrétion, afin d'éviter un scandale qui l'éclabousserait. Cependant, les deux Chouvalov, Alexandre et Ivan, le chambellan Michel Vorontzov et la plupart des partisans d'Elisabeth doivent convenir que, dans les casernes et dans la rue, les échos de cette liaison de la fille de Pierre le Grand avec un homme du peuple sont commentés avec indulgence et même avec bonhomie. Comme si les gens "d'en bas" lui savaient gré de ne pas dédaigner un des leurs.
En même temps, au palais, le parti francophile se resserre autour d'Elisabeth. Cela suffit pour qu'elle paraisse suspecte à Ostermann qui, en tant que champion déclaré de la cause germanique en Russie, ne peut tolérer la moindre entrave à son action.
Comme l'ambassadeur britannique Edward Finch lui demande son opinion sur les préférences affichées de la princesse en matière de politique étrangère, il réplique avec irritation que, si elle continue à avoir une "conduite équivoque", on "l'enfermera dans un couvent". Rapportant cette conversation dans une dépêche, l'Anglais observe ironiquement : "Ce pourrait être un expédient dangereux, car elle n'a rien pour faire une nonne et est extrêmement populaire."
Il ne se trompe pas De jour en jour, le mécontentement grandit dans les régiments de la Garde. Les hommes se demandent en secret ce qu'on attend, au palais, pour chasser tous ces Allemands qui commandent aux Russes. Du dernier des gvardeitsy au plus gradé d'entre eux, chacun dénonce l'injustice faite à la fille de Pierre le Grand, seule héritière du sang et de la pensée des Romanov, en la privant de la couronne. On ose insinuer que la régente, son Antoine-Ulrich de mari et son bébé tsar sont tous des usurpateurs. On leur oppose la lumineuse bonté de la  matouchka Elisabeth Petrovna, qui est, dit-on "l'étincelle de Pierre le Grand". Déjà, des cris séditieux éclatent dans les faubourgs. Au fond de leur caserne, des soldats murmurent, après une revue épuisante et inutile : "Il ne se trouvera donc personne pour nous commander de prendre les armes en faveur de la  matouchka ?"

Malgré le nombre de ces manifestations spontanées, le marquis de La Chétardie hésite encore à promettre l'appui moral de la France à un coup d'Etat.
Mais Lestocq, soutenu par Svchwartz, un ancien capitaine allemand passé au service de la Russie, décide que le moment est venu d'associer l'armée au complot. Or, dans le même temps, le ministre de Suède, Nolken, apprend à La Chétardie que son gouvernement a mis à sa disposition un crédit de cent mille écus pour favoriser soit la consolidation du pouvoir d'Anna, soit les desseins de la tsarevna Elisabeth, "selon les circonstances". On lui laisse la liberté du choix. Embarrassé par une décision qui dépasse ses compétences, Nolken s'en remet à son collègue français pour le conseiller. Le prudent La Chétardie est terrifié par une telle responsabilité et, incapable lui aussi de trancher dans le vif, se contente de donner une réponse évasive. Là-dessus, voici que Paris le presse de se rapprocher des vues de la Suède et de favoriser, en sous-main, la cause d'Elisabeth Petrovna.
Mise au courant de ce soutien inattendu, c'est Elisabeth, cette fois, qui hésite. Au moment de sauter le pas, elle s'imagine déjà dénoncée, jetée en prison, le crâne rasé et finissant ses jours dans une solitude pire que la mort. La Chétardie partage une semblable inquiétude pour lui-même et avoue qu'il ne ferme plus l'oeil de la nuit et qu'au moindre bruit insolite il se "porte à la fenêtre, (se) croyant perdu". Il a d'ailleurs encouru la colère d'Ostermann, ces derniers jours, à la suite d'un prétendu faux pas diplomatique, et on l'a prié de ne plus remettre les pieds à la cour jusqu'à nouvel ordre.
Réfugié dans la villa qu'il a louée aux portes de la capitale, il ne se sent en sécurité nulle part et reçoit les émissaires d'Elisabeth à l'insu de tous, de préférence aux premières ombres du crépuscule. Il se croit définitivement frappé d'excommunication politique, mais, après un temps de pénitence, Ostermann l'autorise à présenter ses lettres de créance à condition qu'il les dépose entre les mains du bébé tsar en personne. Admis de nouveau à fréquenter le palais d'Eté, l'ambassadeur en profite pour rencontrer Elisabeth et pour lui murmurer, au cours d'un aparté, qu'on a en France de grands projets pour elle. Paisible et souriante, elle répond : "Etant la fille de Pierre le Grand, je crois rester fidèle à la mémoire de mon père en prenant confiance dans l'amitié de la France et en lui demandant son appui pour faire valoir mes justes droits."

La Chétardie se garde bien de divulguer ces propos subversifs, mais le bruit d'une conj uration se répand sans l'entourage de la régent. Aussitôt, les partisans d'Anna Léopoldovna s'enflamment d'un zèle vindicatif. Antoine-Ulrich, en tant que mari, et le comte de Lynar, en tant que favori, la préviennent, chacun de leur côté, du danger qu'elle court. Ils insistent pour qu'elle renforce la surveillance aux portes de la demeure impériale et fasse arrêter sur-le-champ l'ambassadeur de France.
Impavide, elle traite ces rumeurs de sornettes et refuse d'y répondre par une mesure disproportionnée. Alors qu'elle se méfie des rapports de ses informateurs, sa grande rivale, Elisabeth, avertie des soupçons qui entourent son entreprise, prend peur et supplie La Chétardie de redoubler de précautions. Tandis qu'il brûle des liasses de documents compromettants, Elisabeth, par prudence, quitte la capitale et retrouve quelques conspirateurs de la première heure dans des villas amies près de Péterhof. Le 13 août 1741, la Russie est entrée ne guerre avec la Suède. Si les diplomates connaissent les obscures raisons de ce conflit, le peuple les ignore.
Tout ce qu'on sait, dans les campagnes, c'est que, pour des questions très embrouillées de prestige national, de frontières, de succession, des milliers d'hommes, vont tomber, loin de chez eux, sous les coups de l'ennemi. Mais, pour l'instant, la garde impériale n'a pas été engagée dans l'affaire. C'est l'essentiel.

A la fin du mois de novembre 1741, Elisabeth constate, à regret, qu'un complot aussi aventureux que le sien ne peut se passer d'un solide concours financier. Appelé à la rescousse, La Chétardie racle ses fonds de tiroirs, puis réclame à la cour de France une avance supplémentaire de quinze mille ducats. Comme le gouvernement français persiste à faire la sourde oreille, Lestocq secoue La Chétardie pour l'inciter à agir coûte que coûte, sans attendre que Paris ou Versailles l'y ait autorisé. Exhorté, bousculé, chauffé à blanc par Lestocq, l'ambassadeur se rend auprès de la tsarevna et, noircissant volontairement le tableau, lui déclar que, selon ses dernières informations, la régente se prépare à la jeter dans un couvent. Lestocq, qui l'accompagne dans sa démarche, confirme sans sourciller que l'enlèvement et l'emprisonnement peuvent avoir lieu du jour au lendemain. Cette éventualité est précisément le cauchemar quotidien d'Elisabeth. Pour achever de la convaincre, Lestocq, qui a un joli coup de crayon, saisit une feuille de papier et y trace deux dessins : l'un représente une souveraine montant sur son trône aux acclamations du peuple et l'autre la même femme prenant le voile et se dirigeant, tête basse, vers un couvent. Plaçant les croquis sous les yeux d'Elisabeth Petrovna, il ordonne, à la fois péremptoire et narquois :
"Choisissez, Madame !
- Fort bien, répond la tsarevna ; je vous laisse juge du moment!"

Ce qu'elle ne dit pas, mais qui se lit dans ses yeux, c'est l'épouvante qui la possède. Sans prendre garde à sa pâleur et à sa nervosité, Lestocq et La Chétardie dressent déjà la nomenclature détaillée des adversaires à arrêter et à proscrire au lendemain de la victoire : en tête de la liste noire, figure évidemment Ostermann. Mais il y a aussi Ernest Münnich, fils du feld-maréchal, le baron Mengden, père de cette Julie si chère au coeur de la régente, le comte Golovkine, Loewenwolde et quelques comparses.
Cependant, on ne statue pas encore sur le sort réservé, au bout du compte, à la régente, à son mari, à son amant et à son bébé. Chaque chose en son temps! Pour aiguillonner la tsarevna, trop timide à son gré, Lestocq lui affirme que les soldats de Garde sont prêts à défendre, à travers elle, "le sang de Pierre le Grand". A ces mots que lui rapporte le médecin conspirateur, elle retrouve subitement toute son assurance et, galvanisée, éblouie, s'écrie :" Je ne trahirai pas ce sang !"

Ce conciliabule déterminant a lieu, en grand secret, le 22 novembre 1741. Le lendemain, mardi 23 novembre, est jour de réception au palais. Dissimulant son anxiété, Elisabeth se présente à la cour dans une robe de cérémonie à faire bisquer toutes ses rivales et avec un sourire à désarmer les esprits les plus malveillants. En saluant la régente, elle appréhende quelque avanie ou quelque allusion à ses amitiés avec des gentilshommes aux opinions peu recommandables, mais Anna Léopoldovna se montre plus affable encore que d'habitude. Sans doute est-elle trop préoccupée de son amour pour le comte de Lynar, actuellement en voyage, de sa tendresse pour Julie Mengden, dont elle prépare le trousseau de femme  mariée, et de la santé de son fils qu'elle bichonne "comme une bonne mère allemande", dit-on, pour se laisser impressionner par les bruits qui circulent au sujet d'un prétendu complot.
Pourtant, en revoyant sa tante la tsarevna,si belle et si sereine, elle se rappelle que, dans sa dernière lettre, Lynar la mettait en garde contre le double jeu de La Chétardie et de Lestocq, lesquels, poussés par la France et peut-être même par la Suède, songeraient à la renverser au profit d'Elisabeth Petrovna. Subitement dégrisée, Anna décide de crever l'abcès. Après avoir observé sa tante, qui maintenant joue aux cartes avec quelques courtisans, elle s'approche d'elle et, interrompant la partie, lui demande de la suivre dans une pièce voisine. Une fois seule avec elle, elle lui répète fidèlement la dénonciation qui vient de lui parvenir.
Comme frappée par la foudre, Elisabeth blêmit, s'affole, proteste de son innocence, jure qu'elle a été mal conseillée, odieusement trompée et se jette en pleurant aux pieds de sa nièce. Celle-ci est bouleversée par l'apparente sincérité de ce repentir et à son tour fond en larmes. Au lieu de s'affronter, les deux femmes s'embrassent en mêlant leurs soupirs et leurs serments de tendresse.
A la fin de la soirée, elles se quittent comme deux soeurs qu'un même danger a rapprochées.
Mais, chez les partisans, l'incident, à peine connu, prend la signification d'un appel à l'action immédiate.
Quelques heures plus tard, soupant dans un restaurant fameux où l'on vend aussi bien des huîtres de Hollande que des perruques de Paris, et qui est en outre le rendez-vous des meilleurs informateurs de la capitale, Lestocq apprend, par quelques mouchards bien introduits, qu'Ostermann a donné l'ordre d'éloigner de Saint-Pétersbourg le régiment Préobrajenski, entièrement acquis à la  tsarevna.  Le prétexte de ce brusque mouvement de troupes serait le développement inattendu de la guerre entre la Suède et la Russie. En réalité, c'est une manière comme une autre de priver Elisabeth Petrovna de ses alliés les plus sûrs dans l'éventualité d'un coup d'Etat.

Cette fois, les dés sont jetés. Il faut gagner l'adversaire de vitesse. Bravant le protocole, une réunion clandestine est improvisée au palais même, dans les appartements de la tsarevna.Les principaux conjurés y assistent entourant une Elisabeth plus morte que vive. A ses côtés, Alexis Razoumovski donne, pour la première fois, son avis sur la question. Résumant l'opinion générale, il déclare, de sa belle voix de choriste d'église : "Si on traînasse, on va au-devant d'un malheur. Mon âme flaire dans ce cas de grands troubles, des destructions, peut-être même la ruine de la patrie !"
La Chétardie et Lestocq l'approuvent à grands cris. Il n'y a plus à reculer. Le dos au mur, Elisabeth soupire, à contrecoeur : "C'est bien, puisqu'on me pousse à bout ..." Et, n'achevant pas sa phrase, elle esquisse le geste de s'en remettre à la fatalité. Sans désemparer, Lestocq et La Chétardie distribuent les rôles ; il faut que Son Altesse en personne se présent aux gvardeitsmy pour les entraîner dans son sillage. Justement, une députation de grenadiers de la Garde, conduite par le sergent Grunstein, vient d'arriver au palais d'Eté et demande une audience à la tsarevna : ces hommes confirment qu'ils ont reçu, eux aussi, l'ordre de partir pour la frontière finlandaise. Dans cette extrémité, les insurgés sont condamnés à réussir : chaque minute perdue diminue leurs chances. Placée devant la plus grave décision de sa vie, Elisabeth se retire dans sa chambre.
Avant l'épreuve du saut dans l'inconnu, elle s'agenouille devant les icônes et fait le serment de supprimer la peine de mort dans toute la Russie en cas de succès. Dans la pièce voisine, ses partisans, groupés autour d'Alexis Razoumovski, s'agacent de ces atermoiements. Ne va-t-elle pas, une fois de plus, changer d'avis ?
A bout de patience, La Chétardie retourne  à l'ambassade. Quand Elisabeth reparaît, droite, livide et altière, Armand Lestocq lui met entre les mains une croix d'argent, prononce encore quelques mots d'encouragement et lui passe au cou le cordon de l'ordre de Sainte-Catherine. Puis il la pousse dehors.

Un traîneau attend à la porte. Elisabeth y prend place avec Lestocq : Alexis Razoumovski et Saltykov s'installent dans un deuxième traîneau, tandis que Vorontzov et les Chouvalov montent à cheval. Derrière eux viennent Grunstein et une dizaine de grenadiers. Tout le groupe s'achemine, dans la nuit, vers la caserne du régiment Préobrajenski. Profitant d'une brève halte devant l'ambassade de France, Elisabeth cherche à joindre son "complice" La Chétardie pour le prévenir de l'imminence du dénouement. Mais un secrétaire affirme que Son Excellence n'est pas là. Devinant qu'il s'agit d'une absence diplomatique, destinée à disculper l'ambassadeur en cas d'échec, la tsarevna n'insiste pas et se contente de lui faire dire, par un attaché d'ambassade, qu'elle "court à la gloire sous l'égide de la France".
Elle d'autant plus de mérite à l'affirmer  haut et clair que le gouvernement français vient de lui refuser les deux mille roubles qu'elle lui réclamait, en dernier ressort, par l'intermédiaire de La Chétardie.
En arrivant à la caserne, les conjurés se heurtent à une sentinelle qu'ils n'ont pas eu le temps de prévenir et qui, croyant bien faire, bat l'alarme. Prompt comme l'éclair, Lestocq crève le tambour d'un coup de poignard, tandis que les grenadiers de Grustein se précipitent pour avertir leurs camarades de l'acte patriotique qu'on attend d'eux. Les officiers qui logent en ville, à proximité, son également alertés. En quelques minutes, plusieurs centaines d'hommes sont réunis, l'arme au pied, dans la cour du quartier. Rassemblant ses esprits, Elisabeth descend de traîneau et s'adresse à eux sur un ton de commandement affectueux. Elle a préparé son discours :

"Me reconnaissez-vous ? Savez-vous de qui je suis la fille ?
- Oui, matouchka, répondent en choeur les soldats figés au garde-à-vous.
- On a l'intention de me mettre dans un monastère. Voulez-vous me suivre pour empêcher cela ?
- Nous sommes prêts, matouchka! Nous les tuerons tous !
- Si vous parlez de tuer, je me retire ! Je ne veux la mort de personne !"

Cette réponse magnanime déconcerte les  gvardeitsy. Comment peut-on exiger qu'ils se battent en ménageant l'ennemi ? La  tsarevna serait-elle moins sûre de son droit qu'ils ne l'imaginent ? Comprenant qu'elle les déçoit par sa tolérance, elle brandit la croix d'argent qu'elle a reçue de Lestocq et s'exclame : "Je jure de mourir pour vous ! Jurez d'en faire autant pour moi, mais sans verser le sang inutilement !" Cette promesse-là, les  gvardeitsy peuvent la donner sans réserve. Ils prêtent serment dans un grondement de tonner et s'avancent à tour de rôle pour baiser la croix qu'elle leur tend comme le prêtre à l'église. Assurée que le dernier obstacle vient de tomber sur sa route, Elisabeth embrasse du regard le régiment rangé devant elle, avec ses officiers et ses hommes, respire profondément et déclare d'une voix prophétique : "Allons-y et songeons à rendre notre patrie heureuse !" Puis elle remonte dans son traîneau et les chevaux s'élancent.

Trois cents hommes silencieux suivent la matouchka le long de la perspective Nevski encore déserte : direction le palais d'Hiver. Place de l'Amirauté, elle craint que ce grand mouvement de pas sur la chaussée et les hennissements des chevaux n'éveillent l'attention d'une sentinelle ou de quelque citadin qui souffre d'insomnie. Descendant de voiture, elle tente de poursuivre son chemin à pied. Mais ses bottillons enfoncent dans la neige épaisse.
Elle vacille. Deux grenadiers se précipitent à son secours, la soulèvent dans leurs bras et la portent jusqu'aux abords du palais. Arrivés au poste, huit hommes de l'escorte, détachés par Lestocq, s'avancent d'un air résolu, donnent le mot de passe, qui leur a été communiqué par un complice, et désarment les quatre factionnaires plantés devant le portail. L'officier qui commande le piquet de garde crie : Na Karaoul! (aux armes!")
Un grenadier pointe sa baïonnette sur lui. Au moindre signe de résistance, il lui transpercera la poitrine. Mais Elisabeth écarte l'arme d'un revers de la main. Ce geste de clémence achève de lui gagner la sympathie de tout le détachement chargé de la sécurité du palais.


Entre-temps, une partie des conjurés a atteint les "appartements réservés". Pénétrant dans la chambre de la régente, Elisabeth la surprend au lit.
En l'absence de son amant, toujours en voyage, Anna Léopoldovna dort à côté de son mari. Ouvrant des yeux effarés, elle découvre la  tsarevna qui la dévisage avec une redoutable douceur. Sans forcer le ton, Elisabeth lui dit : "Petite soeur, il est temps de vous lever !"Muette de stupeur, la régente ne bouge pas. Mais Antoine-Ulrich, réveillé à son tour, proteste à grands cris et appelle la Garde. Personne n'accourt dans le palais. Alors qu'il continue de vociférer, Anna Léopoldovna se rend comte la première de sa défaite, l'accepte avec une docilité de somnambule et demande simplement qu'on ne la sépare pas de Julie Mengden.

Pendant que le couple, tout penaud, s'habille sous l'oeil soupçonneux des conjurés, Elisabeth se dirige vers la chambre d'enfant, où le bébé tsar repose dans son berceau surchargé de voilages et de dentelles. Au bout d'un moment, troublé par le tumulte qui l'entoure, il ouvre les yeux et pousse des plaintes inarticulées. Penchée sur lui, Elisabeth feint l'attendrissement ; mais peut-être est-elle réellement émue ? Puis elle prend le nourrisson dans ses bras, l'emporte au corps de garde, où règne une douce chaleur, et dit assez distinctement pour être entendue de tout le monde : "Pauvre cher petit, tu es innocent ! Tes parents seuls sont coupables !"
En actrice chevronnée, elle n'a pas besoin des applaudissements de son public pour savoir qu'elle vient de marquer un point. Ayant prononcé cette phrase qu'elle juge - à juste titre - historique, elle emporte le marmot dans ses langes, telle une voleuse d'enfant, remonte dans son traîneau et, tenant toujours le petit Ivan VI dans ses bras, affronte la ville aux premières lueurs de l'aube. Il  fait très froid. Le ciel est lourd de brume et de neige. Quelques rares "lève-tôt", avertis de l'événement, accourent sur le passage de la  tsarevna et hurlent des hourras enroués. C'est le cinquième coup d'Etat accompli en quinze ans dans leur bonne ville, grâce au concours de la Garde. Ils sont tellement habitués à ces soudaines bourrasques de la politique qu'ils ne se demandent même plus qui dirige le pays parmi tous ces hauts personnages dont les noms, honorés un jour, sont honnis le lendemain.
En apprenant, à son réveil, le dernier bouleversement dont le palais impérial a été le théâtre, le général écossais Lascy, depuis longtemps au service de la Russie, ne marque aucune surprise. Comme son interlocuteur, curieux de connaître ses préférences, lui demande avec aplomb : "Pour qui êtes-vous ?" Il réplique sans hésiter : "Pour celle qui règne !" Au matin du 25 novembre 1741, cette réponse philosophique pourrait être celle de tous les Russes, exception faite de ceux qui ont perdu leur situation ou leur fortune dans l'affaire.


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MAINGANTEE



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MessageSujet: Re: TERRIBLES TSARINES...   Lun 24 Juin - 13:50

Mince , suis terriblement en retard là .. j'ain des tonnes de trucs à lire
Merci Epistounette
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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Lun 24 Juin - 23:57

LE TRIOMPHE D'ELISABETH


Le coup d'Etat étant devenu une tradition politique en Russie, Elisabeth se sent moralement et historiquement obligée d'obéir aux règles en usage dans ces cas extrêmes : proclamation solennelle des droits au trône, arrestation massive des opposants, pluie de récompenses sur les partisans. C'est à peine si elle a pu dormir deux heures au cours de cette nuit agité. Mais, dans les moments d'euphorie, l'excitation de la réussite retrempe l'âme mieux que ne le ferai un banal repos. Dès le lever du jour, elle est debout, parée, coiffée, souriante, somme si elle sortait d'un sommeil réparateur. Déjà vingt courtisans se pressent dans son antichambre pour être les premiers à déposer leurs hommages à ses pieds.
D'un rapide coup d'oeil, elle détecte ceux qui se réjouissent sincèrement de sa victoire et ceux qui s'aplatissent devant elle dans l'espoir d'éviter le châtiment qu'ils méritent. En attendant de faire le tri, elle leur montre à tous un visage aimable et, les écartant d'un geste, paraît au balcon. En contrebas s'alignent les régiments venus lui prêter serment. Les soldats, en tenue de parade, hurlent leur joie sans rompre les rangs. Leurs yeux brillent aussi férocement que leurs baïonnettes. Elisabeth écoute les hourras qui déferlent dans l'air glacé du petit matin comme une formidable déclaration d'amour à la "petite mère".
Derrière ce rempart d'uniformes se presse la mêlée grise du peuple de Saint-Pétersbourg, aussi impatient que l'armée de manifester sa surprise et son agrément. Devant cette allégresse unanime, la tentation est forte, pour une femme sensible, de pardonner à ceux qui se sont trompés dans leur engagement. Mais Elisabeth se raidit contre une indulgence qu'elle pourrait regretter par la suite. Elle sait, par atavisme, sinon par expérience que l'autorité, que l'autorité exclut la charité. Avec une froide sagesse, elle choisit de savourer son bonheur sans renoncer à sa rancune. Pour parer au plus pressé, elle envoie le prince Nikita Troubetzkoï porter aux différentes ambassades la nouvelle de l'accession au trône de Sa Majesté Elisabeth Ier.
Mais presque tous les ministres étrangers ont déjà été avertis de l'événement. Le plus ému des diplomates est assurément son Excellence Jacques-Joachim Trotti de La Chétardie, qui a fait de ce combat son affaire personnelle. Ce triomphe est un peu son triomphe et il espère en être remercié, tant par la principale bénéficiaire que par le gouvernement.

Quand il se rend en calèche au palais d'Hiver pour saluer la nouvelle tsarine, les grenadiers qui ont participé à l'héroïque désordre de la veille et qui baguenaudent encore dans les rues le reconnaissent au passage, lui font escorte et l'acclament en l'appelant batiouchka Frantsouz ("notre petit père français") et "le protecteur de la fille de Pierre le Grand".
La Chétardie en a les larmes aux yeux. Il estime que les Russes ont plus de coeur que les Français et, pour n'être pas en reste de familiarité, invite tous ces braves militaires à venir boire à la santé de la France et de la Russie dans les locaux de l'ambassade. Cependant, quand il fera part de cette anecdote à son ministre Amelot de Chailloux, celui-ci lui reprochera une candeur excessive : "Les compliments que les grenadiers sont venus vous faire, et que malheureusement vous n'avez pas pu éviter, mettent à découvert la part que vous avez eue à la révolution", lui écrit-il le 15 janvier 1742.

Dans l'intervalle, Elisabeth a ordonné un Te Deum, suivi d'un service religieux spécial pour officialiser la prestation de serment de la troupe. Elle a pris soin également de publier un manifeste justifiant son avènement "en vertu de notre droit légitime et à cause de notre proximité de sang avec notre cher père et notre chère mère, l'empereur Pierre le Grand et l'impératrice Catherine Alexeïevna, et aussi à la prière unanime et bien humble de ceux qui nous étaient fidèles."
Comme contrepartie à cette exaltation, les représailles s'annoncent sévères. Les seconds rôles du complot rejoignent les principaux "fauteurs" (Münnich, Loewenwolde, Ostermann et Golovkine) dans les casemates de la forteresse Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Le prince Nikita Troubetzkoï, chargé de juger les coupables, ne s'embarrasse pas de vaines procédures. Des magistrats improvisés l'assistent dans ses conclusions, qui sont toujours sans appel.
Un public nombreux, friand d'applaudir au malheur des autres, suit les séances heure par heure.
Au nombre des inculpés figurent beaucoup d'étrangers, ce qui réjouit les "bons Russes". Certains de ces revanchards se plaisent à souligner, en riant, qu'il s'agit là du procès de l'Allemagne instruit par la Russie. On raconte qu'Elisabeth, cachée derrière une tenture,n ne perd pas un mot des débats. En tout cas, les verdicts sont inspirés et même dictés par elle. La plupart du temps, le châtiment, c'est la mort. Bien entendu, ayant fait serment, la veille du coup d'Etat, de supprimer la peine capitale en Russie, Sa Majesté s'accorde l'innocent plaisir de gracier les condamnés à la dernière minute. Ce sadisme teinté de mansuétude correspond, pense-t-elle, à un instinct ancestral, puisque avant elle Pierre le Grand n'a jamais hésité à mélanger cruauté et lucidité, amusement et horreur. Cependant, chaque fois que le tribunal présidé par Nikita Troubetzkoï décrète la mort, il faut préciser le mode d'exécution. Les assesseurs de Troubetzkoï se contenteraient souvent d'une décapitation à la hache. Mais, en ce qui concerne le sort d'Ostermann, des voix s'élèvent çà et là dans la salle pour critiquer une telle humanité dans l'application de la punition suprême. A la demande de Vassili Dolgorouki, à peine rappelé d'exil et qui écume d'un désir de vengeance, Ostermann est condamné à être roué avant la décollation ; pour Münnich, on préfère que ce soit l'écartèlement qui précède le coup de grâce.
Seuls les criminels de la dernière catégorie auront la chance de n'être pas suppliciés et d'être offerts intacts au bourreau qui leur tranchera le cou. Pour ménager la surprise finale, au jour et à l'heure prévus pour l'exécution, les coupables, traînés sur l'échafaud, face à une multitude avide de voir couler le sang des "traîtres", apprendront par un messager du palais que, dans son infinie bonté, Sa Majesté a daigné commuer leur peine en exil à perpétuité.
D'abord déçue d'être privée d'un spectacle réjouissant, la foule veut, chaque fois, écharper les bénéficiaires de la faveur impériale, puis, comme frappée d'une illumination, elle bénit la *** matouchka, qui s'est révélée meilleure chrétienne qu'eux en épargnant la vie des "infâmes". Impressionnés par tant de clémence, certains vont même répétant que cette mesure exceptionnelle procède de la nature profondément féminine de Sa Majesté et qu'un tsar, à sa place, se serait montré plus rigoureux dans la manifestation de son courroux. Ceux-là prient même pour qu'à l'avenir la Russie soit toujours dirigée par une femme. A leur avis, le peuple, dans son malheur, a plus besoin d'une mère que d'un père.
Alors que tout le monde, derrière les grands criminels politiques enfin empêchés de nuire, encense la tsarine au coeur d'or, Münnich ira s'enterrer à Pélym, bourgade de Sibérie à trois mille verstes de Saint-Pétersbourg, Loewenwolde échouera à Solikamsk, Ostermann à Berezov, dans la région de Tobolsk, et Golovkine - son lieu de relégation ayant été mal indiqué sur la feuille de route - sera abandonné dans un quelconque village sibérien rencontré par hasard. Les membres de la famille Brunswick, avec à leur tête l'ex-régente Anna Léopoldovna, seront, eux, mieux traités en raison de leur haute naissance et consigéns à Riga, avant d'être expédiés à Kholmogory, dans l'estrême Nord.
Cependant, ayant éliminé les adversaires de sa cause, Elisabeth se préoccupe à présent de remplacer aux postes clefs les hommes d'expérience qu'elle a sacrifiés pour déblayer le terrain. Ce sont Lestocq et Vorontzov qui se chargent du recrutement.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 25 Juin - 0:22


Pour succéder à Ostermann, ils font appel à Alexis Petrovitch Bestoujev, tandis que le frère de celui-ci, Michel, prend la relève de Loewenwolde dans les fonctions de grand veneur. Parmi les militaires, les promotions les plus brillantes récompensent les Dolgorouki, revenus d'exil. Même les subalternes consciencieux ne sont pas oubliés lors de la réparation des injustices du règne précédent. Les nouveaux profiteurs de la manne impériale se partagent les dépouilles des vaincus. Commentant cette valse de bénéficiaires, Mardefeld écrira à Frédéric II : "les nippes, les habits, les bas et le beau linge du comte Loewenwolde ont été distribués parmi les chambellans de l'impératrice qui étaient nus comme la main. Des quatre gentilhommes de la Chambre nommés en dernier lieu, il y en a deux qui ont été laquais et un troisième a servi comme palefrenier." (Lettre du 27 février 1742 ; cf. Brian Chaninov, op. cit.)


Quant aux principaux instigateurs du complot, ils sont, grâce à Elisabeth, comblés au-delà de leurs espérances. Lestocq se retrouve comte, conseiller privé de Sa Majesté, premier médecin de la cour, directeur du "collège de la médecine" et titulaire d'une pension à vie de sept mille roubles par an.
Michal Vorontzov, Alexandre Chouvalov et Alexis Razoumovski se réveillent, un beau matin, grands camériers et chevaliers de l'ordre de Saint-André.
En même temps, toute la compagnie des grenadiers du régiment Préobrajenski, qui a concouru au succès de la tsarine le 25 novembre 1741, est convertie en une compagnie de gardes du corps personnels de Sa Majesté, sous le nom germanique de Leib-Kompania.
Chaque sous-officier, chaque officier de cette unité d'élite monte d'un échelon dans la hiérarchie.
Leurs uniformes portent un écusson frappé de la devise : Fidélité et zèle.
Certains se voient même offrir un titre de noblesse héréditaire, assorti d'une terre et d'un cadeau de deux mille roubles. Pour ce qui est d'Alexis Razoumovski et de Michel Vorontzov, bien que n'ayant aucune connaissance militaire, ils sont bombardés lieutenants généraux, avec distribution concomitante d'argent et de domaines.


En dépit de ces largesses réitérées, les artisans du coup d'Etat en demandent toujours davantage. La prodigalité que la tsarine manifeste envers eux, loin de les assouvir, leur tourne la tête. Ils se croient "tout permis" parce qu'ils lui ont "tout donné".
Leur adoration pour la matouchka tourne à la familiarité, voire à l'outrecuidance. Dans l'entourage d'Elisabeth, on appelle les hommes de la Leib-Kompania les "grenadiers créateurs", car ils ont "crée" la nouvelle souveraine, ou les "enfants majeurs de Sa Majesté", car elle les traite avec une indulgence quasi maternelle. Agacé par l'insolence de ces parvenus de bas étage, Mardefeld s'en plaint dans une dépêche au roi Frédéric II de Prusse : "Ils (les grenadiers de l'impératrice) refusent de bouger de la cour, ils y sont bien logés (...), se promènent dans les galeries où Sa Majesté tient sa cour, s'y confondent avec des personnes de la première qualité (...), pontent à la même table où se trouve l'impératrice et sa complaisance pour eux va si loin qu'elle avait déjà signé un ordre pour faire mettre la figure d'un grenadier sur le revers des roubles."
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 25 Juin - 19:29


Alors même qu'elle hésite à déterminer sa conduite entre les avances pressantes du marquis de La Chétardie, qui plaide pour la France, celles de Mardefeld, qui défend les intérêts de l'Allemagne, et Celles de Bestoujev, qui veut être russe avant tout, il lui faut à chaque instant prendre des décisions de politique intérieure, dont, lui semble-t-il, l'urgence est aussi évidente.

C'est ainsi que, chemin faisant, elle réorganise l'antique Sénat, lequel détiendra désormais les pouvoirs législatif et judiciaire, qu'elle remplace le Cabinet
inopérant par la chancellerie privée de Sa Majesté, qu'elle renforce les amendes de toutes sortes, qu'elle relève les taxes de l'octroi et qu'elle ordonne de faire appel à des "colons" étrangers pour mettre en valeur les régions désertiques du sud de la Russie.
Mais ces mesures d'ordre strictement administratif ne la guérissent pas de l'inquiétude profonde qui hante ses nuits. Comment assurer l'avenir de la dynastie ?
Que deviendra le pays si, pour une raison ou pour une autre, elle doit "passer la main" ? N'ayant pas d'enfant, elle craint toujours qu'après sa disparition, ou même à la suite d'un complot, ce ne soit l'ex-tsar enfant, Ivan VI, aujourd'hui détrôné, qui lui succède.

Certes, pour le moment, le bébé et ses parents sont relégués à Riga. Mais ils sont capables de revenir à la faveur d'un de ces remue-ménage politiques dont la
Russie est coutumière.



Pour se garantir contre une telle
éventualité, Elisabeth n'imagine qu'une seule parade :

il lui faut désigner et faire accepter dès maintenant un héritier indiscutable.

Or, le choix est si restreint qu'il n'y a pas à hésiter : le bénéficiaire de cette charge suprême ne peut être, pense-t-elle, que le fils de feu sa soeur Anna Petrovna, le jeune prince Charles-Pierre-Ulrich de Holstein-Gottorp.

Le père du garçon, Charles-Frédéric de Holstein-Gottorp, étant mort lui-même en 1739, l'orphelin, qui va sur ses quatorze ans, a été placé sous la tutelle de son oncle, Adolphe-Frédéric de Holstein, évêque de Lübeck.


Après s'être attendrie sur le sort de l'enfant, Elisabeth ne s'est jamais vraiment occupée de lui. Elle se sent tout à coup obligée de sacrifier à l'esprit de
famille et de rattraper le temps perdu. Du côté de l'oncle évêque, il n'y aura aucune difficulté. Mais que diront les Russes ?

Bah ! ce ne sera pas la première fois qu'un souverain aux trois quarts étranger sera offert à leur vénération !

Dès qu'Elisabeth a formé ce projet, qui engage tout le pays derrière elle, des
tractations secrètes commencent entre la Russie et l'Allemagne.

En dépit des précautions habituelles, les échos des pour parlers parviennent vite aux différentes chancelleries européennes. Aussitôt, La Chétardie
s'affole et se creuse la tête pour trouver une riposte à ce début d'invasion germanique. Devinant l'hostilité d'une partie de l'opinion publique, Elisabeth se hâte de brûler les ponts derrière elle.
Sans avertir Bestoujev ni le Sénat, elle expédie le baron Nicolas Korf à Kiel afin de ramener l'"héritier de la couronne". Elle n'a même pas pris la peine de se
faire communiquer au préalable le portrait de l'adolescent. Etant le fils de sa soeur bien-aimée, il ne peut qu'être doté des plus belles qualités d'âme et de physionomie.

Elle attend la rencontre avec l'émotion d'une femme enceinte impatiente de décourvrir les traits du fils que le Ciel lui donnera au terme d'une longue gestation.


Le voyage du baron Nicolas Korf s'effectue avec une telle discrétion que l'arrivée de Pierre-Ulrich à Saint-Péterbourg, le 5 février 1742, passe presque inaperçue des habitués de la cour.

En voyant son neveu pour la première fois, Elisabeth, qui se préparait à un coup de foudre maternel, est glacée de consternation.
A la place du charmant Eliacin qu'elle espérait se dresse un grand dadais efflanqué, souffreteux, à l'oeil torve, qui ne parle que l'allemand, ne sait pas
assembler deux idées, ricane de temps à autre sournoisement et promène autour de lui un regard de renardeau traqué. Est-ce là le cadeau qu'elle réserve à
la Russie ? Refoulant sa déception, elle fait bonne figure au nouveau venu, le revêt des insignes de l'ordre de Saint-André, nomme les professeurs chargés de lui apprendre le russe et demande au père Simon Todorski de lui enseigner les vérités de la religion orthodoxe, qui
sera désormais la sienne.

Déjà les francophiles de Russie redoutent que l'introduction du prince héritier au palais ne favorise l'Allemagne dans la course d'influence qui l'oppose à la France. Allant plus loin dans la xénophobie, les russophiles, eux, regrettent que la tsarine ait conservé
dans son armée quelques chefs prestigieux d'origine étrangère, tels le prince de Hesse-Hombourg, les généraux anglais Peter de Lascy et Jacques Keith.

Pourtant, parmi ces émigrés de haut vol, ceux qui ont donné dans le passé des preuves de loyalisme devraient être au-dessus de tout soupçon. On peut espérer que tôt ou tard, en Russie comme ailleurs, le bon sens triomphera des suppôts de l'extrémisme. Hélas ! cette perspective ne suffit pas à apaiser les esprits pointilleux et pusillanimes. Pour rassurer son ministre, Amelot de Chailloux, qui persiste à croire que la Russie est en train de lui "échapper", La Chétardie affirme qu'en dépit des apparences, "la France est ici en bénédiction". Mais Amelot n'a pas les mêmes raisons que lui de succomber au charme d'Elisabeth. Il considère que la Russie n'est plus une puissance avec laquelle on peut traiter d'égal à égal et qu'il serait dangereux de tabler sur les promesses d'un pouvoir aussi flottant que
celui de l'impératrice.
Lié par ses récents engagements avec la Suède, il ne veut pas choisir entre ces deux pays et préfère rester à l'écart de leur différend, sans compromettre son avenir ni avec Saint-Pétersbourg, ni avec Stockholm. En priant que la situation se dénoue d'elle-même, la France souffle tour à tour le chaud et le froid sur ses
relations avec la Russie, envisage d'aider la Suède en armant la Turquie et en soutenant les Tatars contre l'Ukraine, tandis que Louis XV assure Elisabeth, par
l'intermédiaire de son ambassadeur, qu'il nourrit envers "la fille de Pierre le Grand" des sentiments de fraternelle compréhension. Malgré toutes les déceptions qui ont jalonné dans le passé ses rapports avec Paris et Versailles, la tsarine cède, cette fois encore, à la
séduction de cette étrange nation, dont la langue et l'esprit n'ont pas de frontières. Incapable d'oublier qu'elle a failli être la fiancée de celui avec lequel
elle voudrait aujourd'hui signer un traité d'alliance en bonne et due forme, elle refuse de croire à un double jeu de la part de cet éternel partenaire si prompt à
sourire et si habile à se dérober. 


Cette confiance en la promesse des Français ne l'empêche d'ailleurs pas de proclamer qu'aucune menace, d'où
qu'elle vienne, ne saurait la contraindre à céder un pouce de la terre russe, car, dit-elle, les conquêtes de son père lui sont "plus précieuses que sa propre vie".

Elle a hâte d'en convaincre les Etats voisins après en avoir convaincu ses compatriotes. Il lui semble que son
couronnement à Moscou fera plus pour sa renommée internationale que tous les bavardages entre diplomates.

Au lendemain des solennités religieuses du Kremlin, nul n'osera plus contester sa légitimité ni braver son pouvoir. Pour donner plus de poids encore à la cérémonie, elle décide d'y amener son neveu afin qu'il assiste, en qualité d'héritier reconnu, au sacre de sa tante Elisabeth Ier.
On vient de fêter les quatorze ans de Pierre-Ulrich. Il est donc en âge de comprendre l'importance de

l'événement qui se prépare dans la fièvre.Plus d'un mois avant le début des festivités moscovites, tout le Saint-Pétersbourg des palais et des ambassades se vide, comme il est d'usage en pareil cas, pour émigrer dans l'ancienne capitale des tsars.
Une armée de voiture disparates prend la route, déjà menacée par le dégel. On parle de vingt mille chevaux et de trente mille passagers au bas mot, accompagnés d'un train de chariots d'intendance qui transportent de la vaisselle, de la literie, des meubles, des miroirs, de la nourriture et des garde-robes, tant masculines que
féminines, assez fournies pour affronter des semaines de réceptions et de galas.

Le 11 mars, Elisabeth quitte sa résidence de Tsarskoïe Selo où elle a voulu se reposer quelques jours avant d'aborder les grandes fatigues du triomphe.
Un carrosse spécial a été aménagé pour qu'elle jouisse de toutes les commodités imaginables durant le voyage, dont on prévoit qu'il durera près d'un mois, compte tenu des arrêts aux étapes. Le véhicule, tapissé de vert, est éclairé par de larges baies vitrées sur les côtés. Il
est tellement spacieux qu'on a pu y loger une table de jeu entourée de sièges, un sofa et un poêle de chauffe.
Cette maison roulante est tirée par un attelage de douze chevaux ; douze autres chevaux trottent derrière la
voiture pour faciliter l'échange aux relais. La nuit, la route est illuminée par les flammes de centaines de tonneaux de résine disposés de loin en loin sur le
parcours.
A l'entrée du moindre village se dresse un portique décoré de verdure. Quand arrive le carrosse impérial, les habitants, qui ont été rangés, en costume de fête,
les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, se prosternent face contre terre, bénissent l'apparition de Sa Majesté par des signes de croix et l'acclament en lui
souhaitant longue vie.
Dès qu'on approche d'un monastère, les cloches sonnent à la volée, les religieux et les moniales sortent de leur sanctuaire et présentent leurs icônes les plus
vénérables à la fille de Pierre le Grand.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 25 Juin - 20:33

La répétition de ces hommages populaires ne lasse pas Elisabeth, qui n'y voit déjà plus qu'une agréable routine. Néanmoins, elle éprouve le besoin de s'accorder une halte de quelques jours à Vsesviatskoïe avant de poursuivre son chemin. C'est à l'aube du 17 avril 1741
qu'elle fait son entrée à Moscou, tandis que tous les carillons de la ville se déchaînent au-dessus du cortège.
Le 23 avril, des hérauts d'armes proclament aux carrefours la nouvelle du prochain couronnement.
Deux jours plus tard, à l'appel d'une salve d'artillerie, la procession se reforme selon les indications de l'organisateur des fêtes. Suprême coquetterie envers cette France à laquelle rien pourtant ne la lie durablement, Elisabeth a voulu que le soin de donner de l'éclat et de l'élégance à son intronisation fût confié à un Français du nom de Rochambeau. Pour se
rendre du fameux "escalier rouge" qui orne la façade de son palais du Kremlin à la cathédrale de l'Assomption, de l'autre côté de la place, elle s'avance, hiératique,
sous un dais. Vingt pages en livrée blanche soutachée d'or portent sa traîne

Toutes les régions du l'empire ont délégué leurs représentants à Moscou.
Ils forment une escorte silencieuse et bariolée qui règle son pas sur celui des prêtres marchant en tête.
Le révérend père Ambroise, assisté de Stéphane, évêque de Pskov, multiplie les signes de croix en accueillant la procession dans la nef immense.
Aspergée d'eau bénite, enveloppée de fumées d'encens, Elisabeth accepte, avec un mélange de dignité et d'humilité, les signes sacramentels de l'apothéose. La
lithurgie se déroule selon un rite immuable : celui-là même qui a honoré jadis Pierre le Grand, Catherine Ier et, il y a de cela onze ans à peine, la pitoyable Anna Ivanovna, coupable d'avoir tenté d'écarter du trône la seule femme qui ait le droit de s'y asseoir aujourd'hui.

Aux fastes religieux du couronnement succèdent les réjouissances
traditionnelles. Pendant huit jours, ce ne
sont qu'illuminations, ripailles et distributions de vin à la foule, tandis que les invités de marque s'essoufflent à courir de bal en spectacle et de banquet
en mascarade. Grisée par cette atmosphère de franche cordialité autour de sa personne, Elisabeth distribue
encore quelques satisfecit à ceux qui l'ont si bien servie.
Alors qu'Alexandre Boutourline est nommé général et gouverneur de la Petite-Russie, des titres de comtes et
de chambellans coiffent superbement d'obscurs parents appartenant à la branche maternelle de la famille de
l'impératrice. Les Skavronski, les Hendrikov, les Efimovski passent du statut de paysans enrichis à celui
de nobliaux fraîchement reconnus. On dirait qu'Elisabeth cherche une excuse à son plaisir en s'efforçant que chacun dans son coin soit aussi heureux qu'elle en ce
grand jour.

Or, à Moscou, les festivités, avec leurs illuminations, augmentent les risques d'incendie. Voici qu'un beau soir le palais Golovine, où Sa Majesté a élu provisoirement domicile, est la proie des flammes. Par chance, seuls les murs et les meubles ont brûlé. Il ne faut pas que ce contretemps absurde ralentisse le programme des divertissements. Les ouvriers russes travaillent vite quand la cause est bonne, décide Elisabeth. Déjà on relève les ruines de l'édifice à demi calciné. Pendant qu'on le rebâtit et qu'on l'aménage en hâte, elle se transporte dans une autre maison qu'elle a gardée à
Moscou, au bord de l'Iaouza, puis dans celle qu'elle possède dans le village de Pokrovskoïe, à cinq verstes de là, et qui a appartenu jadis à un oncle de Pierre le
Grand. Elle y réunit chaque jour, pour danser, banqueter et rire, plus de neuf cents personnes.

Les théâtres, eux non plus ne désemplissent pas.
Tandis que la cour applaudit un opéra : La Clémence de Titus, du compositeur allemand Johann-Adolf Hasse, et un ballet allégorique illustrant le retour de
l'"Âge d'or" en Russie, La Chétardie apprend avec terreur qu'une des lettres adressées par Amelot de Chailloux à l'ambassadeur français en Turquie a été
interceptée par les services secrets autrichiens et qu'on y a relevé des critiques injurieuses contre la tsarine, ainsi qu'une prophétie annonçant l'effondrement de l'empire de Russie, "qui ne peut manquer de tomber dans son premier néant".
Accablé par cette gaffe diplomatique, La Chétardie espère, par d'habiles explications, en atténuer l'effet sur l'humeur très susceptible de l'impératrice. Mais elle a été profondément blessée par la maladresse du ministre. Malgré l'intervention de Lestocq, qui s'évertue à défendre la France en arguant du dévouement de La Chétardie et d'Amelot à l'idée d'une entente franco-russe, elle refuse de se livrer au pari aventureux
qu'on lui propose et décide de retirer sa confiance tout ensemble à l'ambassadeur et au pays qu'il représente.
Quand La Chétardie arrive chez elle pour plaider son innocence dans un malentendu qu'il "déplore et réprouve"
autant qu'elle, Elisabeth le fait attendre deux heures dans son antichambre, parmi ses demoiselles d'honneur, et lui annonce, en sortant de ses appartements, qu'elle ne peut le recevoir ni aujourd'hui, ni les jours suivants, et qu'il devra dorénavant s'adresser à son
ministre, autrement dit à Alexis Bestoujev, car, pour traiter avec quelque pays que ce soit, "la Russie n'a besoin, Monsieur d'aucun intermédiaire !"


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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mer 26 Juin - 15:55

Sermonné d'importance, La Chétardie s'accroche néanmoins à un espoir de réconciliation, proteste, écrit à son gouvernement, supplie Lestocq d'intervenir encore auprès de Sa Majesté Elisabeth Ier. N'a-t-elle pas toute confiance en son médecin, que ce soit pour la soigner ou pour la conseiller ? Mais, si les drogues de lestocq se sont révélées parfois efficaces contre les légers maux dont elle souffre, ses exhortations politiques tombent à plat. Devenue sourde et aveugle, Elisabeth s'est claquemurée dans la rancune.
Tout ce que La Chétardie peut obtenir d'elle, à force de démarches et de placets, c'est l'octroi d'une audience privée. Il s'y rend avec le souhait de tout racheter en quelques mots et en quelques sourires. Mais il se heurte à une statue de glacial dédain.
Elisabeth lui confirme son intention de relâcher ses liens avec Versailles, tout en conservant de l'estime et de l'amitié pour un pays qui n'a pas su profiter de ses bonnes dispositions envers la culture française. La Chétardie se retire, les mains vides et le coeur lourd.

Ce qui aggrave la situation personnelle de l'ambassadeur, c'est, au même moment, la brusque volte-face de Frédéric II, qui, se détourant de la France, s'est rapproché de l'Autriche. Dans cette nouvelle conjoncture, La Chétardie ne doit plus compter sur l'ambassadeur de Prusse Mardefeld pour appuyer sa tentative de conclure un pacte franco-russe. En désespoir de cause, il lui vient l'idée de faire attribuer le trône de Courlande, libéré l'année précédente par la disgrâce et l'exil de Bühren, à un proche de la France, en l'espèce à Maurice de Saxe.

On pourrait en profiter - un miracle est toujours possible sur les bords de la Néva, patrie des fous et des poètes ! - pour suggérer à ce dernier de demander la main d'Elisabeth. Si, par l'entremise d'un ambassadeur français, l'impératrice de Russie épousait le plus brillant des chefs militaires au service de la France, les petites avanies de la veille seraient vite effacées. L'alliance politique entre les deux Etats se doublerait d'une alliance sentimentale qui rendrait cette union inattaquable.

De telles noces représenteraient un triomphe sans précédent pour la carrière du diplomate et pour la paix du monde.

Résolu à tout miser sur cette dernière carte, La Chétardie relance Maurice de Saxe, qui est entré en vainqueur à Prague, quelques mois auparavant, à la tête d'une armée française. Sans lui dévoiler exactement ses plans, il le presse de venir d'urgence en Russie où, affirme-t-il, la tsarine serait très heureuse de l'accueillir. Alléché par cette invitation prestigieuse, Maurice de Saxe ne dit pas non. Peu après, il arrive à Moscou, tout fumant de ses succès militaires. Elisabeth, qui a depuis longtemps deviné le sens d'une visite aussi inattendue, s'amuse de ce rendez-vous mi-galant, mi-politique, imaginé par l'incorrigible ambassadeur de France.


Maurice de Saxe étant bel homme et beau parleur, elle est charmée par le prétendant tardif que La Chétardie a tiré brusquement de sa manche. Elle danse avec lui, bavarde des heures tête à tête avec lui, chevauche à ses côtés, en habits masculins, dans les rues de la ville, admire en sa compagnie des feux d'artifice "commémoratifs", soupire de langueur en regardant le clair de lune par les fenêtres du palais, mais ni elle ni lui ne s'avisent d'exprimer le moindre sentiment qui les engagerait pour l'avenir. Comme s'ils bénéficiaient d'une sorte de récréation dans le courant de leur vie quotidienne, ils se prêtent au jeu agréable de la coquetterie, tout en sachant l'un et l'autre que cet échange de sourires, de regards et de compliments ne mènera à rien.
La Chétardie a beau souffler sur les braises, le feu ne prend pas. Au bout de quelques semaines d'escrime amoureuse, Maurice de Saxe quitte Moscou pour rejoindre son armée, laquelle, exténuée, désorganisée, est, dit-on, sur le point d'évacuer Prague.

En route pour son destin de grand soldat vassal de la France, il écrit à Elisabeth des lettres d'amour vantant sa beauté, sa majesté, sa grâce, évoquant une soirée "particulièrement réussie", certaine "robe de moire blanche", certain souper où ce n'était pas le vin qui procurait l'ivresse, la chevauchée nocturne autour du Kremlin... Elle lit, s'attendrit et regrette un peu de se retrouver seule après l'exaltation de ces accordailles en trompe l'oeil.
A Bestoujev, qui lui conseille de signer un traité d'alliance avec l'Angleterre, pays qui, au regard de l'impératrice, a le tort d'être trop souvent hostile à la politique de Versailles, elle répond qu'elle ne sera jamais l'ennemie de la France, "car je lui dois trop !"
A qui pense-t-elle en prononçant cette phrase révélatrice de ses sentiments intimes ?
A Louis XV qu'elle n'a jamais vu, dont elle n'a été la fiancée que par accident et qui a si souvent trahi sa confiance ? A l'intrigant La Chétardie qui est sur le point, lui aussi, de la quitter ? A son obscur gouvernante, Mme Latour, ou à l'épisodique précepteur, M. Rambour, qui dans sa jeunesse, à Ismaïlovo, l'ont initiée aux subtilités de la langue française ? A Maurice de Saxe, qui trousse de si jolies lettres d'amour mais dont le coeur reste froid ?

(N'oublions pas le chevalier d'Eon - Histoires d'amour de l'Histoire de France - à qui, Elisabeth avait confié copie de son testament -. C'est moi qui le rappelle, et non pas H. Troyat)

Alors que La Chétardie, rappelé par son gouvernement, s'apprête pour une audience de congé au palais, Elisabeth le convoque et lui propose tout de go de l'accompagner dans le pèlerinage qu'elle désire faire au monastère de la Trinité-Saint-Serge, non loin de Moscou.
Flatté de ce retour en grâce, l'ambassadeur se rend avec elle dans ce haut lieu de la foi orthodoxe. Logé très confortablement avec la suite de la tsarine, il ne la quitte pas d'une semelle pendant huit jours. Au vrai, Elisabeth est ravie de ce discret "compagnonnage". Elle traîne La Chétardie avec elle aussi bien dans les églises que dans les salons. Déjà on murmure, parmi les courtisans, que "le Gaulois" est sur le point de prendre la succession de Maurice de Saxe dans les faveurs de Sa Majesté.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mer 26 Juin - 16:36

Mais, dès le retour de la petite troupe impériale à Saint-Pétersbourg, La Chétardie doit convenir qu'une fois de plus il s'est réjoui trop tôt. Rassemblant ses esprits après un bref égarement très féminin, Elisabeth retrouve avec La Chétardie le ton réservé, et même distant, de leurs précédentes conversations.

Coup sur coup, elle lui fixe des rendez-vous auxquels elle néglige de se rendre et, un jour qu'il se plaint devant
elle de Bestoujev, dont l'ostracisme à l'égard de la France confine, selon lui, à l'idée fixe, elle le remet à sa place en quelques mots cinglants : "Nous ne
condamnons pas les gens avant d'avoir prouvé leurs crimes !"

Toutefois, la veille du départ de La Chétardie, elle lui fait apporter une tabatière constellée de diamants, avec
au centre son portrait en miniature.

Au lendemain de cette nécessaire séparation d'avec un personnage qui l'a tour à tour charmée et irritée, Elisabeth ressent autant de tristesse que si elle avait perdu un ami.
Alors que La Chétardie fait halte à un
relais, sur le chemin du retour à Paris, il est rejoint par un émissaire d'Elisabeth.
L'homme lui remet un billet cacheté, portant ces seuls mots : "Jamais on n'arrachera la France de mon coeur."

N'est-ce pas le cri d'une maîtresse délaissée ? Mais par qui ? Par un ambassadeur ? Par un roi ? Par la France ?
Elle ne voit plus très clair dans ses sentiments. Si ses sujettes ont droit à la rêverie, cette innocente diversion lui est interdite.

Abandonnée par quelqu'un dont elle a toujours nié l'importance, elle doit prendre sur elle pour revenir à la réalité et penser à sa succession d'impératrice au lieu de penser à sa vie de femme.

Le 7 novembre 1742, elle publie un manifeste attribuant solennellement au duc Charles-Pierre-Ulrich de Holstein
-Gottorp les titres de grand-duc, prince héritier et Altesse Impériale, sous le nom russe de Pierre Féodorovitch.

Par la même occasion, elle confirme son intention de ne pas se marier. Au vrai, elle craint qu'en épousant un homme de condition inférieure, ou un prince étranger, elle ne déçoive non seulement les braves de la Leib-Kompania mais tous les Russes attachés au souvenir de son père, Pierre le Grand Sa vocation, estime-t-elle, c'est encore le célibat.

Pour être digne du rôle qu'elle entend jouer, il faut qu'elle renonce à toute union officiellement bénie par l'Eglise et qu'elle reste fidèle à son image de Tsar-diévitsa, la "Vierge impériale", déjà célébrée par la légende russe.

Ce qu'elle appréhende, en revanche, c'est que l'adolescent qu'elle a choisi comme héritier, qu'elle a fait baptiser orthodoxe sous le nom de Pierre Féodorovitch et qui n'a que bien peu de sang russe dans les veines, ne se refuse à oublier sa vraie patrie.
De fait, malgré les efforts de son mentor, Simon Todorski, le grand-duc Pierre revient toujours, d'instinct, à ses
origines. Ce qui encourage son culte de l'Allemagne natale, c'est du reste,l'aspect même de la société, de
la rue et des magasins de Saint-Pétersbourg.

Il lui suffit de jeter les yeux autour de lui pour constater que la plupart des gens en place, dans le palais et dans les ministères, parlent l'allemand plus
aisément que le russe.


Sur la très luxueuse perspective Nevski, beaucoup de boutiques sont allemandes ; d'ailleurs, on lit les enseignes des comptoirs hanséatiques ; les temples
luthériens abondent.


Quand Pierre Fédorovitch se présente, en se promenant, au poste de garde d'une caserne, l'officier qu'il interroge lui répond souvent en allemand.
Dès qu'il entend les accents de sa langue maternelle, Pierre regrette d'être exilé dans cette ville qui, malgré toutes ses splendeurs, lui est moins chère que la plus banale bourgade du Sleswig-Holstein.

Par réaction contre l'obligation qui lui est faite de s'acclimater, il prend en aversion le vocabulaire russe, la grammaire russe, les moeurs russes.

Pour un peu, il en voudrait à la Russie de n'être pas allemande.
Il dit lui-même à qui veut l'entendre :"Je ne suis pas né pour les Russes, je ne leur conviens pas !"

Choisissant ses amis parmi les germanophiles déclarés, il se constitue une petite patrie des autres.
Entouré d'une cour restreinte de sympathisants, il prétend vivre avec eux, en Russie, comme si leur mission
était de coloniser ce pays arriéré et inculte.

Assistant, impuissante, à cette obsession d'un très jeune homme qu'elle a voulu intégrer de force dans une nation où il se sent radicalement étranger, Elisabeth
songe avec angoisse que le pouvoir en principe absolu d'une souveraine atteint ses limites dès qu'il est question de modeler une âme rebelle.
Croyant agir pour le bien de tous, elle se demande si elle n'a pas commis la plus grave erreur de sa vie en confiant l'avenir de l'empire de Pierre le Grand à un prince qui, manifestement, déteste la Russie et les Russes.
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JeanneMarie



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MessageSujet: Re: TERRIBLES TSARINES...   Jeu 27 Juin - 12:23

Oh là là moi aussi !!!
je vais m'y mettre
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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Jeu 27 Juin - 18:09

TRAVAUX ET PLAISIRS D'UNE AUTOCRATE


La grande affaire d'Elisabeth est de vivre selon son bon plaisir sans trop négliger les intérêts de la Russie. Une balance difficile tenir dans un monde où le troc des sentiments est aussi répandu que celui des marchandises.
Elle se demande parfois si, devant l'obstination de Louis XV à ne pas lui tendre la main, elle ne devrait pas plutôt suivre l'exemple de son neveu et rechercher l'amitié de la Prusse, mieux disposée à la comprendre.
Bien que son "fils adoptif" n'ait que quinze ans, elle songe à lui trouver une fiancée, sinon fondamentalement allemande, du moins née et élevée sur les terres de Frédéric II.
En même temps, du reste, elle n'abandonne pas l'espoir de rétablir de bonnes relations avec Versailles et charge son ambassadeur, le prince Kantémir, de faire savoir discrètement au roi qu'elle regrette le départ du marquis de La Chétardie et qu'elle serait heureuse de le revoir à la cour.

Celui-ci a été remplacé, à Saint-Pétersbourg, par un ministre plénipotentiaire, M. d'Usson d'Allion, personnage compassé, pour lequel l'impératrice n'éprouve ni inclination ni estime.

Les Français continuant de la décevoir, elle se console en imitant, à sa façon, les modes de ce pays qu'elle admire malgré ses représentants officiels.
Cet engouement se traduit par une passion effrénée pour les toilettes, les bijoux, les colifichets, les tics de conversation portant le cachet parisien.
Changeant de tenue trois fois au cours d'un bal, car les danses la font abondamment transpirer, elle ne perd pas une occasion d'enrichir sa garde-robe.

Dès qu'on lui signale l'arrivée d'un bateau français dans le port de Saint-Pétersbourg, elle en fait inspecter la cargaison et exige qu'on lui apporte les dernières nouveautés des couturières de Paris, afin qu'aucune de ses sujettes n'en ait connaissance avant elle.
Sa préférence va aux modèles hauts en couleur, aux tissus soyeux, surchargés de broderies or ou argent.

Mais elle ne déteste pas se vêtir en homme pour surprendre son entourage par le galbe de ses mollets et la finesse de ses chevilles. Deux fois par semaine, il y a mascarade à la cour. Sa Majesté y participe, déguisée en hetman cosaque, en mousquetaire de Louis XIII ou en marin hollandais.
Jugeant qu'en travesti masculin elle surpasse toutes les habituelles invitées, elle institue des bals masqués où, sur son ordre, les femmes paraissent en habits et culottes à la française et les hommes en jupes à panier. Fort jalouse de la beauté de ses congénères, elle ne tolère aucune concurrence en matière d'attifement et de parure.
Ayant résolu de se montrer à un bal avec une rose dans les cheveux, elle remarque avec indignation que Mme Nathalie Lopoukhine, réputée pour ses succès dans le monde, en arbore une elle aussi, au sommet de sa coiffure. Une telle coïncidence ne peut être fortuite, décide Elisabeth. Elle voit là une atteinte flagrante à l'honneur impérial.

Arrêtant l'orchestre au milieu d'un menuet, elle oblige Mme Lopoukhine à s'agenouiller, demande une paire de ciseaux, coupe rageusement la fleur incriminée en même temps que les mèches artistement frisées qui entourent la tige, gifle la malheureuse sur les deux joues, devant un groupe de courtisans médusés, fait un signe aux musiciens et retourne à la danse.
A la fin du morceau, quelqu'un lui chuchote à l'oreille que Mme Lopoukhine s'est évanouie de honte. Haussant les épaules, la tsarine profère entre ses dents : "Elle n'a eu que ce qu'elle mérite, l'imbécile !"

Aussitôt après cette petite vengeance féminine, elle retrouve son habituelle sérénité, comme si c'était une autre qui, l'instant précédent, avait agi à sa place.
De même, lors d'une promenade à la campagne, un de ses derniers bouffons, Aksakov, lui ayant montré, par plaisanterie, dans la coiffe de son chapeau, un porc-épic qu'il venait de capturer vivant, elle a poussé un cri d'horreur, s'est enfuie sous sa tente et a ordonné de livrer l'insolent au bourreau, afin qu'il expie sous les tortures le crime d'avoir "effrayé Sa Majesté".
(Catherine II : Mémoires)

Ces représailles intempestives vont de pair, chez Elisabeth, avec de soudains exercices de dévotion.
Aussi spontanément repentante que facilement exaspérée, il lui arrive de s'imposer des pèlerinages à pied vers tel ou tel lieu saint jusqu'à la limite de ses forces. Elle reste debout des heures durant à l'église, observe scrupuleusement les jours de jeûne, au point d'être parfois victime d'une syncope en sortant de table sans avoir rien mangé.
Le lendemain, elle a une indigestion en essayant de rattraper le "temps perdu". Tout dans son comportement est excessif et inattendu. Elle aime autant surprendre les autres que se surprendre elle-même.
Désordonnée, fantasque, à demi inculte, méprisant les horaires qu'elle s'est fixés, aussi prompte à châtier qu'à oublier, familière avec les humbles, hautaine avec les grands, n'hésitant pas à visiter les cuisines pour humer l'odeur des plats qui y mijotent, riant et criant hors de propos, elle donne à ses proches l'impression d'être une maîtresse de maison de l'ancien régime, chez qui le goût de la fanfreluche française n'a pas étouffé la saine rusticité slave.

A l'époque de Pierre le Grand, les habitués de la cour souffraient d'être conviés aux "assemblées" qu'il avait instituées afin, croyait-il, d'initier ses sujets aux usages occidentaux et qui n'étaient que d'ennuyeuses réunions d'aristocrates mal dégrossis, condamnés par le Réformateur à l'obéissance, à la dissimulation et aux courbettes.

Sous Anna Ivanovna, ces assemblées étaient devenues des foyers d'intrigue et d'inquiétude. Une terreur sourde y régnait sous le masque de la courtoisie. L'ombre du démoniaque Bühren rôdait dans les coulisses. Et voici que maintenant une princesse férue de toilettes, de danses et de jeux demande qu'on fréquente ses salons pour s'y amuser.
Il y a bien, de loin en loin, chez l'hôtesse impériale des crises de colère ou des innovations insolites, mais tous ses invités reconnaissent que, pour la première fois, on respire au palais un mélange de bonhomie russe et d'élégance parisienne.
Au lieu d'être des corvées protocolaires, ces visites au temple de la monarchie apparaissent enfin comme des occasions de se divertir en société.


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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Jeu 27 Juin - 20:11

Non contente d'organiser des assemblées "nouvelle manière" dans ses nombreuses résidences, Elisabeth oblige les plus grandes familles de l'empire à donner des bals masqués, à tour de rôle, sous leur propre toit.

C'est le maître de ballet français Landet qui a enseigné à toute la cour les grâces du menuet. Il affirmera bientôt que nulle part la galanterie et la décence ne
fleurissent mieux que sous sa direction, au bord de la Néva.

On se réunit dans les maison particulières à six heures du soir ; on danse, on joue aux cartes jusqu'à dix ;
puis l'impératrice, entourée de quelques personnages privilégiés, se met à table pour souper ; les autres convives mangent debout, au coude à coude, et
s'efforcent de ne pas souiller leurs atours pendant cette restauration acrobatique ; une fois la dernière bouchée avalée par Sa Majesté, les danses reprennent ;
elles se poursuivent jusqu'à deux heures du matin.
Pour complaire à l'héroïne de la fête, le menu est tout ensemble abondant et raffiné.

Sa Majesté aime la cuisine française, que ses chefs, Fornay d'abord, puis l'Alsacien Fuchs, (c'est d'ailleurs
ce dernier, si j'ai bonne mémoire, qui a inventé la "salade Olivier", si populaire en Iran. Note d'Episto)sont chargés de faire triompher lors des grands soupers,
moyennant un salaire de huit cents roubles par an.

L'admiration d'Elisabeth pour Pierre le Grand ne va pas jusqu'à l'imiter dans sa passion pour les énormes ripailles et le beuveries à mort. Cependant, elle lui
doit son attrait pour la robuste gastronomie nationale.
Ses mets préférés, hors des repas de gala, sont les blinis, la koulebiack et le gruau de sarrasin.


Aux banquets solennels de la Leib-Kompania, où elle se présente en uniforme de capitaine du régiment
(toujours l'obsession des déguisements masculins), elle donne le signal des libations en vidant d'un trait de grands verres de vodka.

Cette nourriture trop riche et ce penchant pour l'alcool se traduisent chez Sa Majesté par un embonpoint prématuré et une fâcheuse couperose des joues. Quand elle a bien mangé et bien bu, elle s'octroie une heure ou
deux de sieste.
Pour agrémenter ce repos, fait de somnolence et de méditation, elle a recours aux services de quelques
femmes qui, se relayant auprès d'elle, lui parlent à voix basse et lui grattent la plante des pieds. Une de ces spécialistes de ces chatouillements soporifiques est
Elisabeth Ivanovna Chouvalov, la soeur du nouveau favori de Sa Majesté, Ivan Ivanovitch Chouvalov.
Comme elle reçoit toutes les confidences de la tsarine durant ces séances de frottis engourdissants, on l'appelle à la cour "le véritable ministre des Affaires
étrangères de l'impératrice".

Au réveil de la tsarine, les gratteuses cèdent la place à l'élu du moment.
C'est tantôt Ivan Chouvalov, tantôt le chambellan Basile Tchoulkov, tantôt Simon Narychkine, éternel soupirant de
Sa Majesté, tantôt Choubine, un simple soldat de sa garde, et tantôt l'indestructible et accommodant Alexis
Razoumovski.

Ce dernier, le plus assidu et plus honoré de tous, a reçu parmi les familiers d'Elisabeth le surnom d'"empereur nocturne". Tout en le trompant, elle ne peut se passer de lui. C'est seulement dans ses bras qu'elle a la sensation d'être à la fois dominante et dominée.
Quand elle entend résonner à ses oreilles la voix grave de l'ancien chantre de la chapelle impériale, il lui semble que c'est la Russie des profondeurs qui
l'interpelle.
Il parle avec le lourd accent ukrainien ; il ne dit que des choses simples ; et, fait rare dans l'entourage de la tsarine, il ne réclame rien pour lui-même.
Tout au plus consent-il à ce que sa mère, Nathalie Demianovna, partage la fortune dont il bénéficie aujourd'hui. Il redoute le contact de la cour pour une
femme de sa condition, habituée à la discrétion et à la pauvreté.

La première visite de Nathalie Demianovna au palais est un événement. On a voulu que sa tenue soit à la hauteur de la circonstance.
En voyant pénétrer dans ses appartements cette veuve de moujik habillée d'une robe d'apparat, Elisabeth,
oubliant toute morgue, s'écrie avec un ton de gratitude : "Béni soit le fruit de tes entrailles !"
Mais la mère de son amant n'a aucune ambition. A peine nommée dame d'honneur de Sa Majesté et logée au palais, "la Razoumikhina" (surnom péjoratif signifiant "la mère Razoumovski", comme on l'appelle avec mépris dans son dos, sollicite la permission de quitter la cour.
Terrée dans un logement obscur, à l'abri des médisances, elle reprend ses vêtements de paysanne.

Alexis Razoumovski comprend fort bien la frayeur de cette femme du peuple devant les excès de la réussite.
Il insiste auprès de Sa Majesté pour qu'on épargne à sa mère les marques d'honneur dont d'autres autour d'elle
sont si friandes. Lui-même, malgré son élévation et sa fortune, refuse de se croire digne du bonheur qui lui est échu. Plus son influence auprès d'Elisabeth augmente et moins il souhaite se mêler de politique.

Or, loin de le desservir, cette indifférence aux intrigues et aux
prébendes renforce la confiance que lui porte son impériale maîtresse.
Elle se montre partout avec lui, fière de ce compagnon dont les seuls titres au respect de la nation sont ceux dont elle l'a gratifié.
En l'exhibant, c'est son oeuvre qu'elle exhibe, sa Russie personnelle qu'elle livre au jugement de
ses contemporains.
Lui devrait-il la vie qu'elle ne tiendrait pas davantage aux succès de son favori dans le vain tumulte du monde.

Alors qu'il paraît dédaigneux des distinctions officielles, elle se réjouit, autant pour elle-même que pour lui, quand il est nommé comte du Saint Empire romain germanique par un
diplôme de Charles VII.
Lorsqu'elle le fera feld-maréchal, il sourira ironiquement et la remerciera d'une phrase qui le peint tout entier : "Lise, tu peux faire de moi ce que tu
voudras, mais tu ne feras jamais qu'on me prenne au sérieux, fût-ce comme simple lieutenant."

Chaque fois qu'il l'appelle Lise, dans l'intimité, elle fond de gratitude et se sent doublement souveraine.

Bientôt, pour toute la cour, Razoumovski n'est plus seulement l'"empereur nocturne", mais un prince consort,
aussi légitime que si son union avec Elisabeth avait été consacrée par un prêtre.
D'ailleurs, le bruit court depuis quelques mois qu'elle l'a épousé en grand mystère, dans l'église du petit village de Perovo, près de Moscou.
Le couple aurait été béni par le père Doubianski, aumônier de l'impératrice et gardien de ses pensées.
Aucun courtisan n'a assisté à ces noces clandestines.

Rien n'a changé, en apparence, dans les rapports de la tsarine et de son favori.
Si Elisabeth a voulu ce sacrement à la sauvette, c'est simplement pour mettre Dieu dans sa poche. Toute débauchée et violente qu'elle soit, elle a besoin de
croire à la présence du Très-Haut dans sa vie de tous les jours comme dans l'exercice du pouvoir.
Cette illusion d'un accord surnaturel l'aide à se maintenir en équilibre au milieu des nombreuses contradictions qui la secouent.

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epistophélès



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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 28 Juin - 0:41

Désormais, Razoumovski vient la voir la nuit en toute impunité puisqu'ils ont reçu les sacrements de l'Eglise.
Cette nouvelle situation devrait les inciter à échanger leurs opinions politiques avec autant de confiance et de spontanéité que leurs caresses, mais Razoumovski hésite encore à sortir de sa neutralité.
S'il n'impose jamais sa volonté à Elisabeth lors des décisions essentielles, elle n'ignore rien de ses vraies préférences. Guidé par son instinct d'homme de la terre, il approuve dans l'ensemble les idées nationalistes du chancelier Bestoujev. D'ailleurs, les intérêts des Etats évoluent si vite en ces années où les uns sont en guerre, où les autres se préparent à l'être et où la recherche des alliances est la principale occupation de toutes les chancelleries, qu'il est difficile de voir clair dans le casse-tête européen.
Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que les hostilités entre la Russie et la Suède, inconsidérément déclenchées en 1741, sous la régence d'Anna Léopoldovna, tirent à leur fin.

Après plusieurs victoires russes, remportées par les généraux Lascy et Keith sur les Suédois, la paix a pu être signée, le août 1743, entre les deux pays.
Par le traité d'Abo, la Russie a rendu quelques territoires récemment conquis, mais à gardé la majeure partie de la Finlande.

Ayant réglé définitivement le différend qui l'opposait aux bellicistes de Stockholm, Elisabeth espère que la France se montrera moins hostile à une entente avec elle.
Mais, dans l'intervalle, Saint-Pétersbourg a conclu un pacte d'amitié avec Berlin, ce que Versailles voit d'un très mauvais oeil.
Il faut de nouveau déployer des trésors de séduction pour endormir les susceptibilités et renouer les promesses.

C'est à ce moment qu'éclate une affaire à laquelle ni Bestoujev ni Elisabeth ne sont préparés.
Au milieu de l'été, on parle à Saint-Pétersbourg d'un complot fomenté parmi la meilleure noblesse, à l'instigation de l'ambassadeur d'Autriche Botta d'Adorno et destiné à renverser Elisabeth Ier.
Cette coterie sans foi ni loi n'envisageait rien de moins que d'offrir le trône à la famille Brunswick, rassemblée autour du petit Ivan VI. A peine ces révélations parviennent-elles aux oreilles d'Elisabeth qu'elle ordonne de faire arrêter l'impudent Botta d'Adorno.
Mais flairant le danger, celui-ci a déjà quitté la Russie. On le dit en route pour Berlin et se dirigeant vers l'Autriche. Si le diplomate félon a pu s'échapper, ses complices russes sont encore en place. Les plus compromis appartiennent, de près ou de loin, au clan Lopoukhine.
Elisabeth n'oublie pas qu'elle a dû souffleter Nathalie Lopukhine, en plein bal, à cause d'une rose dont l'effrontée avait cru bon d'orner sa coiffure. En outre, cette femme a été la maîtresse du maréchal de cour Loewenwolde, récemment exilé en Sibérie.
Deux raisons pour que Sa Majesté ne porte pas la rivale dans son coeur.
Mais certains membres de la conjuration sont plus détestables encore à ses yeux.
Au premier rang des inculpés, elle place Mme Michel Bestoujev, née Golovkine, soeur d'un ancien vice-chancelier, belle-soeur du chancelier Alexis Bestoujev, actuellement en fonctions, et veuve,par son premier mariage, d'un des plus proches collaborateurs de Pierre le Grand, Iagoujinski.

En attendant l'arrestation et le procès des coupables russes, elle espère que l'Autriche sanctionnera sévèrement son ambassadeur. Mais, si le roi Frédéric II a expulsé Botta dès l'arrivée de celui-ci à Berlin, l'impératrice Marie-Thérèse, ayant recueilli le diplomate à Vienne, se contente de lui adresser un blâme.
Déçue par les timides réactions de deux souverains étrangers qu'elle croyait plus fermes dans leurs convictions monarchiques, Elisabeth se venge en faisant enfermer le couple princer des Brunswick et leur fils, le petit Ivan VI, dans la forteresse maritime de Dunamunde, sur la Duna, où on pourra mieux les surveiller qu'à Riga.
Elle songe aussi à se séparer d'Alexis Bestoujev, dont la famille a été compromise. Puis, sans doute assagie par les conseils de Razoumovski, partisan de la modération dans le règlement des affaires publiques, elle laisse le chancelier à son poste.

Cependant, comme il lui faut des victimes pour apaiser sa fureur rentrée, elle choisit de faire porter le poids du châtiment à Mme Lopoukhine, à son fils Ivan et à quelques-uns de leurs proches. Pour Nathalie Lopoukhine, ce n'est plus un soufflet qu'elle exige comme punition, mais d'horribles tortures. Le même sort attend ses complices. Sous le knout, les tenailles et les brûlures au fer rouge, Nathalie, son fils et Mme Bestoujev répètent, en se tordant de douleur, les calomnies qu'ils ont entendues de la bouche de Botta.
Malgré le manque de preuves matérielles, n tribunal d'exception, composé de plusieurs membres du Sénat et de trois représentants du clergé, condamne tous les "coupables" à la roue, à l'écartèlement et à la décapitation.
Cette sentence exemplaire offre à Elisabeth l'occasion de décider, au cours d'un bal, qu'elle gardera la vie sauve aux misérables qui ont osé conspirer contre elle et qu'on se bornera pour eux à une "leçon" en public.
A l'annonce de cette extraordinaire mesure de clémence, toute l'assemblée célèbre en choeur la bonté évangélique de Sa Majesté.

Le 31 août 1743, un échafaud est dressé devant le palais des Collèges. En présence d'une énorme affluence de curieux, Mme Michel Bestoujev est brutalement déshabillée par le bourreau. Comme elle a eu le temps de lui glisser un bijou de valeur en forme de croix avant le début du supplice, il se contente de lui effleurer le dos avec son fouet et de lui promener le couteau sur le bout de la langue, sans entailler la chair. Elle subit ces simulacres de coups et blessures avec une dignité héroïque.
Moins sûre de ses nerfs, Nathalie Lopoukhine se défend désespérément lorsque les aides du bourreau lui arrachent ses vêtements. La multitude reste muette de stupeur devant la nudité subitement révélée de cette femme que sa déchéance même embellit.
Puis quelques spectateurs, avides d'assister à la suite, hurlent d'impatience. Prise de panique face à ce déchaînement de haine grossière, la malheureuse veut échapper à son tourmenteur, l'injurie et lui mord la main.
Furieux, le bourreau lui serra la gorge, lui ouvre de force les mâchoires, brandi l'arme du sacrifice et, l'instant d'après, présente à la foule hilare un lambeau de viande dégoulinant de sang. "A qui la langue de la belle Mme Lopoukhine ? s'écrit-il.
C'est un beau morceau et je le vendrai à bon compte ! A un rouble la langue de la belle Mme Lopoukhine !"
Ce genre d'invitation à rire par un exécuteur des basses oeuvres est monnaie courant à l'époque. Mais, cette fois, le public est plus attentif que d'habitude au déroulement des opérations, car Nathalie Lopoukhine vient de s'évanouir de douleur et de honte. Le bourreau la ranime à grands cinglons de knout.
Quand elle est revenue à elle, on la jette dans un chariot et en route pour la Sibérie ! Son époux la rejoindra à Seleguinski, non sans avoir été préalablement et sévèrement fustigé. Il y mourra, quelques années plus tard, dans un total abandon.
Mme Bestoujev traînera longtemps encore une vie misérable à Iakoutsk, souffrant de la faim, du froid et de l'indifférence des habitants, qui hésitent à se compromettre en fréquentant une réprouvée.

Pourtant, à Saint-Pétersbourg, son mari, Michel Bestoujev, le frère du chancelier Alexi Bestoujev, poursuit sa carrière dans la diplomatie et sa fille brille d'un bel éclat à la cour de Sa Majesté.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 28 Juin - 18:05

En réglant l'affaire Botta, Elisabeth a eu l'impression d'enreprendre le ménage qui s'imposait dans son empire.
Alexis Bestoujev ayant gardé ses prérogatives ministériels, malgré la disgrâce qui vient de frapper la
plupart des siens, peut même se dire que son prestige a été renforcé par l'épreuve à laquelle il a échappé de
justesse. Cependant, à Versailles, Louis XV persiste dans son intention d'envoyer Le Chétardie en mission de reconnaissance auprès de la tsarine, qui, selon ses informations, ne serait pas fâchée de réitérer ses assauts à fleurets mouchetés avec un Français dont les
galanteries l'on naguère amusée. Mais elle est si versatile que, d'après les mêmes "connaisseurs de l'âme slave", elle est capable de se vexer pour une vétille et de faire une montagne d'une taupinière.

Pour ménager la susceptibilité de cette souveraine à l'humeur changeante, le roi remet à La Chétardie deux versions d'une lettre d'introduction auprès de Sa
Majesté.
Dans l'une, l'émissaire de Versailles est présenté comme un simple particulier intéressé par tout ce qui touche à
la Russie, dans l'autre comme un plénipotentiaire délégué par le roi auprès de "notre très chère soeur et
très parfaite amie Elisabeth, impératrice et autocrate de toutes les Russies".
La Chétardie choisira sur place la formule la mieux adaptée aux circonstances. Avec cette double
recommandation en poche, c'est bien le diable s'il échoue, une fois de plus, dans sa besogne !


Brûlant les étapes, il arrive à Saint-Pétersbourg le jour même où l'impératrice fête le dixième anniversaire
de son coup d'Etat. Amusée par l'empressement de La Chétardie à la congratuler, Elisabeth lui accorde dans
la soirée une entrevue mi-amicale, mi-protocolaire.
Il la trouve fatiguée, engraissée, mais si gentille en paroles qu'il s'imagine l'avoir retournée comme un gant et qu'elle a déjà oublié ses derniers griefs contre la
France.
Mais, alors qu'il s'apprête à déployer devant elle toute la séduction dont il est capable, il se heurte à l'ambassadeur de France en titre, M. d'Allion.
Celui-ci, mortifié par une concurrence qu'il juge déloyale, ne sait qu'inventer pour lui mettre des bâtons dans les roues. Après une série de malentendus, les deux représentants de Louis XV échangent des injures, des gifles et tirent leurs épées du fourreau.
Bien que blessé à la main, La Chétardie ne perd pas un pouce de sa dignité.
Puis, constatant l'inanité de cette querelle de deux Français en territoire étranger, les adversaires, bon gré, mal gré, se réconcilient.

On est à la veille de Noël.
Or, c'est précisément en cette fin d'année 1743 que la nouvelle tant espérée par Elisabeth lui arrive de Berlin
: le roi de Prusse, sollicité par différents émissaires de choisir une fiancée pour l'héritier du trône de Russie, a enfin déniché la perle. Une princesse de
naissance suffisante, d'extérieur agréable et de bonne éducation, qui fera honneur à son époux sans être tentée
de l'éclipser. (rhé, rhé... ça, c'est Episto qui rigole).

C'est exactement le genre de belle-fille dont rêve l'impératrice. La candidate, qui n'a que quinze ans et qui a vu le jour à Stettin, se nomme Sophie d'Anhalt-Zerbst, Figchen pour ses proches. Son père, Christian-Auguste d'Anhalt-Zerbst, n'est même pas prince régnant et se borne à diriger son petit apanage héréditaire sous la protection condescendante de Frédéric II. La mère de Sophie, Johanna de Holstein-Gottorp, est la cousine germaine de feu CHarles-Frédéric, père de ce grand-duc Pierre dont Elisabeth a fait son héritier.
Johanna a vingt-sept ans de moins que son mari et de grandes ambitions pour sa fille. Tout cela est, aux yeux
de la tsarine, merveilleusement familial, germanique et prometteur.
Rien qu'à étudier, branche par branche, surgeon par surgeon, la généalogie de la promise, Elisabeth se sent en pays de connaissance. Elle a même l'illusion que
c'est elle qui va se marier. Mais avec qui ? Si elle est d'avance bien disposée à l'égard de la jeune fille, elle l'est moins à l'égard du prétendant, qu'elle ne connaît que trop. Son neveu la déçoit ; elle voudrait qu'il fût plus impatient d'apprendre le résultat des manoeuvres
matrimoniales qui se poursuivent loin de lui.
La principale intéressée est d'ailleurs, elle aussi, tenue à l'écart des tractations dont elle est l'objet.
Tout se passe en échange de lettres confidentielles entre Zerbst, où résident les parents de Sophie, Berlin, où siège Frédéric II, et Saint-Pétersbourg, où
l'impératrice piaffe dans l'attente des nouvelles de Prusse.
Les renseignements qu'elle a pu recueillir jusqu'à présent sur la jeune fille concordent harmonieusement :
au dire des rares personnes qui l'ont rencontrée, elle est gracieuse, cultivée, raisonnable, parle le français aussi bien que l'allemand et, malgré son âge tendre, se conduit en toute circonstance avec pondération.

N'est-ce pas trop beau pour être vrai ? se demande Elisabeth. Le portrait de Figchen que Frédéric II lui fait envoyer achève de la conquérir. La petite princesse est véritablement à croquer, avec son frais visage et son regard innocent.
Par crainte d'une déception de dernière minute, la tsarine cache encore à son entourage l'imminence du grand événement qu'elle a préparé pour le bonheur de la Russie. Mais, si Alexis Bestoujev n'en sait rien, les diplomates proches de la Prusse sont au courant et ils ont du mal à se taire.
Mardefeld informe, jour par jour, La Chétardie et Letocq de l'avancement des pourparlers.
Ca et là, des rumeurs transpirent. Le clan français se réjouit - mais avec une certaine prudence ! - de l'arrivée à la cour de cette princesse élevée, dit-on
par une institutrice française. Bien que prussienne de sang, elle ne peut, étant donné l'enseignement qu'elle a reçu de sa gouvernante, que servir la cause de la France.
Et cela, même si le projet de mariage tombe à l'eau !

De dépêche en dépêche, Elisabeth est avertie que la jeune fille et sa mère se sont rendues à Berlin, qu'elles y ont reçu la bénédiction de Frédéric II et qu'elles s'y sont ruinées en achats pour le trousseau de la fiancée. Le père de Sophie, lui est resté à Zerbst.
Est-ce par souci d'économie ou par un réflexe d'orgueil qu'il a refusé d'accompagner sa fille dans cette quête
d'un fiancé prestigieux ?
Elisabeth ne s'arrête pas à cette question subsidiaire.
Moins il y aura de parents prussiens autour de la gamine, mieux cela vaudra, pense-t-elle.

Afin de faciliter le voyage de Sophie et de Johanna, elle leur a fait parvenir quelques subsides pour les frais de route
et leur a recommandé de conserver l'incognito, du moins jusqu'à leur arrivée en Russie.

Après le passage de la frontière, elles devront dire qu'elles se rendent à Saint-Pétersbourg pour une visite de courtoisie à Sa Majesté. Selon les instructions de la tsarine, un traîneau confortable, attelé de six chevaux, les attend à Riga. Elles s'installent frileusement dans
cette première voiture "de fonction" et s'enveloppent dans les pelisses de zibeline qu'Elisabeth a ordonné de
leur remettre pour atténuer les rigueurs du voyage.

En arrivant à Saint-Pétersbourg, elles ont la désillusion d'apprendre que l'impératrice et toute la cour se trouvent à Moscou pour fêter, le 10 février 1744, le seizième anniversaire du grand-duc Pierre.
La tsarine a chargé La Chétardie et l'ambassadeur de Prusse, Mardefeld, d'accueillir ces dames en son absence
et de leur faire les honneurs de la capitale.
Tandis que la petite Sophie s'émerveille devant les beautés de cette immense ville bâtie sur l'eau, admire la relève de la Garde et bat des mains à la vue des
quatorze éléphants offerts jadis à Pierre le Grand par le shah de Perse, Johanna, qui ne perd pas le nord, enrage
de n'avoir pas encore été présentée à Sa Majesté. Elle s'inquiète également des mauvaises dispositions du chancelier Alexis Bestoujev à l'égard de l'union
projetée.
Elle le sait "plus russe que nature" et farouchement hostile à toute concession aux intérêts de la Prusse. En outre, d'après certains bruits qui circulent à Saint-Pétersbourg, il voudrait provoquer l'opposition du Saint-Synode à un mariage entre parents. Si Johanna
prend ombrage de ces racontars, Elisabeth n'en a cure. Elle sait qu'à son moindre froncement de sourcils Bestoujev rentrera sous terre par crainte d'une recrudescence de sévérité envers sa famille et que les plus hauts prélats, ruminant leurs mises en garde, se
contenteront de marmonner dans leur barbe avant de donner leur bénédiction aux fiancés.

Pressée de rejoindre la cour à Moscou, Johanna interrompt les promenades et les amusements de sa fille et, sur le conseil de Mardefeld, se met en route avec elle et La Chétardie dans les derniers jours de janvier.

Elisabeth leur a fixé rendez-vous au palais Annenhof, dans le quartier Est de la seconde capitale, le 9 février à huit heures du soir.
Après les avoir fait attendre, elle donne l'ordre d'ouvrir à deux battants les portes de la salle d'audience et paraît sur le seuil, tandis que devant elle les deux visiteuses plongent dans une profonde révérence.

D'un rapide coup d'oeil, elle évalue la future fiancée :
une très jeune fille maigriotte, pâlotte, dans une robe à justaucorps sans panier, couleur rose et argent. La
toilette est médiocre, mais le minois est avenant.
A côté de cette délicieuse enfant, Pierre, qui est venu prendre livraison de la princesse qu'on lui destine, semble encore plus laid et plus antipathique qu'à l'accoutumée.
Ces derniers temps, il a mis le comble à l'agacement de sa tante en se rapprochant de Brummer, ministre du
Holstein, et de quelques intrigants, tous d'origine allemande.
En outre, au lieu de se réjouir d'avoir été nommé par Sa Majesté colonel du régiment Préobrajenski, il prétend
maintenant faire venir un régiment du Holstein afin qu'on ait ici un vivant exemple de discipline et d'efficacité : deux qualités essentielles dont, prétend-il, l'armée russe aurait bien besoin.

Devant les multiples manifestations de cette germanophilie, Elisabeth, qui a si souvent regretté de ne pouvoir offrir un héritier à la Russie, se surprend à
apprécier que celui-ci ne soit pas son fils. Ce successeur calamiteux ne lui est apparenté ni par l'esprit ni par le goût : uniquement par le titre qu'elle lui a donné.
Tout à coup, elle plaint la malheureuse enfant qu'elle va jeter en pâture à un homme qui ne la mérite pas. Elle se promet en secret de la seconder dans ses efforts de séduction et de dressage du maniaque borné qui sera un jour empereur de Russie.
Si encore la petite Sophie pouvait compter sur les tendres conseils d'une mère pour la consoler de sa déconvenue ! Mais, rien qu'en observant Johanna, qui minaude et jacasse devant elle, la tsarine la juge aussi exaspérante dans sa bassesse et son affectation que
Sophie est plaisante avec son air de sincérité, de santé et de joie.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 28 Juin - 20:34

Certaines inimitiés se révèlent dans un mot, dans un regard, dans un silence. Après cette première entrevue,
Elisabeth sait déjà qu'il n'y a guère d'affection entre Johanna et Sophie. Leur attachement réciproque n'est que
de convention et de circonstance.
Il émane de leur "couple mère-fille" le froid des maisons longtemps inhabitées. Portée par une rêverie généreuse, Elisabeth se voit déjà remplaçant Johanna dans son rôle tutélaire. Si elle n'a pas su former le caractère du grand-duc à son idée, elle veut croire
qu'elle aidera Sophie à s'épanouir en femme heureuse, déterminée et indépendante, sans jamais empiéter sur
l'autorité traditionnelle de l'époux.
Pour inaugurer la série de ses bienfaits, elle prie Razoumovski de lui apporter les insignes de l'ordre de Sainte-Catherine. Deux dames d'honneur de Sa Majesté
épinglent la décoration sur le corsage de Sophie.

Elisabeth examine son oeuvre avec la fierté d'un artiste contemplant le tableau qu'il vient de peindre et, satisfaite du résultat, glisse un regard de connivence à Razoumovski. Il devine ce qu'elle pense à ce sujet de cette union si mal assortie et pourtant si nécessaire.
Cette muette compréhension la réconforte, comme toujours, dans ses heures de doute.

Elle souhaiterait que tout fût simple et naturel dans les relations de Sophie et de Pierre, comme tout l'est dans son propre amour pour le favori qui est devenu son époux de la main gauche.
Les jours suivants, elle surveille e fait espionner par les servantes et les dames d'honneur, ces deux jeunes gens trop sages. Alors que Sophie semble attendre de galantes initiatives de la part de son promis, l'absurde grand-duc Pierre se contente de lui rebattre les oreilles des qualités de l'armée prussienne, à la parade comme à la guerre, et de dénigrer la Russie dans ses habitudes, dans son passé et même dans sa foi.
Est-ce pour affirmer sa liberté d'esprit qu'il raille systématiquement tout ce qui est russe ?
Comme pour prendre sur ces différents points le contre-pied de son fiancé, Sophie paraît de plus en plus attirée par les moeurs et l'histoire du pays qu'elle
découvre.

Basile Adadourov et Simon Todorski, les deux maîtres désignés par Sa Majesté pour familiariser la jeune fille avec la langue et la religion de sa future patrie,
vantent à l'unisson l'assiduité de leur élève dans l'étude du russe et des dogmes orthodoxes. Emportée par
son goût de l'effort intellectuel, elle travaille jusque dans la nuit pour "avancer" dans la connaissance des
problèmes les plus ardus de vocabulaire, de grammaire ou de théologie.

Ayant pris froid, elle subit une forte attaque de fièvre et doit s'aliter. Aussitôt, Johanna, impitoyable, lui
reproche de se "dorloter" au lieu de continuer à tenir vaillamment son emploi de "princesse à marier".
Une défaillance si près du but risque de compromettre toute l'affaire, gémit la mère, et elle supplie Figchen de se ressaisir et de se lever. Troublée par les
souffrances et la solitude morale de l'adolescente, Elisabeth accourt à son chevet. Alors que la pauvrette
suffoque, brûle et claque des dents, le clan antifrançais évoque déjà, pour s'en réjouir, la possibilité d'une issue fatale. Si Sophie disparaissait, il faudrait la remplacer, en choisissant une autre
candidate qui serait, elle, favorable à une alliance austro-anglaise.
Mais Elisabeth se fâche et déclare que, quoi qu'il arrive, elle ne veut pas d'une princesse saxonne. Les hommes de l'art ordonnent qu'on saigne la malade.
Johanna s'y oppose. Elisabeth, appuyée par son médecin personnel, Lestocq, passe outre.
Pendant les sept semaines que perdure la fièvre, Sophie subit seize saignées. Ce traitement de cheval la sauve.

A peine sur pied, et très faible encore, la jeune fille prétend retourner sur la brèche.
Le 21 avril 1744, elle se prépare à fêter ses quinze ans au cours d'une réception. Mais sa pâleur et sa maigreur sont telles qu'elle craint de décevoir les courtisans,
et peut-être même son fiancé. Mue par une sollicitude inhabituelle, la tsarine lui fait apporter du rouge et lui recommande de se farder les joues afin de paraître à son avantage. Tout émue par le courage de Figchen, elle constate que le devoir maternel la conduit vers cette charmante petite personne, qui ne lui est rien mais qui voudrait devenir russe, plutôt que de la diriger vers ce neveu dont elle a fait son fils adoptif et qui souhaiterait rester allemand.

Pendant que la tsarine se penche sur ce délicat problème familial, Johanna se préoccupe, elle, de haute politique. La diplomatie secrète est sa marotte. Elle
reçoit dans son appartement les adversaires habituels du chancelier Alexis Bestoujev, ce Russe indécrottable. La Chétardie, Lestocq, Mardefeld, Brummer se retrouvent chez elle pour des conciliabules clandestins.
Ce qu'espèrent ces apprentis conspirateurs, c'est que, dirigée par sa mère, la jeune Sophie use de son
influence sur le grand-duc Pierre et même sur la tsarine, qui visiblement la tient en estime, pour obtenir la chute du chef de la diplomatie russe.


Mais Alexis Bestoujev n'est pas resté inactif tout au long de ces manigances.
Grâce à ses espions personnels, il a pu faire intercepter les lettres écrites en langage chiffré par La Chétardie et expédiées aux diverses chancelleries
européennes. Une fois en possession de ces pièces compromettantes, il les met sous les yeux d'Elisabeth.
C'est tout une liasse de feuillets aux formules irrévérencieuses que la tsarine découvre avec horreur.

Tournant les pages, elle lit au hasard : "On ne peut rien se promettre de la reconnaissance et de l'attention
d'une princesse (l'impératrice) aussi dissipée." Ou encore : "Sa vanité, sa légèreté, sa conduite déplorable, sa faiblesse et son étourderie ne laissent
place à aucune négociation sérieuse." Ailleurs, La Chétardie critique Sa Majesté pour son goût excessif de
"la toilette" et de "la bagatelle", et souligne qu'elle est totalement ignorante des grandes affaires de l'heure, lesquelles "l'intéressent moins qu'elles ne l'effarouchent."
A l'appui de ces calomnies, La Chétardie cite l'opinion malveillante de Johanna, qu'il présente, du reste, comme une espionne à la solde de Frédéric II.
Atterrée par ce déballage de vilenies, Elisabeth ne sait plus où sont ses amis, ni si elle en a encore.

Elle s'est mise à dos Marie-Thérèse à cause de l'impudent ambassadeur d'Autriche, Botta, qu'elle a traité de "brigand de la diplomatie" : faut-il
maintenant qu'elle se brouille avec Louis XV à cause de La Chétardie qui n'est qu'un sac à ragots ?
Pour bien faire, on devrait l'expulser dans les vingt-quatre heures. Mais la France ne va-t-elle pas s'offenser de cet affront, qui ne vise pourtant pas un
Etat mais un homme ? Avant de sévir ouvertement, Elisabeth convoque Johanna et lui crie à la figure son
indignation et son mépris. Les lettres, étalées sur la table, accusent directement la mère de Sophie.

Epouvantée par l'effondrement de tous ses rêves de grandeur, la princesse d'Analt-Zerbst s'attend à être immédiatement chassée de Russie.
Cependant, elle bénéficiera d'un sursis providentiel
Par égard pour l'innocente fiancée de son neveu, Elisabeth consent à laisser Johanna sur place, du moins jusqu'au mariage. Cette mansuétude ne coûte guère à la tsarine. Elle y voit même un geste de patiente charité, dont le bénéfice ne sera pas perdu.
En vérité, elle plaint sa future belle-fille d'avoir une mère dénaturée. Son engouement pour Sophie est si vif
qu'elle espère gagner par sa grandeur d'âme non seulement la reconnaissance de la jeune fille, mais peut-être aussi son affection.

Subitement, le climat délétère de Saint-Pétersbourg devient insupportable à Sa Majesté et, cédant à un de ces élans mystiques qui la possèdent de loin en loin, elle décide d'accomplir un pèlerinage au couvent de Troïtsa, la laure de la Trinité-Saint-Serge.
Elle emmènera son neveu, Sophie, Johanna et Lestocq.

Avant de partir, elle fait dire à Alexis Bestoujev qu'elle lui laisse le soin de régler le sort de l'ignoble La Chétardie. Toute punition qu'il jugera bon d'infliger à ce faux ami à d'avance son approbation.

S'étant ainsi lavé les mains des salissures de la capitale, elle part d'un coeur allégé, vers Dieu
.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 28 Juin - 23:04

Dès les premières heures du séjour des pèlerins impériaux à la Trinité-Saint-Serge, Elisabeth observe que, si Johanna, Sophie et Lestocq sont très
agités par l'incongruité épistolaire de La Chétardie, Pierre paraît s'en
soucier comme d'une guigne.
Aurait-il oublié qu'il est ici avec sa fiancée, celle qui demain sera sa femme, et que tout ce qui la touche devrait l'émouvoir, lui aussi ?

Tandis qu'à la Trinité-Saint-Serge on se livre à des discussions me-païennes, mi-religieuses sur le destin d futur jeune ménage, à Saint-Pétersbourg des officiers, flanqués de quelques gardes en armes, se présentent au domicile de La Chétardie et lui annoncent que, en raison des diffamations dont il s'est rendu coupable envers Sa Majesté, il est condamné à quitter le pays dans les vingt-quatre heures.
Congédié comme un laquais malhonnête, le marquis proteste, tempête, hurle qu'on l'égorge, qu'il se plaindra à son gouvernement, puis il se calme, baisse la tête et accepte la punition.

Au premier relais, un émissaire de l'impératrice vient lui réclamer la
plaque de l'ordre de Saint-André et la tabatière, ornée d'un portrait de Sa
Majesté, dont il a été gratifié quelques années auparavant, du temps où il
était bien en cour. Comme il refuse de se séparer de ces reliques, Alexis

Bestoujev lui fait parvenir, par le courrier suivant, une sentence
comminatoire de la tsarine : "Le marquis de La Chétardie n'est pas digne de
recevoir des commissions personnelles de Sa Majesté." Du coup, La Chétardie,
au bord de la démence, implore l'intervention de Versailles dans une affaire qui, dit-il, en le déconsidérant, déconsidère la France.

Mais, après Elisabeth Ier, c'est Louis XV qui le remet à sa place. En punition de ses initiatives maladroites, il lui enjoint de se retirer dans ses terres du Limousin et de n'en plus bouger jusqu'à nouvel ordre.

Quant à Elisabeth et à ses compagnons de pèlerinage, après un pieux séjour à
la Trinité-Saint-Serge, ils regagnent Moscou, où les dames d'Analt-Zerbst
s'efforcent de paraître naturelles malgré leur honte et leur déception.

Sachant qu'elle n'est plus que tolérée en Russie et que, dès le lendemain du
mariage de sa fille, on l'invitera à partir, Johanna ne décolère pas.
Sophie, de son côté, tente d'oublier cette succession de déconfitures en
préparant sa conversion à l'orthodoxie avec un zèle de néophyte.
Tandis qu'elle écoute scrupuleusement les discours du prêtre chargé de
l'initier à la foi de ses nouveaux compatriotes, Pierre s'adonne gaiement à la chasse, dans les forêts et les plaines environnantes, avec les camarades
habituels de ses exploits. Ce sont tous des Holsteinois, ils ne parlent
entre eux que l'allemand et encouragent le grand-duc à braver les traditions
russes pour affirmer jusqu'au bout ses origines germaniques.

Le 28 juin 1744, Sophie est enfin reçue dans le sein de l'Eglise orthodoxe,
prononce ses voeux de baptême en russe, sans buter sur les mots, et,
changeant de prénom, devient Catherine Alexeïevna.
Cette obligation de troquer la sainte qui a été sa patronne depuis sa naissance contre une sainte du calendrier de sa nouvelle religion ne la choque pas. Elle sait de longue date qu'il faut en passer par là si on veut épouser un Russe de qualité. Le lendemain, 29 juin, elle se présente à la chapelle impériale pour la cérémonie des fiançailles. L'impératrice s'avance à pas très lents, en tête du cortège, sous un dais d'argent porté par huit généraux. Derrière elle marchent côte à côte le grand-duc Pierre, qui sourit sottement à la ronde, et la grande-duchesse Catherine, pâle, émue et les
yeux baissés. L'office, célébré par le père Ambroise, dure quatre heures.

Bien que convalescente, Catherine ne fléchit à aucun moment. Elisabeth est
contente de sa future belle-fille : "Elle a du cran, elle ira loin !" augure-t-elle.
Lors du bal qui clôt les festivités, Elisabeth remarque, une fois de plus,
le contraste entre l'élégance et la simplicité de la fiancée et l'aplomb de
la mère, qui parle à tort et à travers et se pousse toujours au premier
rang.

Peu après, toute la cour, en grand arroi, se transporte à Kiev. Le jeune couple et Johanna suivent le mouvement. De nouveau, des réceptions, des bals, des parades, des discours et, en fin de journée, pour la tsarine qui
pourtant est une habituée du remue-ménage mondain, l'étrange sensation
d'avoir perdu son temps. Pendant ce voyage, qui durera trois mois, Elisabeth
feint d'ignorer qu'autour d'elle le monde bouge : l'Angleterre, croit-on, se
prépare à attaquer les Pays-Bas, alors que la France envisagerait d'en
découdre avec l'Allemagne et que les Autrichiens s'apprêteraient à affronter
l'armée française.
Les cabinets de Versailles et de Vienne rivalisent d'astuce pour obtenir
l'aide de la Russie et Alexis Bestoujev tergiverse, tant bien que mal, en
attendant des instructions précises de Sa Majesté. Or, voici que l'impératrice, sans doute alarmée par les rapports de son chancelier, décide de regagner Moscou.
Aussitôt la cour, ramassant ses cliques et ses claques, prend, en longue et
lente caravane, le chemin du retour. En se retrouvant dans la vieille cité du sacre. Elisabeth songe, certes, à s'accorder plusieurs jours de répit.
Elle se dit lasse de toute cette agitation de Kiev. Mais il suffit qu'elle respire l'air de Moscou pour être de nouveau avide de distractions et de surprises.

A son initiative, les bals, les soupers, les opéras et les mascarades recommencent. Ils se succèdent à un rythme tel que même les jeunes gens
finissent par demander grâce.

Toutefois, comme la date des épousailles approche, Elisabeth se résout à quitter Moscou la première afin de veiller aux préparatifs de la cérémonie,
qui doit avoir lieu à Saint-Pétersbourg. Les fiancés et Johanna la suivent,
à quelques jours de distance. Mais, en descendant de voiture au relais de
Khotilovo, le grand-duc Pierre est saisi de frissons. Des taches rosâtres
apparaissent sur son visage. Pas de doute possible : c'est la petite vérole.
Rares sont ceux qui en réchappent. On envoie un courrier à l'impératrice.

En apprenant la menace qui pèse sur son fils adoptif, Elisabeth est frappée
d'une terreur prémonitoire. Comment pourrait-elle oublier que, moins de
quinze ans auparavant, le jeune tsar Pierre II a succombé à ce mal, la veille de son mariage ? Et par une étrange coïncidence, en ce mois de janvier 1730, la fiancée, une Dolgorouki, s'appelait elle aussi Catherine.
Ce prénom porterait-il malheur à la dynastie des Romanov ? Elisabeth refuse
de le croire, de même qu'elle refuse de croire à la fatalité de la
contagion. Décidée à se rendre auprès de l'héritier du trône pour le soigner
et le guérir, elle donne l'ordre d'atteler. Entre-temps, Catherine, affolée, est partie pour la capitale.
Chemin faisant, elle croise le traîneau d'Elisabeth. Réunies par l'angoisse,
l'impératrice, qui craint le pire pour son neveu, et la fiancée, qui tremble
de perdre son futur mari, tombent dans les bras l'une de l'autre.

Cette fois, Elisabeth ne doute plus d'avoir été guidée par le Seigneur en accordant sa confiance à cette petite princesse de quinze ans : Catherine est bien l'épouse qu'il faut à ce benêt de Pierre et la belle-fille qu'il lui faut à elle pour être heureuse et finir ses jours en paix. Elles repartent ensemble pour Khotilovo. En arrivant au village, elles trouvent le grand-duc qui grelotte sur un méchant grabat.
Tout en le regardant s'agiter et transpirer, la tsarine se demande si la dynastie de Pierre le Grand ne va pas s'éteindre avec ce malade pitoyable.
Quant à Catherine, elle se voit déjà retournant à Zerbst, avec pour seul bagage le souvenir d'une fête tragiquement écourtée.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 29 Juin - 21:44

Puis, à la demande de l'impératrice, qui redoute la contagion pour la jeune fille juste avant la mariage, Catherine accepte de regagner Saint-Pétersbourg avec sa mère, laissant Sa Majesté au chevet du grand-duc.
Durant plusieurs semaines, Elisabeth veille, au fond d'une cabane rustique et mal chauffée, sur cet héritier qui lui joue le mauvais tour d'abandonner la partie au moment où ils étaient tous deux sur le point de la gagner. Mais est-ce par charité chrétienne ou par 'intérêt pour l'hérédité monarchique qu'elle se dévoue ainsi à un être qu'elle n'aime pas ?

Elle ne cherche même plus à analyser la nature des liens qui l'attachent à ce garçon stupide et ingrat.
Une fatalité qu'elle n'ose définir comme étant l'expression de la volonté divine, la pousse dans le dos. Par chance, peu à peu, la fièvre de Pierre diminue et son esprit retrouve un semblant de lucidité.

A la fin du mois de Janvier 1745, l'impératrice quitte Khotilovo pour conduire son neveu, guéri, à Saint-Pétersbourg. Il a tellement changé au cours de sa maladie qu'Elisabeth craint la déception de Catherine quand elle découvrira la loque qu'on lui ramène en guise de fiancé.
La petite vérole a ravagé la figure de Pierre. Le crâne rasé, la face tuméfiée, les prunelles injectées de sang, les lèvres craquelées, il est la caricature du jeune homme qu'il était quelques mois auparavant. Devant cet épouvantail ricanant, la tsarine est tentée d'excuser par avance la réaction de Catherine.
Pour améliorer le physique du "revenant", elle le coiffe d'une abondante perruque. Affublé de ces fausses boucles poudrées, il est encore plus hideux que sous son aspect naturel.
Mais les dés sont jetés. Il faut braver le mauvais sort. Dès l'arrivée des voyageurs et leur installation au palais d'Hiver, Catherine accourt pour voir son fiancé miraculeusement rétabli. Elisabeth assiste, le coeur serré, à la rencontre. En apercevant le grand-duc Pierre, Catherine semble paralysée par l'horreur.
La bouche entrouverte, les yeux écarquillés, elle bégaie un compliment pour féliciter son fiancé de sa guérison, fait une courte révérence et s'enfuit, comme si elle venait de se heurter à un spectre.


Le 10 février, jour anniversaire de la naissance du grand-duc, l'impératrice, consternée, lui déconseille même de se montrer en public. Cependant, elle espère encore qu'avec le temps les défauts physiques de son neveu s'atténueront. Ce qui lui paraît plus grave, pour l'heure, c'est le peu d'intérêt qu'il témoigne à sa fiancée.
D'après les on-dit de l'entourage de Catherine, Pierre se serait vanté devant elle d'avoir eu des maîtresses. Mais est-il seulement capable de satisfaire une femme dans les jeux de l'amour ? Est-il normalement constitué, "de ce côté-là" ?
Et la charmante Catherine sera-t-elle assez coquette, assez inventive pour éveiller le désir d'un mari "soliveau" ?
Donnera-t-elle des enfants au pays qui les attend déjà ? Peut-on vaincre par des remèdes la déficience sexuelle d'un homme pour qui la vue d'un régiment en ordre de marche est plus exaltante que celle d'une jeune femme allongée dans la pénombre de son alcôve ?
Dévorée de doutes, la tsarine consulte des médecins. Après de doctes conciliabules, ils décident que, si le grand-duc buvait moins, il serait davantage attiré par les dames. D'ailleurs, à leur avis, cette inhibition n'est que passagère et un "mieux" se dessinera bientôt.
C'est également l'opinion de Lestocq. Mais ces paroles lénifiantes ne suffisent pas à calmer les appréhensions de l'impératrice. Elle s'étonne que Catherine et Pierre ne soient pas plus pressés de se marier. Auraient-ils peur des merveilleux plaisirs de la nuit ? S'ils s'accommodent de tous les retards qui séparent les rêves pudiques de la réalité charnelle, Elisabeth, elle, est impatiente pour deux.

Au bout de longues discussions, la date de la cérémonie est fixée irrévocablement. Sa Majesté décide que les noces les plus superbes du siècle auront lieu le 21 août 1745
.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 29 Juin - 22:47

LA RUSSIE ELISABETHAINE


Quand il s'agit d'organiser une fête de première importance, Elisabeth ne
laisse rien au hasard. Le matin de la cérémonie nuptiale, elle a assisté à
la toilette de Catherine, l'a examinée, nue, de la tête aux pieds, a dirigé
son habillement en vêtements de dessous et de dessus par les femmes de
chambre, a discuté avec le coiffeur la meilleure façon de boucler ses cheveux, a choisi, sans discussion possible, la robe en brocart d'argent, à
jupe large et à manches courtes, avec une traîne brodée de motifs de roses,
puis, vidant son coffre à bijoux, a complété la parure avec des colliers, des
bracelets, des bagues, des broches et des pendants d'oreilles, dont le poids
rend tout mouvement difficile et oblige la grande-duchesse à un maintien
hiératique.
Le grand-duc, lui aussi, est voué au tissu d'argent et à la joaillerie impériale. Mais, autant sa fiancée peut s'apparenter à une vision céleste, autant lui, avec son air de singe travesti en prince, donnerait envie de se taper les cuisses..
Les bouffons habituels de Sa Majesté Anna Ivanovna étaient moins drôles dans leurs grimaces que lui quand il essaie de paraître sérieux.


Le cortège traverse Saint-Pétersbourg au milieu d'une multitude moutonnante,
qui se prosterne au passage des voitures, se signe précipitamment et psalmodie des voeux de bonheur au jeune couple et à la tsarine. Jamais il
n'y a eu autant de cierges allumés dans la cathédrale Notre-Dame-de-Kazan.
Tout au long de la liturgie, Elisabeth est sur des charbons ardents. Elle s'attend à une de ces incongruités dont son neveu est coutumier dans les
circonstances les plus graves.
Mais l'office se déroule sans anicroche, y compris l'échange des anneaux.
Aux dernières paroles du prêtre, la tsarine pousse un soupir de soulagement.
Après avoir risqué l'ankylose en restant debout, durant des heures, à l'église, elle a hâte de se dégourdir les jambes au bal qui, comme il est
d'usage, clôt les réjouissances.


Cependant, malgré le plaisir qu'elle prend à la danse, elle n'oublie pas que
l'essentiel de l'affaire, ce n'est pas la bénédiction, encore moins les menuets et les polonaises, mais l'accouplement qui aura lieu, en principe, bientôt.
Dès neuf heures du soir, interrompant la fête, elle décide qu'il est temps pour les jeunes mariés de se retirer.
En duègne consciencieuse, elle les conduit à l'appartement conjugal.
Des dames et des demoiselles d'honneur, tout émoustillées, leur font
escorte. Le grand-duc s'éclipse discrètement pour enfiler sa tenue de nuit et les soubrettes de la grande-duchesse profitent de l'absence provisoire de
son mari pour passer à la jeune fille une chemise aux transparences suggestives, coiffer ses cheveux d'un léger bonnet de dentelle et la mettre
au lit sous le regard vigilant de l'impératrice.
Quant Sa Majesté juge que la "petite" est "prête", elle sort avec une lenteur théâtrale. Au vrai, elle déplore que la décence l'empêche d'assister
à la suite.

Des interrogations absurdes la tourmentent. Où en est son neveu, à quelques minutes de l'épreuve ? A-t-il en lui assez de ressort viril pour contenter cette enfant innocente ? Sauront-ils, l'un et l'autre, se passer de ses conseils pour s'aimer ?
Elle a remarqué, avant de quitter la pièce, que Catherine avait une
expression apeurée et un voile de larmes devant les yeux. Certes, elle
n'ignore pas que ce genre d'appréhension virginale ne peut qu'exciter le désir d'un homme normalement constitué. Mais est-ce le cas du grand-duc ?
N'y a-t-il pas, dans cet être au tempérament excentrique, une impuissance qu'aucune femme ne serait capable de guérir ? En retrouvant Alexis Razoumovski au terme dune journée épuisante, Elisabeth se félicite de n'avoir pas à se poser la même question en ce qui les concerne tous deux.


Les jours suivants, elle essaie en vain de surprendre dans le regard de Catherine les signes de l'entente physique. La jeune mariée paraît de plus en plus songeuses et désabusée. En interrogeant ses caméristes, Elisabeth apprend que, le soir, après avoir rejoint sa femme dans le lit, le grand-duc Pierre, au lieu de la caresser, prend plaisir à jouer avec des figurines de bois peint sur sa table de chevet. Souvent aussi, disent-elles, abandonnant la grande-duchesse, il prétexte un mal de tête pour aller boire et rire avec quelques amis, dans la pièce voisine. Ou bien encore il s'amuse à faire manoeuvrer des domestiques en les commandant comme si c'étaient des soldats à la parade. Ce ne sont certes que des enfantillages, mais ils ne laissent pas d'être offensants, et même inquiétants, pour une épouse qui ne demande qu'à être révélée.

Si Catherine reste sur sa faim aux côtés d'un mari défaillant, sa mère se dévergonde sans retenue. En quelques mois passés à Saint-Pétersbourg, elle a trouvé le moyen de devenir la maîtresse du comte Ivan Betski. On raconte qu'elle est enceinte des oeuvres de ce gentilhomme et que, si la grande-duchesse tarde à donner un héritier à l'empire, sa chère maman lui offrira, elle, un petit frère ou une petite soeur dans un proche avenir.
Indignée par l'inconduite de cette femme qui, par égard pour Catherine aurait dû modérer ses ardeurs pendant son séjour en Russie, Elisabeth l'invite fermement à quitter le pays où elle n'a apporté que déshonneur et sottise. Après une scène pathétique d'excuses et de justifications, auxquelles la tsarine oppose un mépris glacial, Johanna boucle ses valises et retourne à Zerbst sans prendre congé de sa fille, dont elle redoute les reproches.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Lun 1 Juil - 18:44

Bien qu'ayant été, tous ces temps-ci, consternée par les extravagances de sa mère, Catherine se sent si seule après le départ de Johanna que sa mélancolie se transforme en un désespoir silencieux.
Témoin de cet abattement, Elisabeth veut croire encore qu'en voyant sa femme malheureuse Pierre se rapprochera d'elle et que les larmes de Catherine obtiendront ce qu'elle n'a su éveiller en lui par la coquetterie. Mais, de jour en jour, le malentendu entre les époux s'accentue. Vexé de ne pouvoir remplir son devoir conjugal comme Catherine l'y invite chaque nuit par ses mines gentiment provocantes, avec un cynisme soldatesque, qu'il aime ailleurs et qu'il a même une liaison dont il ne saurait se passer. Il lui parle de certaines de ses demoiselles d'honneur qui auraient pour lui de grandes bontés. Dans son désir de l'humilier, il pousse l'outrecuidance jusqu'à railler sa soumission envers la religion orthodoxe et son respect pour l'impératrice, cette dévergondée qui affiche ses relations avec l'ancien moujik Razoumovski : les turpitudes de Sa Majesté sont, dit-il la fable de tous les salons de la capitale.

Elisabeth serait plutôt amusée par les démêlés du ménage grand-ducal si sa bru avait la bonne idée de tomber enceinte entre deux bouderies. Mais, au bout de neuf mois de cohabitation, la jeune femme a le ventre aussi plat que le jour de ses noces. Peut-être est-elle encore vierge ? Cette stérilité prolongée apparaît à Elisabeth comme une atteinte à son prestige personnel. Dans un mouvement de colère, elle convoque sa belle-fille improductive, la rend seule responsable de la non-consommation du mariage, l'accuse de frigidité, de maladresse et, reprenant les griefs du chancelier Alexis Bestoujev, va jusqu'à prétendre que Catherine partage les idées politiques de sa mère et qu'elle travaille en secret pour le roi de Prusse.
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