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 TERRIBLES TSARINES...

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epistophélès

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 8 Juin - 13:17

Bon, maintenant, j'attaque le roman d'Henri Troyat.

Henri Troyat est né à Moscou en 1911. Fuyant la Révolution russe, ses parents - à l'issue d'un long exode - l'amènent en France où il fait ses études (lycée, faculté de droit).
Naturalisé français, il accomplit son service militaire et, alors qu'il se trouve encore sous les drapeaux, obtient le prix du Roman populiste pour son premier ouvrage, Faux jour (1935). Il publie encore Le Vivier, grandeur nature, La Clef de voûte et l'Araigne, qui reçoit le prix Goncourt en 1938?
La même année, le prix Max Barthou, décerné par l'Académie française, couronne l'ensemble de son oeuvre.
Il entreprend ensuite de vastes fresques historiques : Tant que la terre durera (3 vol.), Les Semailles et les Moissons (5 vol. et La Lumière des justes (5 vol.).


L'oeuvre abondante d'Henri Troyat compte aussi des nouvelles et des biographies (Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï, Gogol, Catherine la Grande, Pierre le Grand, Alexandre Ier, Tchekhov, Tourgueniev, Gorki, Flaubert, Maupassant, Alexandre II, le dernier tsar, Zola, Verlaine et Balzac).

Le Front dans les nuages marque un retour à sa première manière romanesque, tandis que[i] Le Moscovite (3 vol.) et Les Héritiers de l'avenir (3 vol.) s'apparentent aux grands cycles historiques. Signalon également les derniers ouvrages de Henri Troyat : Toute ma vie sera mensonge, La Gouvernante française, La Femme de David, Aliocha, Youri, Le Marchand de masques, Le Défi d'Olga, Raspoutine, Viou, L'Affaire Crémonnière, Juliette Drouet, La Ballerine de Saint-Pétersbourg et Le Fils du Satrape.[i]

Grand Prix littéraire du Prince Pierre de Monaco en 1952, Henri Troyat a été élu à l'Académie française en 1959.
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epistophélès

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 8 Juin - 20:20

CATHERINE OUVRE LA VOIE


Un silence lugubre s'est abattu sur le palais d'Hiver. Alors que, d'habitude,
la stupeur qui marque le décès d'un souverain est suivie d'une explosion de joie à la proclamation du nom de son successeur, cette fois les minutes passent et l'abattement, l'incertitude des courtisans se prolongent de façon alarmante. On dirait que Pierre le Grand n'en finit pas de mourir. Certains ont même l'air de penser que, lui disparu, il n'y a plus d'avenir pour la Russie. En contemplant le cadavre allongé, les mains jointes, sur le lit d'apparat, les notables, accourus aux nouvelles, s'étonnent que ce monstre d'énergie et d'audace, qui a tiré le pays de sa léthargie séculaire, l'a doté d'une administration, d'une police, d'une armée dignes d'une puissance moderne, l'a débarrassé des lourdes traditions russes pour l'ouvrir à la culture occidentale et a bâti une capitale aux splendeurs impérissables sur un désert de boue et d'eau, n'ait pas pris la peine de désigner celui qui devra continuer son oeuvre. Il est vrai que, quelques mois auparavant, rien ne permettait de présager une issue aussi rapide. Comme toujours, le tsar réformateur a été victime de son impétuosité.

C'est en plongeant dans les eaux glacées de la Néva pour secourir les marins d'un navire en perdition qu'il a contracté la fluxion de poitrine qui allait l'emporter. Très vite, la fièvre a réveillé les séquelles de son affection vénérienne et s'est compliquée de rétention d'urine, de gravelle et de gangrène. Le 28 janvier 1725, après de douloureuses journées de délire, il a demandé un écritoire et, d'une main tremblante, a tracé ces mots sur le papier : "Rendez tout à..." Le nom du bénéficiaire est resté en blanc. Déjà les doigts de l'agonisant se crispent, sa voix se perd dans un râle. Il est ailleurs.
Ecroulée à son chevet, sa femme Catherine sanglot et interroge en vain un corps muet, sourd et inerte.
Ce deuil la laisse à la fois désespérée et désemparée, avec sur les bras un chagrin et un empire aussi pesant l'un que l'autre.
Autour d'elle, toutes les têtes pensantes du régime partagent la même angoisse. Au vrai, le despotisme est une drogue indispensable non seulement à celui qui l'exerce mais encore à ceux qui le subissent.
A la mégalomanie du maître répond le masochisme des sujets.

Accoutumé aux injustices d'une politique de contrainte, le peuple s'effraie d'en être brusquement privé. Il lui semble qu'en desserrant son étreinte le maître dont il se plaignait naguère lui retire en même temps sa protection et son amour. Ceux qui hier critiquaient le tsar en sourdine ne savent plus aujourd'hui sur quel pied danser. Ils se demandent même si c'est le moment de "danser" et s'ils "danseront" de nouveau un jour, après cette longue attente dans l'ombre du tyrannique novateur.
Cependant, il faut vivre coûte que coûte. Tout en versant des torrents de larmes, Catherine ne perd pas de vus ses intérêts personnels. Une veuve peut être à la fois sincèrement affligée et raisonnablement ambitieuse. Elle n'ignore pas ses torts envers le défunt, mais elle lui est toujours restée dévouée, malgré ses nombreuses infidélités. Nul ne l'a connu et servi mieux qu'elle durant vingt-trois années de leur liaison et de leur mariage. Dans la lutte pour le pouvoir, elle a pour elle sinon la légitimité dynastique, du moins celle de l'amour désintéressé.
Parmi les dignitaires du trône, les paris sont déjà ouverts.


A qui la couronne du Monomaque ? (Nom de Constantin IX, empereur d'Orient, et surnom de Vladimir II, grand-duc de Moscovie)
A deux pas du corps exposé sur son lit de parade, on chuchote, on complote, on mise sur tel ou tel nom,, sans oser déclarer tout haut ses préférences. Il y a le clan des partisans du jeune Pierre, âgé de dix ans, le fils de l'infortuné tsarévitch Alexis.
Pierre le Grand a fait périr Alexis sous la torture pour le punir d'avoir, dit-on, comploté contre lui.
Le souvenir de cet assassinat légal plane encore sur la cou de Russie. La coterie liée au petit Pierre réunit les princes Dimitri Galitzine, Ivant Dolgorouki, Nikita Repnine, Boris Chérémétiev, tous mécontents d'avoir été brimés par le tsar et avides de prendre leur revanche sous le nouveau règne. A l'opposé, se dressent ceux que l'on désigne sous le sobriquet des "Aiglons de Pierre le Grand". Ces hommes de confiance de Sa Majesté sont prêts à tout pour conserver leurs prérogatives. Ils ont à leur tête Alexandre Menchikov, ancien garçon pâtissier, ami de jeunesse et favori du défunt (il l'a fait prince sérénissime), le lieutenant-colonel de la Garde Ivan Boutourline, le sénateur comte Pierre Tolstoï, le grand chancelier comte Gabriel Golovkine, le grand amiral Fédor Apraxine. Tous ces hauts personnages ont signé jadis, pour complaire à Pierre le Grand, le verdict de la Haute Cour condamnant au supplice, et par voie de conséquence à la mort, son fils rebelle Alexis. Ce sont, pour Catherine, des alliés d'une fidélité indéfectible. Pour ces "hommes de progrès", qui se déclarent hostiles aux idées rétrogrades de la vieille aristocratie, il n'y a pas à hésiter : seule la veuve de Pierre le Grand a le droit et la capacité de lui succéder. Le plus déterminé à défendre la cause de "la vraie dépositaire de la pensée impériale" est celui qui a le plus à gagner en cas de succès, le fringant Alexandre Menchikov.


Etant redevable de toute sa carrière à l'amitié du tsar, il compte sur la gratitude de son épouse pour le maintenir dans ses privilèges. Sa conviction est si forte qu'il ne veut même pas entendre parler des prétentions à la couronne du petit-fils de Pierre le Grand, qui est, certes, le fils du tsarévitch Alexis, mais que rien, hormis cette filiation collatérale, ne désigne à un si glorieux destin.
De même, il hausse les épaules quand on évoque devant les filles de Pierre le Grand et de Catherine qui pourraient, après tout, faire valoir leur candidature. L'aînée de ces filles, Anna Petrovna, a tout juste dix-sept ans ; la cadette, Elisabeth Petrovna, seize à peine.
Ni l'une ni l'autre ne sont bien dangereuses. De toute façon, dans l'ordre successoral, elles ne figureraient qu'après leur mère, l'impératrice putative. Pour l'instant, il ne faut songer qu'à les marier au plus vite. Tranquille de ce côté-là, Catherine se fie entièrement à Menchikov et à ses amis pour l'appuyer dans ses intrigues. Avant même que le tsar ait rendu le dernier soupir, ils ont envoyé des émissaires dans les principales casernes pour préparer les officiers de la Garde à un coup d'Etat en faveur de leur future "petite mère Catherine".
Alors que les médecins, puis les prêtres viennent de constater la mort de Pierre le Grand, une aube frileuse pointe au-dessus de la ville endormie. Il neige à gros flocons. Catherine se tord les mains et pleure si abondamment devant les plénipotentiaires assemblés autour de la couche funèbre que le capitaine Villebois, aide de camp de Pierre le Grand, notera dans ses souvenirs : "On ne pouvait concevoir qu'il pût se trouver tant d'eau dans le cerveau d'une femme. Quantité de gens accourraient au palais pour la voir pleurer et soupirer."


Le décès du tsar est enfin annoncé par cent un coups de canons tirés de la forteresse Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Les cloches de toutes les églises sonnent le glas. Il est temps de prendre une décision. La nation entière attend de savoir qui elle devra adorer ou craindre dans l'avenir.Consciente de sa responsabilité devant l'Histoire, Catherine se rend, à huit heures du matin, dans une grande salle du palais où sont réunis les sénateurs, les membres du Saint-Synode et les hauts dignitaires des quatre premières classes de la hiérarchie, sorte de Conseil des Sages, qu'on nomme la "Généralité" de l'empire.
D'emblée, la discussion prend un tour passionné. Pour commencer, le secrétaire particulier de Pierre le Grand, Makarov, jure sur les Evangiles que le tsar n'a pas rédigé de testament. Saisissant la balle au bond, Menchikov plaide avec éloquence pour la veuve de Sa Majesté. Premier argument invoqué : ayant épousé, en 1707, l'ancienne servante livonienne Catherine (née Marthe Skavronska), Pierre le Grand a voulu, un an avant sa mort, qu'elle fût sacrée impératrice en la cathédrale de l'Archang, à Moscou. Par cet acte solennel et sans précédent, il a tenu, selon Menchikov, à confirmer qu'il n'y avait pas lieu de recourir à un quelconque testament puisque de son vivant, il a pris soin de faire bénir son épouse comme seule héritière du pouvoir. Mais l'explication paraît spécieuse aux adversaires de cette thèse : ils objectent que, dans aucune monarchie au monde, le couronnement de la femme d'un monarque ne lui confère ipso facto le droit à la succession. A l'appui de cette contestation, le prince Dimitri Galitzine avance la candidature du petit-fils du souverain, Pierre Alexeïvitch, le propre fils d'Alexis. Cet enfant, du même sang que le défunt, devrait passer avant tous les autres prétendants. Oui, mais étant donné l'âge tendre du garçon, ce choix impliquerait la désignation d'une régence jusqu'à sa majorité. Or, toutes les régences, en Russie, ont été marquées par des complots et des désordres. La dernière en date, celle de la grande-duchesse Sophie, a failli compromettre le règne de son frère Pierre le Grand.


Elle a ourdi contre lui de si noires intrigues qu'il a fallu la jeter dans un couvent pour l'empêcher de nuire.
Est-ce genre d'expérience que les nobles veulent renouveler en portant au pouvoir leur protégé, flanqué d'une conseilleuse tutélaire ? Selon les adversaires de cette combinaison, les femmes ne sont pas aptes à diriger les affaires d'un aussi vaste empire que la Russie. Elles ont, disent-ils, les nerfs trop fragiles et s'entourent de favoris trop gourmands dont les extravagances coûtent très cher à la nation. A cela, les tenants du petit Pierre rétorquent que Catherine est une femme comme l'était Sophie et qu'à tout prendre une régente imparfaite vaut mieux qu'une impératrice inexpérimentée.
Bondissant sous l'affront, Menchikov et Tolstoï rappellent aux critiques que Catherine a témoigné d'un courage quasi viril en suivant son mari sur tous les champs de bataille et d'un esprit avisé en partidipant, dans l'imbre, à toutes ses décisions politiques. Au plus chaud du débat, des murmures d'approbation s'élèvent vers le fond de la salle.
Quelques officiers de la Garde se sont faufilés dans l'assemblée sans avoir été invités et donnent leur avis sur une question qui, en principe, ne regarde que les membres de la Généralité. Indigné par cette outrecuidance, le général Repnine veut chasser les intrus, mais Ivan Boutourline s'est déjà approché d'une fenêtre et agite mystérieusement la main. A ce signal, des roulements de tambour retentissent au loin, accompagnés par la musique martiale des fifres. Deux régiements de la Garde, convouqés en hâte, attendent dans une cour intérieure du palais l'ordre d'intervenir. Tandis qu'ils pénètrent bruyamment dans l'édifice, Repnine, cramoisi, hurle : "Qui a osé... sans mes ordres ...?" "J'ai pris ceux ce Sa Majesté l'impératrice", lui répond Ivan Boutourline sans se démonter. Cette manifestation de la force armée étouffe les dernières exclamations des protestataires. Dans l'intervalle, Catherine s'est éclipsée. Dès les premières répliques, elle était sûr de sa victoire.


En présence de la troupe, le grand amiral Apraxine se fait confirmer par Makarov qu'il n'existe aucun testament s'opposant à la décision de l'assemblée et, ainsi rassuré, conclut avec bonhommie : "Allons offrir nos hommages à l'impératrice régnante!"
Les meilleurs arguments sont ceux du sabre et du pistolet. Convaincue en un clin d'oeil, la Généralité, princes, sénateurs, généraux et ecclésiastiques, se dirige docilement vers les appartements de Sa toute nouvelle Majesté.
Afin de respecter les formes légales, Menchikov et Ivan Boutourline promulguent, le jour même, un manifeste certifiant que "le très sérénissime prince Pierre le Grand, empereur et souverain de toutes les Russies", a voulu régler la succession de l'empire en faisant couronner "sa chère épouse, notre très gracieuse impératrice et Dame Catherine Alexeïevna (...), à cause de grands et importants services qu'elle a rendus à l'avantage de l'Empire russien (...)". Au bas de la proclamation, on peut lire : "Donné à Saint-Pétersbourg, au Sénat, le 28 janvier 1725." (le calendrier utilisé en Russie était, au XVIIIe siècle, en retard de onze jours sur le calendrier grégorien en usage ailleurs.)


La publication de ce document ne provoquant aucune récrimination sérieuse, ni parmi les notables, ni dans la population de la capitale, Catherine respire : l'affaire est dans le sac. C'est pour elle une seconde naissance. Quand elle songe à son passé de fille à soldats, elle est prise de vertige devant son élévation au rang d'épouse légitime, puis de souveraine.
Ses parents, de simples fermiers livoniens, sont morts de la peste l'un et l'autre, alors qu'elle était toute jeunette. Après avoir erré, affamée et déguenillée, à travers le pays, elle a été recueillie par le pasteur luthérien Glück, qui l'a employée comme servante. Mais l'orpheline aux formes appétissantes a vite trahi sa surveillance, courant les routes, couchant dans les bivouacs de l'armée russe en campagne pour la conquête de la Livonie polonaise et montant en grade d'un amant à l'autre, jusqu'à devenir la maîtresse de Menchikov, puis celle de Pierre lui-même.
Si celui-ci l'a aimée, ce n'est certes pas pour sa culture, car elle est à peu près illettrée et baragouine le russe, mais il a eu maintes fois l'occasion d'apprécier sa vaillance, son entrain et ses appâts plantureux.
Le tsar a toujours recherché les femmes bien en chair et d'esprit simple.
Même si Catherine l'a souvent trompé, même s'il lui en a voulu de ses infidélités, il est revenu à elle après les pires querelles.


A l'idée que, cette fois-ci, la "rupture" est définitive, elle se sent à la fois punie et soulagée.
Le sort qu'il lui a réservé lui paraît extraordinaire, non point tant à cause de ses origines modestes qu'à cause de son sexe, historiquement voué aux seconds rôles.
Aucune femme avant elle n'a été impératrice de Russie.
De tout temps, le trône de cet immense pays a été occupé par des mâles, suivant la ligne héréditaire dans l'ordre descendant. Même après la mort d'Ivan le Terrible et la confusion qui a suivi, ni l'imposteur Boris Godounov, ni le chancelant Fédor II, ni la théorie des faux Dimitri qui ont traversé les "Temps troubles" n'ont rien changé à la tradition monarchique de la virilité. Il a fallu attendre l'extinction de la maison de Rurik, le fondateur de l'ancienne Russie, pour qu'on se résigne à faire élire un tsar par une assemblée de boyards, de prélats et de dignitaires, le Sobor. Choisi par elle, le jeune Michel Fédorovitch a été le premier des Romanov.
Après lui, la transmission du pouvoir impérial s'est déroulée sans trop de heurts pendant près d'un siècle. C'est en 1722 seulement que Pierre le Grand, rompant avec l'usage, a décrété que désormais le souverain pourrait désigner son héritier comme bon lui semblerait, sans se soucier de l'ordre dynastique. Ainsi, grâce à ce novateur qui a déjà bouleversé les moeurs de son pays de fond en comble, une femme, bien que sans naissance et sans qualification politique, aura les mêmes droits qu'un homme de monter sur le trône.
Et la première bénéficiaire de ce privilège exorbitant, ce sera une ancienne domestique, une Livonienne d'origine, protestante de surcroît, qui est devenue russe et orthodoxe sur le tard et dont les seuls titres de gloire ont été acquis dans les alcôves.
Est-il possible que ces mains qui jadis ont tant de fois lavé la vaisselle, retapé les lits, blanchi le linge sale et préparé la mangeaille de la soldatesque soient les mêmes que celles qui demain, parfumées et chargées de bagues, signeront les oukases dont dépendra l'avenir de millions de sujets perclus de respect et de crainte ?
Jour et nuit, l'idée de cette promotion formidable hante le cerveau de Catherine. Plus elle pleure et plus elle a envie de rire. Le deuil officiel doit durer quarante jours. Toutes les dames de qualité rivalisent dans les prières et les lamentations. Catherine tient superbement sa partie dans ce concours de soupirs et de sanglots. Mais subitement un chagrin supplémentaire la frappe en plein coeur.
Quatre semaines après la disparition de son mari, et alors que toute la ville se prépare à de somptueuses funérailles, sa fille cadette, Nathalie, âgée de six ans et demi, succombe à la rougeole.
Cette mort discrète, presque insignifiante, jointe à la mort démesurée de Pierre le Grand, achève de convaincre Catherine que son sort est exceptionnel dans la douleur comme dans la réussite.
Immédiatement, elle décide d'enterrer le même jour le père auréolé d'une gloire historique et la fillette qui n'a pas eu le temps de goûter au bonheur et à la servitude de la vie de femme.
Annoncées par des hérauts aux quatre coins de la capitale, les doubles obsèques auront lieu le 10 mars 1725, en la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul.
Sur le parcours du cortège, les façades de toutes les maisons sont garnies de draperies noires.
Douze colonels de haute stature portent l'imposant cercueil de Sa Majesté, qu'un dais de brocart doré et de velours vert abrite, tant bien que mal, des rafales de neige et de grêle. Le petit cercueil de Nathalie l'accompagne sous un dais de tissu doré agrémenté de plumets rouges et blancs. Derrière eux s'avancent les prêtres, précédant une armée de bannières saintes et d'icônes. Enfin apparaît Catherine Ier, en grand deuil et le front bas. L'inévitable prince sérénissime Menchikov et le grand amiral Apraxine la soutiennent dans sa démarche vacillante. Ses filles Anna et Elisabeth sont, elles, escortées par le grand chancelier Golovkine, le général Repnine et le comte Tolstoï. Les dignitaires de tout acabit, les nobles les plus huppés, les généraux les plus décorés, les princes étrangers en visite à la cour et les diplomates, rangés selon leur ancienneté, suivent le mouvement, tête nue, au son d'une musique funèbre ponctuée de roulements de tambour.
Les canons tonnent, les cloches sonnent, le vent ébouriffe les perruques des notables qui les retiennent de la main. Après deux heures de marche dans le froid et la tempête, l'arrivée à l'église est pour tous une délivrance.
L'immense cathédrale semble soudain trop petite pour contenir cette foule épuisée et éplorée. Et, dans la nef illuminée par mille cierges, un autre supplice commence. La liturgie est d'une lenteur écrasante.
Catherine rassemble ses réserves d'énergie pour ne pas défaillir. Elle dit adieu avec la même ferveur à l'époux prestigieux qui lui a fait cadeau de la Russie et à son enfant innocente qu'elle ne verra plus sourire à son réveil. Mais, si la mort de Nathalie lui serre le coeur comme la vue d'un oiseau tombé du nid, celle de Pierre l'exalte comme une invitation aux étonnements d'un destin de légende. Née pour être la dernière, elle est devenue la première.
Qui doit-elle remercier de sa chance, Dieu ou son mari ? Le deux peut-être, selon les circonstances ? Tandis qu'elle s'abîme dans cette interrogation solennelle, elle entend l'archevêque de Pskov, Théophane Prokopovitch, qui prononce l'oraison funèbre du défunt.
"Que nous est-il arrivé, ô hommes de Russie ? Que voyons-nous ? Que faisons-nous ? C'est Pierre le Grand que nous enterrons!"
Et pour finir, cette prophétie réconfortante : "La Russie subsistera telle qu'il l'a modelée !" A ces mots, Catherine relève la tête. Elle ne doute pas qu'en lançant cette phrase le prêtre lui a transmis un message d'outre-tombe.
Tour à tour exaltée et effrayée à la perspective des lendemains qui l'attendent, elle a hâte de se retrouver à l'air libre. Mais, quand elle sort de l'église, le parvis lui paraît plus vaste, plus vide, plus inhospitalier qu'auparavant.
Entre-temps, la bourrasque de neige s'est renforcée. Bien que flanquée de ses filles et de ses amis, Catherine ne voit et n'entend personne.
Son entourage s'inquiète qu'elle semble perdue dans une contrée inconnue.
On dirait que l'absence de Pierre la paralyse. Elle doit bander sa volonté pour affronter, seule et à découvert, la réalité d'une Russie sans horizon et sans maître.
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epistophélès

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 8 Juin - 22:04

LE REGNE ECLAIR DE CATHERINE Ier

Catherine Ier approche de la cinquantaine. Elle a beaucoup vécu, beaucoup aimé, beaucoup ri, beaucoup bu, mais n'est pas rassasiée. Ceux qui l'ont fréquentée dans sa période faste la décrivent comme une grosse femme mafflue, fardée, souriante, au triple menton, à l'oeil égrillard, aux lèvres goulues, vêtue d'oripeaux voyants, surchargée de bijoux et d'une propreté douteuse. Pourtant, alors que tout le monde s'accorde pour dénoncer ses allures de cantinière déguisée en souveraine, les opinions sont plus nuancées quand il s'agit de commenter son intelligence et son esprit de décision. Si elle sait à peine lire et écrire, si elle parle le russe avec un accent polonais teinté de suédois, elle témoigne, dès les premiers jours de son règne, d'une louable application à incarner la pensée de son mari.

Pour mieux se pénétrer des questions de politique étrangère, elle a même appris un peu de français et d'allemand. En toute occasion, elle préfère se fier au bon sens qu'elle a hérité d'une enfance difficile. Certains de ses interlocuteurs la trouvent plus humaine, plus compréhensive que le tsar défunt.
Il n'en demeure pas moins que, consciente de son inexpérience, elle consulte Menchikov avant toute résolution importante.

Ses ennemis affirment derrière son dos qu'elle lui est entièrement soumise et qu'elle redoute de le mécontenter par des initiatives personnelles.
Couche-t-elle encore avec lui ? Si elle ne s'est pas privée de le faire dans le passé, il est peu probable qu'elle persévère à son âge et dans sa situation.
Avide de chair fraîche, elle peut s'offrir des plaisirs plus savoureux que ceux d'un retour aux sources entre les bras d'un partenaire vieillissant.

Totalement libre de ses choix, elle change d'amants selon sa fantaisie et ne regarde pas à la dépense lorsqu'il s'agit de les récompenser pour leurs prouesses nocturnes.
L'ambassadeur de France Jacques de Campredon se plaît à énumérer dans ses Mémoires quelques-uns de ces élus éphémères : "Menchikov n'est plus que pour le conseil, écrit-il. Le comte Loewenwolde paraît plus accrédité. Le sieur Devier est encore du nombre des favoris d'éclat. Le comte Sapicha a occupé aussi son poste. C'est un beau garçon bien fait. On lui envoie souvent des bouquets et des bijoux. (...)

Il y a d'autres favoris de seconde classe, mais ils ne sont connus que de Johanna, ancienne femme de chambre de la tsarine et dépositaire de ses plaisirs."

Au cours des nombreux soupers dont elle régale ses compagnons de joutes amoureuse, Catherine boit comme un trou.
Sur son ordre, la vodka ordinaire (prostaïa) alterne, sur la table, avec des liqueurs fortes, françaises et allemandes. Il lui arrive souvent de s'évanouir à la fin d'un de ces repas arrosés.
"La tsarine a été assez mal d'une de ces débauches qui se fit le jour de la Saint-André, note le même Campredon dans un rapport à son ministre en date du 25 décembre 1725. Une saignée l'a tirée d'affaire ; mais, comme elle est extrêmement replète et qu'elle vit fort irrégulièrement, on croit qu'il lui arrivera quelque accident qui abrégera ses jours." (Cité par Waliszewski : l'Héritage de Pierre le Grand)

Ces soûleries et ces coucheries n'empêchent pas Catherine, dès qu'elle a recouvré ses esprits, de se conduire en véritable autocrate. Elle houspille et gifle ses servantes pour une peccadille, parle haut devant ses conseillers ordinaires, assiste sans broncher aux fastidieuses parades de la Garde, monte à cheval pendant des heures pour se détendre les nerfs et prouver à tout un chacun sa résistance physique.

Comme elle a le sens de la famille, elle fait venir de leurs lointaines provinces des frères et des soeurs dont Pierre le Grand a toujours voulu ignorer l'existence. A son invitation, d'anciens paysans livoniens ou lituaniens, mal dégrossis et engoncés dans des vêtements d'apparat, débarquent dans les salons de Saint-Pétersbourg.
Des titres de comte et de prince s'abattent sur leur tête, au grand scandale des aristocrates authentiques.
Quelque-uns de ces nouveaux courtisans aux mains calleuses rejoignent les habituels commensaux de Sa Majesté dans les conclaves de la bonne humeur et du dévergondage.

Cependant, si avide soit-elle d'amusements débridés, Catherine garde toujours quelques heures dans son emploi du temps pour s'occuper des affaires publiques. Certes, Menchikov continue à lui dicter les décisions quand il s'agit de l'intérêt de l'Etat, mais, d'une semaine à l'autre, Catherine s'enhardit jusqu'à contester parfois les opinions de son mentor.
Tout en reconnaissant qu'elle ne saura jamais se passer des avis de cet homme compétent, dévoué et retors, elle le convainc d'instituer autour d'elle un Haut Conseil secret, compreant, outre son inspirateur Menchikov, d'autres personnages dont la fidélité à Sa Majesté est notire : Tolstoï, Apraxine, le vice-chancelier Golovkine, Ostermann... Ce cabinet suprême rejette dans l'ombre le traditionnel Sénat, qui ne débat plus que des quetions secondaires.

C'est à l'instigation du Haut Conseil que Catherine décide d'adoucir le sort des Vieux Croyants poursuivis pour leurs conceptions hérétiques, de créer une Académie des sciences selon le voeu de Pierre le Grand, d'accélérer l'embellissement de la capitale, de veiller au creusement du canal de Ladoga et d'équiper l'expédition du navigateur danois Vitus Behring à destination du Kamtchatka.

Ces sages résolutions font bon ménage, dans la tête bouillonnante de la tsarine, avec le goût de l'alcool et de l'amour. Elle est tour à tout vorace et avisée, bassement sensuelle et froidement lucide.
A peine à-t-elle goûté aux joies complémentaires du pouvoir et de la volupté qu'elle revient à son souci primordial : celui de la famille.
Toute mère, fût-elle tsarine, a pour mission de veiller à l'établissement de ses filles dès qu'elles atteignent l'âge de la puberté.
Catherine a donné le jour à deux filles agréables à regarder et d'un esprit assez vif pour plaire autant par leur conversation que par leur visage.
L'aînée, Anna Petrovna, a été promise récememnt au duc de Holstein-Gottorp, Charles-Frédéric. Personnage chétif, nerveux et disgracieux, il n'a guère que son titre pour séduire la jeune fille.
Mais la raison peut tenir lieu de sentiments lorsque, derrière l'union des âmes, se profilent des alliances politiques et des annexions territoriales.
Le mariage ayant été retardé par la mort de Pierre le Grand, Catherine projette de le célébrer dès le 21 mais 1725.
Par soumission à la volonté maternelle, Anna se résigne à ce qui n'est pour elle qu'un triste pis-aller.
Elle a dix sept ans. Charles-Frédéric en a vingt-cinq.
L'archevêque Théophane Prokopovitch, qui quelques semaines aupravant a célébré en slavon, langue de l'Eglise, l'office funèbre de Pierre le Grand, bénit l'union de la fille du disparu avec le fils du duc Frédéric de Holstein et de Hedwige de Suède, elle-même fille du roi Charles XI.
Comme le fiancé ne parle ni le slavon ni le russe, un interprète lui traduit les passages essentiels en latin. Le festin est égayé par les contorsions et les grimaces d'un couple de nains jaillis, au moment du dessert, des flancs d'un énorme pâté en croûte. L'assistance s'étrangle de rire et éclate en applaudissements.
La jeune mariée elle-même s'en amuse. Elle ne se doute pas de l'amère déception qui l'attend. Trois jours après la cérémonie nuptiale, le résident saxon mande à son roi que Charles-Frédéric a déjà découché à trois reprises, laissant Anna se morfondre seule dans son lit. "La mère est au désespoir du sacrifice de sa fille", écrit-il dans son rapport. Peu après, il ajoutera que l'épouse dédaignée se console "en passant la nuit chez les uns et chez les autres."

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epistophélès

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Dim 9 Juin - 22:21

LE REGNE ECLAIR DE CATHERINE Ier


Tout en regrettant que sa fille aînée soit tombée sur un "mauvais numéro", Catherine refuse de s'avouer vaincue et cherche à intéresser son gendre aux affaires publiques puisqu'il paraît peu tenté par les affaires amoureuses.
Elle a deviné juste : Charles-Frédéric est un mordu de la politique.
Invité à participer aux réunions du Haut Conseil secret, il se lance dan sles débats avec tant d'ardeur que Catherine alarmée, estime parfois qu'il se mêle de ce qui ne le regarde pas. Insatisfaite de ce premier gendre, elle songe à corriger son erreur de parcours en combinant pour sa seconde fille, Elisabeth, la préférée de Pierre le Grand, un mariage que toute l'Europe lui enviera. Cette Europe, elle l'a surtout connue à travers les propos de son mari, et, depuis peu, en écoutant les rapports de ses diplomates.
Mais si Pierre le Grand était séduit par la rigueur, la discipline et l'efficacité germaniques, elle est, pour sa part, de plus en plus sensible au charme et à l''esprit de la France, dont ceux qui ont visité ce pays lui rebattent les oreilles.

On affirme autour d'elle que les fastes et les divertissements de la cour de Versailles sont d'un raffinement inégalable.
Certains vont même jusqu'à soutenir que l'élégance et l'intelligence dont s'enorgueillit le peuple français servent à enrubanner de mille grâces l'autorité éclairée de son gouvernement et la puissance de son armée. L'ambassadeur de France, Jacques de Campredon, entretient souvent Catherine de l'intérêt que présenterait un rapprochement entre deux pays qui ont tout pour s'entendre. Un tel accord délivrerait, selon lui, l'impératrice des sournoises interventions de l'Angleterre, qui ne manque pas une occasion de s'immiscer dans les différends de la Russie avec la Turquie, le Danemark, la Suède ou la Pologne.

Depuis quatre que ce diplomate distingué a pris ses fonctions à Saint-Pétersbourg, il n'a cessé de prôner, en catimini, une alliance franco-russe Dès ses premiers pas à la cour, il avait avisé son ministre, le cardinal Dubois, que la fille cadette du tsar, la jeune Elisabeth Petrovna, "très aimable et très bien faite", serait une excellente épouse pour un prince de la maison de France.

Mais, à l'époque, le Régent était favorable aux Anglais et craignait de les irriter en manifestant quelque intérêt pour une grande-duchesse russe.
Tenace, Jacques de Campredon revient maintenant à son idée initiale. Les négociations rompues avec le tsar ne peuvent-elles se renouer, après la mort de celui-ci, avec la tsarine ? Campredon veut en persuader son gouvernement et, pour préparer le terrain, redouble d'amabilité envers Catherine.
L'impératrice est fattée, dans son orgueil maternel, de l'admiration que le diplomate témoigne à sa fille.
N'est-ce pas, se dit-elle, comme un signe précurseur de l'attachement que tous les Français éprouveront un jour pour la Russie ? Elle se rappelle avec émotion la tendresse que Pierre le Grand nourrissait autrefois envers la petite Elisabeth, si jeune alors, si blonde, si gracile, si joueuse. La gamine n'avait que sept ans lorsqu'il avait demandé au peintre français Caravaque, familier du palais à Saint-Pétersbourg, de la peindre nue pour pouvoir la contempler à toute heure, selon son caprice. Il aurait été assurément très fier que son enfant, si belle et si vertueuse, fût choisie comme épouse par un grand prince de France. Quelques mois après les funérailles de son mari, Catherine se montre de nouveau attentive aux suggestions de Campredon.
Les pourparlers matrimoniaux reprennent entre eux au point où ils les avaient laissés à la disparition du tsar.
Au mois d'avril 1725, le bruit se répand que l'infante Marie-Anne, âgée de sept ans et fille du roi Philippe V d'Espagne, que l'on disait fiancée à Louis XV, âgé, lui, de quinze ans, est sur le point d'être renvoyée dans son pays, le duc de Bourbon (le duc de Bourbon avait succédé, comme Régent, au duc Philippe d'Orléans, mort en 1723) la jugeant trop jeune pour le rôle auquel on la destine **).

Du coup, Catherine se renflamme et convoque Campredon. Celui-ci ne peut que lui confirmer la nouvelle. Alors elle s'attendit sur le sort de la malheureuse infante, mais déclare que la décision du Régent ne la surprend pas, car on ne saurait jouer impunément avec les candeurs sacrées de l'enfance.
Puis, comme se méfie du grand maître de la cour, Narychkine, lequel assiste à l'entrevue, elle continue la conversation en suédois. Vantant les qualités physiques et morales d'Elisabeth, elle souligne l'importance que la grande-duchesse aurait sur l'échiquier international dans le cas d'un accord familial avec la France. Elle n'ose dire carrément le fond de sa pensée et se contente de proclamer, une lueur prophétique dans les yeux : "L'amitié et l'alliance avec le roi de France nous seraient préférables à celles de tous les autres princes du monde." Son rêve : que sa chère petite Elisabeth, "ce morceau de roi", devienne reine de France.
Que de problèmes réglés en douceur, d'un bout à l'autre de l'Europe, si Louis XV consent à devenir son gendre!

Au besoin, promet-elle, la fiancée adoptera la religion catholique. Devant cette offre, qui ressemble fort à une déclaration d'amour, Campredon se confond en remerciements et demande un délai pour transmettre les détails de la proposition en haut lieu.

De son côté, Menchikov fait le siège de l'ambassadeur et lui jure que l'intelligence et la grâce d'Elisabeth sont "dignes du génie français", qu'elle est "née pour la France" et qu'elle éblouirait Versailles dès sa première apparition à la cour.
Persuadé que le Régent n'aura pas le front de résister à ces arguments dictés par une amitié sincère, il va même plus loin
et suggère de compléter le mariage de Louis XV avec Elisabeth par celui du duc de Bourbon avec Marie Leszcynska, la fille du roi Stanislas de Pologne, actuellement exilé à Wissembourg. En effet, un jour ou l'autre, ce souverain dévchu pourrait remonter sur le trône si la Russie n'y voyait pas trop d'inconvénients.

Les échanges de rapports secrets entre les chancelleries durent trois mois. A la grande surprise de Catherine, aucune solution ne se dessine encore du côté français. Aurait-on mal engagé la partie ? Faudrait-il envisager d'autres concessions, d'autres promesses pour décrocher le gros lot ?
Catherine se perd en conjectures lorsque, en septembre 1725, la nouvelle éclate tel un coup de tonner dans le ciel brumeux de Saint-Pétersbourg : déjouant toutes les prévisions, Louis XV va épouser cette Marie Leszczynska, une Polonaise de rien du tout, qui a vingt-deux ans et que l'impératrice de Russie songeait à offrir en cadeau au duc de Bourbon.
Cette annonce est un superbe camouflet pour la tsarine. Furieuse, elle charge Menchikov de rechercher les raison d'une telle mésalliance. Celui-ci va trouver Campredon comme il se présenterait à un rendez-vous entre témoins avant une rencontre à l'épée. Pressé de questions, le diplomate tente de ménager la chèvre et le chou, se confond en explications décousues, parle d'une inclination réciproque entre les fiancés, ce qui semble peu vraisemblable, et finit pas laisser entendre que la maison de France ne manque pas de prétendants dont la jolie Elisabeth pourrait se satisfaire à défaut d'un roi.
Certains princes, insinue-t-il, sont de meilleurs partis que le souverain en personne. Agrippant la planche de salut qu'on lui offre, Catherine, déçue par Louis XV, décide de se rabattre sur le duc de Charolais. Cette fois-ci, pense-t-elle, on ne pourra pas l'accuser de viser trop haut.
Avertie de ce marchandage, Elisabeth souffre dans son orgueil et supplie sa mère de renoncer à ses ambitions inconsidérées, qui les déshonorent toutes deux. Or, Catherine prétend savoir mieux que quiconque ce qui convient à sa fille.
Alors qu'elle croit avoir enfin misé sur le bon cheval, elle se heurte soudain au plus humiliant des refus. "Monseigneur a pris d'autres engagements", lui déclare Campredon avec une courtoisie affligée.
L'ambassadeur est réellement excédé par la série d'affronts qu'on le charge d'infliger à l'impératrice.
La cour de Russie lui est devenue insupportable. Il voudrait renoncer à son poste. Mais son ministre, le comte de Morville, lui enjoint de rester sur place en évitant, d'une part, tout débat autour d'un quelconque mariage d'Elisabeth et, d'autre part, toute tentative de rapprochement de Saint-Pétersboug avec Vienne.
Cette double responsabilité inquiète le prudent Campredon. Il ne comprend plus la politique zigzagante de son pays.
En apprenant que Catherine a invité le Haut Conseil secret à briser les relations avec la France, qui décidément ne veut pas d'elle, et à préparer une alliance offensive et défensive avec l'Autriche, laquelle est disposée à aider la Russie quoi qu'il arrive, le diplomate, déçu, floué, écoeuré, demande ses passeports et, le 31 mars 1726, quitte les bords de la Néva pour n'y plus jamais revenir.

Après son départ, Catherine se sent comme trompée dans une passion de jeunesse. La France qu'elle aimait tant la repousse et la trahit pour une autre.
Ce n'est pas sa fille qui a été mise à la porte, c'est elle, avec son sceptre, sa couronne, son armée, l'histoire glorieuse de sa patrie et ses espoirs démesurés.
Blessée à vif, elle envoie à Vienne un représentant chargé de négocier l'alliance qu'elle a si souvent repoussée.Désormais,

l'Europe se divise en deux camps : d'un côté la Russie, l'Autriche et l'Espagne : de l'autre la France, l'Angleterre, la Hollande et la Prusse... Certes, les dosages peuvent encore changer et des transferts d'influence s'opérer par-dessus les
frontières, mais, dans l'ensemble, aux yeux de Catherine, la carte est déjà dessinée pour les années à venir.

Dans ce micmac diplomatique, ses conseillers se démènent, proposent marchandent, se fâchent et se réconcilient. Depuis qu'il fait partie du Haut Conseil secret, le duc Charles-Frédéric de Holstein se distingue par la hardiesse de ses exigences. Son besoin de reprendre possession des territoires qui ont jadis appartenu à sa famille tourne à l'idée fixe.
Il voit toute l'histoire du globe à travers celle du minuscule duché qui est, prétend-il, son apanage.
Agacée par ses continuelles revendications, Catherine finit par demander officiellement au roi du Danemark de rendre le Sleswig à son gendre, le grand-duc de Holstein-Gottorp. S'étant heurtée à un refus catégorique de la part du souverain danois, Frédéric IV, elle en appelle à l'amitié de l'Autriche et obtient que celle-ci soutienne, éventuellement, les revendications du remuant Charles-Frédéric sur le lopin qui faisait partie, hier encore, de son héritage et dont il a été frustré par les honteux traités de Stockholm et de Frederiksborg. L'entrée de l'Angleterre dans cet imbroglio ne fait que brouiller les cartes.

La tsarine est exaspérée par l'enchevêtrement des affaires publiques. Selon son habitude, elle cherche un remède à ses ennuis de toute sorte dans la boisson. Mais, loin de la guérir de son tourment, les excès de table achèvent de miner sa santé. Il lui arrive de festoyer jusqu'à neuf heures du matin et de s'écrouler, ivre morte, sur son lit, entre les bras d'un partenaire qu'elle reconnaît à peine. Les échos de cette existence déréglée consternent son entourage. Parmi les courtisans, des murmures s'élèvent pour prédire le naufrage de la monarchie. Comme si les sempiternels ragots ne suffisaient pas à empoisonner l'atmosphère du palais, voici qu'on reparle avec insistance de ce diablotin de petit-fils de Pierre le Grand, qui aurait été injustement écarté du pouvoir. L'enfant du malheureux Alexis, lequel a payé jadis de sa vie l'audace de s'être opposé à la politique du "Réformateur", émerge tout abasourdi de l'embrouillamini des discussions successorales. Les adversaires de l'innocent estiment qu'il doit partager la déchéance paternelle et qu'il est à jamais exclu des prérogatives

de la dynastie. Mais d'autres prétendent que ses droits à la couronne sont inaliénables et qu'il est tout désigné pour monter sur le trône sous la tutelle de ses proches.
Ses partisans se recrutent surtout parmi les nobles de vieille souche et les membres du clergé provincial.
Ca et là, on signale dans le pays des soulèvements spontanés. Rien de grave encore : de timides rassemblements devant les églises, des conciliabules à la sortie de la messe, le nom du petit Pierre acclamé par la foule le jour de sa fête patronymique.
Pour essayer de désamorcer la menace d'un coup d'Etat, le chancelier Ostermann propose de marier le tsarévitch, qui n'a pas douze ans, à sa tante Elisabeth, qui en a dix-sept. Nul ne se préoccupe de savoir si cet arrangement conviendra aux intéressés. Même Catherine, d'habitude tellement sensible aux élans du coeur, ne se pose aucune question sur l'avenir du couple que formeront, à son initiative, un garçon à peine pubère et une jeune fille montée en graine.
Cependant, si la différence d'âge ne paraît guère rédhibitoire aux marieurs impénitents, ils reconnaissent que l'Eglise risque de s'opposer à cette union consanguine. Après de longues discussions, l'idée est écartée.
D'ailleurs, Menchikov a mieux à proposer. Payant d'audace, il suggère à présent de marier le tsarévitch Pierre non plus à sa tante Elisabeth, mais à sa propre fille, Marie Alexandrovna. Elle joint, dit-il, la beauté de l'âme à celle du corps.
En l'épousant, Pierre serait le plus heureux des hommes. Certes, elle a été promise depuis 1721 à Pierre Sapieha, palatin de Smolensk, et on la dit follement éprise de son fiancé. Mais ce détail n'arrête pas Catherine. Si l'on devait tenir compte des sentiments de chacun avant de solliciter la bénédiction d'un prêtre, on ne marierait jamais personne ! Brusquement, la tsarine décide de rompre les fiançailles de ces tourtereaux qui se mettent en travers de ses désirs et de marier le tsarévitch Pierre Alexeïevitch et la demoiselle Marie Alexandrovna Menchikov, tandis que Pierre Sapieha se verrait offrir, à titre de compensation, une petit-nièce de Sa Majesté, Sophie Skavronska.

Entre temps, d'ailleurs, Pierre Sapieha a été admis, à plusieurs reprises, dans le lit très accueillant de Catherine, et elle a pu contrôler les qualités viriles de celui qu'elle destine à sa jeune parente.
Sapieha, qui sait vivre, ne proteste pas contre l'échange des fiancées ; Catherine et Menchikov se félicitent d'avoir réglé l'affaire en un tournemain ; seule l'infortunée Marie Alexandrovna pleure sur son amour évanoui et maudit sa rivale, Sophie Skavronska.


A l'autre extrémité du quadrille, Anna et son mari, le duc Charles-Frédéric de Holstein, sont également consternés par l'éventualité d'un mariage qui, sous prétexte de servir les intérêts de Pierre Alexeïevitch, contribuerait en réalité à

renforcer l'hégémonie de son futur beau-père, Menchikov, et éloignerait encore un plus sûrement du trône les deux filles de Pierre le Grand. S'estimant sacrifiées, mais pour des raisons différentes, Anna et Elisabeth se jettent aux pieds de leur mère et la supplient de renoncer à l'idée de ces scandaleuses fiançailles qui, en somme, ne satisfont que leurs instigateur, le tortueux Menchikov. Elles sont soutenus dans leurs récriminations par l'ennemi juré se ce dernier, le comte Tolstoï, qui enrage de voir son concurrent direct asseoir son autorité en mariant sa fille avec l'héritier de la couronne de Russie.
Catherine paraît troublée par ce concert de lamentations, promet de réfléchir à la chose et congédie tout le monde sans avoir pris la moindre décision ni avancé la moindre promesse.

Le temps passe et l'abattement d'Anna et d'Elisabeth s'accentue de jour en jour, tandis que le duc Charles-Frédéric de Holstein supporte de moins en moins la morgue qu'affiche Menchikov, assuré de sa prochaine victoire. Déjà on commente ouvertement, en ville, le mariage imminent du tsarévitch avec la noble et belle demoiselle Marie Menchikov.

On parle aussi, en sourdine, des sommes fabuleuses que le père de la fiancée aurait touchées de différentes personnes soucieuses de s'assure sa protection dans les années à venir. Certains se rappellent pourtant que, quelques mois auparavant, à la suite d'une indisposition, la tsarine, saisie d'inquiétude, avait laissé entendre qu'après sa mort se serait sa fille cadette, Elisabeth, qui devrait hériter de la couronne. Ce souhait semble totalement oublié à présent. Elisabeth s'en désole comme d'un désaveu de sa mère, mais, étant d'un caractère réservé, elle se garde de revenir à la charge.
Son beau-frère, le duc Charles-Frédéric, est moins accommodant. Bien que la cause paraisse désespérée, il entend se battre, pour Anna et pour lui-même, jusqu'à la limite de ses forces. Il veut coûte que coûte arracher à sa belle-mère un testament en faveur de son épouse.

Or, Catherine est trop faible maintenant pour soutenir une discussion aussi contraignante. Retirée dans ses appartements du palais d'Hiver, elle a de la difficulté à parler et même à réunir deux idées.

On chuchote, derrière les portes de sa chambre, que la sénilité précoce de Sa Majesté est la rançon de ses excès de

nourriture, de boisson et d'amour.
Dès le 8 mars 1727, Johann Lefot, résident de Saxe à Saint-Pétersbourg, écrivait à son gouvernement, dans un français imagé

et approximatif :"La tsarine doit être sévèrement attaquée d'une enflure aux jambes qui monte à la cuisse et qui ne signifie rien de bon ; on tient cela pour une cause bacchique."

Malgré les mises en garde du médecin, le gendre de Catherine s'acharne à la questionner sur ses intentions. Mais elle est incapable de lui répondre, ni même de le comprendre. Le 27 avril 1727, elle se plaint d'une oppression douloureuse dans la poitrine. Les yeux hagards, elle délire. L'ayant examinée froidement, Charles-Frédéric dit à Tolstoï :
"Si elle trépasse sans avoir dicté ses volontés, nous sommes perdus! Ne pouvons-nous la persuader sur-le-champ de désigner sa fille ?

- Si nous ne l'avons fait plus tôt, il est trop tard!" répond l'autre.

Durant quarante-huit heures, les proches de l'impératrice guettent l'instant du dernier soupir.
Ses filles et Pierre Sapieha sont au chevet de la malade. A peine a-t-elle repris un peu de conscience que les syncopes reviennent, chaque fois plus longues, plus profondes.Tenu au courant, heure par heure, de l'état de la tsarine, Menchikov réunit le Haut Conseil secret et entreprend la rédaction d'un manifeste testamentaire que l'impératrice n'aura qu'à signer, fût-ce d'un gribouillage, avant de mourir. Sous l'autorité du prince sérénissime, les membres de l'assemblée restreinte se
mettent d'accord sur un texte stipulant que, selon la volonté expresse de Sa Majesté, le tsarévitch Pierre Alexeïevitch encore mineur et promis comme époux à la demoiselle Marie Menchikov, succédera, le moment venu, à l'impératrice Catherine Ier et sera assisté, jusqu'à sa majorité, du Haut Conseil secret institué par elle. Si jamais il meurt sans postérité, précise le document, la couronne devra revenir à sa tante Anna Petrovna et aux héritiers de celle-ci ; puis à son autre tante, Elisabeth Petrovna, et aux héritiers qu'elle pourrait avoir. Les deux tantes seront appelées à faire partie dudit Haut Conseil secret jusqu'au jour où leur impérial neveu aura atteint l'âge de dix-sept ans.

La combinaison imaginée par Menchikov lui permettra d'avoir la haute main, à travers sa fille, future tsarine, surles destinées du pays. Cette confiscation déguisée de tous les pouvoirs indigne Tolstoï et ses collaborateurs habituels, tels Boutourline et l'aventurier portugais Devier. Ils tentent de réagir, mais Menchikov devance leur manoeuvre et riposte en les accusant du crime de lèse-majesté. Les rapports des espions payés par lui sont formels : la plupart des proches de Tolstoï auraient trempé dans le complot. Soumis à la torture, le Portugais Devier avoue tout ce que le bourreau, maniant le knout avec dextérité, le somme de reconnaître. Lui et ses complices auraient raillé publiquement le chagrin des filles de Sa Majesté et participé à des réunions clandestines tendant à renverser l'ordre monarchique. Au nom de l'impératrice agonisante, Menchikov fait arrêter Tolstoï, qui sera relégué dans le couvent de Solovetsk, sur une île de la mer Blanche ; Devier est expédié en Sibérie ; pour les autres inculpés, on se contentera de les renvoyer dans leurs terres avec défense d'en bouger.

La condamnation du duc Charles-Frédérid de Holstein n'est pas officiellement prononcée, mais, par prudence et par fierté, il se retirera avec son épouse Anna, injustement spoliée, dans leur propriété suburbaine d'Ekaterinhof.
A peine le jeune couple a-t-il quitté la capitale qu'il y est rappelé : la tsarine est au plus mal. La décence et la tradition exigent qu'elle ai ses filles autour d'elle. Toutes deux accourent pour assister à ses derniers moments. Après une
longue agonie, elle s'éteint le 6 mai 1727, entre neuf et dix heures du soir. Immédiatement, sur l'ordre de Menchikov, deux régiments de la Garde encerclent le palais d'Hiver pour prévenir toute manifestation hostile.
Mais personne ne songe à protester. Ni a pleurer, du reste. Le règne de Catherine, qui n'a duré que deux ans et deux mois, laisse la plupart de ses sujets indifférents ou perplexes. Doit-on la regretter ou se féliciter de sa disparition ?

Le 8 mai 1727, le grand-duc Pierre Alexeïevitch est proclamé empereur. Le secrétaire du cabinet de Sa Majesté, Makarov, annonce l'événement aux courtisans et aux dignitaires assemblés au palais. Par une habileté diabolique, les termes du manifeste concocté sous la direction de Menchikov unissent la notion d'élection du souverain, instituée par Pierre le Grand, à

celle d'hérédité, conforme à la tradition moscovite. "D'après le testament de Sa Majesté, l'impératrice défunte, lit Makarov d'une voix solennelle, l'élection a été faite d'un nouvel empereur en la personne d'un héritier (souligné par l'auteur) du trône :

Son Altesse le grand-duc Pierre Alexeïevitch."
En écoutant cette proclamation, Menchikov exulte intérieurement. Sa réussite tient du miracle. Non seulement sa fille est virtuellement impératrice de Russie, mais encore le Haut Conseil secret, qui doit exercer la régence jusqu'à la majorité de Pierre II, lequel n'a encore que douze ans, est entièrement entre ses mains à lui, le prince sérénissime. Cela lui laisse cinq bonne années pour mettre le pays à ses pieds. Il n'a plus d'adversaires. Rien que des sujets. Comme quoi il n'est pas nécessaire d'être un Romanov pour régner sur l'empire.

Prêt à tous les accommodements avec le pouvoir, le duc Charles-Frédéric de Holstein promet de se tenir tranquille à condition que, au moment où Pierre II atteindra les dix-sept ans fatidiques de la majorité, Anna et Elisabeth reçoivent deux millions de roubles à se partager, en guise de dédommagement. En outre, Menchikov, étant dans un bon jour, assure qu'il s'efforcera d'appuyer les prétentions de Charles-Frédéric, qui songe toujours à rentrer en possession de ses terres héréditaires et souhaiterait même - pourquoi pas ? - faire valoir ses droits à la couronne de Suède. Il est clair aujourd'hui pour le duc de Holstein que sa présence à Saint-Pétersbourg n'est qu'une étape vers la conquête de Stockholm.
A croire qu'à ses yeux le trône de feu le roi Charles XII est plus prestigieux que celui de son vainqueur, feu l'empereur Pierre le Grand.
Menchikov n'st pas étonné de cette ambition galopante chez son interlocuteur. N'est-ce pas grâce à un acharnement analogue qu'il est parvenu lui-même à une situation dont il n'eût pas osé rêver lorsqu'il n'était qu'un compagnon de combat, de bombances et de joutes amoureuses du tsar ? Où s'arrêtera-t-il dans son ascension vers les honneurs et la fortune ? Au moment où son futur gendre est proclamé souverain autocrate de toutes les Russies sous le nom de Pierre II, il se dit que son propre règne ne fait peut-être que commencer.

** Quand vous avez lu Histoires d'amour de l'Histoire de France, rappelez-vous que ce n'est pas pour cette raison que le duc de Bourbon a fait casser les fiançailles de la petite infante avec Louis XV, mais parce que sa maîtresse, Mme de Prie, ambitieuse, avait convaincu le duc, son amant, de pousser en avant Marie Leszczynska, princesse si pauvre, qu'en devenant reine de France, elle vouerait une reconnaissance éternelle à Mme de Prie.

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epistophélès

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 11 Juin - 22:04

PIETINEMENTS AUTOUR D'UN TRÔNE

De tous ceux, de toutes celles qui peuvent prétendre au trône de Russie, le moins bien préparé à ce redoutable honneur est celui qui vient d'en être investi. Aucun des candidats à la succession de Catherine Ier n'a eu une enfance aussi dépouvue d'affection et de conseils que le nouveau tsar Pierre II. Il n'a pas connu sa mère, Charlotte de Brunswick-Wolfenbüttel, qui est morte en le mettant au monde,et il n'avait que trois ans lorsque son père,

le tsarévitch Alexi, succombait sous la torture. Doublement orphelin, élevé par des gouvernantes qui n'étaient que de vulgaires servantes du palais et par des précepteurs allemands et hongrois de peu de science et de peu de coeur, il s'est renfermé sur lui-même et a manifesté, dès l'âge de raison, un caractère orgueilleux, agressif et cynique.

Toujours enclin au dénigrement et à la révolte, il n'éprouve de tendresse que pour sa soeur Nathalie, son aînée de quatorze mois, dont il apprécie le tempérament enjoué. Lui qui, par atavisme sans doute, et malgré son jeune âge, aime à s'étourdir dans l'alcool et à se divertir aux farces les plus basses, s'étonne que la jeune fille soit attirée par la lecture, les conversations sérieuses et l'étude des langues étrangères.

Elle parle l'allemand et le français aussicouramment que le russe.
Qu'a-t-elle a faire de tout ce fatras ?
Le rôle d'une femme, eût-elle quinze ou seize ans, n'est-il pas de s'amuser, d'amuser les autres et de séduire en passant les hommes qui en valent la peine ?

Pierre la plaisante sur son application excessive et elle tente de le discipliner en le grondant avec une douceur à laquelle il n'est pas accoutumé.

Dommage qu'elle ne soit pas plus jolie!
Mais peut-être cela vaut-il mieux ainsi ?
A quel entraînement ne céderait-il pas si, outre son esprit pétillant, elle avait un physique désirable ?
Telle quelle, elle l'aide à supporter sa situation de faux souverain que tout le monde honore et à qui personne n'obéit.

Depuis son avènement, il se voit relégué par Menchikov au rang de figurant impérial.
Certes, pour marquer sa suprématie, il a voulu qu'aux qu'aux dîners d'apparat Menchikov soit assis à sa gauche, alors que Nathalie se trouve à
sa droite; certes, c'est qui qui , installé sur un trône entre ses deux tantes, Anna et Elisabeth, préside les réunions du Haut Conseil secret;

certes, il doit épouser bientôt la fille de Menchikov, et celui-ci, une fois devenu son beau-père, lui remettra assurément les rênes du pouvoir. Mais, à l'heure actuelle, le jeune Pierre a conscience de n'être que l'ombre d'un empereur, la caricature de Pierre le Grand, une Majesté de carnaval, soumise aux volontés del'organisateur du chatoyant spectacle russe.
Quoi qu'il fasse, il doit se plier aux volontés de Menchikov, lequel a tout prévu et tout réglé à sa guise.

Le palais de ce personnage omnipotent est situé au coeur de Saint-Pétersbourg, au milieu d'un superbe parc, sur l'île Vassili. Pour traverser la Néva, en attendant la construction d'un pont réservé à son usage personnel, Menchikov dispose d'une galère à rames, dont l'intérieur est tapissé de velours vert.

En débarquant sur la rive opposée, il monte dans une voiture à la caisse dorée, armoiriée et au fronton orné d'une couronne princière. Six chevaux aux harnais de velours couleur amarante, brodés d'or et d'argent, sont attelés à
ce chef-d'oeuvre d'orfèvre et de confort sur roues.
De nombreux heiduques (milice de gens à pieds) le précèdent lors de ses moindres courses en ville.
Deux pages montés le suivent, deux gentilshommes de la cour caracolent à hauteur des portières et six dragons ferment la marche et écartent sans ménagement les curieux (Cf. Brian-Chaninov : Histoire de Russie)

Personne, dans la capitale, n'entoure ses déplacements d'une telle magnificience. Pierre souffre en silence de cette ostentation qui
relègue chaque jour un peu plus dans l'ombre la figure du vrai tsar, auquel même le peuple, semble-t-il, ne songe plus.

Mettant le comble à sa ruse, Menchikov a attendu que l'empereur ait prêté serment devant la Garde pour annoncer que désormais, par mesure de sécurité, Sa Majesté logera non plus au palais d'Hiver, mais dans son palais à lui,
sur l'île Vassili.
Tout le monde s'étonne de cette "mise sous cloche" du souverain,mais aucune voix ne s'élève pour protester.

Les principaux opposants, Tolstoï, Devier,
Golovkine, ont été exilés à temps par le nouveau maître de la Russie.
Ayant installé Pierre, superbement il est vrai, dans sa propre demeure, Menchikov surveille de près ses fréquentations. Le barrage qu'il dresse aux portes des appartements impériaux est infranchissable.
Seules les tantes du tsar, Anna et Elisabeth, sa soeur Nathalie et de rares hommes de confiance
sont admis à lui rendre visite.

Parmi ces derniers, il y a le vice-chancelier André Ivanovitch Ostermann, l'ingénieur et général Burchard-Christophe von Münnich, maître d'oeuvre des grands travaux, le comte Reinhold Loewenwolde, ancien amant de Catherine Ier et agent à la solde de la duchesse de Courlande, le général écossais Lascy, au service de la Russie et qui a su éviter les troubles au moment du décès de l'impératrice, enfin l'inévitable et incorrigible duc Charles-Frédéric de Holstein, toujours hanté par l'idée d'un retour du Sleswig dans l'escarcelle familiale.

Menchikov les a tous chapitrés, endoctrinés, soudoyés afin qu'ils préparent son futur gendre à n'être empereur que de nom et à lui abandonner définitivement la conduite des affaires.
En leur confiant l'éducation de cet adolescent déraisonnable et impulsif, tout ce qu'il leur demande, c'est de lui donner le goût de paraître en lui ôtant le goût d'agir.

Le gendre idéal serait, pour lui, un parangon de nullité et de bonnes manières.
Peu importe qu'il soit ignare, qu'il n'ait aucune notion de politique, pourvu qu'il sache se tenir dans un salon. Ordre est donné à l'entourage de
Sa Majesté de l'instruire en surface, mais surtout pas en profondeur. Or, si la plupart des mentors choisis par Menchikov se plient à cette consigne, le plus cauteleux et le plus avisé du troupe commence déjà à ruer dans les brancards.

Tandis que Menchikov croit avoir gagné la partie, le Westphalien Ostermann rassemble autour de lui ceux que la vanité et l'arrogance du nouveau dictateur agacent. Ils ont depuis longtemps remarqué la sourde hostilité de
Pierre envers son beau-père virtuel et ils épaulent en cachette la cause de leur souverain.

Ils sont bientôt rejoints dans leur conspiration par la soeur de Pierre, Nathalie, et par ses deux tantes, Anna et Elisabeth.
Pressenti par les instigateurs de ce petit complot tribal pour s'associer à leur projet, le duc Charles-Frédéric de Holstein avoue qu'il militerait volontiers, lui aussi, pour l'émancipation de Pierre II, surtout si elle pouvait s'accompagner d'une reconnaisance de ses propres droits sur le Sleswig et - bien entendu - sur la Suède.

Justement, Elisabeth vient de se fiancer avec au autre descendant des Hostein, Charles-Auguste, cousin germain de Charles-Frédéric, candidat au
trône de Courlande et évêque de Lübeck. Cette circonstance ne peut que renforcer la détermination du clan hollsteinois à secouer le joug de Menchikov et à libérer Pierre II d'une tutelle humiliante.

Hélas! le 1er juin 1727, le jeune évêque Charles-Auguste est emporté par la variole.

Du jour au lendemain, Elisabeth n'a plus de soupirant, plus d'espoir conjugal. Après la dérobade de Louis XV, elle vient de perdre un autre prétendant, moins prestigieux, certes, que le roi de France, mais qui lui aurait assuré un établissement très honorable pour une grande-duchesse de Russie.

Devant un tel acharnement du sort contre ses rêves d'épousailles, elle se décourage, prend la cour de Saint-Pétersbourg en aversion et se retire, avec son beau-frère putatif Charles-Frédéric et sa soeur Anna, dans le château
d'Ekaterinhof, à la lisière de Saint-Pétersbourg, sous les ombrages d'un parc immense entouré de canaux.

Dans ce cadre idyllique, elle compte beaucoup sur l'affection de ses proches pour l'aider à oublier sa déconvenue.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 14 Juin - 1:41


Le jour même de leur départ, Menchikov offre dans son palais un festin faramineux en l'honneur des accordailles de sa fille aînée, Marie, avec le jeune tsar Pierre II.
La promise, parée et endiamantée comme une châsse, reçoit à cette occasion le titre d'Altesse Sénrénissime et la garantie d'une rente annuelle de trente-quatre mille roubles pris sur le Trésor de l'Etat.
Plus parcimoneiurx lorsqu'il s'agit de dédommager la tsarevna (terme désignant traditionnellement la fille du tsar) Elisabeth, Menchikov ne lui alloue que douze mille roubles pour adoucir la rigueur de son deuil. Mais Elisabeth veut passer aux yeux de tous pour une fiancée inconsolable.
Elle estime que le fait de n'être pas encore mariée à dix-huit ans et de n'intéresser que des ambitieux aux considérations strictement politiques est un sort trop cruel pour qu'elle s'en contente plus longtemps.
Heureusement, ses amis se dévouent pour trouver, en Russie ou là l'étranger, un remplaçant de qualité à Charles-Auguste.
A peine a-t-on expédié le cercueil du défunt à Lübeck qu'on évoque devant Elisabeth la possible candidature de Charles-Adolphe de Holstein, le propre frère du disparu, mais aussi celle du comte Maurice de Saxe et celles de tel ou tel gentilhomme aux mérites facilement vérifiables.


Tandis qu'à Ekaterinhof Elisabeth rêve à ces différents partis dont elle connaît à peine le visage, à Saint-Pétersbourg Menchikov, en homme pratique, étudie les avantages des fiancés disponibles sur le marché.
A ses yeux, la tsarine à demi veuve représente une excellente monnaie d'échange dans les tractations diplomatiques en cours
Mais ces préoccupations matrimoniales ne lui font pas perdre de vue l'éducation de son pupille impérial. Observant que Pierre paraît, depuis peu, moins extravagant que par le passé, il recommande à Ostermann d'accentuer sa lutte contre la paresse naturelle de son élève en l'habituant à des horaires ixes, qu'il s'agisse d'études ou de délassements.
Le Westphalien est secondé dans cette tâche par le prince Alexis Grigorievitch Dolgorouki, "gouverneur adjoint".
Celui-ci se présente souvent au palais avec son jeune fils, le prince Ivan, un beau gaillard de vingt ans, élégant et efféminé, qui amuse Sa Majesté par son intarissable bavardage.


A son retour d'Ekaterinhof, où elle a passé quelques semaines de retraite sentimentale, Elisabeth s'installe au palais d'Eté, mais il ne se passe pas de jour sans qu'elle rende visite, avec sa soeur Anna, à son cher neveu dans sa cage dorée. Elles écoutent ses confidences d'enfant gâté, partagent son engouement pour Ivan Dolgorouki, l'éphèbe irrésistible, et les accompagnent tous deux dan sleurs sorties noctures et leurs joyeuses bombances.


Malgré les remontrances de leurs chaperons masculins, un vent de folie souffle sur ce quatuor de dévergondés.


Dès le mois de décembre 1727, Johann Lefort met au courant son ministre à la cour de Saxe des frasques du jeune Pierre II : "Le maître (Pierre II) n'a d'autres préoccupations que de courir les rues jour et nuit avec la princesse Elisabeth et sa soeur, de visiter le chambellan Ivan (Ivan Dolgorouki), les pages, les cuisiniers et Dieu sait qui encore."
Donnant à  entendre que le souverain sous tutelle a des goûts contre nature et que le délicieux Ivan l'entraîne dans des jeux interdits au lieu de combattre ses penchants, Lefort poursuit : "On pourrait croire que ces malavisés (les Dolgorouki) prêtent la main aux diverses débauches en insinuant (au tsar) les sentiments du dernier Russe.. Je sais un appartement attenant au billard où le sous-gouverneur (le prince Alexis Grigorievitch Dolgorouki) lui ménage des parties fines (...) On ne se couche qu' à 7 heures du matin."
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 14 Juin - 22:01


Ces divertissements d'une jeunesse assoiffée de plaisirs n'inquiètent guère Menchikov. Tant que Pierre et ses tantes s'étourdiront dans des intrigues amoureuses et des coucheries secondaires, leur influence politique sera nulle. En revanche, le "Sérénissime" craint que le duc Charles-Frédéric de Holstein, dont les ambitions l'exaspèrent, ne passe outre aux mises en garde de son épouse Anna et ne cherche à ruiner, par des exigences hors de propos, le modus vivendi que le Haut-Conseil secret a su imposer au petit tsar et à ses proches.

Afin de couper court aux rêves insensés de Charles-Frédéric, Menchikov lui retire, par un oukase qui a échappé à la vigilance de Pierre II, un soir de soûlerie, la possession de l'île d'OEsel, dans le golfe de Riga, que le couple avait reçue comme cadeau de mariage, et rogne sur la liste civile du duc. Ces manifestations d'un esprit mesquin s'accompagnent de tant de basses vexations distillées par Menchikov que le duc et sa femme se fâchent pour de bon et préfèrent quitter une capitale où on les traite en parents pauvres et en intrus.

En embrassant sa soeur avant de s'embarquer, le coeur gros, avec son mari pour Kiel, Anna est saisie d'un pressentiment funeste. Elle conie à ses proches qu'elle appréhende, aussi bien pour Elisabeth que pour Pierre, les agissements de Menchikov.

Selon elle, il est un implacalbe ennemi de leur famille. A cause de sa taille de géant et de ses larges épaules, elle l'a surnommé "le très orgueilleux Goliath" et elle prie le ciel pour que Pierre II, nouveau David, abatte le monstre d'orgueil et de méchanceté qui a fait main basse sur l'empire.




Après le départ de sa soeur pour le Holstein, Elisabeth tente d'abord d'oublier ses chagrins et ses alarmes dans le tourbillon de la galanterie. Pierre l'aide dans cette entreprise de diversion en inventant chaque jour de nouvelles occasions de se lutiner et de s'enivrer.

Il n'a que quatorze ans et ses désirs sont ceux d'un homme. Pour s'assurer une plus grande liberté de mouvement, Elisabeth et lui émigrent dans l'ancien palais impérial de Péterhof.

Un moment, ils peuvent croire que leurs voeux secrets sont sur le point d'être exaucés, car Menchikov, qui jouit pourtant d'une santé de fer, est soudain pris de malaise, crache le sang et doit s'aliter.

Selon les échos qui parviennent à Péterhof, les médecins jugent que l'indisposition peut être durable sinon fatale.




Durant cette vacance du pouvoir, les conseillers habituels se réunissent pour commenter les affaires courantes. En plus de la maladie du Sérénissime, un autre événement d'importance, survenu entre temps, les embarrasse : la première femme de Pierre le Grand, la tsarine Eudoxie, qu'il a incarcérée au couvent de Souzdal, puis transférée dans la forteresse de Schlüsselburg, refait tout à coup surface.

L'empereur l'avait répudiée jadis pour épouser Catherine. Vieille, affaiblie, mais encore vaillante après trente ans de réclusion, Eudoxie est la mère du tsarévitch Alexis, mort sous la torture, et la grand-mère du tsar Pierre II, lequel, du reste, ne l'a jamais rencontrée et n'en éprouve pas le besoin.

A présent qu'elle est sortie de sa prison et que Menchikov, son ennemi juré, est cloué sur son lit, les autres membres du Haut Conseil secret estiment que le petit-fils de cette martyre, si digne dans son effacement, se doit de lui rendre une visite d'hommage.

La démarche leur paraîtrait d'autant plus opportune qu'Eudoxie passe, dans le peuple, pour une sainte sacrifiée à la raison d'Etat.

Un seul hic, mais il est de taille : Menchikov ne se formalisera-il pas d'une initiative prise sans le consulter ? On en discute ferme entre spécialistes de la chose publique.

Certains suggèrent de profiter du prochain couronnement du jeune tsar, qui doit avoir lieu à Moscou au début de 1728, pour ménager une rencontre historique entre l'aïeule incarnant le passé et le nouveau tsar incarnant l'avenir.

Déjà Ostermann, les Dolgorouki et d'autres personnages de moindre envergure adressent des messages de dévotion à la vieille tsarine et sollicitent son appui en vue des tractations futures. Mais Eudoxie, confite dans les prières, les jeûnes et les souvenirs, se désintéresse de l'agitation des courtisans. Elle a trop souffert autrefois de l'atmosphère frelatée des palais pour souhaiter une autre récompense que la paix dans la lumière du Seigneur.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 14 Juin - 22:54


Alors que la grand-mère aspire au repos éternel, le petit-fils, la tête embrasée, ne tient plus en place.

Mais ce ne sont pas des mirages de grandeur qui le hantent. Loin de cette babouchka de légende, Elisabeth l'entraîne de fête en fête. Les parties de chasse alternent avec les pique-niques improvisés, les coucheries dans quelque pavillon rustique avec les rêveries au clair de lune. Un léger parfum d'inceste pimente le plaisir que Pierre éprouve à caresser sa jeune tante. Rien de tel que le sentiment de la culpabilité pour sauver le commerce amoureux des tristesses de l'habitude.

Si l'on s'en tient à la morale, les rapports entre un homme et une femme deviennent vite aussi ennuyeux que l'accomplissement d'un devoir. Sans doute est-ce cette conviction qui incite Pierre à se livrer à des expériences parallèles avec Ivan Dolgorouki.

Pour le remercier des satisfactions intimes qu'il lui procure, avec l'assentiment d'Elisabeth, il le nomme chambellan et le décore de l'ordre de Sainte-Catherine, réservé, en principe, à des dames.

On fait des gorges chaudes à la cour et les diplomates étrangers s'empressent de commenter, dans leurs dépêches, les frasques à double sens de Sa Majesté.

Evoquant l'inconduite de Pierre II en l'absence de Menchikov malade, certains citent le dicton français : "Quand le chat n'est pas là, les souris dansent."




Déjà, ils enterrent le Sérénissime. C'est mal connaître la résistance physique de celui-ci. Soudain, il ressurgit au milieu de cette chiennerie où les manoeuvres de l'ambition le disputent aux exgigences du sexe.

S'imagine-t-il qu'il lui suffira d'élever la voix pour que les trublions rentrent sous terre?

Dans l'intervalle, Pierre II a pris du poil de la bête. Il ne tolère plus que qui que ce soit, y compris son futur beau-père, se permette de contrecarrer ses désirs. Devant Menchikov abasourdi et proche de l'apoplexie, il hurle : "Je t'apprendrai qui est le maître ici!"




Cet accès de colère rappelle à Menchikov les terribles éclats de son ancien maître, Pierre le Grand.

Pressentant qu'il serait imprudent de défier un agneau devenu enragé, il feint de ne voir dans cette fureur qu'un enfantillage tardif et quitte Péterhof, où Pierre l'a si mal accueilli, pour aller se reposer dans sa propriété d'Oranienbaum. Avant de plier bagage, il a pris soin de convier toute la compagnie à la fête qu'il compte donner dans sa résidence de campagne en l'honneur du tsar et pour célébrer sa propre guérison. Mais Pierre II s'entête et, sous prétexte que le Sérénissime n'a pas invité nommément Elisabeth, refuse de se rendre à la réception. Afin de souligner son mécontentement, il part même ostensiblement avec sa tante pour chasser le gros gibier dans les environs.




Tout au long de cette escapade mi-cynégétique, mi-amoureuse, il se demande comment se déroulent les réjouissances imaginées par Menchikov.

N'est-il pas étrange qu'aucun de ses amis n'ait suivi son exemple ? La peur de déplaire à Menchikov est-elle si forte qu'ils n'hésitent pas à déplaire au tsar ?

En tout cas, il se soucie peu de savoir quels sont les sentiments de Marie Menchikov, qui a failli être sa fiancée et qui se trouve reléguée au magasin des accessoires.
Au contraire, dès que les invités de Menchikov sont de retour d'Oranienbaum, il les interroge avidement sur l'attitude du Sérénissime pendant les festivités. Pressés de libérer leur conscience, ils racontent tout en détail.
Ils insistent notamment sur le fait que Menchikov a poussé l'insolence jusqu'à s 'asseoir, en leur présence, sur le trône préparé pour Pierre II.

A les entendre, leur hôte, perdu d'orgueil, n'a cessé de se comporter comme s'il était le maître de l'empire.
Ostermann se déclare aussi offusqué que si c'était à lui que le Sérénissime avait manqué d'égards. Le lendemain, profitant d'une absence de Pierre II, qui est retourné à la chasse avec Elisabeth, Ostermann reçoit Menchikov à Péterhof et lui reproche d'un ton sec, au nom de tous les amis sincères de la famille impériale, l'incongruité dont il s'est rendu coupable envers Sa Majesté.
Piqué par ces remontrances d'un subalterne, Menchikov le prend de haut et regagne Saint-Pétersbourg en méditant une vengeance qui ôtera à jamais à cette bande d'intrigants l'envie de comploter contre lui.

En arrivant dans son palais de l'île Vassili, il constate avec stupeur que tout le mobilier de Pierre II a été retiré par une équipe de déménageurs et transporté au palais d'Eté où le tsar, lui dit-on, compte s'installer désormais. Outré, le Sérénissime se précipite pour demander des explications aux officiers de la Garde chargés de surveiller le domaine.
Toutes les sentinelles ont déjà été relevées et le chef de poste annonce, d'un air contrit, qu'il n'a fait qu'obéir aux ordres impériaux.
L'affaire a donc été préparée de longue main. Ce qui aurait pu passer pour une lubie de prince est, à coup sûr, le signal d'une rupture définitive.
Pour Menchikov, c'est l'écroulement d'un édifice qu'il a bâti depuis des années et qu'il croyait solide comme le granit des quais de la Néva.
Qui est à l'origine de la catastrophe ? se demande-t-il avec angoisse. La réponse ne fait aucun doute. C'est Alexis Dolgorouki et son fils, le ravissant et sournois Ivan, qui ont tout manigancé.
Comment faire pour sauver ce qui peut l'être encore ? Implorer la mansuétude de ceux qui l'ont abattu ou se tourner vers Pierre et tenter de plaider sa cause devant lui ?
Alors qu'il hésite sur la meilleure tactique à adopter, il apprend qu'après avoir rejoint sa tante Elisabeth au palais d'Eté, le tsar a réuni les membres du Haut Conseil secret et qu'il discute avec eux des sanctions supplémentaires qui s'imposent. Le verdict tombe sans même que l'accusé ait été appelé à présenter sa défense. Très probablement excité par Elisabeth, Nathalie et le clan des Dolgorouki, Pierre a ordonné l'arrestation du Sérénissime.
Devant le major général Simon Saltykov, venu lui signifier sa condamnation, Menchikov ne peut que rédiger une lettre de protestation et de justification, dont il doute qu'elle sera transmise au destinataire.

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Ven 14 Juin - 23:14


Dès le lendemain, les châtiments se multiplient, de plus en plus iniques, de plus en plus infamants.
Dépouillé de ses titres et de ses privilèges, Menchikov est exilé à vie dans ses terres. La lente caravane emmenant le proscrit, avec les quelques biens qu'il a pu réunir en hâte, quitte Saint-Pétersbourg sans que personne se soucie de son départ. Celui qui était tout hier n'est plus rien aujourd'hui. Ses plus fervents obligés sont devenus ses pires ennemis. La haine du tsar le poursuit d'étape en étape.
A chaque relais, un courrier du palais lui annonce une disgrâce nouvelle.
A Vichni-Volotchok, ordre de désarmer les serviteurs du favori déchu ; à Tver, ordre de renvoyer à Saint-Pétersbourg les domestiques, les équipages et les voitures en surnombre ; à Kline, ordre de confisquer à Mlle Marie Manchikov, ex-fiancée du tsar, la bague de ses accordailles annulées ; aux abords de Moscou, enfin, ordre de contourner l'antique cité du couronnement et de continuer la route sans retard jusqu'à Orenbourg, dans la lointaine province de Riazan (précision données par Essipov : "L'exil du prince Menchikov", Annales de la Patrie, 1861, et reprise par Waliszewski, op.cit.).


Le 3 novembre, en atteignant cette ville aux confins de la Russie d'Europe et de la Sibérie occidentale, Menchikov découvre, avec un serrement de coeur, le lieu de relégation qui lui a été affecté.
La maison, enfermée entre les murs crénelés de la forteresse, à tout d'une prison. Des sentinelles montent la garde devant les issues.
Un officier est chargé de surveiller les allées et venues de la famille. Les lettres de Menchikov sont contrôlées avant leur expédition. C'est en vain qu'il tente de se racheter en envoyant des messages de repentir à ceux qui l'ont condamné.
Alors qu'il refus encore de s'avouer vaincu, le Haut Conseil secret reçoit un rapport du comte Nicolas Golovine, ambassadeur de Russie à Stockholm. Ce document confidentiel dénonce de récents agissement du Sérénissime qui, avant sa destitution, aurait touché cinq mille ducats d'argent des Anglais pour avertir la Suède des dangers que lui faisait courir la Russie en soutenant les prétentions territoriales du duc de Holstein.
Cette trahison d'un haut dignitaire russe au profit d'une puissance étrangère ouvre la voie à une nouvelle série de délations et de coups bas. Des centaines de lettres, les unes anonymes, les autres signées, s'amoncellent sur la table du Haut Conseil secret.
Dans une émulation qui ressemble à une curée, chacun reproche à Menchikov ses enrichissements suspects et le millions de pièces d'or découvertes dans ses différentes maisons. Johann Lefort croit même utile de signaler à son gouvernement que la vaisselle d'argent saisie le 20 décembre dans une cachette du principal palais de Menchikov pesait soixante-dix pouds (mille cent vingt kilos) et qu'on espérait trouver d'autres trésors au cours de prochaines perquisitions.


Cette accumulation d'abus de pouvoir, de malversations, de vols et de trahisons mérite que le Haut Conseil secret la sanctionne sans pitié.
Le châtiment initial étant jugé trop doux, on institue une commission judiciaire qui commence par arrêter les trois secrétaires du despote démasqué. Puis on lui adresse un questionnaire en vingt point, auquel il est sommé de répondre "dans les meilleurs délais".
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 15 Juin - 0:23


Cependant, alors qu'ils s'étaient mis d'accord sur la nécessité d'éliminer Menchikov, les membres du Haut Conseil secret se chamaillaient déjà sur le partage du pouvoir après sa chute. Dès l'abord, Ostermann a pris la direction des affaires courantes ; mais les Dolgorouki, forts de l'ancienneté de leur nom, se montrent de plus en plus pressés de supplanter "le Westphalien".
Leurs rivaux directs sont les Galitzine, dont l'arbre généalogique est, disent-ils, au moins aussi glorieux.
Chacun de ces champions veut tirer la couverture à soi sans trop se préoccuper ni de Pierre II ni de la Russie. Puisque le tsar ne songe qu'à s'amuser, il n'y a aucune raison pour que les grands serviteurs de l'Etat s'obstinent à défendre le bonheur et la prospérité du pays au lieu de penser à leurs propres intérêts.
Les Dolgorouki comptent sur le jeune Ivan, si séduisant et si habile, pour détourner le tsar de sa tante Elisabeth et de sa soeur Nathalie, dont les ambitions leur paraissent louches.
De son côté, Dimitri Galitzine charge son gendre, l'élégant et peu scrupuleux Alexandre Boutourline, d'entraîner Sa Majesté dans des plaisirs assez variés pour l'éloigner de la politique.
Mais Elisabeth et Nathalie ont subodoré la manoeuvre des Dolgorouki et des Galitzine. Elles s'unissent pour ouvrir les yeux du jeune tsar sur les dangers qui le guettent entre les deux mignons aux dents longues.


Or, Pierre a hérité de ses ancêtres le refus des contraintes. Toute remontrance lui paraît une insulte à sa dignité. Il rabroue sa soeur et sa tante.
Nathalie n'insiste pas davantage. Quant à Elisabeth, la voici qui passe à l'ennemi.
A force de fréquenter les amis de son neveu, elle est tombée amoureuse de ce même Alexandre Boutourline qu'elle aurait voulu combattre.
Gagnée par la licence effrénée de son neveu, elle est prête à le rejoindre dans toutes les manifestations de sa frivolité.
La chasse et l'amour deviennent, pour elle comme pour lui, les deux pôles de leur activité. Et qui mieux qu'Alexandre Boutourline pourrait satisfaire leur goût commun de l'imprévu et de la provocation ?


Bien entendu, le Haut Conseil secret et, à travers lui, toute la cour, toutes les ambassades sont avertis des extravagances du tsar. Il est temps, pense-t-on, de le couronner pour l'assagir.
C'est dans cette atmosphère de libertinage et de rivalités intestines que les dirigeants politiques de la Russie préparent les cérémonies du sacre, à Moscou.


Le 9 janvier 1728, Pierre se met en route, à la tête d'un cortège si important qu'on pourrait croire à l'exode du Tout-Saint-Pétersbourg.
A travers le froid et la neige, la haute noblesse et la haute administration de la nouvelle capitale s'acheminent lentement vers les fastes du vieux Kremlin. Mais, à  Tver, une indisposition oblige le tsar à s'aliter. On redoute une rougeole et les médecins lui conseillent le repos pendant deux semaines au moins.
C'est seulement le 4 février que le jeune souverain, enfin rétabli, fait son entrée solennelle dans un Moscou pavoisé, débordant de vivats et secoué par les coups de canon et les sonneries de cloches.
Sa première visite, voulue par le protocole, est pour sa grand-mère, l'impératrice Eudoxie.
Devant cette vieille femme, fatiguée et radoteuse, il n'éprouve aucune émotion et s'irrite même quand, lui reprochant sa vie dissolue, elle l'invite à épouser au plus tôt une jeune fille sage et bien née.
Ecourtant l'entretien, il la renvoie sèchement à ses prières et à ses bonnes oeuvres. Cette réaction ne surprend pas l'épouse jadis répudiée de Pierre le Grand. Il est clair pour elle que l'adolescent a hérité de l'indépendance d'esprit, du cynisme et de la cruauté de son aïeul.
Mais a-t-il son génie ? Il est à craindre que non !


Ce sont les Dolgorouki qui ont pris en main l'organisation des cérémonies. La date du 24 février 1728 a été retenue pour le couronnement du tsar, au coeur du Kremlin, en la cathédrale de l'Assomption. Tapie dans une loge grillagée au fond de l'église, la tsarine Eudoxie voit son petit-fils ceindre la tiare et prendre d'une main le sceptre et de l'autre le globe, symboles complémentaires du pouvoir.
Béni par un prêtre à la chasuble surbrodée et surdorée, qui semble tout droit descendu de l'iconostase, porté aux nues par le chant du choeur, nimbé par les vapeurs de l'encens, le tsar attend la fin de la liturgie pour se rendre, comme on le lui a prescrit, auprès de sa grand-mère et lui baiser la main. Il lui promet qu'il veillera à ce qu'elle soit entourée de la cohorte de chambellans, de pages et de dames d'honneur qu'exige son haut rang, même si, comme il est souhaitable, elle s'installe hors de la capitale pour échapper à l'agitation de la cour. Eudoxie comprend la leçon et s'éloigne. Tout le monde, dans la suite de Pierre, pousse un soupir de soulagement : aucun incident notable n'a perturbé le déroulement des festivités.


Or, quelques jours après le sacre, des policiers fureteurs découvrent aux abords du Kremlin, devant la porte du Sauveur, des lettres anonymes dénonçant la turpitude des Dolgorouki et invitant les gens de coeur à exiger le retour en grâce de Menchikov. La rumeur publique attribue la rédaction de ces libelles aux Galitzine, dont l'animosité envers les Dolgorouki est bien connue.
Mais aucune preuve n'ayant pu être fournie à la commission d'enquête, le Haut Conseil secret, inspiré par les Dolgorouki, décide que Menchikov seul est à l'origine de cet appel à la rebellion et ordonne de l'exiler, avec sa famille, à Bérézov, au fin fond de la Sibérie. Alors que l'ancien favori croyait en avoir fini avec la justice du tsar, deux officiers se présentent dans sa maison d'Orenbourg, au milieu de la forteresse, lui lisent la sentence qui le frappe et, sans lui laisser le temps de souffler, le poussent dans un chariot. Sa femme et ses enfants, terrorisés, montent à ses côtés. On les a tous préalablement détroussés, ne leur laissant que quelques hardes et quelques meubles, par charité. Le convoi se traîne sur les chemins, escorté d'un détachement de soldats en armes, comme s'il s'agissait du transfert d'un dangereux criminel.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 15 Juin - 0:45


Situé à plus de mille verstes de Tobolsk, Bérézov est un trou perdu au milieu d'un désert de toundras, de forêts et de marécages. L'hiver est si rigoureux que le froid, dit-on, tue les oiseaux en plein vol et fait éclater les vitres des maisons.
Tant de misère après tant de richesse et d'honneurs ne suffit pas à abattre le courage de Menchikov. Sa femme, Daria, est morte d'épuisement en cours de route. Ses filles pleurent leurs rêves d'amour et de grandeur à jamais envolés, lui-même regrette d'avoir survécu à une telle infortune. Cependant, un instinct de conservation irrépressible le pousse à tenir tête à l'adversité. Bien qu'habitué à se prélasser dans des palais, il travaille de ses mains, en simple ouvrier, à aménager une isba pour lui et sa famille. Avertis de ses "crimes" envers l'empereur, ses voisins lui battent froid et menacent même de le prendre à partie. Un jour, comme une foule hostile profère des injures et jette des pierres contre lui et ses filles dans la rue, il leur crie : "Ne frappez que moi seul ! Epargnez ces femmes!"
Néanmoins, après quelques mois de ces affronts quotidiens, il dépérit et renonce à la lutte. Une attaque d'apoplexie emportera le colosse en novembre 1729.
Un mois plus tard, sa fille aînée, Marie, la petite fiancée du tsar le suivra dans la tombe. (Les deux autres enfants de Menchikov, son fils Alexandre et sa fille Alexandra, ne seront tirés de l'exil que sous le règne suivant.)


Indifférent a sort de celui dont il a précipité la perte, Pierre II continue de mener une existence agréable et désordonnée. Dispensés de lui rendre compte de leurs décisions, les Dogorouki, les Galitzine et l'ingénieux Ostermann en profitent pour imposer leur volonté en toute occasion. Pourtant, ils se méfient encore de l'influence qu'Elisabeth exerce sur son neveu. Elle seule, croient-ils, est capable de neutraliser l'ascendant sur Sa Majesté du cher Ivan Dolgorouki, si nécessaire à leur cause.
Le meilleur moyen de la désarmer serait évidemment de la marier sur-le-champ. Mais avec qui ? On songe de nouveau au comte Maurice de Saxe. Mais Elisabeth se soucie de lui comme d'une guigne. Il n'y a que galipettes et flonflons dans sa charmante caboche. Sûre de son pouvoir sur les hommes, elle se jette à la tête des uns et des autres pour des idylles sans conséquence et des liaisons sans lendemain. Après avoir séduit Alexandre Boutourline, elle s'attaque à Ivan Dolgorouki, le "mignon" attitré du tsar.
Est-ce l'idée d'attirer dans ses bras un partenaire dont elle connaît les préférences homosexuelles qui l'excite ? En apprenant que sa soeur, Anna Petrovna, retirée en Holstein, vient de mettre au monde un fils (le futur Pierre III, qui épousera Catherine la Grande), alors qu'elle-même, à dix-neuf ans, n'est pas encore mariée, elle attache moins d'importance à l'événement qu'aux développements de son intrigue sulfureuse avec le bel Ivan. Elle est stimulée par l'aventure comme s'il s'agissait de prouver la supériorité de son sexe dans toutes les formes de perversité amoureuse. Il est assurément moins banal, et donc plus divertissant, pense-t-elle, de détourner un homme d'un autre homme plutôt que de le ravir à une femme.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 15 Juin - 22:52


Lors des fêtes données à Kiel par Anna Petrovna et le grand-duc Charles-Frédéric pour célébrer la naissance de leur enfant, le tsar ouvre le bal avec sa tante Elisabeth.
Après l'avoir fait danser galamment, sous les regards charmés de l'assistance, il se retire dans la pièce voisine pour boire, selon son habitude de soiffard, au milieu d'un groupe d'amis.
Ayant vidé quelques verres, il constate qu'Ivan Dolgorouki, son habituel compagnon de plaisirs, n'est pas à ses côtés. Surpris, il revient sur ses pas et le voit qui danse à perdre haleine, au milieu du salon, avec Elisabeth.
Elle paraît si émoustillée, face à son cavalier qui la dévore des yeux, que Pierre éclate de fureur et retourne se soûler.
Mais de qui est-il jaloux au juste ? D'Ivan Dolgorouki ou d'Elisabeth ?


La réconciliation entre la tante et le neveu n'interviendra qu'après Pâques. Délaissant pour une fois Ivan Dolgorouki, Pierre emmène Elisabeth dans une longue partie de chasse. Il est prévu que le déplacement durera plusieurs mois. Cinq cents équipages accompagnent le couple.
On tue aussi bien le gibier à plume que le gros gibier. Quand il s'agit de traquer un loup, un renard ou un ours, ce sont des valets en livrée verte soutachée d'argent qui s'en chargent.
Ils attaquent la bête avec des fusils et des épieux, sous le regard intéressé des maîtres. L'inspection du tableau de chasse est suivie d'un banquet en plein air et d'une visite au campement des marchands, accourus de loin avec leur provision d'étoffes, de broderies, d'onguents miraculeux et de bijoux de pacotille.
Une nouvelle alarmante surprend Pierre et Elisabeth au milieu des réjouissances : Nathalie, la soeur de Pierre, est malade ; elle crache le sang.
Va-t-elle mourir ? Mais non, elle se rétablit, et c'est la soeur d'Elisabeth, Anna Petrovna, duchesse de Holstein, qui, à Kiel, donne de graves soucis à ses proches. Elle a pris froid en assistant au feu d'artifice organisé à l'occasion de ses relevailles. Une fluxion de poitrine se déclare. Elle est emportée en quelques jours.
La pauvrette n'avait que vingt ans.
Elle laisse un fils orphelin, Charles-Ulrich, âgé de deux semaines.
Tout le monde, autour de Pierre est consterné. Lui seul ne manifeste aucun regret de cette disparition.
Certains se demandent s'il est encore capable d'un sentiment humain. Sans doute est-ce l'abus des plaisirs défendus qui a desséché son coeur ?


Quand le corps de sa tante, qu'il a pourtant beaucoup aimée, est ramené à Saint-Pétersbourg, il ne juge pas utile de se rendre à son enterrement. Et il ne décommande même pas le bal donné comme de coutume, au palais, à l'occasion de sa fête.
Quelques mois plus tard, en novembre 1728, la phtisie de sa soeur Nathalie, qu'on croyait enrayée, s'aggrave brusquement. Bien que Pierre soit comme par hasard, occupé à courir les routes et à forcer le gibier, il se résigne à regagner Saint-Pétersbourg pour assister aux derniers instants de la malade.
C'est avec impatience qu'il écoute les lamentations d'Ostermann et des proches de Nathalie, célébrant les vertus de la princesse "qui était un ange".
A la mort de celle-ci, le 3 décembre 1728, il se dépêche de repartir pour le domaine de Gorenki où les Dolgorouki l'attendent pour de formidables parties de chasse. Cette fois, il ne demande pas à Elisabeth de l'accompagner. Sans être las à proprement parler des gentillesses et des coquetteries de la jeune femme, il éprouve le besoin d'un changement parmi le personnel de ses plaisirs. Pour justifier les vagabondages de sa curiosité, il se dit que, chez un homme normalement constitué, le jeu des révélations successives offre toujours plus d'attrait que la morne fidélité.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Sam 15 Juin - 23:40


Au château de Gorenki, une heureuse surprise l'attend. Alexis, le chef du clan des Dolgorouki, habile à organiser des parties de chasse pour son hôte, le met en présence d'un nouveau gibier auquel Pierre ne s'attendait pas : les trois filles ud prince sont là, toutes fraîches, libres et appétissantes sous leurs airs de provocante virginité.
L'aînée, Catherine, Katia pour les intimes, est même d'une beauté à vous couper le souffle, avec sa chevelure d'ébène, ses yeux de flamme noire et sa peau mate, qui rosit à la moindre émotion. D'une tempérament hardi, elle participe aussi bien à la traque d'un cerf qu'aux libations d'une fin de banquet, à de sages jeux de société qu'aux danses improvisées après des heures de chevauchées à travers la campagne.
Tous les observateurs s'accordent pour prédire que, dans le coeur du tsar volage. Ivan Dolgorouki sera bientôt supplanté par sa soeur, la gracieuse Katia. De toute façon, la famille Dolgorouki sera gagnante.


Cependant, à Saint-Pétersbourg, les rivaux de la coalition des Dolgorouki craignent que cette amourette, dont les échos parviennent jusqu'à eux, ne soit le prélude d'un mariage. Cette union entraînerait la totale soumission du tsar à sa belle-famille et la mise au pas des autres membres du Haut Conseil secret. Pierre semble si bien "ferré" par sa Katia qu'à peine revenu à Saint-Pétersbourg il songe à en repartir. S'il a pris la peine de faire un bref séjour dans la capitale, c'est uniquement pour compléter son équipage de chasse. Ayant acheté deux cents chiens courants et quatre cents lévriers, il retourne à Gorenki.
Mais une fois rendu sur les lieux de ses exploits cynégénétiques, il n'est plus très sûr de la qualité de son plaisir. C'est avec ennui qu'il récapitule les lièvres, les renards et les loups qu'il a tués dans la journée.
Un soir, comme il cite trois ours répertoriés dans son tableau de chasse, quelqu'un le complimente pour cette dernière prouesse. 
Avec un sourire sarcastique, il répond : "J'ai fait mieux que prendre trois ours ; je mène avec moi quatre bêtes à deux pieds."
Son interlocuteur devine qu'il y a là une allusion désobligeante au prince Alexis Dolgorouki et à ses trois filles. Une telle moquerie, lancée en public, fait supposer aux personnes présentes que, après s'être embrasé, le tsar ne brûle plus des mêmes feux pour Katia et qu'il est peut-être sur le point de l'abandonner.


Tout en suivant de loin, à travers les papotages de la petite cour, les hauts et les bas de ce couple aux réactions imprévisibles. Ostermann, en stratège avisé, s'emploie à monter dès maintenant une contre-offensive.

Ayant cuvé le chagrin que lui a causé la mort de sa soeur Anna, Elisabeth est redevenue disponible. Certes, elle pense encore souvent à ce bébé, son neveu privé de tendresse et qui grandira au loin, comme un étranger. Elle se demande si elle ne devrait pas le prendre, de temps à autre, auprès d'elle.
Et puis le courant des jours l'emporte et elle oublie ses velléités tutélaires. On dit même qu'après le passage d'une crise mystique le goût de vivre l'a si bien ressaisie qu'elle se trouve à présent sous le charme du descendant d'une grande famille, le très séduisant comte Simon Narychkine. Ce gentilhomme fastueux et raffiné a le même âge qu'elle et son assiduité à la suivre par monts et par vaux tel un quelconque barbet, témoigne de l'intérêt qu'ils trouvent tous deux à leurs tête-à-tête.
Quand elle se retire dans sa propriété d'Ismaïlovo, elle ne manque pas de l'y inviter. Là, ils se grisent des joies saines et simples de la campagne. Quoi de plus agréable que de jouer aux paysans quand on a derrière soi quelques palais et des nuées de domestiques ?
Chaque jour, on s'amuse à cueillir des noix, des fleurs, des champignons, on parle avec une douceur paternelle aux serfs du domaine, on s'intéresse à la santé des bêtes qui paissent dans les prés ou ruminent dans les étables.
Tandis qu'Ostermann se renseigne, par les espions qu'il a envoyés à Ismaïlovo, sur les progrès des amours bucoliques de Simon Narychkine et d'Elisabeth, les Dolgorouki, à Gorenki, s'obstinent à caresser, malgré quelques alertes, l'idée d'un mariage entre Katia et le tsar.
Mais, pour plus de précautions, ils estiment qu'il faudrait unir non seulement Catherine Dolgorouki au tsar Pierre II, mais aussi la tante du tsar, Elisabeth Petrovna, à Ivan Dolgorouki.
Or, voici qu'aux dernières nouvelles cette folle d'Elisabeth s'est entichée de Simon Narychkine. Une toquade aussi inattendue risque de compromettre toute l'affaire. Il est urgent d'y mettre le holà !
Jouant le tout pour le tout, les Dolgrouki menacent Elisabeth de la faire enfermer dans un couvent pour inconduite si elle s'entête à préférer Simon Narychkine à Ivan Dolgorouki.
Mais la jeune femme a du sang de Pierre le Grand dans les veines. Dans un sursaut d'orgueil, elle refuse d'obéir. Alors, les Dolgorouki se déchaînent.
Comme ils ont à leur botte les principaux services de l'Etat, Simon Narychkine reçoit du Haut Conseil secret l'ordre de partir immédiatement en mission pour l'étranger. On l'y laissera aussi longtemps qu'il faudra pour qu'Elisabeth l'oublie. Contrariée, une fois de plus, dans ses amours, elle pleure, enrage et médite d'impitoyables vengeance

s.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Dim 16 Juin - 0:17


Cependant, elle mesure vite son impuissance à lutter contre les machinations du Haut Conseil. Et elle ne peut même plus compter sur Pierre pour défendre ses intérêts ; il est trop absorbé par ses propres déboires sentimentaux pour s'occuper de ceux de sa tante. Selon des ragots qui parviennent à Elisabeth, il a failli répudier Katia en apprenant que celle-ci avait eu des rendez-vous clandestins avec un autre soupirant, un certain comte Millesimo, attaché à l'ambassade d'Allemagne en Russie.

Effrayés par les conséquences d'une telle rupture entre les amoureux, et pressés d'empêcher le tsar de se dérober devant l'obstacle, les Dolgorouki se sont arrangés pour réserver un tête-à-tête de réconciliation à Katia et à Pierre, dans un pavillon de chasse. Le soir même, survenant au moment des premières caresses, le père de la jeune fille s'est déclaré outragé dans son honneur et a réclamé une réparation officielle. Le plus étrange, c'est que ce grossier subterfuge a porté ses fruits.
Dans cette capitulation de l'amoureux surpris en flagrant délit par un pater familias indigné, il est impossible de savoir si le "coupable" a finalement cédé à son inclination pour Katia, à la crainte d'un scandale ou simplement à la lassitude.


Toujours est-il que, le 22 octobre 1729, jour anniversaire de la naissance de Catherine, les Dolgorouki révèlent à leurs invités que la jeune fille vient d'être promise au tsar.
Le 19 novembre suivant , c'est le Haut Conseil secret qui reçoit l'annonce officielle des fiançailles et, le 30 du même mois, une cérémonie religieuse se déroule à Moscou, au palais Lefort, où Pierre a l'habitude de résider lors de ses brefs passages dans la ville.


La vieille tsarine Eudoxie a consenti à sortir de sa retraite pour bénir le jeune couple. Tous les dignitaires de l'empire, tous les ambassadeurs étrangers sont présents dans la salle en attendant l'arrivée de l'élue.
Son frère, Ivant Dolgorouki, l'ancien favori de Pierre, va la chercher au palais Golovine où elle est descendue avec sa mère. Le cortège traverse la ville, acclamé par une foule de braves gens qui, devant tant de jeunesse et tant de magnificence, croient assister à l'heureuse conclusion d'un conte de fées.
A l'entrée du palais Lefot, la couronne surmontant le carrosse de la fiancée accroche au passage le montant supérieur du portail et s'effondre par terre avec fracas. Les badauds superstitieux voient dans cet incident un mauvais présage. Mais Katia ne bronche pas. En franchissant le seuil du salon d'apparat, elle est très droite.
L'évêque Théophane Prokopovitch l'invite à s'avancer avec Pierre. Le couple se place sous un dais d'or et d'argent tenu par deux généraux.
Après l'échange des anneaux, des salves d'artillerie et des sonneries de cloches préludent au défilé des congratulations. Selon le protocole, la tsarevna Elisabeth Petrovna fait un pas et, tâchant d'oublier qu'elle est la fille de Pierre le Grand, baise la main d'une "sujette" nommée Catherine Dolgorouki. Un peu plus tard, c'est à Pierre II de surmonter son dépit, car le comte Millesimo, s'étant approché de Catherine, s'incline devant elle. Déjà elle s'apprête à lui tendre la main.
Pierre voudrait empêcher ce geste de courtoisie qu'il juge incongru. Mais elle devance son mouvement et présente spontanément ses doigts à l'attaché d'ambassade qui les effleure du bout des lèvres avant de se redresser, sous le regard meurtrier du fiancé.
Voyant l'air courroucé du tsar, les amis de Millesimo l'entraînent et disparaissent avec lui dans la foule. C'est alors que le prince Vassili Dolgorouki, un des membres les plus éminents de cette nombreuse famille, croit le moment venu d'adresser un petit discours moralisateur à sa nièce. "Hier, j'étais ton oncle, dit-il face à un cercle d'auditeurs attentifs. Maintenant, tu es ma souveraine et je suis ton fidèle serviteur. Je fais appel cependant à mes anciens droits pour te donner ce conseil : ne regarde pas celui que tu vas épouser comme ton mari seulement mais aussi comme ton maître et ne t'occupe que de lui plaire. (...) Si quelque membre de ta famille te demande des faveurs, oublie-le pour ne tenir compte que du mérite. Ce sera le meilleur moyen d'assurer tout le bonheur que je te souhaite."


Ces doctes paroles ont le don d'assombrir l'humeur de Pierre. Jusqu'à la fin de la réception, il garde une mine renfrognée. Même devant le feu d'artifice qui clôt les réjouissances, il n'accorde pas un regard à celle avec qui il vient d'échanger des promesses d'amour et de confiance éternels. Plus il scrute les visages épanouis qui l'entourent et plus il a l'impression d'être tombé dans un piège.
Pendant qu'il se laisse balloter ainsi entre les intrigues politiques, les femmes, la boisson et les plaisirs de la chasse, le Haut Conseil secret dirige, tant bien que mal, les affaires de l'Etat.

A l'initiative des Sages et avec l'aval du tsar, des mesures sont prises pour renforcer le contrôle sur la magistrature, réglementer l'usage des billets de change, interdire au clergé le port des vêtements laïques et réserver au Sénat la connaissance des problèmes de la Petite-Russie. Bref, malgré la défection de l'empereur, l'empire continue.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Dim 16 Juin - 1:49


Entre temps, Pierre a appris que son cher Ivan Dolgorouki envisage d'épouser la petite Nathalie Chérémétiev. Au vrai, il ne voit guère d'inconvénient à céder son "mignon" d'autrefois à une rivale. On convient que, pour affirmer l'amitié foncière qui lie les quatre jeunes gens, leurs deux mariages seront célébrés le même jour. Cependant, cet arrangement raisonnable ne laisse pas de tourmenter Pierre.
Choses et gens, tout le déçoit et l'agace. Il n'est nulle part à son aise et ne sait plus à qui se confier.
Peu avant la fin de l'année, il se présente, sans avoir été annoncé, chez Elisabeth, qu'il a négligée ces derniers mois. Il la trouve mal logée, mal servie, manquant de l'essentiel, alors qu'elle devrait être la première dame de l'empire.
Il est venu pour se plaindre à elle de son désarroi, et c'est elle qui se plaint à lui de son dénuement. Elle accuse les Dolgorouki de l'avoir humiliée, ruinée et de préparer leur domination sur lui à travers l'épouse qu'il lui ont jetée dans les bras. Ebranlé par les doléances de sa tante, qu'il aime toujours en secret, il répond : "Ce n'est pas de ma faute ! On ne m'obéit pas, mais je trouverai bientôt le moyen de rompre mes chaînes !"


Ces propos sont rapportés aux Dolgorouki, qui se consultent pour élaborer une riposte à la fois respectueuse et efficace. D'ailleurs, il y a un autre problème familial à régler d'urgence : Ivan s'est disputé avec sa soeur Katia, laquelle a perdu toute mesure depuis ses fiançailles et réclame les diamants de feu la grande-duchesse Nathalie, en affirmant que le tsar les lui avait promis. Cette querelle sordide autour d'un coffret de bijoux risque d'irriter Pierre au moment où il est plus que jamais nécessaire d'endormir sa méfiance.
Mais comment faire entendre  raison à des femmes moins sensibles à la logique masculine qu'au scintillement de quelques cailloux précieux ?


Le 6 janvier 1730, lors de la bénédiction traditionnelle des eaux de la Néva, Pierre arrive en retard à la cérémonie et se campe derrière le traîneau découvert où se tient Catherine. Dans l'air glacé, les paroles du prêtre et le chant du choeur ont une résonance irréelle. La vapeur sort de la bouche des chanteurs en même temps que leur voix. Pierre grelotte au cours de l'office interminable.
En rentrant chez lui, il est pris de frissons et se met au lit.
On croit à un rhume. D'ailleurs, le 12 janvier, il va mieux. Mais, cinq jours plus tard, les médecins décèlent chez lui les symptômes de la petite vérole.
A l'annonce de cette maladie, souvent mortelle à l'époque, tous les Dolgorouki se retrouvent, terrorisés, au palais Golovine. La panique allonge les visages. Déjà on prévoit le pire et on cherche des échappatoires à la catastrophe. Dans l'affolement général, Alexis Dolgorouki affirme qu'une seule solution existe pour le cas où le tsar viendrait à disparaître : couronner sans tarder celle qu'il a choisie comme épouse, Catherine, la petite Katia. Mais cette prétention paraît exorbitante au prince Vassili Vladimirovitch et il proteste au nom de toute la famille.


"Ni moi, ni aucun des miens nous ne voudrons être ses sujets ! Elle n'est pas mariée !
- Elle est fiancée ! rétorque Alexis.
- Ce n'est pas la même chose !"


La discussion s'enflamme. Le prince Serge Dolgorouki parle de soulever la Garde pour soutenir la cause de la fiancée du tsar. Tourné vers le général Vassili Vladimirovitch Dolgorouki, il s'écrie :
"Toi et Ivan vous commandez le régiment Préobrajenski. A vous deux, vous pouvez faire faire ce que vous voudrez à vos hommes!...
- Nous serions massacrés !" réplique le général, et il quitte la réunion.


Après son départ, un autre Dolgorouki, le prince Vassili Loukitch, membre du Haut Conseil secret, s'assied près de la cheminée où brûle un énorme feu de bois et, de sa propre autorité, rédige un testament à soumettre au tsar pendant qu'il a encore la force de lire et de signer un papier officiel.
Les autres membres de la famille se groupent derrière lui et suggèrent qui une phrase, qui un mot pour corser le texte. Quand il a fini, une voix s'élève dans l'assistance pour émettre la crainte que des esprits mal intentionnés ne contestent l'authenticité du document.
Aussitôt, un troisième Dolgorouki, Ivan, le mignon de Pierre, le fiancé de Nathalie Chérémétiev, vient à la rescousse. On a besoin de la signature du tsar ? La belle affaire ! Tirant un papier de sa poche, il le fourre sous les yeux de sa parentaille.
"Voici l'écriture du tsar, dit-il joyeusement. Et voici la mienne. Vous-mêmes ne sauriez les distinguer. Et je sais aussi signer son nom. Je l'ai fait souvent par plaisanterie !"


Les témoins sont éberlués. Personne ne s'indigne.
Trempant la plume dans l'encrier. Ivan signe le nom de Pierre au bas de la page. Tous se penchent sur son épaule et s'émerveillent :
"C'est la main du tsar !" s'exclament-ils.
Puis les truqueurs échangent des regards à demi rassurés et prient Dieu pour que l'obligation d'user de ce faux en écriture leur soit épargnée.
De temps à autre, ils envoient des émissaires au palais pour prendre des nouvelles du tsar. Elles sont toujours plus alarmantes. Pierre s'éteint à une heure du matin, dans la nuit du dimanche 18 au lundi 19 janvier 1730, à l'âge de quatorze ans et trois mois. Son règne aura duré un peu plus de deux ans et demi.

Le 19 janvier 1730, jour de sa mort, est la date qu'il avait fixée, quelques semaines auparavant, pour son mariage avec Catherine Dolgorouki.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Dim 16 Juin - 2:25

L'AVENEMENT SURPRISE D'ANNA IVANOVNA



La même incertitude qui a embarrassé les membres du Haut Conseil secret à la mort de Pierre Ier le Grand s'empare d'eux dans les heures qui suivent la mort de Pierre II, "le Petit".
En l'absence d'un héritier mâle et d'un testament authentique, par qui remplacer le défunt sans provoquer une révolution dans l'aristocratie ?
Réunis au palais Lefort, à Moscou, il y a là les notables habituels de la Généralité entourant les Galitzine, les Golovkine et les Dolgorouki. Mais personne ne s'avise encore de formuler son opinion. Comme si tous les "décideurs" attitrés se sentaient coupables du tragique déclin de la monarchie. Profitant de la confusion générale, Vassili Dolgorouki juge le moment venu d'imposer la solution qui a sa préférence et, dégainant son épée, pousse un cri de ralliement : "Vive Sa Majesté Catherine! " Pour justifier cette exclamation de victoire, il invoque le testament fabriqué la veille et sur lequel son jeune parent, Ivan, a imité la signature du tsar.
Grâce à ce micmac, il se pourrait qu'une Dolgorouki accédât au sommet de l'empire. L'enjeu vaut bien quelques petites tricheries. Mais le clan des adversaires de ce choix se rebiffe aussitôt. Foudroyant Vassili Dolgorouki du regard, Dimitri Galitzine dit d'une voix tranchante : "Le testament est totalement faux !"


Et il se fait fort de le démontrer sur l'heure. Craignant que le document, s'il était soumis à un examen sérieux, ne donnât lieu à de graves accusations de contrefaçon, les Dolgorouki comprennent qu'il serait maladroit d'insister. Déjà personne ne parle plus d'un trône pour Catherine. Sur le point de s'y installer, elle se retrouve assise dans le vide.
Poursuivant son avantage, Dimitri Galitzine déclare que, à défaut d'un successeur mâle dans la lignée de Pierre le Grand, le Haut Conseil secret devrait se pencher sur les rejetons de la branche aînée et offrir la couronne à l'un des enfants d'Ivan V, dit "le Simple", frèe de Pierre Ier, qui, bien que maladif et indolent, fut "cotsar" avec lui durant les cinq ans de la régence de leur soeur Sophie. Mais, par malchance, Ivan V n'a engendré que des filles. Ce sera donc encore à une femme qu'il faudra recourir pour gouverner la Russie. N'est-ce pas un danger ?
De nouveau, on discute ferme des avantages et des inconvénients de la "gynécocratie". Certes, Catherine Ier a prouvé récemment qu'une femme peut être courageuse, déterminée et lucide quand les circonstances le commandent.
Cependant, comme chacun sait, "le sexe" est esclave de ses sens. Une souveraine aura donc intérêt à sacrifier la grandeur de la patrie aux plaisirs que lui dispense son amant.
Pour étayer  cette thèse, ceux qui la soutiennent citent Menchikov qui, disent-ils a mené Catherine par le bout du nez. Mais un tsar n'aurait-il pas été aussi faible, devant une favorite habile aux caresses et aux intrigues, que la tsarine l'a été entre les mains du Sérénissime ? Pierre II lui-même n'a-t-il pas donné l'exemple d'une complète démission de l'autorité devant les pièges de la séduction féminine ? Ce qui est important, quand il s'agit d'installer quelqu'un à la tête de l'Etat, ce n'est pas tant la spécificité sexuelle que le caractère du personnage à qui le pays déléguera sa confiance. Dans ces conditions, affirme Dimitri Galitzine, le matriarcat est tout à fait acceptable, à condition que la bénéficiaire d'un tel honneur soit digne de l'assumer.


Cette évidence étant reconnue par tous, il passe à l'examen des dernières candidatures qu'il est permis d'envisager. Dès l'abord, il écarte l'idée saugrenue de recourir à Elisabeth Petrovna, la tante de Pierre II, qui, d'après lui aurait implicitement renoncé à la succession en quittant la capitale pour vivre en recluse à la campagne, narguant ses proches et se plaignant de tout. En comparaison de cette fille de Pierre le Grand, les trois filles de son frère, Ivan V, lui paraissent autrement intéressantes. Toutefois, l'aînée, Catherine Ivanovna, est connue pour son tempérament fantasque et atrabilaire. En outre, son mari, le prince Charles-Léopold de Mecklembourg, est un homme nerveux et instable, un éternel révolté, toujours prêt à batailler, que ce soit contre ses voisins ou contre ses sujets.
Le fait que Catherine Ivanovna soit séparée de lui depuis une dizaine d'année n'est pas une garantie suffisante, car, si elle est proclamée impératrice, il reviendra vers elle au galop et n'aura de cesse que d'avoir entraîné le pays dans des guerres coûteuses et inutiles.
La benjamine, Prascovie Ivanovna, rachitique et scrofuleuse, n'a ni la santé, ni la clarté d'esprit, ni l'équilibre moral qu'exige la direction des affaires publiques. Reste la deuxième, Anna Ivanovna.Elle avoue trente-sept ans et passe pour avoir de l'énergie à revendre. Veuve depuis 1711 de Frédéric-Guillaume, duc de Courlande, elle continue de vivre à Annenhof, près de Mitau, dans la dignité et le dénuement. Elle a failli épouser Maurice de Saxe, mais s'est entichée depuis peu d'un hobereau courlandais, Johann-Ernest Bühren. Au cours de son exposé, Dimitri Galitzine glisse sur ce détail et promet que, de toute façon, si le Haut Conseil secret l'exige, elle abandonnera sans regret son amant pour accourir en Russie. Ayant lu, sur le visage des hauts conseillers, que son plaidoyer les a convaincus, il dit encore :


"Donc, nous sommes d'accord pour Anna Ivanovna. Mais il faut alléger tout cela !"
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Dim 16 Juin - 22:52

Surpris par cette formule ambiguë, Gabriel Golovkine demande :



"Comment l'entendez-vous ?
- J'entends que nous devons nous assurer un peu plus de liberté !".


Comprenant que, dans la pensée de Dimitri Galitzine, il s'agit de rogner, d'une façon déguisée, sur les pouvoirs confiés à la tsarine afin d'élargir ceux du Haut Conseil secret, tout le monde acquiesce.
Les représentants des plus anciennes familles de Russie, réunis en conclave, voient dans cette initiative une occasion inespérée de renforcer l'influence politique de la noblesse de vieille souche, face à la monarchie héréditaire et à ses serviteurs occasionnels. Par ce tour de passe-passe, on volerait à Sa Majesté un pan de la "dalmatique impériale" tout en feignant de l'aider à la revêtir. Après une suite de discussions byzantines, il est entendu entre les auteurs du projet qu'Anna Ivanovna sera reconnue tsarine, mais qu'on limitera ses prérogatives par une série de conditions auxquelles elle devra souscrire préalablement.


Là-dessus, les membres du Haut Conseil secret se rendent dans la grande salle du palais où une multitude de dignitaires civils, militaires et ecclésiastiques attendent le résultat de leurs délibérations.
En apprenant la décision prise par les conseillers supérieurs, l'évêque Théophane Prokopovitch rappelle timidement le testament de Catherine Ier selon lequel, après la mort de Pierre II, la couronne devrait revenir à sa tante Elisabeth, en tant que fille de Pierre Ier et de la défunte impératrice. Peu importe que cette enfant soit née avant le mariage de ses parents : sa mère lui a transmis le sang des Romanov, dit-il, et rien d'autre ne compte quand l'avenir de la sainte Russie est en jeu ! A ces mots, Dimitri Galitzine, indigné, vocifère : "Nous ne voulons pas de bâtards !"


Souffleté par cette apostrophe, Théophane Prokopovitch ravale ses objections et on passe à l'étude des "conditions pratiques". L'énumération des entraves au pouvoir impérial se termine par le serment imposé à la candidate : "Si je n'observe pas ce que j'ai promis, je consens à perdre ma couronne."
D'après la charte imaginée par les conseillers supérieurs, la nouvelle impératrice s'engage à travailler à l'extension de la foi orthodoxe, à ne pas se marier, à ne pas désigner d'héritier et à maintenir auprès d'elle le Haut Conseil secret, dont le consentement lui sera toujours nécessaire pour déclarer la guerre, conclure la paix, lever des impôts, intervenir dans les affaires de la noblesse, nommer des responsables aux postes clefs de l'empire, distribuer des villages, des terres, des paysans et régler ses dépenses personnelles sur les deniers de l'Etat.


Cette cascade d'interdits stupéfie l'assistance. Le Haut Conseil secret n'est-il pas allé trop loin dans ses exigences ? N'est-on pas en train de commettre un crime de lèse-majesté ? Ceux qui craignent que les pouvoirs de la future impératrice ne soient réduits sans égard pour la tradition se heurtent à ceux qui se réjouissent d'un renforcement du rôle des vrais boyards dans la conduite de la politique en Russie. Mais très vite les seconds l'emportent sur les premiers.
De tous côtés, on clame : "C'est encore la meilleure façon d'en sortir !"
Même l'évêque Théophane Prokopovitch, submergé par l'enthousiasme de la majorité, se tait et rumine dans un coin son inquiétude. Sûr de l'adhésion de tout le pays, le Haut Conseil secret charge le prince Vassili Loukitch Dolgorouki, le prince Dimitri Galitzine et le général Léontiev d'aller porter à Anna Ivanovna, dans sa retraite de Mitau, le message précisant les conditions de son accession au trône.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Lun 17 Juin - 0:04


Or, entre-temps, Elisabeth Petrovna a été tenue au courant des discussions et des dispositions du Haut Conseil secret. Son médecin et confident, Armand Lestocq, l'a prévenue de la machination qui se prépare à Moscou et l'a suppliée "d'agir".
Mais elle refus de tenter la moindre démarche pour faire valoir ses droits à la succession de Pierre II. Elle n'a pas d'enfant et ne désire pas en avoir. A ses yeux, c'est son neveu, Charles-Pierre-Ulrich, le fis de sa soeur Anna et du duc Charles-Frédéric de Holstein, qui est l'héritier légitime.


Mais la mère du petit Charles-Pierre-Ulrich est morte et le bébé n'a encore que quelques mois.
Engourdie de tristesse, Elisabeth hésite à regarder au-delà de ce deuil. Après nombre d'aventures décevantes, de fiançailles rompues, d'espoirs envolés, elle a pris en dégoût la cour de Russie et préfère l'isolement et même l'ennui de la campagne au tapage et au clinquant des palais.


Tandis qu'elle médite, avec une mélancolie mêlée d'amertume, sur cet avenir impérial qui ne la concerne plus, les émissaires du Haut Conseil secret se hâtent vers sa cousine Anna Ivanovna, à Mitau. Elle les reçoit avec une bienveillance narquoise.
En vérité, les espions bénévoles qu'elle entretient à la cour l'ont déjà renseignée sur le contenu des lettres que lui apporte la députation du Haut Conseil. Néanmoins, elle ne laisse rien paraître de ses intentions, lit sans sourciller la liste des renoncements que lui dictent les gardiens du régime et déclare consentir à tout.
Elle ne semble même pas contrariée par l'obligation qui lui est faite de rompre avec son amant, Johann Bühren.
Abusés par son air tout ensemble digne et docile, les plénipotentiaires ne se doutent pas qu'elle s'est déjà entendue, à leur insu, avec son indispensable favori pour qu'il la rejoigne, à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, dès qu'elle lui fera signe que la voie est libre.


Cette éventualité est d'autant plus probable que, d'après les échos qu'elle reçoit de ses partisans en Russie, nombreux sont ceux qui, parmi la petite noblesse, sont prêts à s'insurger contre les aristocrates de haute volée, les verkhovniki, selon l'expression populaire, accusés de vouloir empiéter sur les pouvoirs de Sa Majesté pour accroître les leurs. On chuchote même que la Garde, qui a toujours défendu les droits sacrés de la monarchie serait disposée à intervenir aux côtés de la descendante de Pierre le Grand et de Catherine Ier en cas de conflit.


Ayant mûri son plan en cachette, assuré la délégation de sa totale soumission et fait le simulacre d'un adieu définitif à Bühren, Anna se met en route traînant derrière elle une suite digne d'une princesse de son rang. Le 10 février 1730, elle s'arrête dans le village de Vsiesviatskoïé, aux portes de Moscou.
Les funérailles de Pierre II doivent avoir lieu le lendemain. Elle n'aura pas le temps de s'y rendre, et cet empêchement l'arrange. Du reste, comme elle l'apprendra peu après, un scandale a marqué cette journée de deuil : la fiancée du défunt, Catherine Dolgorouki, a exigé, au dernier moment, de prendre place dans le cortège parmi les membres de la famille impériale. Les vrais titulaires de ce privilège ont refusé de l'accueillir dans leurs rangs. Au terme d'un échange d'invectives, Catherine est rentrée chez elle, furieuse.
Ces incidents sont rapportés en détail à Anna Ivanovna, qui s'en amuse. Ils lui font paraître plus agréables encore le calme et le silence du village de Vsiesviatskoïé, enseveli sous la neige. Mais il lui faut penser à sa prochaine entrée dans la vieille capitale des tsars. Soucieuse de sa popularité, elle offre une tournée de vodka aux détachements du régiment Préobrajenski et du régiment des gardes à cheval venus la saluer et, séance tenante, se proclame colonel de leurs unités, son principal collaborateur, le comte Simon Andreïevitch Saltykov, étant lieutenant-colonal. En revanche, lors d'une visite de déférence que lui font les membres du Haut Conseil secret, elle les accueille avec une courtoisie glaciale et feint l'étonnement quand le chancelier Gabriel Golovkine veut lui remettre les insignes de l'ordre de Saint-André, auxquels elle a droit en tant que souveraine. "C'est vrai, observe-t-elle avec ironie en arrêtant son geste, j'avais oublié de les prendre !"
Et, appelant un des hommes de sa suite, elle l'invite à lui passer le grand cordon, au nez et à la barbe du chancelier, médusé par un tel mépris des usages.
En se retirant, les membres du Haut Conseil secret se disent, chacun à part soi, que la tsarine ne sera pas aussi facile à manier qu'on l'avait cru.


Le 15 février 1730, Anna Ivanovna fait enfin son entrée solennelle à Moscou et, le 19 du même mois, a lieu la prestation du serment à Sa Majesté dans la cathédrale de l'Assomption et dans les principales églises de la ville. Averti des mauvaises dispositions de l'impératrice à son égard, le Haut Conseil secret a décidé de lâcher du lest et de modifier quelque peu la rédaction traditionnelle de l'"engagement sur l'honneur".
On jurera fidélité "à Sa Majesté et à l'Empire", ce qui devrait calmer toutes les appréhensions. Puis, à l'issue de nombreux conciliabules, et compte tenu des mouvements incontrôlés parmi les officiers de la Garde, on se résigne à adoucir encore, dans la formule, les "interdits" prévus initialement. Toujours énigmatique et souriante, Anna Ivanovna enregistre ces menues rectifications sans les approuver ni les critiquer. C'est avec une tendresse apparente qu'elle reçoit sa cousine Elisabeth Petrovna, accepte son baise main et affirme qu'elle éprouve beaucoup de sollicitude pour leur famille commune. Avant de la congédier, elle lui promet même de veiller personnellement, en tant que souveraine, à ce qu'elle ne manque jamais de rien dans sa retraite.


Or, malgré cette soumission et cette bienveillance affichées, elle ne perd pas de vue le but qu'elle s'est fixé en quittant Mitau pour rentrer en Russie.
Dans la Garde et dans la petite et la moyenne noblesse, ses partisans se préparent à une action d'éclat.
Le 25 février 1730, alors qu'elle siège sur son trône, entourée des membres du Haut Conseil, la foule des courtisans qui se pressent dans la grande salle du palais Lefort est bousculée par l'intrusion de quelques centaines d'officiers de la Garde, avec à leur tête le prince Alexis Tcherkasski, champion déclaré de la nouvelle impératrice. Prenant la parole, il tente d'expliquer, dans un discours décousu, que le document signé par Sa Majesté à l'instigation du Haut Conseil secret est en contradiction avec les principes de la monarchie de droit divin.
Au nom des millions de sujets dévoués à la cause de la Sainte-Russie, il supplie la tsarine de dénoncer cet acte monstrueux, de réunir au plus tôt le Sénat, la noblesse, les officiers supérieurs, les ecclésiastiques et de leur dicter sa propre conception du pouvoir.


"Nous voulons une tsarine autocrate, nous ne voulons pas du Haut Conseil secret !" rugit un des officiers en s'agenouillant devant elle. Comédienne consommée, Anna Ivanovna joue l'étonnement. Elle semble découvrir soudain que sa bonne foi a été surprise. Croyant agir pour le bien de tous en renonçant à une partie de ses droits, elle n'aurait fait que rendre service à des ambitieux et à des méchants! "Comment ! s'écrie-t-elle. Lorsque j'ai signé la charte à Mitau, je ne répondais pas au voeu de toute la nation ?" Du coup, les officiers font un pas en avant comme à la parade et s'exclament d'une seule voix : "Nous ne permettrons pas qu'on dicte des lois à notre souveraine ! Nous sommes vos esclaves, mais nous ne pouvons souffrir que des rebelles se donnent l'air de vous commander. Dites un mot et nous jetterons leurs têtes à vos pieds !"


Anna Ivanovna se domine pour ne pas éclater de joie. En un clin d'oeil, son triomphe la paie de toutes les avanies passées. On a cru la rouler et c'est elle qui roule ses ennemis, les verkhovniki, dans la poussière.
Foudroyant du regard ces dignitaires déloyaux, elle déclare : "Je ne me sens plus en sécurité ici !" Et, tournée vers les officiers, elle ajoute : "N'obéissez qu'à Simon Andreïevitch Saltykov !"


C'est l'homme qu'elle a nommé, quelques jours auparavant, lieutenant-colonel. Les officiers hurlent des vivats qui font trembler les vitres. D'une seule phrase, cette femme de tête a balayé le Haut Conseil secret. Elle est donc digne de guider la Russie vers la gloire, la justice et la prospérité !


Pour clore cette "séance de vérité" l'impératrice se fait lire à haute voix le texte de la charte. Après chaque article, elle pose la même question : "Cela convient-il à la nation ? Et, chaque fois, les officiers répondent en braillant : "Vive la souveraine autocrate ! Mort aux traîtres ! Nous taillerons en pièce quiconque lui refusera ce titre !"


Plébiscitée avant même d'avoir été couronnée, Anna Ivanovna conclut d'un ton suave, qui contraste avec son imposante stature de matrone : "Ce papier est donc inutile !" Et, saluée par les hourras de la foule, elle déchire le document et en éparpille les morceaux à ses pieds.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Lun 17 Juin - 0:42


A l'issue de ces assises houleuses, qu'elle considèrent comme son véritable sacre, l'impératrice, suivie de la cohorte, toujours grossie, des officiers de la Garde, se rend auprès des membres du Haut Conseil qui ont préféré se retirer pour ne pas assister au triomphe de celle dont ils ont voulu rogner les ongles et qui vient de les griffer jusqu'au sang.
Alors que la plupart des conseillers demeurent muet d'accablement, Dimitri Galitzine et Vassili Dolgorouki se tournent vers la masse des opposants et reconnaissent publiquement leur défaite. "Qu'il en soit fait selon le voeu de la Providence !" dit Dolgorouki, philosophe.
De nouveau, les vivats éclatent. La "journée des dupes" est terminée. Quand il n'y a plus aucun risque à prendre parti, Ostermann, qui avait prétendu être gravement malade et condamné à la chambre par les médecins, surgit soudain, frais comme l'oeil, gai comme un pinson, congratule Anna Ivanovna, lui jure un dévouement indéfectible et lui annonce, en catimini, qu'il s'apprête à intenter, au nom de Sa Majesté, un procès contre les Dolgorouki et les Galitzine. Anna Ivanovna sourit avec une joie méprisante. Qui donc a osé prétendre qu'elle n'était pas de la race de Pierre le Grand ? Elle vient de prouver le contraire. Et cette seule idée la comble de fierté.


Le plus dur étant fait, c'est sans émotion particulière qu'elle se prépare au couronnement. Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Sur son ordre, la cérémonie du sacre a lieu deux semaines plus tard, le 15 mars 1730, avec l'éclat habituel, en la cathédrale de l'Assomption, au Kremlin.
Catherine Ier, Pierre II, Anna Ivanovna, les souverains de Russie se succèdent à un rythme si rapide que la valse des "Majestés" donne le vertige. Avec cette nouvelle impératrice, c'est la troisième fois en six ans que les Moscovites sont appelés à acclamer le cortège qui défile dans leurs rues à l'occasion d'un avènement. Habitués à ces fastes à répétition, ils n'en crient pas moins leur enthousiasme et leur vénération à leur "petite mère".


Entre temps, Anna Ivanovna n'a pas chômé : elle a commencé par nommer général en chef et grand maître de la cour Simon Andreïevitch Saltykov, qui a si bien servi sa cause, et par reléguer dans ses terres le trop remuant Dimitri Mikhaïlovitch Galitzine afin qu'il y fasse pénitence. Mais surtout, elle s'est dépêchée d'envoyer un émissaire à Mitau, où Bühren attend avec impatience le signal libérateur.
Immédiatement, il se met en route pour la Russie.
Dans cette vieille capitale, cependant, les réjouissances du couronnement se poursuivent par de gigantesques illuminations. Or, la lumière scintillante des feux d'artifice est bientôt combattue par une aurore boréale d'une rare puissance. Subitement, l'horizon s'embrase. Le ciel rayonne, comme injecté de sang.
Dans le peuple, certains osent parler d'un mauvais présage.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Lun 17 Juin - 16:25

LES EXTRAVAGANCES D'ANNA




Mariée à dix-sept ans au duc Frédéric-Guillaume, qui a laissé à la cour le souvenir d'un prince querelleur et ivrogne, retirée avec son époux à Annenhof, en Courlande, Anna Ivanovna s'est retrouvée veuve quelques mois après avoir quitté la Russie. S'étant transportée ensuite à Mitau, elle a vécu là dans la déréliction et la gêne.
Durant des années où le monde entier semblait avoir oublié son existence, elle a eu constamment dans son ombre un nobliau d'origine westphalienne, Johann-Ernest Bühren.
Celui-ci a remplacé auprès d'elle son premier amant, Pierre Bestoujev, qui était l'obligé de Pierre le Grand . Succédant à Pierre Bestoujev, Johann-Ernest, de piètre instruction mais d'ambition illimitée, s'est montré très efficace dans les travaux de jour, au bureau comme dans ceux de nuit, dans le lit d'Anna. Elle est aussi disposée à écouter ses conseils qu'à recevoir des caresses. Il la décharge de tous les ennuis qu'elle appréhende et lui procure tous les plaisirs qu'elle souhaite.

Bien que son vrai nom soit Bühren et que ses proches aient russifié cette appellation en celle de Biren, il  préfère qu'on la "francise" en Biron. Petit-fils d'un palefrenier de Jacques de Courlande, il n'en prétend pas moins avoir une ascendance très honorable et se dit volontiers apparenté aux nobles familles françaises de Biron. Anna Ivanovna le croit sur parole;
D'ailleurs elle lui est si attachée qu'elle découvre cent ressemblances entre leur façon à tous deux, d'aborder la vie.
Cette communion de goûts se révèle jusque dans les détails de leur comportement intime.
Comme son impériale maîtresse, Bühren adore le luxe, mais n'est guère scrupuleux en matière de propreté morale ou corporelle. Femme de bon sens et de bonne santé, Anna ne s'offusque de rien et apprécie même que Bühren sente la sueur et l'étable et que son langage soit d'une rudesse teutonne. Sa préférence va, a table comme au lit, aux satisfactions substantielles et aux odeurs fortes.
Elle aime manger, elle aime boire, elle aime rire.
Très grande, le ventre rebondi, la poitrine opulents, elle dresse au-dessus d'un corps alourdi par la graisse un visage soufflé, bouffi, couronné par une abondante chevelure brune et éclairé par des yeux d'un bleu vif, dont la hardiesse désarme l'interlocuteur avant qu'elle ait prononcé un mot. Sa passion des robes aux couleurs éclatantes, surchargées de dorures et de broderies, s'accommode de son dédain pour les eaux de toilette aromatisées en usage à la cour. On affirme dans son entourage qu'elle s'obstine à se nettoyer la peau avec du beurre fondu.
Autre contradiction de son caractère : tout en raffolant des animaux, elle goût un plaisir sadique à les tuer et même à les torturer.
Dès le lendemain de son couronnement et de son installation à Saint-Pétersbourg, elle a fait disposer des fusils chargés dans toutes les pièces du palais d'Hiver.
Parfois, saisie d'une envie irrésistible, elle s'approche d'une fenêtre, l'ouvre, épaule son arme et abat un oiseau en vol. Tandis que ses appartements s'emplissent du bruit des détonations et de la fumée de la poudre, elle appelle ses demoiselles d'honneur effarouchées et les oblige à l'imiter, sous peine d'être renvoyées.
Toujours avide de performances, elle s'enorgueillit de posséder autant de chevaux qu'il y a de jours dans l'année. Chaque matin, elle inspecte ses écuries et son chenil avec une satisfaction d'avare inventoriant son trésor.
Mais elle s'amuse également avec des toupies ronflantes hollandaises et achète, par l'intermédiaire de son représentant à Amsterdam, des ballots d'une ficelle spéciale pour la confection des foutes avec lesquels on les fait tourner.
Elle manifeste d'ailleurs le même engouement pour les soieries et les colifichets qu'elle commande en France. Tout ce qui flatte l'esprit, tout ce qui chatouille les nerfs n'a pas de prix à ses yeux.
En revanche, elle n'éprouve nul besoin de se cultiver en lisant des livres ou en écoutant discourir de prétendus savants. Gourmande et paresseuse, elle se laisse porter par ses instincts et profite du moindre moment de loisir pour s'octroyer une sieste. Ayant somnolé une petite heure, elle convoque Bühren, signe négligemment les papiers qu'il lui présente et, ayant ainsi rempli ses obligations impériales, ouvre la porte de sa chambre, hèle les demoiselles d'honneur qui font de la broderie dans la pièce voisine et s'écrie gaiement :


- Nou, dievki, poïti ! (Eh bien, les filles, chantez !)


Dociles, ses suivantes entonnent en choeur quelque rengaine populaire et elle les écoute avec un sourire béat, en hochant la tête. Cet intermède se prolonge aussi longtemps que les chanteuses gardent un semblant de voix. Si l'une d'elles, saisie de fatigue, baisse le ton ou émet une fausse note, Anna Ivanovna la corrige d'un soufflet retentissant.
Souvent, elle convoque à son chevet des conteuses d'histoires, chargées de la distraire par leurs récits abracadabrants, toujours les mêmes, qui lui rappellent son enfance, ou bien elle fait venir un moine habile à commenter les vérités de la religion. Une autre obsession qu'elle se flatte d'avoir héritée de Pierre le Grand, c'est sa passion pour les exhibitions grotesques et les monstruosités de la nature.
Aucune compagnie ne la divertit davantage que celles de bouffons et des nains. Plus ils sont laids et bêtes, plus elle applaudit à leurs mimiques et à leurs farces. Après dix-neuf ans de médiocrité et d'obscurité provinciales, elle a envie de secouer la chape de bienséance et d'imposer à la cour un train de luxe et de désordre sans précédent. Rien ne lui paraît trop beau ni trop coûteux quand il s'agit de satisfaire les caprices d'une souveraine.
Pourtant, cette Russie sur laquelle elle règne par accident n'est pas à proprement  parler sa patrie. Et elle ne sent guère le besoin de s'en rapprocher.
Certes, elle à auprès d'elle quelques Russes du cru, parmi les plus dévoués, tels le vieux Gabriel Golovkine, les princes Troubetzkoï et Ivant Bariatinski, Paul Iagoujinski, et éternel "soupe au lait", et le trop impulsif Alexis Tcherkasski, dont elle a fait son grand chancelier. Mais les leviers de commande sont aux mains des Allemands. Sous les ordres du terrible Bühren, c'est toute une équipe d'origine germanique qui conduit la politique de l'empire. Après la prise de pouvoir de Sa Majesté et de son favori, les vieux boyards, si fiers de leur généalogie, ont été balayés du devant de la scène. Civils ou militaires, les nouveaux gros bonnets du régime sont les frères Loewenwolde, le baron von Brevern, les généraux Rodolphe von Bismarck et Christophe von Manstein, le feld-maréchal Bruchard von Münnich.
Dans le cabinet restreint de quatre membres  qui remplace le Haut Conseil secret, Ostermann, malgré son passé ambigu, fait encore fonction de Premier ministre, mais c'est Johann-Ernest Bühren, le favori de l'impératrice, qui préside aux discussions et impose la décision finale.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Lun 17 Juin - 17:13


Imperméable à la pitié, n'hésitant jamais à envoyer un gêneur au cachot, en Sibérie ou au bourreau pour le supplice du knout (fouet), Bühren n'a même pas besoin de prendre l'avis d'Anna Ivanovna sur les peines qu'il applique, car il sait d'avance qu'elle les approuvera.
Est-ce parce  qu'elle partage en tout les opinions de son amant qu'elle le laisse faire, ou simplement parce qu'elle est trop paresseuse pour le contrarier ? Ceux qui approchent Bühren son unanimes à noter la dureté de son visage, qui semble taillé dans la pierre, et son regard d'oiseau de proie. Un mot de lui peut rendre toute la Russie heureuse ou désespérée. Sa maîtresse n'est que le "cachet" dont il authentifie les documents. Comme il a, lui aussi, la folie du luxe, il profite de sa situation régalienne pour toucher des pots-de-vins à droite et à gauche. Ses moindres services son tarifés et monnayés. Ses contemporains estiment qu'il dépasse Menchikov dans la cupidité.
Mais ce n'est pas cette concussion organisée qu'ils lui reprochent le plus. Les règnes précédents les ont habitués au graissage de patte dans l'administration. Non, ce qui les heurte chaque jour davantage, c'est la germanisation à outrance que Bühren a introduite dans leur patrie.
Certes, Anna Ivanovna a toujours parlé et écrit l'allemand mieux que le russe, mais, depuis que Bühren occupe l'échelon supérieur de la hiérarchie, c'est tout le pays officiel qui, semble-t-il a changé d'âme.
S'ils avaient été commis par un Russe de souche, les crimes, les passe-droits, les vols, les violences de ce parvenu arrogant eussent été, sans doute, mieux supportés par les sujet de Sa Majesté.
Du seul fait qu'ils sont inspirés ou perpétrés par un étranger à l'accent tudesque, ils deviennent doublement odieux à ceux qui en sont les victimes. Excédés par la conduite de ce tyran qui n'est même pas de chez eux, les Russes inventent un mot pour désigner le régime de terreur qu'il leur impose : on parle derrière son dos, de la Bironovschina (un gachis à la Bühren, le nom du favori étant francisé pour l'occasion en Biron) comme d'une épidémie mortelle qui se serait abattue sur le pays. La liste des règlements de comptes décidés en toute illégalité justifie cette appellation.
Pour avoir osé tenir tête à la tsarine et à son favori, le prince Ivan Dolgorouki est écartelé, ses deux oncles, Serge et Ivan, son décapités, un autre membre de la famille, Vassili Loukitch, ex-participant au Haut Conseil secret, connaît un sort identique, tandis que Catherine Dolgorouki, la fiancée de Pierre, est enfermée à vie dans un couvent.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Lun 17 Juin - 23:12


Tout en éliminant ses anciens rivaux et ceux qui seraient tentés de reprendre leur combat, Bühren travaille à la consolidation de ses titres personnels, qui doivent aller de pair avec l'accroissement de sa fortune. A la mort du duc Ferdinand de Courlande, le 23 avril 1737, il envoie, sous les ordres du général Bismarck (ancêtre du "chancelier de fer", l'homme de Guillaume Ier) quelques régiments russes à Mitau pour "intimider " la Diète courlandaise et l'inciter àl'élire, lui, de préférence à tout autre candidat. Malgré les protestations de l'Ordre teutonique, Johann-Ernest Bühren est proclamé, comme il l'exigeait, duc de Courlande. C'est de Saint-Pétersbourg qu'il administrera, à distance, cette province russe. En outre, il reçoit de Charles VI, empereur d'Allemagne, le titre de comte du Saint-Empire et se voit nommer chevalier de Saint-Alexandre et de Saint-Alexis. Il n'est pas de dignité ni de pourboire princier auxquels il ne puisse prétendre.
Quiconque en Russie veut obtenir gain de cause, dans quelque affaire que ce soit, doit passer par lui. Tout courtisan considère comme un honneur et un bonheur d'être admis, le matin au réveil, dans la chambre à coucher de l'impératrice. En franchissant le seuil, le visiteur découvre dans le lit Sa Majesté en toilette de nuit, avec, couché à son côté, l'inévitable Bühren.
Le protocole exige que le nouveau venu, fût-il grand maréchal de la cour, baise la main que la souveraine lui tend par-dessus la couverture. Pour s'assurer les grâces du favori, certains profitent de l'occasion pour lui baiser la main avec la même déférence. Il n'est pas rare également que les adulateurs poussent la politesse jusqu'à baiser le pied nu de Sa Majesté. On raconte, dans les abords des appartements impériaux, qu'un nommé Alexis Milioutine, simple chauffeur de poêles (istopnik), en pénétrant chaque matin dans la chambre d'Anna Ivanovna, s'astreint à effleurer dévotieusement de ses lèvres les pieds de la tsarine avant d'en faire autant avec ceux de son compagnon. En récompense de cet hommage quotidiennement répété, l'istopnik est anobli. Cependant, pour conserver une trace de ses origines modestes, il est tenu de faire figurer sur son blason des accessoires en usage dans les cheminées en Russie, sortes de plaques obturatrices de conduits, nommées viouchki (son arrière-petit-fils, Dimitri Milioutine, ministre de la Guerre sous le règne d'Alexandre II, conservera ces armes parlantes sur son blason).


Le dimanche, les six bouffons préférés d'Anna Ivanovna ont ordre de se tenir en rang dans la grande salle du palais, en attendant la sortie de la messe qui réunit toute la cour. Quand l'impératrice et sa suite passent devant eux, au retour de l'église, les bouffons, accroupis côte à côte, imitent des poules en train de pondre et poussent des gloussements comiques. Pour corser le spectacle, on leur barbouille la figure avec du charbon et on leur ordonne de se faire des crocs-en-jambe et de se battre, à coups de griffes, jusqu'au sang.
A la vue de leurs contorsions, l'inspiratrice du jeu et ses fidèles pouffent de rire. Les bouffons de Sa Majesté jouissent d'avantages matériels trop importants pour que la charge ne soit pas recherchée. Des descendants de grandes familles, tels Alexis Petrovitch, Apraxine, Nikita Fédorovitch, Volkonski et même Michel Alexeïevitch Galitzine n'hésitent pas à briguer cet emploi.
Le ton est donné par le fou professionnel Balakirev, mais, quand il tarde à se dépenser en pitreries, l'impératrice le fait bâtonner pour raviver son inspiration. Il y a là aussi le violoniste Pierre Mira Pedrillo, qui racle son crincrin en multipliant les singeries, et D'Acosta, juif portugais polyglotte, qui excite ses compères à coups de fouet. Le piètre poète Trediakovski, yant composé un poème à la fois érotique et burlesque, est invité à en faire la lecture devant Sa Majesté. Il raconte ainsi dans une lettre cette audience de consécration littéraire : "J'ai eu le bonheur de lire mes vers devant Sa Majesté impériale, et, après lecture, j'ai eu la faveur insigne de recevoir un gracieux soufflet de la propre main de Sa Majesté impériale."
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 18 Juin - 1:17


Cependant,les vedettes de la troupe comique qui entoure Balakirev, ce sont les nains, les naines et les estropiés des deux sexes qu'on désigne par leurs surnoms : beznojka (la femme cul-de-jatte), gorbouchka (la bossue). L'attirance de la tsarine pour la hideur physique et l'aberration mentale est sa façon, dit-elle, de s'intéresser aux mystères de la nature. A l'instar de son aïeul Pierre le Grand, elle affirme que l'étude des malformations de l'être humain aide à comprendre la structure et le fonctionnement des corps et des esprits normaux.
S'entourer de monstres serait une manière comme une autre de servir la science. En outre, selon Anna Ivanovna, le spectacle des infortunes d'autrui renforcerait chez chacun le désir de se garder en bonne santé.


Parmi la galerie d'épouvantails humains dont s'enorgueillit l'impératrice, sa dilection va à une vieille Kalmouke rabougrie, dont la laideur effraie même les prêtres, mais qui n'a pas son pareil pour inventer des grimaces désopilantes. Un jour, la Kalmouke s'écrie, en plaisantant, qu'elle aimerait bien se marier.
Immédiatement inspirée, la tsarine imagine une farce de haute graisse. Dans la petite troupe de bouffons de cour, si tous sont experts en singeries et en facéties, certains ne sont pas à proprement parler difformes. C'est le cas d'un vieux noble, Michel Alexeïevitch Galitzine. Son statut de "fou impérial" lui garantit une sinécure. Veuf depuis quelques années, il est soudain averti que Sa Majesté lui a trouvé une nouvelle femme et que, dans son extrême bonté, elle est prête à assumer l'organisation et les frais de la cérémonie nuptiale.
L'impératrice étant réputée pour être une "marieuse" infatigable, il n'est pas question de demander des explications. Cependant, les préparatifs de cette union paraissent pour le moins inhabituels. Selon les instructions de la tsarine, le ministre du Cabinet, Arthème Volynski, fait construire en hâte sur les bords de la Néva, entre le palais d'Hiver et l'Amirauté, une vaste maison en blocs de glace, soudés l'un à l'autre par des aspersions d'eau d'eau chaude.
Long de vingt mètres, large de sept mètres, haut de dix mètres, l'édifice porte au sommet une galerie, avec colonnade et statues. Un perron à balustrade conduit à un vestibule derrière lequel s'ouvre l'appartement réservé au couple. On y trouve une chambre à coucher meublée d'un grand lit blanc, dont les rideaux, les oreillers et le matelas ont été sculptés dans la glace. A côté, un cabinet de toilette, également taillé dans la glace, témoigne de l'intérêt que Sa Majesté porte aux commodités intimes de ses "protégés". Plus loin, une salle à manger d'aspect aussi polaire mais richement garnie en mets variés et en vaisselle d'apparat attend les convives pour un festin superbe et grelottant.
Devant la maison, il y a des canons en glace, avec leurs boulets tournés dans la même matière, un éléphant en glace, capable, dit-on de cracher de l'eau glacée à

vingt-quatre pieds de hauteur, et deux pyramides en glace à l'intérieur desquelles sont exposées, pour réchauffer les visiteurs, des images humoristiques et obscènes.
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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 18 Juin - 1:29

Sur convocation expresse de Sa Majesté, des représentants de toutes les races de l'empire sont invités à assister, vêtus de leurs costumes nationaux, à la grande fête donnée en l'honneur du mariage des bouffons. Le 6 février 1740, après la bénédiction rituelle à l'église de l'infortuné Michel Galitzine et de la vieille Kalmouke contrefaite, un cortège de carnaval, semblable à ceux qu'affectionnait Pierre le Grand, se met en branle au son des cloches déchaînées.
Des Ostiaques, des Kirghizes, des Finnois, des Samoyèdes, des Iakoutes, fiers de leurs habits traditionnels, défilent dans les rues sous les regards ahuris de la foule accourue de toute part à l'annonce du spectacle gratuit.
Certains participants à la mascarade montent des chevaux d'une espèce inconnue à Saint-Pétersbourg, d'autres sont à califourchon sur un cerf, sur un grand chien, sur un bouc ou se pavanent, hilares, sur le dos d'un porc.
Les nouveaux mariés ont pris place, eux, sur un éléphant. Après être passée devant le palais impérial, la procession s'arrête face au "Manège du duc de Courlande", où un repas est servi à toute l'assistance.
Le poète Trediakovski récite un poème comique et, sous les yeux de l'impératrice, de la cour et du "jeune ménage", des couples éxécutent quelques danses folkloriques, accompagnées par les instruments en usage dans leurs régions.
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epistophélès

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MessageSujet: TERRIBLES TSARINES...   Mar 18 Juin - 17:01


A la nuit tombante enfin, on repart, égayés mais en bon ordre, vers la maison de glace qui, dans l'ombre crépusculaire, resplendit à la lueur de mille torches. Sa Majesté elle-même veille au coucher des mariés dans leur lit gelé et se retire avec un sourire égrillard.
Des factionnaires sont aussitôt placés devant toutes les issues pour empêcher les tourtereaux de sortir de leur nid d'amour et de glace avant le lever du jour.
Cette nuit-là, en se couchant avec Bühren dans sa chambre bien chauffée, Anna Ivanovna a apprécié davantage encore le moelleux de son lit et la tiédeur de ses draps.
A-t-elle seulement pensé à la vilaine Kalmouke et au docile Galitzine qu'elle a condamnés, par caprice, à cette sinistre comédie et qui sont peut-être en train de mourir de froid dans leur prison translucide ?
De toute façon, si un vague remords a effleuré son esprit, elle a dû le chasser très vite en se disant qu'il s'agissait là d'une farce bien innocente parmi toutes celles qui sont permises à une souveraine de droit divin.
Or, par miracle, le bouffon seigneurial et sa hideuse compagne se seraient, au dire de quelques contemporains, tirés avec un bon rhume et quelques bleus de cette épreuve de congélation nuptiale.
Ils auraient même, selon certains, obtenu, sous le règne suivant, de se rendre à l'étranger où la Kalmouke serait morte après avoir donné naissance à deux fils. Quant à Michel Galitzine, nullement découragé par cette aventure matrimoniale à basse température, il se serait remarié et aurait vécu, sans autre mécompte, jusqu'à un âge très avancé. Ce qui a fait prétendre à des monarchistes invétérés qu'en Russie, à cette époque lointaine, les pires atrocités commises au nom de l'autocratie ne pouvaient être que bénéfiques.


Malgré l'indifférence manifestée par Anna Ivanovna à l'égard des affaires publiques, Bühren est contraint, parfois, de l'associer à des décisions importantes. Afin de mieux la préserver des tracasseries inséparables de l'exercice du pouvoir, il lui a suggéré la création d'une chancellerie secrète, chargée de la surveillance de ses sujets. Appointée par le Trésor public, une armée d'espions se répand à travers la Russie.
De tous côtés, la délation s'épanouit comme sous l'effet d'une rosée vivifiante. Les mouchards qui désirent s'exprimer de vive voix doivent pénétrer dans le palais impérial par une porte dérobée et sont reçus, dans les bureaux de la chancellerie secrète, par Bühren en personne.
Sa haine innée pour la vieille aristocratie russe l'incite à croire sur parole tous ceux qui dénoncent les crimes d'un des fleurons de cette caste. Plus le coupable est haut placé, plus le favori se réjouit de précipiter sa chute. Sous son règne, les chambres de torture sont rarement vacantes et il ne se passe pas de semaine qu'il ne signe des ordres d'exil en Sibérie ou de relégation à vie dans quelque lointaine province.
Dans le département administratif spécialisé de la Sylka (la Déportation), les employés, débordés par l'afflux des dossiers, expédient souvent les accusés au bout du monde sans avoir eu le temps de vérifier leur culpabilité, ni même leur identité. Pour prévenir toute protestation contre cette rigueur aveugle des autorités judiciaires, Bühren crée un nouveau régiment de la Garde, l'Ismaïlovski, et en donne le commandement non point à un militaire russe (on se méfie d'eux en haut lieu!) mais à un noble balte, Charles-Gustave Loewenwolde, le frère du grand maître de la cour, Reinhold Loewenwolde.
Cette unité d'élite rejoint les régiments Semionovski et Préobrajenski afin de compléter les forces destinées au maintien de l'ordre impérial. La consigne est simple : tout ce qui bouge à l'intérieur du pays doit être mis hors d'état de nuire.
Les dignitaires les plus illustres sont, de par leur notoriété même, les plus suspects aux sbires de la chancellerie. On leur reprocherait presque de n'avoir pas quelque ancêtre allemand ou balte dans leur lignée.


Partagés entre la crainte et l'indignation, les sujets d'Anna Ivanovna incriminent certes Bühren d'être à l'origine de tous les maux, mais, au-delà du favori, c'est la tsarine qu'ils visent. Les plus hardis osent dire entre eux qu'une femme est congénitalement incapable de gouverner un empire et que la malédiction inhérente à son sexe s'est communiquée à la nation russe, coupable de lui avoir imprudemment confié son destin. Même les erreurs de la politique internationale lui sont imputées par des observateurs sourcilleux. Or, c'est Ostermann qui en est le principal responsable.
Ce personnage de peu d'envergure et d'ambition démesurée se prend volontiers pour un génie diplomatique. Ses initiatives, dans ce domaine, coûtent cher et rapportent peu. C'est ainsi que, pour complaire à l'Autriche, il est intervenu en Pologne, au grand mécontentement de la France, laquelle soutenait Stanislas Leszczynski. Puis il a cru habile, après le couronnement d'Auguste III, de jurer qu'il ne démembrerait pas le pays, ce qui n'avait trompé personne et ne lui avait valu aucune gratitude. En outre, comptant sur l'aide de l'Autriche - laquelle se dérobera comme d'habitude -, il est entré en guerre contre la Turquie.
En dépit d'une série de succès remportés par Münnich, les pertes ont été si lourdes qu'Ostermann a dû se résigner à signer la paix. Au congrès de Belgrade, en 1739, il a même sollicité la médiation de la France en tentant de soudoyer l'envoyé de Versailles, mais il n'a pu arracher qu'un résultat dérisoire : le maintien des droits de la Russie sur Azov, à condition de ne pas fortifier la place, et l'octroi de quelques arpents de steppe entre le Dniepr et le Boug méridional.
En échange, la Russie a promis de démolir les fortifications de Taganrog et de renoncer à entretenir des bateaux de guerre et de commerce dans la mer Noire, la libre navigation sur ces eaux étant réservée à la flotte turque.
Le seul gain territorial que la Russie enregistre durant le règne d'Anna, c'est en 1734, l'annexion effective de l'Ukraine, placée sous contrôle russe.


Tandis que, sur le plan international, la Russie passe pour une nation affaiblie et déboussolée, un peu partout à l'intérieur du pays surgissent d'absurdes prétendants au trône. Ce phénomène n'est pas nouveau dans l'empire.
Depuis les faux Dimitri qui sont apparus à la mort d'Ivan le Terrible, la hantise de la résurrection miraculeuse d'un tsarévitch est devenue une maladie endémique et pour ainsi dire nationale.
Néanmoins, ces remous dans l'opinion, si méprisables soient-ils, commencent à importuner Anna Ivanovna. Excitée par Bühren, elle voit là une menace de plus en plus précise pour sa légitimité. Elle craint par-dessus tout que sa tante Elisabeth Petrovna ne connaisse, sur le tard, un regain de popularité dans le pays, du fait qu'elle est l'unique fille encore vivante de Pierre le Grand.
Ne va-t-on pas ressortir, parmi la noblesse, les arguments spécieux qui jadis ont failli compromettre son propre couronnement ? En outre, la beauté et la grâce naturelle de sa rivale lui sont insupportables.
Il ne lui a pas suffit d'éloigner la tsarevna du palais dans l'espoir qu'à la cour comme ailleurs on finirait par oublier l'existence de cette empêcheuse de danser en rond. Pour se prémunir contre toute tentative de transfert du pouvoir vers une autre lignée, elle a même eu, en 1731, l'idée d'une modification autoritaire des droits familiaux dans la maison des Romanov. N'ayant pas eu d'enfant et étant fort soucieuse de l'avenir de la monarchie, elle a adopté sa jeune nièce, fille unique de sa soeur aînée Catherine Ivanovna et de Charles-Léopold, prince de Meckembourg.
Vite, vite, on a fait venir la petite princesse en Russie. La gamine n'avait que treize ans à l'époque de son adoption. Luthérienne de confession, elle a été rebaptisée orthodoxe, a changé son prénom d'Elisabeth contre ceux d'Anna Léopoldovna et est devenue, à côté de sa tante Anna Ivanovna, le deuxième personnage de l'empire.
C'est à présent une adolescente blonde et fade, au regard éteint, mais avec assez d'esprit pour soutenir une conversation, à condition que le sujet n'en soit pas trop sérieux.
Dès qu'elle a atteint dix-neuf ans, sa tante, la tsarine, qui a l'oeil pour juger les ressources physiques et morales d'une femme, décrète que celle-ci est fin prête pour le mariage. Aussi s'empresse-t-elle de lui dénicher un fiancé.
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