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 AU TEMPS DE L'AIGLON

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epistophélès

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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 4 Mai - 21:19

Malgré une fesse dont M. de Frémilly qui l'avait eue en main nous dit qu' "elle constituait la huitième merveille du monde", Mme de Mercy-Argenteau avait donc échoué.
D'autres femmes allaient avoir plus de chance.
A l'heure où les hommes politiques palabraient sans agir, de ravissantes personnes, avec leur charme et leur sourire pour seules armes, remportaient en effet d'éclatantes victoires sur nos vainqueurs.
Les républicains fervents et les historiens austères mettent généralement l'accent sur le rôle tenu à cette époque par Thiers, Jules Favre et Gambetta. Qu'une femme ait pu aider certaines négociations dans l'ombre, leur semble probablement choquant, car ils n'en soufflent mot. Il m'a paru juste, équitable - et pourquoi pas, salutaire - de mettre les choses au point.

"Les femmes eurent alors, écrit en effet Pierre de Lano, quelque influence, quelque initiative dans l'enchaînement des événements, et les jours qui suivirent la chute de la dynastie impériale sont surtout curieux par l'esprit d'intrigue dont elles les marquèrent, par l'intelligence incontestable qu'elles surent mettre à la disposition des hommes d'Etat occupés à liquiser la situation fort embarrassée et fort délicate qui résultait de la guerre."

La comtesse de Valon fut une de ces femmes.
C'était une jolie blonde aux yeux mauves douée d'un charme troublant et d'un tempérament de salpêtre.
Fille du marquis de la Rochelambert, soeur de Mmes de la Moskowa et de la Poëze, dames du palais de l'impératrice Eugénie, elle se trouva curieusement mêlée aux événements de 1871.
Mme de Valon avait vécu à la cour du roi de Prusse où son père était ministre de France. Elle y avait connu tous les jeunes aristocrates allemands et l'un d'eux, le comte Arnim, était tombé amoureux d'elle.
Les deux jeunes gens avaient envisagé un mariage que diverses circonstances avaient empêché. De retour en France, Mlle de Rochalambert s'était mariée avec le comte de Valon et sans doute ne se serait-elle jamais retrouvée devant son ancien soupirant sans la défaite de 1870.


En 1871, Thiers, chef du pouvoir exécutif avec mission de débattre le traité qui devait mettre fin aux hostilités entre la France et la Prusse, nomma M. Pouyer-Quertier, un ami intime de la famille de la Rochelambert, au ministère des Finances. Ce ministre fut désigné par l'Assemblée pour discuter le montant de l'indemnité de guerre réclamée par les Allemands.
Or, l'homme chargé par l'empereur Guillaume d'écraser la France "sous une dette de plomb" s'appelait M. d'Arnim...
Quand elle apprit que M. Pouyer-Quertier allait se trouver face à face avec son ancien amoureux, Mme de Valon pensa qu'elle devait intervenir.
Ecoutons Pierre de Lano nous conter cette scène peu connue :

"Elle se rendit auprès du vieil ami de sa famille et lui dit :

" - M. d'Arnim est, sous des apparences doucereuses et courtoises, d'une obstination et d'un rigorisme extrêmes. Il a la haine du Français par-dessus tout, quoi qu'on dise, et il sera implacable dans la mission qu'il a acceptée. Je connais d'Arnim par coeur. Voulez-vous que je vous l'amène à composition, que je vous serve en même temps que je servirai les intérêts du pays ? Si oui, laissez-moi faire, donnez-moi carte blanche. M. d'Arnim, naguère, a voulu m'épouser ; je sais q'uil ne m'a pas oubliée. Voulez-vous que je le revoie ? Je suis certaine que, de cette rencontre, naîtra, pour vous, quelque circonstance favorable qui facilitera votre tâche.
"M. Pouyer-Quertier connaissait assez Mme de Valon pour comprendre qu'elle ne parlait pas en vain.

" - Mais comment vous y prendrez-vous ?
" - De deux choses, l'une : ou, comme on me l'a dit, M. d'Arnim ne m'a point oubliée, et alors je me charge de lui ; ou il m'a oubliée, et toute ma diplomatie échouera devant ses résolutions. Dans un cas comme dans l'autre, que risquez-vous à me mettre en sa présence pour la réussite de vos négociations, pour le bien du pays ?
" - Soit! dit M. Pouyer-Quertier. Faites comme il vous plaira. M. d'Arnim doit venir ici demain, vers deux heures. Soyez au ministère comme par hasard.
Je le mets entre vos mains.


"Le lendemain, un peu avant l'heure fixée, Mme de Valon arrivait au ministère et, après un entretien rapide avec M. Pouyer-Quertier, s'installait dans le vestibule sur lequel donnait l'escalier conduisant au cabinet officiel.
"Bientôt, M. d'Arnim se présenta."

En voyant Mme de Valon, debout, bien droite sur le première marche de l'escalier, il s'arrêta net. Les lèvres tremblantes, il considéra un instant cette femme qu'il n'avait pas cessé d'aimer et comprit les raisons de sa présence en ce lieu. Il pensa - il l'avouera plus tard - : "Je suis vaincu!"

"Puis, dans un trouble, dans une émotion à peine cachés, poursuit Pierre de Lano, il s'avança vers la comtesse et leurs quatre mains s'unirent.
"Mme de Valon l'entraîna, remonta avec lui quelques marches et, s'asseyant avec lui dans l'escalier même, lui parla rapidement, et chaleureusement, en allemand.
"Que lui dit-elle ? On peu le deviner. M. d'Arnim l'écouta sans l'interrompre, la tête baissé, la main toujours dans sa main et, quand elle se tut :

" - Je vous obéirai, fit-il dans un effort ; et il répéta ces paroles : "Soyez certaine que je vous obéirai!..."

"Mme de Valon se leva alors et lui rendit sa liberté :

" - Songez à votre promesse, dit-elle. Le ministre vous attend et vous allez redevenir Allemand devant lui, trop Allemand même. Mais je serai dans une pièce à côté de son cabinet et j'entendrai toute votre conversation. Si vous me trompez, j'entrerai et je vous rappellerai votre serment.

"Pendant l'entretien quieut lieu entre M. Pouyer-Quertier et M. d'Arnim au suget de la libération du territoire et des conditions relatives au versement des frais de guerre, Mme de Valon se tint dans un salon proche du cabinet ministériel ; et, lorsque la discussion semblait prendre, entre les deux hommes, une tournure défavorable, elle apparaissait par la porte laissé entrouverte, ramenant ainsi l'ambassadeur à la modération qu'elle lui avait imposée."

Grâce à Mme de Valon, les conditions de paix furent donc adoucies. N'était-il pas juste de rendre hommage à son souvenir ?
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 4 Mai - 21:58

LES FEMMES PENDANT LE SIEGE DE PARIS


A bon rat, bon chat... - PIERRE SISSER -



DES les premiers jours du siège, les Parisiens s'étaient engagés en masse dans la Garde Nationale pour défendre la cité.
Bientôt, les Parisiennes voulurent "servir" elles aussi. Des centaines d'entre elles devinrent ambulancières ou infirmières. On les vit dans la neige, sous les obus, soigner les soldats et les "moblots" blessés. D'autres furent cantinières. Mais, au début d'octobre, certaines femmes du peuple, que démangeait l'envie de tenir un fusil, réclamèrent la création d'un bataillon féminin.
Déjà quelques-unes portaient l'uniforme en fraude.
Un jour, au Champ-de-Mars, un étrange colonel avait passé en revue une compagnie de la Garde Nationale. Doté d'une taille de guêpe, de hanches rondes et d'une poitrine qui pointait joliment vers les gardes nationaux médusés, il marchait en "tortillant de la croupe".

- Mais c'est une femme ! avait dit quelqu'un.

C'était une femme, en effet. Le colonel désigné n'ayant pas terminé sa partie de manille, avait envoyé sa maîtresse à sa place.


Les Parisiennes attirées par le métier militaire, on s'en doute, ne voulaient pas se contenter de ces faux-semblants. Elles désiraient être enrégimentées officiellement. Un homme se fit leur porte-parole. Il s'appelait Félix Belly.
Le I0 octobre, tous les murs de Paris furent couverts d'affiches vertes portant ce texte qui avait l'avantage d'être à la fois documentaire et exaltant :

Ier BATAILLON DES AMAZONES DE LA SEINE

Pour répondre aux voeux qui nous ont été exprimés par de nombreuses lettres et aux dispositions généreuses d'une grande partie de la population féminine de Paris, il sera formé successivement, au fur et à mensure des ressources qui nous seront fournies pour leur organisation et leur armement, dix bataillons de femmes, sans distinction de classes sociales, qui prendront le titre d'AMAZONES DE LA SEINE.
Ces bataillons sont principalement destinés à défendre les remparts et les barricades, concurremment avec la partie oa plu sédentaire de la Garde Nationale, et à rendre aux combattants, dans les rangs desquels ils seraient distriubés par compagnies, tous les services domestiques et fraternels compatibles avec l'ordre moral et la discipline militaire. Ils se chargeront, en outre de donner aux blessés, sur les remparts, les premiers soins qui leur éviteront le supplice d'une attente de plusieurs heures. Ils seront armés de fusils légers, ayant au moins une portée de 200 mètres, et le Gouvernement sera prié de les assimiler aux Gardes Nationales pour l'indemnité de I,50 F.


Le costume des AMAZONES DE LA SEINE se composera d'un pantalon noir à bandes orange, d'une blouse de laine noire à capuchon, d'un képi noir à lisérés orange, avec une cartouchière en bandoulière.
Un bureau d'enrôlement est ouvert rue Turbigo, 36, de 9 heures du matin à 5 heures du soir, pour la formation du Ier bataillon, sous la direction d'un officier supérieur en retraite. On ne pourra s'y présenter qu'accompagné d'un garde national comme répondant. Le bataillon comprendra huit compagnies de 150 amazones, en tout I 200 ; et chaque compagnie sera immédiatement exercée par les instructeurs au maniement du fusil et à la marche régimentaire.
Pour couvrir les frais de cette création qui doit être improvisée, sous peine de devenir inutile, un appel adressé par la voie de de presse à toutes les dames des classes riches sollicitera de leur patriotisme et de leur intérêt, bien entendu, le sacrifice de leur superflu à la cause sacrée du pays. Elles ont assez de bracelets, de colliers et de bijoux, que leur arracherait le brigandage prussien si Paris succombait, pour armer cent mille de leurs soeurs. Elles ne se refuseront pas, je l'espère, à témoigner de leurs sentiments civiques par les plus larges soucriptions, et à renverser ainsi la barrière qui les a trop longtemps séparées des classes laborieuses.


Les moments sont précieux. Les femmes, elles aussi, sentent que la patrie et la civilisation ont besoin de toutes leurs forces pour résister aux violences sauvages de la Prusse. Elles veulent partager nos périls, soutenir nos courages, nous donner l'exemple du mépris de la mort et mériter ainsi leur émancipation et leur égalité civile. Elles ont plus que nous le feu divin des grandes résolutions qui sauvent, et le dévouement actif qui soutient et console. Ouvrons nos rangs pour recevoir, sur les remparts, les compagnes aînées du foyer ; et que l'Europe apprenne avec admiration que ce ne sont pas seulement des milliers de citoyens, mais encore des milliers de femmes qui défendent, à Paris, la liberté du monde contre un nouveau débordement de barbares.
Le chef provisoire du Ier Bataillon :


FELIX BELLY

Paris, I0 octobre 1870.


Quinze cents volontaires se présentèrent rue Turbigo. Et une élève du Conservatoire, qui avait dû connaître quelques ennuis avec des professeurs trop entreprenants, s'écria :

- Maintenant, les hommes ne nous considéreront plus simplement comme des instruments de plaisir !...

D'autres, au contraire, ne voyaient dans l'uniforme noir et orange qu'un moyen de séduction. Des prostituées s'engagèrent... Naïf, le chef provisoire du Ier Bataillon se frottait les mains. Malheureusement, les attroupements formés devant le 36, rue Turbigo finirent par agacer les voisins qui jetèrent des pots d'eau et des épluchures de pommes de terre sur les Amazones braillardes...
De véritables charivaris s'ensuivirent et la police intervint. Finalement, Félix Belly renonça à son bataillon de femmes et écrivit cette pensée désabusée : "Le projet des Amazones a sombré dans la boue et la voyoucratie..."
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Dim 5 Mai - 1:02

Alors un club de femmes fut créé par le citoyen Jules Allix ; ce personnage était un curieux hurluberlu qui s'était fait connaître sous le Second Empire par l'invention d'un système de télégraphie sans fil au moyen d'escargots sympathiques...
D'après lui, "deux escargots élevés ensemble acquéraient un synchronisme de mouvements si parfait qu'il suffisait de placer l'un de ces gastéropodes sur un damier-alphabet pour qu'aussitôt son frère, fût-il à cent lieues, allât immédiatement ramper sur la case correspondante d'un damier semblable."

(Il est amusant de noter qu'Emile de Girardin, qui ignorait sans doute qu'Allix sortait de l'asile de Charenton, prit l'invention au sérieux... Et il ne fut pas le seul!...)

Jules Allix eut bientôt plusieurs centaines d'adhérentes à son club. Ces braves femmes, tout à la joie d'être enfin considérées comme des Françaises à part entière, écoutaient sans sourciller des discours ahurissants dont Francisque Sarcey nous donne une idée :

"Comme il faut, dit-il, que Paris soit toujours la ville des excentricités, il s'y fonda un Club de Femmes, où les hommes n'étaient admis que comme spectateurs. Le président était une présidente, les assesseurs des assesseuses. J'ignore s'il tint plusieurs séances.
Le récit de celle qui eut lieu au Gymnase Triat, dans le courant d'octobre, amusa tout Paris. Le citoyen Jules Allix, secrétaire du Comité de ces dames, y soutint deux propositions : la première, c'est que les femmes devaient être armées ; la seconde, c'est qu'elles étaient invitées à protéger leur honneur contre les ennemis. Et par quel moyen ? Ici, l'orateur prit un temps habile et, repartant d'une voix forte : au moyen de l'acide prussique. L'acide prussique!
Le citoyen Jules Allix, avec un sourire, fait alors remarquer combien il est curieux que l'acide prussique puisse servir à tuer les Prussiens. Puis il entame la description d'un appareil avec lequel il sera facile de tuer tous les Prussiens qui entreraient dans Paris.
L'inventeur avait appelé cet appareil le Doigt de Dieu!


Mais le citoyen Jules Allix croit qu'il vaut mieux l'appeler le Doigt prussique.
Il consiste en une sorte de dé en caoutchouc que les femmes se mettent au doigt. Au bout de ce dé est un petit tube contenant l'acide prussique. Le Prussien s'approche, vous étendez le doigt, vous le piquez, il est mort. Si plusieurs Prussiens s'approchent, tandis qu'autrement la femme ne sortirait de leurs mains que folle ou morte, celle qui a le doigt prussique les pique ; elle reste tranquille et pure, ayant autour d'elle une couronne de morts. (I).

Ainsi parle le citoyen Allix, et les femmes versent des larmes d'attendrissement et les hommes rient à se tordre. On aborde ensuite la question du costume, et Allix va reprendre la parole pour discuter les avantages de la ceinture hygiénique, quand une voix fait remarquer qu'en sa qualité d'homme, l'orateur doit être exclu du bureau. Le citoyen Jules Allix interpelle le possesseur de la voix et le défie de se montrer. Le possesseur de la voix est un garde national de six pieds de haut qui saute d'un bond à la tribune. A sa vue éclate un tumulte épouvantable ; présidente, assesseuses et zouavesses se jettent sur lui, le pincent, l'égratignent, et il ne s'échappe qu'en lambeaux de leurs mains."
Fort heureusement, toutes les Parisiennes n'étaient pas animées par le désir de ressembler aux hommes.
La plupart demeuraient fidèles à leur état, et certaines surent aider les soldats sans avoir besoin de fusil...



(I) Jules Allix préconisait également le fusil à eau chaude. Enfin, pour exterminer les soldats prussiens, il proposait de lâcher dans la bataille les lions et les tigres du Jardin d'Acclimatation. On ne put jamais lui faire comprendre qu'il était difficile d'apprendre aux fauves à respecter le Parisien et à manger plutôt le Prussien.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Dim 5 Mai - 1:10

Émile de Girardin, né Émile Delamothe (parfois écrit Émile de la Mothe) à Paris le 21 juin 180212 et mort à Paris le 27 avril 1881, est un journaliste et homme politique français.
Théoricien du double marché, il est le fondateur de La Presse, quotidien parisien (1836) dont il réduisit de moitié le prix de l'abonnement pour multiplier les souscripteurs et, par voie de conséquence, augmenter le nombre d'insertions publicitaires. L'autre grande innovation à mettre à son crédit fut la parution dans La Presse des premiers romans-feuilletons (dont il partage l'invention avec Armand Dutacq, directeur du Siècle). Certains prétendent qu'il fut un militant infatigable de la liberté de la presse et de la défense des libertés individuelles. Il suffit de lire La Presse sous la Monarchie de Juillet, pour constater que ce quotidien justifiait la répression arbitraire de Guizot. Dans l'affaire Dupoty notamment, il ne signa pas la déclaration des 16 journaux qui dénonçaient le délit de "complicité morale" (Le Siècle du 27 décembre 1841).





Son enfance et ses débuts dans la littérature
Émile de Girardin naît le 21 juin 1802, 4 rue Chabanais à Paris, chez l'accoucheur Bigot, sous le nom d’Émile Delamothe3, nom qu'il portera jusqu'en 1827, année de sa majorité officielle. Toutefois, selon le Dictionnaire des contemporains de Vapereau, « Son état civil, qui lui donne pour famille des personnages imaginaires, le fait naître le 21 juin 1806 ; mais l'acte de notoriété qu'il a dû substituer plus tard à cette fausse déclaration reporte l'année de sa naissance à 1802 ». Conçu hors mariage, il fut éloigné de ses parents, élevé chez M. et Mme Choisel qu’il quitte en 1814 pour dix années d’apprentissage aux Haras du Pin, en Normandie. Il étudie au collège d’Argentan et découvre les livres dans la riche bibliothèque du château du Bourg-Saint-Léonard.
À 18 ans, il revient à Paris à la recherche de ses parents. Son père lui ouvre sa porte, (mais pas sa mère, épouse d'un magistrat, Joseph-Jules Dupuy qui s'était vu offrir aux colonies un emploi honorable) : Émile se rend régulièrement à Châtenay-Malabry chez son père qui subvient à ses besoins. En 1827, il a 21 ans et se réapproprie le nom de ses ancètres, signant Émile de Girardin son premier roman Émile, en partie autobiographique, qui traite de sa jeunesse dans le goût romantique de l’époque. En 1829, il s’établit à Paris sur l’avenue des Champs Elysées et il est nommé Inspecteur Adjoint des Beaux Arts.


Sa famille
Il est le petits fils du marquis René-Louis de Girardin, maréchal de camp, né à Paris en 1735 et mort à Vernouillet (Yvelines) en 1808, issu de la noblesse des Gherardini de Florence, qui instaura sur le continent le jardin anglais avec ses jardins d'Ermenonville. Le marquis de Girardin fournit à Jean-Jacques Rousseau une retraite sur sa terre d’Ermenonville et fit élever un monument funéraire sur le tombeau du philosophe dans l’île des Peupliers, située dans la parc de sa propriété. Il écrivit un célèbre Traité de la composition des Paysages en 17774.


Il est le fils illégitime d'Adélaïde-Marie Dupuy (1775–1851, née Fagnan), femme de Joseph-Jules Dupuy, procureur impérial à la Guyane et fille d'un fonctionnaire des finances de l'Ancien Régime, et du comte Alexandre Louis Robert de Girardin (1776–1855, fils cadet du précédent), qui servit dans l'armée lors des campagnes napoléoniennes et se distingua tout au long des guerres de l'empire notamment à Austerlitz où, avec dix hommes, il fit 400 prisonniers et prit quatre pièces de canon, et à Ostrowno, où, avec deux bataillons, il repoussa six mille russes. Sa brillante conduite lui valut le grade de général de division. Le comte se rallia aux Bourbons en 1815 et fut nommé premier veneur de Louis XVIII et de Charles X. Alexandre de Girardin reconnut sa paternité le 24 décembre 1837 devant une commission de la Chambre des députés.
Le 1er juin 1831 à Paris IIe, Émile de Girardin épouse en premières noces Delphine Gay (fille de la célèbre Sophie Gay), une femme remarquable par son esprit et ses talents littéraires, née à Aix-la-Chapelle en 1805. Delphine publie ses premiers poèmes dans la Muse Française en 1824. Son premier recueil, les Essais Poétiques, obtient un grand succès et lui vaut une pension de 1500 francs octroyée par le roi Charles X. En 1827, elle reçoit, à Rome, une ovation pour sa pièce Retour de romains captifs à Alger. Elle écrit des romans à succès : Le Lorgnon, Le Marquis de Pontanges, La Canne de Balzac, Marguerite et aussi des comédies à succès : L’École des Journalistes, Lady Tartuffe, La Joie fait Peur. Après son mariage elle écrira pour La Presse, le journal de son mari, sous les pseudonymes de Léo Lespès, Charles de Launay, Vicomte de Launay, etc.
D'une liaison avec Madame de la Brunetière (Thérésa Cabarrus, 1802–1877), Girardin a un fils illégitime, Alexandre Émile de Girardin (1839–1911).


Le 31 octobre 1856 à Paris IIe, de Girardin épouse en secondes noces Wilhelmina Josephina Rudolphina "Mina" Brunold (1834-1891), fille du prince Frédéric de Nassau, titrée en 1844 comtesse de Tiefenbach. Une fille, qui mourra très jeune (1859–1865), naquit de leur union. Leur séparation aura lieu en 1872.
Carrière journalistique

Ses débuts
Avec un ancien camarade de classe, du collège d’Argentan, Charles Lautour-Mézeray, Émile de Girardin fonde en 1828 un journal, Le Voleur. Composé d’articles pillés dans d’autres journaux, ce journal paraît tous les cinq jours. Avec les bénéfices engrangés, il crée La Mode, où l'on retrouvera les plumes d'Honoré de Balzac, Charles Nodier, Alphonse de Lamartine, Eugène Sue, et les crayons de Valmont et Tony Johannot pour les illustrations. Girardin fréquente le salon de Sophie Gay ce qui lui permet de rencontrer des écrivains romantiques et la fille de Sophie, Delphine Gay, qui devient sa femme en 1831.
Après la Mode il crée avec Lautour-Mézeray Le Garde National (du 2 janvier 1831 au 1er juillet 1831) puis, en octobre 18315, le Journal des connaissances utiles qui aura un tirage de 125 000 exemplaires après 18 mois d'activités 6, et le Musée des familles en 1833.

La presse
La publicité
Émile de Girardin va transformer la presse en concevant le principe du quotidien à bon marché ; il fonde La Presse en 1836, au moment où naît aussi Le Siècle d’Armand Dutacq (Le Siècle était financé par l’avocat et député Odilon Barrot, qui représentait sous la Monarchie de Juillet la gauche opposée à Guizot).
C’est le 16 juin 1836 que parut pour la première fois en kiosque La Presse : un journal quotidien politique, agricole, industriel et commercial. Émile le qualifia de « journal qui occupe parmi les journaux français la place du Times en Angleterre et qui assiste le gouvernement sans être dans la dépendance d’aucun cabinet »[réf. nécessaire].
Il souhaitait créer un quotidien dans lequel la publicité jouerait un aussi grand rôle que la rédaction. Les frais de fabrication des journaux étant élevés, le quotidien se vendait relativement cher pour les budgets de l’époque, et les tirages étaient par conséquence assez bas. L’abaissement du prix d’abonnement et simultanément l’introduction massive de la publicité, permet à La Presse de conquérir un large lectorat, alors que la baisse du cens électoral élargit le nombre d'électeurs potentiels7. Il s’oppose ainsi aux journaux de partis, réservés à un petit nombre de lecteurs et devient l'éditeur puissant et respecté d'une presse à grand public en divisant le prix de l’abonnement qui passa de 80 à 40 francs. Le manque à gagner étant compensé par les annonceurs auxquels il ouvrit les colonnes du journal.

Girardin écrit ainsi, en 1838 :

« En France, l'industrie du journalisme repose sur une base essentiellement fausse, c'est-à-dire plus sur les abonnements que sur les annonces. Il serait désirable que ce fût le contraire. Les rédacteurs d'un journal ont d'autant moins de liberté de s'exprimer que son existence est plus directement soumise au despotisme étroit de l'abonné, qui permet rarement qu'on s'écarte de ce qu'il s'est habitué à considérer comme des articles de foi7. »
Le fort succès de La Presse suscita beaucoup de jalousie et de haine auprès des concurrents d’Émile Girardin, notamment une feuille appelée Le Bon Sens (qui disparaîtra en 1839)7. Poursuivi en diffamation par Girardin, Le Bon Sens fut soutenu par un entrefilet d'Armand Carrel, le fondateur du National (avec Thiers et Mignet). Armand Carrel et Émile de Girardin s'affrontent alors très durement. Le directeur du National accuse Girardin de concurrence déloyale. Ce dernier contre-attaque en publiant un article où il menace, entre les lignes, de révéler le nom d'un officier avec la femme duquel Carrel a une liaison7. Un duel, de pratique courante à l'époque dans le monde de la presse (Carrel comme Girardin n'en étaient pas au premier duel), oppose les deux rivaux au bords du lac de Saint-Mandé au bois de Vincennes, le 21 juillet 1836. Les deux coups de feu partent en même temps : Girardin est blessé à la cuisse, Carrel à l'aine; il succombera à sa blessure deux jours plus tard, tandis que Girardin évite de peu l'amputation et jure de ne plus accepter de duel. Chateaubriand déplora par la suite que le duel ait « privé la société d'un de ces hommes rares qui ne viennent qu'après le travail d'un siècle. »
7
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Dim 5 Mai - 1:24

Un conservateur-progressiste sous la Monarchie de Juillet
Depuis la Révolution de juillet 1830, le roi Louis-Philippe Ier gouverne avec l'appui de l'ultra-conservateur Guizot auquel Girardin s’oppose. Lors de la révolution de février 1848, Girardin ne rentre pas immédiatement de façon claire et décisive dans l’opposition, mais dès que le général Cavaignac rétablit le cautionnement autrefois exigé des journaux, il participe aux Journées de Juin. Cette insurrection ouvrière qui a éclaté à Paris est sauvagement réprimée. Il est emprisonné à la Conciergerie et à partir du 25 juin 1848, le journal La Presse sera suspendu (pour reparaître dès le mois d’août 1848).
En 1848, le journal de Girardin donne son appui à la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la république. Mais avec le Coup d’État du 2 décembre 1851, Émile de Girardin se déclare fortement opposé à la restauration du régime impérial et, menacé, part en exil à Bruxelles avec sa femme Delphine, aux côtés de Victor Hugo ; quelques mois après ils seront de retour à Paris.


Un libéral sous le Second Empire
Le 6 avril 1852, il part en guerre contre le retour de l’Empire dont on parle de plus en plus à Paris. Mais le 2 mai il dit dans son éditorial qu’il combattra l’Empire jusqu’au jour ou se fera l’empire (pure opportunité ou pas, il sentait sûrement qu’il fallait se rapprocher des pouvoirs dont il sentait un avenir prometteur). Lorsque le 22 novembre le rétablissement de l'Empire est voté par plébiscite. Il accepte l’Empire qui vient de naître mais refuse l’arbitraire, les atteintes aux libertés. De nombreuses sanctions vont être prononcées à son encontre (avertissements…)à la suite de nombreux articles ou l'homme de presse attaque la politique du nouveau régime. Cependant, le 16 avril 1854, il pose la plume et se contente des tâches administratives de son journal alors que sa femme est gravement malade et meurt le 29 juin 1855, laissant un Girardin fou de douleur. S'ensuivra une parenthèse dans sa vie ou il se tient à l'écart de la vie politique et en profite pour rédiger un recueil de 12 volumes contenant nombre de ses articles passés.


En 1862, il se décide pourtant à revenir à La Presse. À cette époque l’ouverture libérale n’est encore qu’une espérance soigneusement entretenue par le président du Corps législatif, Morny. Celui-ci connait les périls menaçant l’Empire autoritaire et faute d’être écouté par son demi-frère il use de la tribune à l’assemblée pour lancer ses idées. Des élections sont prévues pour le 31 mai 1863. Girardin réfléchit depuis des semaines à la tactique la mieux appropriée. Deux élus de l’opposition, Jules Favre et Émile Ollivier doivent retourner devant les électeurs. Avec Jules Ferry et Gambetta, deux jeunes avocats, ils publient un Manuel électoral afin que les Français sachent bien comment et pourquoi l’on vote. Girardin n’est plus député et il ne veut pas le redevenir, il veut simplement la liberté avec l’Empire s’il le faut. Il devient le chef de l’état major de l’opposition constitutionnelle, celle qui comme Girardin veut une libéralisation, sans changement de régime. Il organise une sorte de comité électoral pour soutenir les candidats de l’opposition, en y conviant outre La Presse, Le Siècle, Le Journal des débats. Au soir du 31 mai, c’est dans les bureaux de La Presse que les libéraux attendent le résultat du vote. C’est le triomphe dans la capitale comme en province, la majorité est battue. Le pouvoir ne s’y trompe pas, c’est La Presse, c’est Girardin qui a provoqué ce revers. Le 6 juin il est convoqué au ministère de l’intérieur, et on lui interdit de parler désormais de la prépondérance des classes ouvrières dans les élections. L’empereur n’a pas apprécié mais Girardin continuera d’être invité aux réceptions impériales. Il harcèle le pouvoir au risque de sanctions qui ne tardent pas à tomber. C’en est trop pour les actionnaires et quand Duvernois (qui deviendra ministre de l’agriculture en 1870) reçoit deux avertissements au début 1866, il demande son départ et Girardin décide de le suivre et de quitter La Presse

Morny meurt en 1865 et il n’assiste pas à la montée du libéralisme. Pourtant dès 1863, il y a eu la nomination d’un ministre libéral à l’Instruction publique, Victor Duruy, et l’année suivante la reconnaissance du droit de grève ; Il y a des projets sociaux mais rien de définitif. L’Empire vit de comme il peut de ses contradictions. Politiquement il se réclame de l’adhésion populaire mais n’accorde les libertés qu’avec parcimonie. Emile Ollivier va continuer sa route sans Morny et Giradin a pris à côté de lui la place du demi-frère de l’Empereur. Il devient le mentor, de l’avocat marseillais, aussi ambitieux que lui mais moins doué, roué. L’ouverture libérale, Ollivier va la demander à deux reprises le 27 juin 1865 et le 9 janvier 1867. Mais Napoléon III ne comprend rien et ne change rien. Girardin enrage et dans La Liberté, il écrit des articles véhéments contre l’Empire autoritaire et comme sanctions, des poursuites pour excitation à la haine et au mépris du gouvernement.
Aussitôt après les élections législatives de 1869, qui témoignent une nouvelle poussée libérale, Rouher propose à l’empereur d’aller chercher une nouvelle légitimité ; de conclure un pacte directement avec le pays. Il veut un plébiscite. Napoléon III n’y croit guère er refuse. Premier ministre le 2 janvier 1870, parce que le « tiers parti » est le grand vainqueur des élections, Émile Ollivier reprend à son compte l’idée du plébiscite et l’impose à l’empereur. Encore fallait-il de l’aide pour réussir. Emile de Girardin accepte de rentrer en scène. Il met La Liberté à la disposition d’Ollivier, au service de l’Empereur. Il fait campagne pour le oui au plébiscite. Le 9 mai les résultats sont connus : 7.350.142 voix pour le oui contre 1.538.825 voix contre. Le 31 mai Emile de Girardin vend La Liberté pour un million de francs mais continuera à publier plus d’un article. Seule explication à ce départ : Emile de Girardin a reçu l’assurance qu’il sera bientôt sénateur. C’est le 27 juillet 1870 que le décret est enfin signé à Saint Cloud. Il est fait sénateur d’Empire. Il ne le saura que quelques semaines avant que la France ne déclare la guerre à la Prusse.


La réconciliation avec Thiers et la défense de la République
Au mois de mai 1871, Girardin voit son nouveau journal interdit par les communards parisiens et se décide à rejoindre les Versaillais. Thiers s’apprête alors à reprendre Paris mais il veut entendre Girardin ; le voici de nouveau éminence grise, expliquant comment Gambetta et les hommes du 4 septembre ont aggravé les conséquences de la défaite et indirectement provoqué la Commune. Le 22 mai dès le début de l’après midi, un quart de la ville est reprise. Le 23 mai de nombreux otages des communards sont fusillés froidement et les principaux bâtiments brûlés. Le 28 mai, le combat est fini. Paris est en ruine et se venge de ses bourreaux en adressant 175000 lettres de dénonciation en deux semaines au gouvernement. Paris est à reconstruire, l’unité nationale à refaire. Thiers s’y prépare comme Gambetta. Girardin y songe. L’homme hésite toujours entre sa vocation d’homme de presse et ses ambitions politiques.
Girardin définitivement réconcilié avec Thiers, se parlent et échangent des idées. Ils s’épaulent mutuellement. Le 2 juillet 1871, dans les 46 départements où l’on vote, monarchistes et bonapartistes s’effondrent ; ce sont les républicains modérés proches de Thiers qui l’emportent. Même à Paris ni Gambetta, ni Hugo, ni Clemenceau l’aile de Gauche de la République ne sont élus. Dans cette victoire Girardin peut revendiquer sa part. Il a entraîné du côté de Thiers la plus grande partie de la presse parisienne. Son « Union parisienne de la presse » n’a pas caché son attachement à l’ordre et à la paix, son aversion pour Gambetta. Il y a 26 journaux, 11 s’étaient prononcés contre la Commune et 10 allaient être interdits entre mars et mai. Ces journaux entendent recommander et soutenir les candidatures qui seront en harmonie avec le but qu’ils se sont fixés : la paix publique.


En 1875, c’est la IIIe République qui va naître, presque par hasard l’amendement Wallon est voté à une voix. Thiers songe aux combats qui lui restent à mener pour atteindre une authentique république libérale. Il a besoin de Gambetta. Et Girardin aidera Thiers et Gambetta. Girardin à ce moment écrit : « Si la France ne veut pas de la République, il faut qu’elle renonce au suffrage universel ; mais si elle tient au suffrage universel, elle n’a qu’à prendre parti et à organiser franchement la République ». La curieuse alliance des trois hommes connaît son apothéose en 1877. La crise politique est déjà sérieuse : la République est toujours fragile. En mai 1877, survient l’incident, l’Assemblée vote un texte retirant les délits de presse aux tribunaux correctionnels pour les rendre à la compétence des jurys. Une réforme que les monarchistes et Mac Mahon jugent périlleuse. Une occasion pour le président de se séparer de son premier ministre, Jules Simon. Curieusement Girardin a eu peur de cette réforme favorable à la presse, comme s’il devinait ne arrière plan les risques politiques. Le 16 mai Simon démissionne. La crise politique est ouverte. Le jour même les 363 députés républicains se réunissent et adoptent un manifeste. Les républicains ont leurs grands hommes : Gambetta et Thiers. Il leur faut un porte-parole : Girardin. Celui-ci dans ces deux journaux qui tirent au total à 700000 exemplaires se met au service de la cause républicaine. Le combat mené par les trois hommes est gagné ; les 14 et 28 octobre 1877, les électeurs confirment leur adhésion à la République. Thiers ne l’a pas vue, il est mort le 3 septembre. Gambetta devra pourtant se contenter de la présidence de la Chambre de 1879 à 1881 et ne sera que deux mois et demi chef du gouvernement.

Le retour en politique
Emile de Girardin n’a pas voulu être candidat aux élections d’octobre 1877. Il prépare pourtant déjà son retour à la vie politique. Il a décidé de se débarrasser d’une réputation encombrante ; celle d’avoir été en 1870 belliciste militant. Il se justifie mais en accusant. Tout au long de l’été, lorsque la campagne contre Mac-Mahon et son premier ministre Broglie lui en laisse le temps, il rassemble preuves et documents qui démontreront la totale impréparation des troupes impériales. Le 23 septembre il achève ses douze pages d’introduction et la brochure sort un peu plus tard sous le nom de Dossier de la guerre de 1870 publié sous le patronage de La France. Ainsi purifié il peut retourner devant les électeurs. Un siège est à pourvoir le 16 décembre 1877 ; celui que Jules Simon a laissé vacant ; celui que Thiers a longtemps occupé ; le siège du IXe arrondissement de Paris. Emile de Girardin est élu député de Paris avec 11076 voix. Quand il retrouve l’hémicycle il a 72 ans. Pour ce dernier mandat il lui échoit le rôle avec d’autres députés de préparer la loi sur la presse, il en est la cheville ouvrière, presque le père naturel. Il se passionne pour le travail de la commission qu’il préside et veille à ce que les textes organisent bien la liberté et non pas de nouvelles contraintes. La loi de 1881 est en préparation. Son influence politique, Girardin l’exerce de diverses façons. Par ses articles de La France, mais ils se raréfient. Par son action à l’assemblée ; à la commission préparant la loi sur la presse qu’il oriente dans deux directions fondamentales : la liberté de publier sans restriction, c'est-à-dire sans les mesures administratives préventives qui seront interdites, sans que subsiste quelque chose ressemblant à un délit d’opinion ; la liberté d’entreprendre la plus généreuse, avec toutes les possibilités offertes au capitalisme naissant pour venir investir dans la presse.

Combats et idées politiques

Toute sa vie Emile de Girardin sera un farouche opposant à toutes les mesures qui entravent la liberté de la presse. De même en matière de politique étrangère, il n'hésite jamais à dire ce qu'il pense sur les questions géopolitiques.
Opposition à la censure[modifier]
Dans ses écrits intitulés L’ Empire avec la Liberté et La Révolution Légale ainsi que dans Journal d’un journaliste tenu au secret, Émile de Girardin explique qu’il tient pour l’homme politique qui défendra la liberté de la presse, qui ne la censurera pas. En 1857, il explique que son journal La Presse a échappé de 1852 à 1856 à la suspension, mais vient d’être suspendu pour deux mois à cause d’un article qui parlait de progrès démocratique et de la véritable liberté du suffrage universel comme de la véritable liberté des élections, en ferme opposition avec le gouvernement de Napoléon III qui tentait de contrôler les résultats des votes en imposant les candidats pour lesquels voter. Puis Girardin explique qu’il met au premier rang des libertés publiques « incontestablement la liberté de la presse et la liberté individuelle » .Pour lui les trois dernières révolutions (les révolutions de 1830, février 1848, juin 1848) ont eu lieu avant tout pour la défense des libertés bafouées. Devenu député - à partir de 1834 - Émile de Girardin, dès 1835, vote contre les lois restreignant la liberté de la presse, devenant sur cette base un opposant à Guizot et à Thiers. Il écrira une lettre à Thiers sur l’abolition de la misère par l’élévation des salaires. Dans "Le Bien Être Universel", en 1852, Émile de Girardin s’opposa à la loi rétablissant le "timbre", une taxe imposée sur chaque exemplaire de journal, qui contraignait les éditeurs de presse à augmenter le prix de chaque exemplaire vendu avec des retombées désastreuses sur le prix des abonnements.


Son opinion en matière de politique étrangère
Dans son livre La Honte de l’Europe, Émile de Girardin affirme que l'Empire ottoman remet en question la paix du monde. Pour le démontrer, il s’appuie sur les articles du Times, un journal anglais. Il récuse la politique de la Sublime Porte qui selon lui ne tient aucun de ses engagements. Girardin s’oppose donc au prêt important de la France à l'Empire Ottoman puisqu’il ne sert qu’au sultan .Il dénonce la « démence héréditaire et incurable des Sultans » aptes seulement à dépenser inutilement :« ces sultans qui dépensent follement les millions de l’Angleterre et de la France ». Il affirme qu’avec cet argent les sultans préfèrent construire de nouveaux palais au lieu de développer et augmenter les voies de communication, les voies de transport, et les échanges. Il regrette que cet argent ne serve pas mème à paver les rues de Constantinople mais aux caprices des sultans qui jouent à « se construire des palais qu’ils démolissent après les avoir bâtis ». Il qualifie l'Islam de religion intolérante, alléguant que « le Coran ne repose que sur une guerre éternelle aux infidèles, le Coran défend aux croyants de s’arrêter dans leur carnage et dans leur conquête avant que le monde entier ait été soumis à l’islamisme ». Émile de Girardin va jusqu'à dire que les Turcs ne se sont pas modernisés et qu’ils en sont toujours à un état de leur société semblable à ce qui était quatre siècles auparavant, c'est-à-dire au xve siècle (puisqu’il écrit son livre en 1876).
En 1870, La France voulait sa guerre contre la Prusse et la presse n'est pas la dernière à être belliciste, le journal La Liberté y compris. C'est ainsi que le 13 juillet Girardin écrit dans un article : « Si la Prusse refuse de se battre, nous la contraindrons à coup de bottes à repasser le Rhin et à vider la rive gauche ». Pourtant, dès 1874 ses positions politiques étonneront, lorsque que l'on verra l'homme demander le rapprochement franco-allemand après avoir été belliciste en 1870.


Résumé

Émile de Girardin, ambitieux, parti de rien, fit fortune dans la presse. Il se battit continuellement contre la censure et pour les libertés individuelles11. Il fut aussi un innovateur, en intégrant la publicité dans ses journaux pour baisser le prix de l’abonnement, et l'un des premiers à insérer le roman-feuilleton pour fidéliser le lectorat. En ce qui concerne les contradictions apparentes dans les comportements idéologiques et politiques d’Émile de Girardin, il faut revenir, pour les comprendre, à ses propres affirmations : il n’est ni démocrate ni monarchiste, il est pour un bon gouvernement. Mais, avant tout, il est « contre l’anarchie et le despotisme, contre l’absence de gouvernement ».[réf. nécessaire] Pour exemple de sa fidélité à ses propres convictions il fit noter que ce qu’il avait été sous le gouvernement monarchique, il continua de l’être sous le gouvernement républicain. Il était contre l’arbitraire, mais, par dessus tout, il adhéra ou s’opposa aux gouvernements selon les lois qu'il promulguaient en matière de censure et de liberté de la presse. En refusant d’être l’homme d’un système Girardin, qui regrettait à la fin de sa vie de n’être « rien dans le gouvernement de [son] pays », n’avait accepté la majorité des régimes qu’avait connus la France aux XIXe, que par le souhait de voir se réaliser enfin une « démocratie parfaite qui n’est pourtant pas plus de ce monde que la perfection ou la vérité » . En tant qu’homme de presse, il a toujours mis ses journaux et sa personne au service des hommes politiques défenseurs d’une libéralisation des régimes, certes de façon toujours plus ou moins intéressée. Mais qui pourrait le condamner d’avoir aspiré aux plus hautes fonctions alors que cela lui aurait finalement permis de mettre en pratique des idées qu’il n’avait cessé d’approfondir au fil des années ? Ainsi, même si sa pensée n’était pas forcément le fruit d’une originalité personnelle, on peut quand même relever qu’à bien des égards l’homme était un précurseur, en croyant à nombre de réformes très avancées pour son époque et qui sont aujourd’hui parfaitement acceptées et mises en œuvre dans notre société contemporaine.
Il mourut en 1881, l’année du vote de la loi qui institua en France le principe de la liberté de la presse.

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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Jeu 9 Mai - 20:03

Je ne citerai qu'un exemple :

Le soir de Noël, une jeune veuve, Mme Rigal, qui habitait non loin de la barrière des Ternes, fut soudain prise de pitié à la pensée de ces braves moblots (simples soldats) qui montaient la garde dans la neige. Elle s'enveloppa d'un châle, courut vers les fortifications et aborda un jeune garde :

- Veux-tu venir réveillonner avec moi ?

Le garçon fut ébahi :

- Je n'ai pas le droit de quitter mon poste.
- Dans une demi-heure tu seras de retour... Je te le promets...

Il accepta et suivit la jeune femme chez elle. Là, sur la table de la salle à manger, devant un maigre feu de bois, il n'y avait qu'un verre de vin.

- C'est bien peu, dit la veuve... Mais je suis là !

Le soldat la regarda sans comprendre.

- Oui, ajouta-t-elle en baissant les yeux ; j'ai pensé que je pouvais constituer un réveillon assez agréable pour un brave soldat.

Le garçon fut aussi de cet avis. L'instant d'après, il réveillonnait dans un grand lit...

Mme Rigal était une bonne française. Grâce à elle, en cette nuit de Noël 1870, dix-sept jeune gardes mobiles eurent un savoureux réveillon et un verre de vin...


Le 23 janvier 1871, le général Trochu et les membres du gouvernement de la Défense Nationale qui avaient juré solennellement aux Parisiens de ne jamais capituler furent extrêmement confus en apprenant que la capitale n'avait plus de pain que pour cinq jours (I)...
Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, convoqua le général d'Hérisson et lui dit en tremblant :

- Général, nous somme navrés... Tout est perdu... L'administration s'est trompée... Nous n'avons plus de pain... Il faut entrer en purparlers avec Bismarck... Demain matin, à l'aube, vous irez porter cette dépêche aux avant-postes allemands. Je demande un entretien au chancelier... Mais je vous en conjure, personne ne doit connaître le but de votre démarche!...

Il soupira et se remit à trembler :

- Dieu seul connaît les épreuves par lesquelles la population parisienne va nous faire passer lorsque nous allons être obligés de lui dire la vérité...

Et, pitoyable dans sa redingote trop longue dont le col était constellé de pelllicules, il secoua sa tête hirsute et barbue :

- Surtout, ne dites rien !...

Le général Hérisson salua ce ministre dont la silhouette allait servir de modèle à plusieurs générations de politiciens de la IIIe République, et se retira.
Le lendemain, il fit tenir le message à Bismarck qui autorisa M. Favre à traverser les lignes prussiennes et à venir jusqu'à Versailles.

- Allons-y tout de suite, dit le ministre des Affaires étrangères.


Ils partirent par le bois de Boulogne, parvinrent à la Seine, et découvrirent une barque trouée comme une écumoire où ils s'installèrent. Tandis que le général d'Hérisson ramait, M. Favre, en haut de forme et en redingote, sa serviette ministérielle sous le bras, écopait, au moyen d'une vieille casserole en fer blanc, l'eau qui montait dans l'embarcation...
Sur la rive droite du fleuve, plusieurs officiers prussiens attendaient les parlementaires français.
M. Favre fut conduit à Versailles où Bismarck le déconcerta dès la première phrase :

- Oh ! Monsieur le ministre, vous avez beaucoup blanchi depuis Ferrières
(2) !


(I) Paris investi mangeait du rat, du zèbre, de l'éléphant, du kangourou, du singe. Tous les animaux comestibles finissaient leur existence dans des casseroles, et Henri d'Alméras nous dit que même les poissons rouges des bassins des Tuileries qui, "gardant un silence prudent, avaient vainement espéré qu'on les laisserait tranquilles", furent pêchés et frits comme de vulgaires goujons...
Pour distraire un peu les Parisiens de leurs préoccupations alimentaires, certains éditeurs publièrent des brochures scandaleuses sur la vie intime de Napoléon III, d'Eugénie et des autres membres de la famille impériale.
Quelques titres suffiront à donner le ton de ces pamphlets :
"La femme Bonaparte, ses amants, ses orgies", Les Tuileries, lupanar impérial", Louis-Napoléon, le satrape", "La fille Mathilde Bonaparte et son maquereau Demidoff", etc.
Les Parisiens, heureux de pouvoir oublier pendant quelques instants les bombardements, le froid intense de cet hiver de guerre (le thermomètre descendit jusqu'à -15°), et les files d'attente devant la boulangerie ou le laitier, se repaissaient avec avidité de cette "littérature d'évasion".

(2) Le 18 septembre, Jules Favre avait rencontré Bismarck à Ferrières et avait pleuré. "On aurait dit, écrit le général d'Hérisson, une vieille chèvre gémissante entre les pattes d'un lion."

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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Jeu 9 Mai - 20:27

M. Favre eut les larmes aux yeux :

- J'ai tant de soucis ! soupira-t-il.

Bismarck hocha la tête d'un air compréhensif, puis brusquement, attaqua :

- Vous venez bien tard, monsieur Favre... Je suis en train de traiter avec un envoyé de Napoléon III.

Le ministre blêmit :

- Quoi ?


Les gros sourcils de Bismarck se rapprochèrent :

- Pourquoi traiterais-je avec vous ? Pourquoi donnerais-je à votre République une apparence de légalité en signant une convention avec ses représentants ? Au fond, vous n'êtes qu'une bande de révoltés !... Votre empereur, s'il revenait, aurait le droits strict de vous faire fusiller tous comme traîtres et comme rebelles!...

Jules Favre ne s'attendait pas à cela :

- Mais, s'il revient, s'écria-t-il éperdu, c'est la guerre civile!... c'est l'anarchie!...

- En êtes-vous bien sûr ? Et d'ailleurs, la guerre civile, en quoi pourrait-elle nous nuire à nous, Allemands ?...

Favre, dont la figure, nous dit-on, ressemblait à "un croissant de lune attristé", se redressa et dit, dans un joli mouvement de menton :

- Mais vous n'avez donc pas peur, Monsieur, d'exaspérer notre résistance ?

Le chancelier donna un coup de poing sur la table :

- Ah ! vous parlez de votre résistance!... Ah ! vous êtes fier de votre résistance ? Eh bien! Monsieur, sachez que si M. Trochu était un général allemand, je le ferais fusiller ce soir! On n'a pas le droit, m'entendez-vous, on n'a pas le droit, en face de l'humanité, en face de Dieu, pour une vaine gloriole militaire, d'exposer, comme il le fait en ce moment, aux horreurs de la famine, une ville de plus de deux millions d'âmes. Les lignes ferrées sont coupées de toutes parts. Si nous n'arrivons pas à la rétablir en deux jours, et cela n'est pas certain, il vous mourra, par jour, cent mille personnes, de faim, à Paris. Ne parlez pas de votre résistance : elle est criminelle! (Tout ce dialogue est rapporté par le général d'Hérisson dans son Journal d'un officier d'ordonnance.)

Le ministre des Affaires étrangères, penaud, changea de conversation.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Jeu 9 Mai - 20:54

Le lendemain, l'atmosphère fut plus détendue.
Bismarck invita les Français à déjeuner. Repas étrange où l'on vit M. Favre, plus triste que jamais, pleurer à plusieurs reprises et s'essuyer les yeux avec sa serviette tandis que le jeune général d'Hérisson s'amusait à se moquer des Prussiens.
L'un d'eux, ayant pris une mine apitoyée pour parler des restrictions alimentaires dont les Parisiens souffraient, l'officier l'interrompit et dit sur un ton confidentiel :

- Ne croyez pas que nous soyons aussi affamés qu'on le raconte... Tout le monde s'est débrouillé... Je vais vous en donner un exemple : au début du siège, les sergents de ville circulaient par groupe de trois pour se prêter main forte au besoin. Aujourd'hui, ils vont par deux...

Il prit un temps et ajouta en baissant la voix :

- Eh bien ! on affirme que les deux qui restent ont mangé le troisième!...

Les Prussiens se regardèrent, perplexes.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 11 Mai - 18:32

Le 26 janvier à minuit, les bombardements allemands cessèrent. Le 27, le gouvernement informa la population des pourparlers engagés avec l'ennemi, et le 28 l'armistice fut signé à Versailles par Jules Favre et Bismarck.
Aussitôt, tous les Parisiens se précipitèrent en banlieue pour chercher du ravitaillement. On les vit rentrer le soir chargés de poulets, de lapins, de canards, de miches de pain, de beurre et du saucisson...
On allait de nouveau pouvoir caresser son chien sans arrière- pensées...

(A ce propos, rappelons le mot d'Aurélien Scholl : "Pendant le siège, toutes les femmes ont mangé du chien. On pensait que cette nourriture leur inculquerait des principes de fidélité. Pas du tout ! Le chien a produit sur elles un tout autre effet : elles ont exigé des colliers...").

Le 17 février, Thiers fut élu chef du pouvoir exécutif, et le 26, les préliminaires de paix étaient ratifiés.
Les braves gens crurent leur malheur terminé. Le Ier mars, quand les armées prussiennes firent une entrée symbolique à Paris, ils demeurèrent chez eux, tous volets clos, et bien peu s'intéressèrent alors aux quelques émeutiers qui s'étaient emparés des canons, sous prétexte de les soustraire à l'ennemi.
A ce moment, la seule préoccupation de tous ces Parisiens qu'un siège de quatre mois et demi avait coupés de la province, était, selon le mot de Jean de Fauvet :


... De renouer les liens
Que, dans sa rage de rapace
Avait brisé l'aigle prussien.


La paix allait permettre à des époux, des fiancés ou des amoureux de se retrouver et de s'étreindre...
Pierre Vivet dans ses amusants : Souvenirs d'un Parisien assiégé, nous décrit une des ces retrouvailles :


"Ce matin (7 mars). Petit événement dans la maison. M. Bouchard, le mari de notre voisine, est rentré de Limoges où il était depuis cinq mois. En le voyant Mme Bouchard s'est évanouie de joie. Margot, qui est une mauvaise langue, prétend que c'est de frayeur.
D'après elle, notre voisine n'aurait pas encore rompu avec sa "liaison de siège". Je n'en sais rien, n'étant pas l'heureux élu. Je sais cependant que ces "liaisons" ont permis à certaines Parisiennes de ne point avoir trop froid au lit quand il gelait à pierre fendre.
Ma foi, on se réchauffe comme on peut !...

"Le 8 mars. Quelle nuit ! Nos voisins ont fêté leurs retrouvailles. Mme Bouchard a été à l'honneur!... Je ne sais si, comme le dit Margot, elle a donné des coups de canif dans le contrat (trompé son mari), mais je puis assurer que M. Bouchard n'a pas eu à Limoges de "liaison de siège". Ou alors, c'est un homme comme il en eût fallu cent mille à ce pauvre Trochu pour forcer le blocus!... Quelle vigueur! Nous avons compté - sans avoir besoin de mettre l'oreille au mur - huit belles reprises! Mazette!... Margot m'a regardé en soupirant. Je lui ai dit qu'à Limoges, on n'avait pas mangé de rat..."


D'autres couples, séparés par la guerre, allaient se reformer. Et le plus désuni, le plus boîteux, le plus hétéroclite d'entre eux, allait même enfin trouver son équilibre.
Je veux parler du couple impérial...

L'article 6 des préliminaires de paix stipulait que tous les prisonniers de guerre devaient être immédiatement libérés.
Le 15 mars, Napoléon III commença à s'étonner d'être toujours interné. Pourquoi ne bénéficiait-il pas des avantages du traité ? Son aide de camp, le général Castelnau, rencontra Bismarck et lui posa la question.
La réponse du chancelier constitue un des chefs-d'oeuvre de l'urbanité en temps de guerre :

- Si, dès la signature des préliminaires, l'empereur Guillaume s'était empressé de dire à son auguste prisonnier qu'il était libre, il aurait paru avoir hâte de mettre fin à l'hospitalité qu'il lui donne...

Castelnau, un peu abasourdi, mais très calme, répondit que "l'auguste prisonnier" ne se froisserait pas d'être autorisé à prendre congé...
Il fut alors convenu que l'empereur quitterait Wilhelmshöhe trois jours plus tard, à destination de l'Angleterre.

Le 19 mars, après déjeuner, Napoléon fit aimablement ses adieux aux Prussiens et monta dans le train qui devait le conduire en Belgique. Deux minutes avant le départ, un journaliste, Mels-Cohn, apparut une dépêche à la main. Il la tendit à l'ex-empereur qui s'en saisit et la lut. C'était la nouvelle de la révolution communaliste à Paris. La veille, le gouvernement de M. Thiers avait envoyé des troupes pour faire enlever de la butte Montmartre les canons soustraits par le peuple. La Garde Nationale s'était opposée à l'entreprise. Des coups de feu avaient éclaté.
Les femmes, exaltées par Louise Michel, s'étaient alors mêlées aux émeutiers...
Quelles femmes ? Gaston Da Costa, l'un des historiens de la Commune, va nous le dire :


"Filles soumises et insoumises venues du quartier des Martyrs ou sorties des hôtels, cafés et lupanars alors si nombreux sur les anciens boulevards extérieurs. Au bras des lignards, (le 88e bataillon de ligne, mettant la crosse en l'air, avait fraternisé avec les insurgés.) accompagnées de la légion des souteneurs (proxénètes), elles ont surgi, triste écume de la prostitution sur le flot révolutionnaire, et les voilà s'enivrant à tous les comptoirs, hurlant leur gueuse joie de cette défaite de l'autorité caractérisée pour elles par la préfecture de police et les mouchards.
Ce son telles, et joignez-y quelques pauvresses démoralisées par les atteintes délétères de la misère, qui, à l'angle de la rue Houdon, dépècent la chair chaude encore du cheval d'un officier tué quelques instants auparavant... Ce sont elles qui, entraînant les lignards, se ruèrent sur les prisonniers en proférant des menaces de mort..."


L'après-midi, les généraux Lecomte et Clément Thomas avaient été fusillés rue des Rosiers et, le soir, les insurgés s'étaient emparés du ministère de la Justice...
Napoléon III mit le télégramme dans sa poche et murmura tristement :

- Deux fois!... Deux révolutions devant l'ennemi!...

Il ne pouvait supposer alors que celle-ci n'aurait aucun point commun avec le simple changement de régime décidé le 4 septembre, et que le peuple, saisi d'une véritable rage destructrice, allais incendier Paris...
A l'heure où le train quittait Wilhelmshöhe, les bataillons insurgés dirigés par le Comité Central de la Garde Nationale venaient d'envahir l'Hôtel de Ville et M. Thiers, toujours prudent, décidait de se retirer à Versailles avec le gouvernement.
La Commune commençait...


A onze heures du soir Napoléon III arriva à la station frontalière d'Heberststadt. La princesse Mathilde l'y attendait. Il l'embrasse et monta dans le train spécial qui devait le conduire au bord de la mer du Nord. A trois heures du matin, il était dans le port d'Ostende et s'installait immédiatement à bord du Comtesse de Flandres, yacht que le roi Léopold avait mis à sa disposition.
Le lendemain, à dix heures, par un brouillard épais, le bateau quitta le quai et mit le cap sur l'Angleterre.
A Douvres, Eugénie et le prince impérial étaient au débarcadère.
Napoléon III se précipita vers eux. Cette fois, nous dit Paul Guenit, "sa froideur calculée avait disparu".
Longtemps il les tint serrés contre lui en pleurant.

Le soir même, ils étaient tous à Chislehurst. En entrant à Camden Place, l'ex-empereur s'arrêta un instant, regarda le parc, la pelouse, les deux cèdres noirs, la grande bâtisse de brique rouge et sembla rêver.

- Voici notre maison, lui dit Eugénie. J'espère qu'elle vous plaira.

Napoléon III, sans rien dire, entra, inspecta le vestibule, les salons, la salle à manger, le jardin d'hiver, demanda à voir les chambres, fit longuement le tour de la plus grande et sourit.

- Allons, dit l'impératrice qui avait suivi cette visite avec un peu d'anxiété, je vois que la demeure que j'ai choisie pour notre exil paraît vous agréer...

L'ex-souverain acquiesça d'un geste de la tête.
Puis il redescendit vers le salon où brillait un feu de bois, jugeant inutile d'expliquer à Eugénie qu'une fois le plus le destin lui faisait un clin d'oeil malicieux - et un peu égrillard -, Camden Place ayant appartenu, en 1840, au père d'une ravissante créature rousse, Miss Emily Rowles, dont il avait été l'amant...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 11 Mai - 18:49

LES COMMUNARDS VOULAIENT FAIRE DU CONCUBINAGE UN DOGME SOCIAL



Comme le Français ne peut avoir qu'une femme, il ne la cache pas, de peur que son voisin cache aussi la sienne. - MONTESQUIEU -


LES historiens de la Commune sont, en général, des personnages graves, austères et d'une pudibonderie quasi calviniste. Ils affectent de présenter leurs héros comme des saints laïcs uniquement préoccupés de fusiller des généraux et d'égorger pieusement des prêtres.
Rien n'est plus faux.
Les Communards étaient des hommes qui appréciaient les joies saines de l'existence et savaient mettre la main à la fesse d'une jolie Parisienne, entre deux fusillades. Raoul Rigault, chef de la Commune, ayant d'ailleurs déclaré : "Je veux la promiscuité des sexes ; le concubinage est un dogme social", le plaisir pris en commun fut considéré comme un des grands principes du régime à venir.


Dans les clubs, les réunions nocturnes, auxquelles assistaient de fort appétissantes communardes se terminèrent plus d'une fois par des actes que Platon n'avait pas imaginés pour fonder la République... Sur le sol, sur les tables, dans les fauteuils, les fédérés oeuvraient en choeur, heureux et fiers d'obéir aux consignes politiques de leur parti.

Ces récréations par quoi s'exprimaient tout un républicanisme naïf n'étaient pas réservées seulement à la piétaille communarde ; les chefs en savouraient aussi les agréments à l'Hôtel de Ville, dans les ministères ou à la Préfecture de Police. Mais, dans le but louable de convertir quelques jolies bourgeoises à la doctrine communautaire. Rigault et ses amis ne se livraient à " la promiscuité des sexes" qu'en compagnie de prisonnières. Ces jeunes femmes étaient extraites du Dépôt à leur intention.
Ecoutons Maxime Du Camp :


"Le soir, vers neuf ou dix heures, des employés au cabinet du délégué à la Préfecture de Police se présentaient au greffe munis de mandats d'extraction indiquant certaines jeunes femmes incarcérées ou amenées dans la journée de Saint-Lazare. On les remettait à l'envoyé de Cournet, de Rigault ou de Théophile Ferré qui les ramenait le lendemain matin et les faisait réintégrer en prison. Le Dépôt était donc une sorte de harem fourni où les pachas de la Préfecture choisissaient intelligemment quelques compagnes de souper."

Ainsi chaque soir, après une journée déjà bien remplie, les chefs communards initiaient de ravissantes prisonnières aux joies de l'érotisme républicain...

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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Dim 12 Mai - 19:20

Les fédérés, sachant qu'une révolution à laquelle n'adhèrent pas les femmes est vouée à l'échec, ne se contentèrent pas de montrer leur penchant pour le beau sexe. Ils annoncèrent que la Commune avait décidé de légitimer les enfants naturels.
Cette nouvelle enthousiasma toutes les petites ouvrières, lingères, cuisinières, repasseuses, etc., qui traînaient derrière elles des marmots nés de pères différents et souvent inconnus.
Elles s'enrôlèrent dans les clubs, assistèrent à des réunions patriotiques organisées dans les églises, dont l'autel était recouvert d'un drapeau rouge, se promenèrent avec des fusils, tuèrent avec allégresse et au nom de la liberté tous ceux qui ne pensaient pas comme elles, et versèrent du pétrole dans des caves où il suffisait ensuite de jeter une allumette pour déclencher un bel incendie...

Le soir, elles étaient toutes assurées d'avoir leur récompense entre les bras d'un communard que les vapeurs de vin rendaient fougueux et peu difficile...
Mon propos n'est pas de raconter en détails les terribles journées de la Commune, mais d'en montrer certains aspects que, pour des raisons inexplicables, les historiens cachent pudiquement.
Pourquoi taire, en effet, que les communards aient eu à la fois le goût du sang, de la volupté et de la mort ? Qu'ils aient organisé des soirées un peu lestes en compagnie de demoiselles "qui offraient leur vertu sur l'autel de la patrie"? Etait-il plus noble de massacrer des religieuses et des dominicains sans armes ? On exalte les individus qui ordonnèrent l'exécution des otages ; mais on fait le silence sur le directeur et le greffier de Saint-Lazare - tous deux nommés par la Commune - qui faisaient venir les détenues dans leur bureau et s'amusaient avec elles à des jeux, somme toute, forts innocents...
Pourquoi ?
Pourquoi taire également le rôle important joué par les prostituées ?

Le 17 mai 1871, les membres de la Commune, délégués au XIe arrondissement, signèrent un arrêté qui allait donner de nouvelles forces à la Révolution : ils ordonnèrent la fermeture des maisons de tolérance.
Aussitôt, les pensionnaires, privées de travail, se répandirent dans les rues et cherchèrent une occupation. N'en trouvant pas, elles prirent un chassepot (un fusil) et allèrent aux avant-postes. Elles furent bientôt les plus enragées, les plus violentes et aussi les plus voleuses des combattantes. Ivres, souvent à demi-nues "par habitude professionnelle", coiffées de képis, armées de sabres, elles faisaient boire les femmes du peuple et les entraînaient à leur suite.
Ces groupes braillards et surexcités parcouraient les rues en lançant des coups de feu sur les "citoyens tièdes".

"Toutes ces viragos belliqueuses, écrit Maxime Du Camp, tinrent derrière les barricades plus longtemps que les hommes. Elles furent là où le crime fut sans merci et sans frein : à l'avenue Parmentier, quand on assassina le comte de Beaufort, à l'avenue d'Italie, quand on chassa aux Dominicains, devant les murs de la Petite Roquette, lorsqu'on tua les otages, à la rue Haxo, quand on y massacra les gendarmes et les prêtres (I)."


Dans cette horde de harpies déchaînées qui égorgeaient, mutilaient, étranglaient, crevaient des yeux et se livraient à des danses obscènes devant des cadavres dénudés, il n'y avait pas, bien entendu, que des prostituées et des alcooliques. Certaines, comme Louise Michel que l'on surnomma la Vierge Rouge, étaient d'honnêtes excitées. Mais elles constituaient la minorité. La plupart, en effet, étaient des femmes issues de la populace, animées par les plus bas instincts, et qui tuaient, nous dit-on, "avec une véritable fureur sexuelle (2)".

D'autres, enfin étaient poussées paradoxalement par l'amour. Ecoutons Henri d'Alméras :

"Là aussi, dans ces explosions de haine, il faut chercher l'éternel mobile de presque toutes les actions féminines, bonnes ou mauvaises, dans ce qu'elles ont de meilleur et de pire : l'amour.
"La mort d'un amant sur les remparts, ou derrière une barricade, transforma certaines femmes en louves enragées. Que d'amantes désespérées, et n'ayant plus d'autre désir, d'autre but, que de tuer ou de mourir, parmi ces combattantes dont on ramassa les corps après la bataille, ou qui, par leurs bravades, par leurs injures, obligeaient en quelque sorte les vainqueurs à les fusiller."

Oui, une fois de plus, l'amour jouait un rôle dans notre histoire. Il allait être sanglant.
Le 24 mai, les troupes de l'armée de Versailles s'étant rendues maîtresses de Montmartre et de l'ouest de Paris, les communards décidèrent d'incendier les monuments de la capitale.
Naturellement, toutes les anciennes prostituées montrèrent une joie hystérique à la pensée de mettre le feu aux Tuileries ou là l'Hôtel de Ville. Elles se saisirent de bouteilles de pétrole et allèrent les vider dans les soupiraux, en criant :

- Il faut que Paris crève !...


Rue Royale, place de la Concorde et aux Tuileries, trois femmes se firent particulièrement remarquer.
Elles se nommaient Florence Wandeval, Anne-Marie Menaud et Aurore Machu.
Maxime Du Camp nous dit que ces "trois sinistres femelles animaient, enfiévraient les hommes, embrassaient les pointeurs, et faisaient preuve d'une impudeur qui ne redoutait pas le grand jour".
L'incendie semblait accroître leur "frénésie de luxure". Au milieu des maisons en flammes, "les vêtements débraillés, la poitrine presque nue, elles passaient d'homme en homme"...
On imagine leur jouissance lorsque les otages furent fusillés à la Roquette (3)...

Le 29 mai, enfin, les Parisiens dont la ville n'était que ruines et cendres, respirèrent : la Commune avait vécu (4).
Les historiens de ces deux mois de boucherie, de sottise, de violence et de haine, allaient pouvoir commencer à rédiger des pages emphatiques.
En omettant toutefois de préciser que communards et communardes, dans l'ivresse du combat, avaient posé des empreintes de sang sur l'histoire galante de notre pays...



(I) Un témoin écrit : les Dominicains étaient emprisonnés avenue d'Italie. On les fit sortir pour les abattre. Une femme, la plus jeune, une petite blonde assez jolie, chargeait et déchargeait son chassepot. Voyant que l'un des prêtres essayait d'échapper à la fusillade, elle cria :
- Ah ! le lâche, il se sauve!
Et elle le tua!


(2) Alexandre Dumas écrit d'elles : "Nous ne dirons rien de ces femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes..."

(3)Après la Commune, 1051 femmes furent arrêtées et conduite à Versailles. On comptait parmi elles - selon les euphémismes de la statistique - 246 "célibataires soumises à la police".

(4) L'Hôtel de Ville, les Tuileries, le Palais-Royal, le Palais de Justice, le Palais de la Légion d'Honneur et près de deux cents immeubles n'étaient plus que des carcasses noircies.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Lun 13 Mai - 19:46

UNE SEULE FAVORITE ETAIT PRESENTE AUX OBSEQUES DE NAPOLEON III


Il n'en vint qu'une, encore fut-elle amenée par son mari... - PIERRE BATAILLE -


DE Camden-House, Napoléon III avait suivi avec douleur les événements qui s'étaient déroulés à Paris.

- La France n'a pas de gouvernement, soupriat-il.

Bientôt, il songea à préparer un "retour de l'île d'Elbe" :

- Je vais fréter un yacht. J'aborderai en Flandres, je gagnerai le camp de Châlons où des officiers me sont restés fidèles et je marcherai sur Paris.

A cette idée, il se sentait tout ragaillardi.

- Je suis sûr que les Français m'accueilleront avec joie, ajoutait-il. Tous ceux qui m'ont plébiscité il y a un an - ils sont plus se sept millions - et les autres. Il suffira que le nom de Napoléon leur soit proposé pour qu'ils se lèvent encore une fois et acclament l'Empire...

Des amis lui montraient parfois - timidement - les risques d'une telle entreprise. L'ex-empereur souriait :

- Les Républicains commettent tant d'erreurs qu'ils travaillent pour moi. D'ailleurs, je suis la seule solution...

Eugénie ne partageait pas ces rêves insensés. Avec beaucoup de douceur, elle s'efforçait d'amener Napoléon III à abdiquer en faveur du prince impérial.
Mais l'incorrigible conspirateur ne voulait rien entendre. Il envoyait des lettres, rédigeait des tracts, préparait des appels, faisait des listes "d'hommes acquis", étudiait des cartes, repérait des passages de frontières et se montrait de nouveau prêt à toutes les aventures.
Un soir, son vieil ami le docteur Conneau lui dit :


- Vous n'avez plus vingt ans, Sire. Je ne pense pas que votre organisme, dans l'état où il se trouve, puisse supporter l'effort que réclame la préparation d'un coup d'Etat.

Napoléon III répondit :

- Mon cher, je ne suis pas si vieux que vous voulez bien le dire puisque les femmes m'aiment encore.

C'était vrai.

Malgré ses soixante-cinq ans, son organisme usé, sa déchéance physique et morale, des femmes l'aimaient encore. Comment n'aurait-il pas eu toutes les audaces ?
Une jeune fille lui écrivait des lettres chaleureuses auxquelles étaient joints des bank-notes de cinq livres "pour l'aider à remonter sur le trône". D'autres lui adressaient des poèmes.
Enfin, une quinquagénaire exaltée dont les vêtements de couleurs criardes apeuraient les chiens (elle aurait pu servir de modèle à la Folle de Chaillot) vint couronner de façon extravagante la carrière amoureuse de l'ex-empereur.
Ecoutons Georges H. Greenham, un des chefs inspecteurs de la police chargée par le gouvernement anglais de veiller à la sécurité de l'exilé, nous parler de cette "Ophélie aux cheveux blancs" comme l'appelle H. Fleischmann :

"Une vieille excentrique, veuve, âgée de cinquante-cinq ans environ, se figurait que Napoléon III était amoureux d'elle. Elle venait, tous les matins, remettre au portier de Camden-House un bouquet de fleurs accompagné d'un billet doux. Cette femme portait des vêtements bizares formant un mélange singulier de couleurs claires. Elle avait des gants blancs, toujours trop grands, l'extrémité des doigts, trop longue était tirebouchonnée. Le visage de cette vieille folle et sa chevelure embrousaillée marquaient une aversion profonde pour l'emplois de l'eau, du peigne et de la brosse. Le manège de cette veuve dura longtemps, mais un jour, ordre fut donné au portier de refuser les bouquets et les lettres de la folle qui, à partir de ce moment, resta des journées entières à attendre son pseudo-amoureux. Dès qu'elle apercevait le vaincu de Sedan, elle se précipitait au-devant de lui et faisait tout ce qu'elle pouvait pour lui remettre lettre et bouquet."

Cet amour de folle devait être la dernière aventure féminine de Napoléon III.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Lun 13 Mai - 20:22

Au début de l'automne, l'état de santé de l'ex-souverain s'aggrava tout à coup, une énorme pierre s'étant formée dans sa vessie. Il appela le docteur Conneau :

- Je ne peux presque plus marcher. Guérissez-moi vite. Tant que je souffrirai ainsi, je ne pourrai pas organiser mon retour en France.

En décembre, les médecins anglais décidèrent de procéder au broyage du calcul. La première partie de l'opération eut lieu le 2 janvier 1873. Elle réussit.
La seconde intervention devait être tentée le 18.
Mais le 9, dans la matinée, Napoléon III, que la douleur rendait hagard, se mit soudain à délirer. On l'entendit murmurer :

- Conneau, n'est-ce pas que nous n'avons pas été des lâches à Sedan ?

Eugénie lui prit la main. Quelques instants plus tard, à I1 heures 45, il rendait l'esprit.
(Certains historiens assurent, en se fondant sur une lettre du docteur Corvisart, que l'ex-empereur ne serait pas mort des suites de son opération, mais empoisonné par une dose exagérée de chloral qu'Eugénie lui aurait fait prendre la veille au soir.)

La mort de Napoléon III, nous dit Pierre Buvet, "frappa les Français de stupeur". Une grande partie du pays était encore bonapartiste et espérait un retour de l'empereur. "On ne s'habituait pas, écrit Fernand Giraudeau, à le considérer comme un souverain détrôné. Il semblait n'avoir quitté la scène politique que pour réparer ses forces dans la retraite. La France, en effet, n'avait pas fait la Révolution de Septembre, mais elle l'avait laissé faire ; elle n'avait pas mis au pouvoir les auteurs de cet attentat, mais elle les y avait souffert. Il fallait que Napoléon III mourût pour qu'on mesurât quelle place il occupait dans le monde."

Les obsèques réunirent à Chislehurst tous les dignitaires de l'Empire venus de Paris par trains entiers.
Pendant la cérémonie, l'assistance ne fut pas aussi recueillie qu'on aurait pu le souhaiter. Les familiers du défunt, entre autres, nous dit-on, "se tordaient le cou en tous sens pour essayer d'apercevoir le visage des dames". A la sortie, ils se retrouvèrent dans le jardin et l'un d'eux murmura :

- Il n'en est venu qu'une : Mme Walewska!...


De toutes les favorites, en effet, seule la petite comtesse s'était dérangée. Elle avait quitté la Belgique où elle résidait pour venir s'agenouiller devant la tombe de son ancien amant et elle pleura tant que le comte Walewski, son époux, dut gentiment la consoler...
Quelques jour après la cérémonie, une seconde femme se présenta à Chislehurst. Elle le fit discrètement, et sans doute n'en aurait-on rien su sans la vigilance d'un gardien frappé par son élégance.
Pendant qu'elle se recueillait devant le tombeau impérial, le brave homme courut alerter une dame d'honneur de l'ex-impératrice. Celle-ci arriva sur la pointe des pieds et reconnut avec effarement Marguerite Bellanger (I)...



(I) Margot la Rigoleuse n'avait pas eu besoin de traverser le channel pour venir s'agenouiller à Chislehurst.
Elle était mariée depuis peu avec un officier de la Royal Navy nommé Coulback. Quelque temps après, cet époux parait pour les Indes. Il n'en revint pas et Marguerite retourna en France. Après une longue liaison avec le général Lenfumé de Lignières, elle vendit son hôtel de l'avenue de Friedland et se retira en Touraine dans son château de Villeneuve. Elle y mourut d'une péritonite le 23 décembre 1883.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mar 14 Mai - 17:10

Sur les cinquante ou deux cents maîtresses qu'avait aimées et comblées l'insatiable empereur, deux femmes seulement eurent donc la pensée de se rendre à Chislehurst.
Oui, deux seulement, car, bien que certains historiens affirment le contraire, Mme de Castiglione ne fit pas "le voyage du souvenir..."
La belle Virginia avait, il est vrai, d'autres occupations...
Elle était devenue la prêtresse d'une étrange religion dont l'idole était son propre corps. Elle avait, pour l'assister dans ce culte, d'innombrables servants à qui elle donnait, de temps en temps et par caprice, le droit d'adorer un de ses membres ou un de ses organes qu'elle dénudait lentement. Le soupirant extasié contemplait alors un pied, une cuisse, un sein, ou une aisselle. Quelques privilégiés avaient droit à la vision rapide mais, paraît-il, inoubliable, du "pelage blond et mousseux" de la comtesse. D'autres, plus rares encore, étaient autorisés à manifester virilement leur ferveur. Il s'agissait alors de la célébration d'un véritable sacrifice. Virginia, allongée dans ses draps noirs, offrait son corps à l'adorateur qui devait en baiser dévotieusement chaque parcelle avant d'être admis à pénétrer dans le saint des saints...
Il ne manquait, pour accompagner l'exercice final, que l'encens et les grandes orgues.
Mais il n'est pas sûr que Mme de Castiglione n'y ait point songé...


Naturellement, Virginia ne choisissait pas ses "officiants" dans la plèbe. Parmi ceux dont les noms nous sont parvenus, citons le prince Henri de la Tour d'Auvergne, le prince Poniatowski, Imbert de Saint-Amand, Paul de Cassagnac, le général Estancelin, le duc de Chartres.
Il y en eut des dizaines d'autres...
Tous, à peine descendus du lit-autel, éprouvaient le besoin de lui adresser de longues lettres. Il y avait des lyriques comme le banquier Ignace Bauer qui écrivait :


C'était de mardi à mercredi que, dans la nuit, entre un sanglot et un sourire, tu m'ouvris tes bras, ton coeur et le ciel... T'en souviens-tu ?...

Les passionnés, comme Saint-Amand :

Du fond du coeur, merci pour la soirée si impressionnante, si émue, si profondément belle et bonne que vous m'avez fait passer hier... Si vous me permettez de vous revoir, écrivez-moi. Où vous voudrez ! Quand vous voudrez ! Comme vous voudrez !

Il y avait aussi les humoristes comme Paul de Cassagnac qui écrivait :

Madame Nina, on me dit que tu es gelée. Veux tu que j'aille te chauffer ce soir vers neuf heures ?
Ta grande bûche économique,

PAUL.


Ou encore :

J'ai oublié hier. Je ne sais pas ce que sera demain ; mais ce soir, 23 juillet 1873, je t'aime..
.

Elle répondait à tous. Et bien des conclusions intéressantes pourraient être tirées par un graphologue d'une étude de cette écriture menue et régulière qui devenait parfois - à quelques heures d'intervalle - grande, désordonnée, témoignant d'un évident déséquilibre...
Dans chacune de ses lettres, son extraordinaire vanité apparaît :


J'avoue hardiment que je suis incontestablement hors danger pour ce qui est de ne pas être aimée, car autant l'on me déteste en général, autant l'on m'aime en particulier, et il y a de quoi!

Pour un autre correspondant, elle terminait son billet par cette phrase stupéfiante :

Je prie Dieu de me conserver votre amoureuse adoration.


Après quoi, elle ajoutait négligemment :

Croyez à mes bons sentiments pour vous!...

Certaines lettres montrent comment elle agissait avec ses amants. Ceux-ci avaient rarement l'initiative des rencontres :

J'avais pensé à vous pour ce soir, mais cela est impossible. Ne vous en fâchez pas ; je vous dirai quand. Merci toujours
(I)!


(I) Mme de Castiglione déclina rapidement. A trente-cinq ans elle s'aperçut que "son visage la quittait comme un amant infidèle", suivant le mot de Lucien Daudet, et une sorte de folie s'empara d'elle. Dans sa chambre était accroché son portrait peint par Paul Baudry. Elle en devint jalouse et finit par le déchirer à coups de ciseaux. Cloîtrée dans son appartement de la place Vendôme où elle vivait au milieu de ses chiens et où les miroirs étaient proscrits, elle n'eut bientôt plus aucun contact avec le monde, si ce n'est avec sa concierge qu'elle faisait venir parfois dans son lit pour se réchauffer. En vieillissant, elle devint si laide que ceux qui la rencontraient au cours de ses rares promenades aux Tuileries hésitaient à reconnaître en cette mégère aux traits durs et à l'oeil fixe la plus aimée des femmes du XIX siècle. Plus d'un devait penser alors que la Castiglione avait quelques point communs avec cette Troisième République dont on murmurait, répétant le mot de Forain :
- Et dire qu'elle était si belle sous l'Empire!...
Peu à peu, elle devint une sorte de personnage légendaire et la plupart des gens la croyaient morte depuis longtemps lorsqu'elle s'éteignit, 14 rue Cambon, le 28 novembre 1899.
Dans son testament, elle avait demandé à être enterrée avec "la chemise de nuit de Compiègne" et la partition de "la Vaque", valse d'Olivier Métra.
Elle repose au "Père-Lachaise".
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mar 14 Mai - 18:44

Si l'on ignore, à deux exceptions près, le chagrin que ressentirent les favorites impériales à la mort de Napoléon III, en revanche, on connaît la peine infinie qu'éprouva Eugénie.
Pour s'étourdir, elle voyagea. Elle se rendit d'abord à Arenenberg où l'empereur avait passé sa jeunesse, puis en Ecosse, en Italie, en Espagne. Son seul espoir était de faire du prince impérial un homme capable de monter sur le trône :


(Devenue chef du parti bonapartiste sous le nom de Napoléon IV, le jeune homme fit de sérieuses études à l'Académie Militaire de Woolwich, ce qui ne l'empêcha pas de songer à la bagatelle.
Il eut d'abord un amour secret pour Marie de Larminat, la jolie demoiselle d'honneur de l'ex-impératrice ; puis il s'enhardit jusqu'à avoir une liaison avec une jeune institutrice d'origine alsacienne Joséphine Haab.
A la fin de 1873, celle-ci eut un enfant qui fut prénommé Alphonse. Quelque temps après, "richement dotée", elle se mariait et allait vivre en Suisse. Ce petit Alphonse qu'elle apportait dans la corbeille de mariage était-il le fils du prince impérial ? On l'ignorera toujours. Néanmoins, Suzanne Desternes et Henriette Chandet rapportent que ce fils, qui vivait encore en 1957, se souvenait d'avoir été, dans sa petite enfance, amené de Suisse en Angleterre où un monsieur, qui se disait son parrain, lui faisait de beaux cadeaux : un "Kangourou" ((vélocipède avec une roue énorme et une petite)), un poney avec son tilbury... "Ce monsieur, assurait le vieillard, était le prince impérial, mon père. Bien que ma mère ait toujours refusé de répondre à mes questions à ce sujet, j'en suis certain." Une seule chose est sûre, en tout cas : sa ressemblance avec Napoléon III et celle de sa fille avec l'impératrice Eugénie.
Après Joséphine Haab, Louis tomba amoureux de la ravissante princesse Béatrice, dernière fille de la reine Victoria, qui avait un an de moins que lui. Un moment, le public, passionné, crut que l'idylle se terminerait par un mariage. L'attachement des deux jeunes gens à leurs religions respectives fit échouer le projet. Le prince impérial en conçut un immense chagrin.
En 1879, las de dépendre entièrement de sa mère qui le laissait sans argent et continuait de le traiter comme un enfant, il s'engagea dans les troupes anglaises qui se battaient en Afrique du Sud contre le roi des Zoulous, Cettiwayo.
Le 27 février, il s'embarqua à Southampton. Le 3 avril, il était à Duban. Le Ier juin, au cours d'une reconnaissance, il tombait, le corps transpercé de dix-huit coups de sagaies...)

A ce moment, Eugénie avait quarante-sept ans.
Il est hors de doute que, si l'ex-empereur était resté veuf à cet âge, il n'aurait pas tardé à profiter de sa liberté pour nouer quelque belle idylle.
L'ex-impératrice, prude et austère, n'y songea même pas.
L'amour, il est vrai n'avait pas occupé une place très importante dans sa vie. Tous les historiens sont d'accord à ce sujet.
Et pourtant...


Et pourtant, Irénée Mauget dans son ouvrage sur Eugénie conte une bien étrange anecdote. A l'en croire, l'ex-souveraine aurait eu un amour caché pour le prince Napoléon qui avait voulu l'épouser avant qu'elle ne vînt en France. Révélation stupéfiante lorsqu'on songe à la guerre que ces deux êtres se sont faite pendant vingt ans. (Cependant, il est vrai que le prince Napoléon qui désirait épouser Eugénie, en avait informé Napoléon III, qui l'avait convaincu de ne pas faire une telle bêtise - voir volume précédent -)
Mais écoutons Irénée Mauget :

"Après le manifeste retentissant que l'on connaît, le prince Napoléon avait été arrêté à Paris et envoyé au dépôt.
"Un jour, une femme voilée, habillée de noir, une grande dame, demanda à être introduite dans la cellule du prisonnier. Cette visiteuse était l'impératrice Eugénie, qui, à la nouvelle de son incarcération, avait tout exprès quitté l'Angleterre pour lui apporter des paroles de consolation. Et l'impératrice qui avait, naguère, éloigné systématiquement le prince Napoléon des fêtes des Tuileries, parfois ouvertement, le plu souvent sournoisement et avait toujours combattu son influence ; l'ennemie acharnée qui avait lancé les légendes ridicules (repas du Vendredi Saint, retour de Crimée, etc.) qui devaient faire à son cousin un dommage considérable ; la femme vaincu, mais toujours altière et maîtresse d'elle-même qui avait ordonné, aussitôt la mort de l'Empereur, le tri des papiers du défunt avant l'arrivée de Jérôme, cette même femme, spontanément, dans un élan, venait réconforter l'homme malheureux qui était enfermé dans la demeure des malfaiteurs et des assassins.
"Ils étaient seuls, à l'abri de toute indiscrétion... L'entretien fut long. Quand l'impératrice sortit enfin, elle, la femme altière, si souvent insensible aux infortunes qui l'entouraient, avait la démarche mal assurée, et un oeil scrutateur put voir, sous l'épaisse voilette, un visage ravagé et des yeux remplis de larmes.

"Quelques instants après, un familier pénétrait dans la cellule du prince. Lui qui opposait ordinairement une belle sérénité aux adversités du sort, lui qui s'enthousiasmait vite mais ne s'attendrissait pas facilement, il était tout à la fois accablé et bouleversé.
On chercha à savoir la cause de son émotion ; il répondit des paroles évasives d'une voix sourde, brisée. Quand on tenta, plus tard, de le faire revenir sur cette entrevue, lui qui avait flagellé si durement l'impératrice de ses paroles brutales et souvent grossières, même après la catastrophe, il répondait :
"Laissons cela... la pauvre femme!... la pauvre femme!...

"Mais un familier qui avait reçu ses confidences, qui savait la grande passion secrète de l'impératrice, l'amour de toute sa vie - l'amour est si près de la haine - put facilement reconstituer cette entrevue.
"Pendant leur long tête-à-tête, leur conversation ardente et douloureuse, mêlée de charme triste et de regrets cuisants, ils ne firent qu'effleurer le souvenir des événements encore récents et irréparables, des jours de tempête et des jours de fête ; ils reportèrent leur pensée, non pas dix, vingt ans, mais trente-cinq ans en arrière. Ils parlèrent d'un bonheur qui fût possible peut-être, qu'elle avait sacrifié à son ambition ; ils parlèrent de ce temps où elle n'était qu'une Montijo, enthousiasmée du génie du grand empereur, cet empereur qui semblait revivre dans les traits de médaille romaine et dans l'âme fougueuse du fils de Jérôme Napoléon.
"L'amour ennemi et persécuteur se dénouait dans cette suprême rencontre au versant de deux vies, le dépit amoureux s'achevant dans une idylle quasi tragique, quasi comique, infiniment triste et lamentable..."

Cette histoire publiée en 1909 - du vivant d'Eugénie - dans une biographie fort documentée, semble incroyable. Ainsi la citons-nous sous toutes réserves et sans prendre parti. Mais, si un jour, grâce à un manuscrit ignoré ou à une lettre jaunie découverte dans un grenier, il est prouvé qu'elle st authentique, on en pourra conclure que, dans la vie des Espagnoles les plus austères, il y a toujours place pour un petit air de guitare (2)..

(2) Après la mort de l'empereur, Eugénie vécut encore quarante-sept ans!... Elle verra la naissance de l'automobile, de l'aviation, du cinéma, de la T.S.F., louera de temps en temps un appartement à l'hôtel Continental, rue de Rivoli à Paris, pour voir de sa fenêtre le jardin des Tuileries où elle s'était promenée souveraine, et mourra le II juillet 1920, à quatre-vingt-quatorze ans...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 15 Mai - 20:11

LEONIE LEON TRANSFORME LEON GAMBETTA EN GENTLEMAN


Ce qui frappait tout d'abord chez lui, c'était la distance exagérée qui séparait son pantalon de son gilet - JULES FAVRE -



LE 14 novembre 1868, au Palais de Justice de Paris, on jugeait le républicain Delescluze, inculpé d'avoir ouvert une souscription publique pour l'érection d'un monument à la mémoire du député Baudin. ("mort pour vingt-cinq francs" sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, le 3 décembre 1851.)
La salle, remplie de membres de l'opposition, était silencieuse, mais hostile.
Soudain, le défenseur de Delescluze se leva. C'était un jeune avocat inconnu. Le public l'observa et le trouva vulgaire. Maurice Talmeyr nous le décrit ainsi : "Un gros homme court et large d'épaules, d'une taille au-dessous de la moyenne, puissant d'encolure, le visage bouffi, huileux, vermillonné, avec un oeil mort et un oeil flamboyant, la face bestiale et le profil romain."

Il parla et sa voix fit oublier sa silhouette d'as de pique, malgré "des notes grasses qui sentait le patriote de table d'hôte"...
Bientôt l'assistance fut stupéfaite. Car, sous prétexte de justifier Delescluze, l'avocat faisait le procès des hommes en place et se livrait à une extraordinaire attaque contre le régime impérial.
Avec une audace stupéfiante qui allait faire dire le lendemain à l'impératrice : "Mais qu'avons-nous fait à ce jeune homme?", il hurlait :


- Oui ! le 2 décembre, autour d'un prétendant se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque-là, qui n'avaint ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation, de ces gens qui, à toutes les époques, sont les complices des coups de la force, de ces gens dont on peut répéter ce que Salluste a dit de la tourbe qui entourait Catilina, ce que César dit lui-même en traçant le portrait de ses complices, éternels rebuts des sociétés régulières :
"Aere alieno obruti et vitiis onusti (Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes).


"C'est avec ce personnel que l'on sabre, depuis des siècles, les institutions et les lois, et la conscience humaine est impuissante à réagir..."
A plusieurs reprises, l'avocat impérial tenta de l'interrompre. En vain. Le défenseur de Delescluze, nous dit Jules Claretie, "couvrait la voix de son adversaire, l'anéantissait, le submergeait". Finalement, les cheveux épars, la robe en désordre, sans cravate, le col nu, l'avocat tomba, épuisé sur son banc.


Des applaudissements enthousiastes éclatèrent dans la salle. Un nouveau tribun s'était révélé ; et les républicains enthousiasmés par son style ampoulé, ses formules creuses et son pathos démocratique, pensaient déjà à l'usage qu'ils allaient en faire.
Or, parmi les gens qui, debout, criaient bravo, il y avait deux femmes. Deux femmes qui s'ignoraient, deux femmes de condition bien différente qui venaient d'être subjuguées par le jeune avocat.
Toutes deux, au même instant, étaient tombées amoureuses de lui, et toutes deux, discrètement, avaient cherché à savoir comment il s'appelait.
Et à toutes deux le garde avait dit ce nom que, le lendemain, toute la France devait connaître et qui allait avoir tant d'importance dans leur vie :


- Léon Gambetta !
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 15 Mai - 20:46

La première s'appelait Marie Meersmans. C'était une élégante blonde aux yeux pervers dont la vie avait été tumultueuse. Née à Bruxelles le 20 novembre 1820, fille naturelle d'une passementière, elle était venue à Paris avec l'intention très nette d'utiliser, pour subvenir à ses besoins, l'admirable corps dont l'avait doté le Créateur.
Elle s'était lancée dans la galanterie et avait brillamment réussi.
(Elle sera connue à certains moments, sous le nom de Jeanne-Marie Teisseire, puis d'Estelle de Moole, enfin de "comtesse" de Sainte-Marcelle. Ainsi va le demi-monde!...)
De riches messieurs, amateurs de rondeurs flamandes, avaient fait de son lit un portefeuille. Attirée, comme de nombreuses courtisanes , par les beaux esprits, les artistes et les écrivains, Marie Meersmans, était devenue la maîtresse de Mistral.
Comme l'un habitait Paris et l'autre Arles, chacun faisait la moitié du chemin, et c'est à Lyon qu'avaient lieu leurs étreintes félibréennes...
(Marie Meersmans, qui mourut à 82 ans, en 1903, à Paris, fut inhumée dans le cimetière de Maillanne, presque en face de la tombe de Mistral.)


La deuxième femme était une petite brune aux immenses yeux bleus, qui s'efforçait de cacher sous un air humble une grande sensualité.
Elle était née le 6 novembre 1838 à Paris. Fille du commandant François-Emile Léon dont le père, Jacob Léon, avait épousé, à l'île de France (île Maurice), une jeune mulâtresse, elle était le résultat curieux et ravissant d'un mélange de race juive et noire.
En 1864, elle avait rencontré Alfred Hyrvois, inspecteur général de police des Résidences impériales, âgé de 45 ans, et était devenue sa maîtresse. L'année suivante, elle avait donné le jour à un joli petit bâtard qui, toute sa vie, devait passer pour son neveu.

A la sortie de l'audience, les deux femmes, émues, frémissantes, se placèrent sur le chemin du jeune tribun.
Léon Gambetta, entouré d'admirateurs, les bouscula sans les voir.
Les jours suivants, toutes deux allèrent rôder autour de la demeure de l'avocat, 5, rue Bonaparte, et s'efforcèrent de se faire remarquer. En vain.
Léonie Léon se rendit alors au Palais de Justice et complimenta Gambetta sur son admirable plaidoirie. Il la remercia d'un air distrait et alla retrouver un groupe d'amis.
De son côté, Marie Meersmans décida de tenter une attaque directe. Un jour, sous le prétexte d'un procès à plaider, elle se rendit rue Bonaparte, fut reçue, se montra aguichante comme aux beaux jours de sa carrière galante et, plus heureuse que Léonie, parvint à séduire le gros Léon.

Le soir même, tous deux connaissaient des joies profondes sur un grand lit...
Marie Meersmans avait acquis, en satisfaisant pendant trente ans une clientèle difficile, une technique qui émerveilla Gambetta dont les amours de jeunesse à Cahors avaient été plutôt fades.
Avec l'autorité des maîtres, la belle Flamande dirigea les opérations et, pendnat quatre heures, nous dit joliment Pierre Filon, "obligea l'avocat à montrer son éloquence".
Vers deux heures du matin, Gambetta s'arrêta pour souffler un peu. Alors Marie, tendre et maternelle, se rendit à la cuisine, fouilla dans le garde-manger, trouva du confit d'oie, du beurre, du fromage, des confitures, une bouteille de bordeaux, et prépara un petit repas qu'elle apporta dans la chambre.
Le tribun soupa de bon appétit. Après quoi, animé de forces nouvelles, il se remit à l'ouvrage...
Quelques jours plus tard, il envoyait à Marie ce petit billet qui le montre déjà très amoureux :


Ce dimanche matin, 9 h I/4.

Ma chère petite Reine,

Je suis pris, obligé d'aller à une réunion qui se prolongera jusqu'à 6 h I/2, heure où je serai forcé de me rendre à mon banquet. Je ne pourrai donc venir t'embrasser et te câliner que demain, veux-tu m'attendre vers midi ?
Ma chère Jeanne (à ce moment, Marie Meersmans se faisait appeler Jeanne-Marie), je me sens tout regaillardi, tu me soignes, tu me dorlotes si doucement que je suis tout transfiguré. Ah ! si je pouvais prendre la clef des champs ! comme nous nous envolerions ici ou là pour nous arracher à tous les ennuis de Paris et nous donner sans réserves au bonheur de nous aimer.
Je t'adore, je t'embrasse et je te désire.
A tes genoux.

LEON.


Entre les deux femmes - Léonie qui avait son âge, trente ans, et Marie qui en avait quarante-sept - Gambetta avait donc choisi.
Ce gros enfant braillard avait besoin d'être dorloté..
.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Jeu 16 Mai - 16:37

Pendant cinq ans, Marie Meersmans fut, pour Gambetta, la plus maternelle des maîtresses.
En 1869, lorsqu'il se présenta aux élections, elle le suivit pas à pas, lui prépara des laits de poule pour sa gorge, de l'encre pour ses discours, des cadeaux pour ses électeurs et des bouillons pour son fragile intestin.
Il fut élu à la fois à Paris et à Marseille, opta pour Marseille et fêta sa victoire en compagnie de Marie.

- Je suis fière de toi, mon Loulou, lui dit-elle, comme je serai fière quand tu renverseras l'Empire ; car c'est ta voix, et ce sont tes paroles qui ressusciteront la République, j'en suis sûre !...

Elle soupira :

- Mais je crains que la réussite que je te souhaite et que tu mérites ne t'éloigne de moi... Un jour, je le sais, tu seras entièrement à la France, et il n'y aura plus de place pour moi dans ta vie...

Alors Gambetta prit une des ses photographies, la retourna et traça cette dédicace qui devait tant faire jaser : "A ma petite Reine que j'aime plus que la France..." (En 1877, Mme Adam acheta à Marie Meersmans cette photographie pour la somme fabuleuse de 6 000 francs-or.)

Deux mois plus tard, en juillet, le jeune député qui souffrait d'une entérite chronique, s'en fut à Ems soigner sa tripe républicaire. Marie l'accompagna, li fit prendre les eaux et "le mignotta comme il aimait".
En novembre, ils rentrèrent à Paris. Lui s'installa 12, rue Montaigne et elle regagna son appartement de la rue Roquépine. Républicains bourgeois, tous deux craignaient le "qu'en dira-t-on" (les ragots)...


Aussitôt, Gambetta retrouva ses amis du "Tiers Parti" : Crémieux, Grévy, Jules Ferry et, fiévreusement, commença sa lutte active contre le régime.
Le I0 janvier 1870, il monta pour la première fois à la tribune de la Chambre pour interroger le général Le Boeuf sur l'envoi en Afrique de deux soldats qui avaient assisté à une réunion électorale.
Marie était là, bien sûr. Elle tremblait de trac comme une maman dont le rejeton doit réciter une fable le jour de la distribution des prix. Mais le gros Léon, sûr de lui, gesticula, tempêta, tonna, vitupéra l'Empire et conclut :

- Ce que nous voulons, c'est qu'à la place de la monarchie, on organise une série d'institutions conformes au suffrage universel et à la souveraineté nationale ; c'est qu'on nous donne, sans révolution, pacifiquement, cette forme de gouvernement dont vous savez tous le nom : la République !...

Les cinquante membres du Tiers Parti applaudirent frénétiquement? Mêlée au public, Marie Meersmans pleurait. L'audace de son Loulon la transportait de joie. Elle gagna la sortie comme dans un rêve et croisa, sans y attacher d'importance, une petite brune qui, elle aussi, avait les larmes aux yeux. C'était Léonie Léon.
Léonie, en effet, continuait de suivre dans l'ombre son grand homme. Attentive et passionnée, elle vint, dès lors, très régulièrement à la Chambre pour l'entendre et l'apercevoir. "Après chaque séance, nous dit Emile Pillias, toute vibrante encore, elle allait à la porte de sortie des députés, attendre son passage, essayant de l'aborder, de lui parler ; mais, distrait ou méfiant, il l'écartait du coude et passait.

"Alors, désolée, mais tenace, elle eut recours à un autre moyen. Elle lui écrivit plusieurs lettres, très belles, où elle disait son admiration et son amour, et Gambetta, intrigué et presque séduit, curieux de connaître l'auteur de ces missives passionnées, accepta enfin d'avoir avec elle quelques minutes d'entretien.
"Mais là s'arrêtèrent les relations."


A ce moment, Gambetta était trop attaché à l'ardente Marie, qui satisfaisait à la fois "des sens exigeants et un grand besoin de tendresse", pour être attiré par une autre femme.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Ven 17 Mai - 19:27

L'ardente rousse occupait toute sa pensée. Et, très souvent, au cours d'une séance à la Chambre, ses amis le voyaient griffonner un billet qu'il confiait à un garde. C'étaient quelques mots tendres pour Marie :

CORPS LEGISLATIF

Paris, mercredi 9 mars 1870

Chère petite Reine,

Après une assez mauvaise nuit, j'ai fini par me lever et par aller à la Chambre où je suis fatalement retenu.
Je ne pourrai donc venir t'embrasser aujourd'hui, à moins que ce ne soit dans la soirée vers I0 heures. Je t'envoie dans tous les cas un billet de tribune pour demain. Je n'ai pu en avoir deux.
Mille baisers sur tes yeux et à tes pieds.

LEON.


Parfois, c'était au siège de son groupe politique que Gambetta écrivait une courte lettre qu'un ami allait porter rue Roquépine :

COMITE ANTI-PLEBISCITAIRE
DE LA GAUCHE DEMOCRATIQUE

Lundi 9 mai 1870

Ma chère mignonne,

Il est 6 h I/2. Tout va bien. J'ai assez mal à la tête, mais je suis tout seul au fond d'une salle, par conséquent très tranquille. Je t'enverrai encore un petit billet quand tout sera connu.
Bien à toi et excuse ton Loulon s'il n'en dit pas plus long.

L. G.

On eut, sans doute bien étonné ce fier républicain en lui disant qu'il agissait comme Henri IV, lequel, pendant le conseil des ministres, écrivait des lettres d'amour à la belle Gabrielle...

Au mois de septembre, la déclaration de guerre à la Prusse fournit l'occasion à Gambetta de prononcer quelques phrases sonores accompagnées de jolis mouvements de menton.

-Tant mieux si l'empereur se lave le 2 décembre dans l'eau du Rhin et s'il remporte la victoire : la République en profitera plus tard !...
En fait, la République allait surtout profiter de la défaite. Le 4 septembre, elle était proclamée à l'Hôtel de Ville de Paris et Gambetta, appelé au gouvernement, recevait le portefeuille de l'Intérieur. Immédiatement, les républicains furent divisés sur un point capital : la continuation de la guerre. Jules Simon, Jules Favre, Ernest Picard, comprenant qu'après le désastre de Sedan toute résistance militaire était impossible, voire criminelle, désiraient entamer sans tarder les pourparlers de paix avec Bismarck. Gambette, au contraire, était pour la guerre à outrance.
Le 7 octobre, il monta dans la nacelle de l'Armand Barbès et s'envola de la place Saint-Pierre de Montmartre, en compagnie de son ami Spuller.


Poussé par un vent de sud-est, le ballon survola Saint-Denis, passa à six cents mètres au-dessus des avant-postes prussiens qui tirèrent sans l'atteindre et se posa près de Montdidier. Le soir, les deux hommes "étaient à Amiens où on les acclamait.
Quelques jours plus tard, Gambetta arrivait à Tours où il organisait un nouveau gouvernement dont il devenait le ministre de la Guerre. Mais bientôt Tours fut menacé par les armées prussiennes et la délégation se replia sur Bordeaux. Là, Gambetta eut une douce surprise : Marie Meersmans, dont il était sans nouvelles depuis des mois, vint le rejoindre.
Pendant quelques heures, celui que ses admirateurs commençaient à appeler le "Dictateur" oublia la résistance, la Prusse et Bismarck pour se consacrer entièrement au corps délectable de la belle Flamande.


Des amis auxquels il confiait ses plus intimes activités, racontèrent plus tard qu'il passait alors des nuits à reconstituer avec Marie des figures hardies qu'il avait admirées sur des lithographies le Devéria ; "mais qu'il ne parvenait pas, malgré la souplesse de Mlle Meersmans, à faire le "jardinier amoureux", acrobatie rustique et libertine qui consistait à transformer sa maîtresse en une appétissante brouette..."
(ici trois lignes de description impossible, hélas ! à reproduire).
En outre, ses confidents nous révèlent que Gambetta avait toujours dans son portefeuille, serrés entre deux cartes de visite, quelques "cheveux" roux cueillis, comme des pâquerettes, à l'endroit chaud de Mlle Meersmans...
Relique que Gambetta conservait religieusement sans que sa laïcité pût être suspectée...
Razz
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 18 Mai - 19:17

Après la capitulation de Paris, Gambetta, que la présence tonifiante de Mlle Meersmans rendait de plus en plus belliqueux, déclara hautement qu'il voulait continuer la guerre. M. Thiers répliqua par un discours fort sage dans lequel le tonitruant ministre était qualifié de "fou furieux".
Vexé et épuisé, Gambetta se retira à Saint-Sébastien en compagnie de Marie et s'installa dans une petite maison qu'il avait louée pour trois mois.
Un jour, quelqu'un se présenta et demanda à voir "le grand républicain".
C'était Léonie Léon qui, inlassable, venait de Paris avec le candide espoir d'être enfin violée par Léon Gambetta.
La tante du ministre, qui tenait lieu de gouvernante, répondit que "le grand républicain" était fatigué qu'il ne recevait personne, puis elle claqua la porte.
Léonie Léon, en larmes, mais non découragée, reprit le train de Paris.


Après trois mois de flâneries au bord de la mer, avec Marie, Gambetta, frais et dispos, revint en France à la fin de juin 1871 pour se présenter aux élections. Trottinant sur ses petites jambes, sale, la barbe hirsute, le gilet garni de miettes de pain et de taches de sauce, il alla s'égosiller aux quatre coins de la France. Finalement, il fut élu par trois départements : la Seine, le Var et les Bouches-du-Rhône.
Il opta pour la Seine.
Quelques jours plus tard, il réapparaissait à l'Assemblée nationale. Une grosse déception l'y attendait : M. Thiers, au nom de la majorité des députés, lui fit comprendre en termes choisis que ses discours assommaient tout le monde. Furieux, Gambetta prit le train et alla postillonner en province.
On le vit partout. Peu sensible à la poésie des lieux, il se rendit même en avril 1872 dans les calmes contrées du Val de Loire et n'hésita pas à troubler la douceur angevine par des gesticulations, des vociférations et des calembredaines démocratiques.


Marie Meersmans ne l'accompagna point et s'en plaignit amèrement. Au moment des adieux, elle pleura, fit une scène et accusa son Loulon d'organiser des voyages de propagande dans l'unique but de retrouver des "donzelles" loin de Paris.
Gambetta haussa les épaules, mais en arrivant à Angers, il écrivit à son amie pour la rassurer :

Angers, dimanche 7 avril 1872

Ma chère petite Reine,

Je suis arrivée en bonne santé, un peu grognon, par suite de ton mauvais caractère et du temps qui est affreux.
Je vais ce soir à un immense banquet, et tu penses dans quel état je vais sortir de là. Mais j'espère être satisfait moralement.
Et toi ? As-tu repris ton courage, fi! vilaine, voilà comment vous accueillez les prévenances et les précautions qu'on imagine pour vous amortir l'absence.
Je compte que ta prochaine lettre me dira que toutes ces larmes sont essuyées, qu'on déménage tranquillement, qu'on attend patiemment son Loulon en pleine confiance.
Pour moi, je t'adore toujours et baise tes petits pieds.


LOULON.


Cette lettre ne calma pas les craintes de Marie.
Par retour de courrier, elle envoya un billet plein de rancoeur et de jalousie.
Gambetta lui répondit aussitôt sur un ton tendre et badin :


Angers, avril 1872

Ma chère mignonne,

Je reçois à l'instant ton petit mot, je te suis bien reconnaissant de me donner aussi promptement de tes chères nouvelles ; mais, en vérité, je suis fort surpris du petit soupçon qui termine ce charmant petit billet. Je suis capable de rendre des points aux plus célèbres chevaliers des cours d'amour pour la constance à ma belle, et tu le sais bien : mais les femmes veulent toujours croire qu'on peut les tromper, ne fût-ce que pour se donner le galant plaisir de se faire couvrir de protestations.
Les miennes sont faites depuis longtemps.
Je t'aime, et les quelques absences que m'imposent mes devoirs et les intérêts dont j'ai la charge ne sont pour mieux dire que de nouveaux aiguillons de mon amour.
Donc au plus beau revoir.
Je suis à peine fatigué, parce que j'ai été fort bien reçu et j'ai pu constater que nos affaires vont à merveille.
Je pars à l'instant pour le Mans ; de là, j'irai à Nantes que je ne ferai que traverser. Ecris-moi poste restante à Brest. J'ignore encore si je descendrai à l'hôtel ou chez un ami. D'ailleurs tu auras une lettre aussitôt arrivé.
Faites bien le dodo et soyez tout à fait sage et calme.
Je te baise sur les yeux.

LEON.


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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Lun 20 Mai - 19:27

Quand il eut cacheté l'enveloppe, Gambetta sonna un employé de l'hôtel et le pria de porter sa lettre à la poste. Après quoi, soulagé, il alla retrouver en chantonnant une certaine Mme B..., ravissante brunette dont il était l'amant depuis trois jours...

A la mi-avril, tout frétillant, Gambetta rentra à Paris et se rendit directement chez son amie. "Il était heureux et fier, nous dit Albert Vidal, d'avoir pu, dans ces provinces de l'Ouest où fleurissait encore le chardon de la chouannerie, faire belles et généreuses semailles d'idées nouvelles."
Mais Marie se doutait bien qu'il n'avait pas répandu sa semence républicaine uniquement dans les cervelles angevines. Aussi le reçut-elle fort mal. Hurlant, tapant du pied, sanglotant, elle lui fit des reproches avec une véhémence que l'accent flamand rendait plus terrible encore.
Excédé, Gambetta reprit son bagage, son haut-de-forme, le pot de rillettes de Tours qu'il avait rapporté à sa maîtresse, et partit en claquant la porte.
Marie bondit derrière lui sur le palier :

- Tu ne te conduis pas comme un vrai républicain, glapit-elle.


Gambetta descendit l'escalier sans répondre. Pourtant, comme il avait l'âme pure, l'invective le troubla.
Et, dix minutes plus tard, dans le fiacre qui l'emportait vers son domicile, il se demandait en quoi le fait d'avoir troussé une épicière de Bécon-les-Granits pouvait faire douter de son attachement aux principes de 89...


Le 22 avril, l'Assemblée nationale reprit ses travaux à Versailles. Gambetta, qui n'avait pas fait de discours depuis une demaine et en souffrait, s'y précipita la tête bourdonnante de phrases qui ne demandaient qu'à s'échapper.
Un prétexte futile le fit bondir à la tribune et, pendant une heure, il parla, tonna, s'époumonna, gesticula, injuria la droite, insulta la gauche, invectiva le centre, étourdit la salle, s'étourdit lui-même et finit par s'écrouler épuisé, les bras ballants, comme Guignol sur la tablette quand la comédie est terminée.
Marie Meersmans, qui continuait de bouder, n'était pas venue à Versailles. Mais Léonie Léon, fidèle et obstinée, était là. Elle applaudit son tribun et, après la séance, alla le féliciter.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Lun 20 Mai - 20:26

Gambetta, cette fois, ne la repoussa pas. Il la regarda attentivement et vit qu'elle était jolie. Puis il considéra ses yeux tandis qu'elle commentait avec intelligence

quelques-uns des propos extravagants qu'il avait tenus à la tribune, et comprit que personne au monde sans doute ne l'avait jamais admiré autant que cette jeune femme au regard pervenche.
Il en conçut un certain trouble.
Le lendemain, il la revit à la sortie de l'Assemblée et ils bavardèrent comme des amis, déjà. Pendant quatre jours ils se retrouvèrent ainsi. Enfin, le 27, Léonie demanda à Gambetta de rentrer à Paris avec lui. Il accepta.

- Où puis-je vous déposer ?
- Chez moi, rue Bonaparte.


Dans la voiture, il se montra entreprenant. Défaillante de joie, elle fit une petite prière à Saint-Léon, leur patron commun, pour qu'il osât lui manquer de respect. Le saint fut compréhensif.
A Viroflay, Gambetta embrassa la jeune fille. A Chaville, il avait la main dans son corsage. Au pont de Sèvres, ils se tutoyaient.
Rue Bonaparte, Léonie prit le député par le bras et le condusit jusqu'à son troisième étage.
Un quart d'heure plus tard, enfin, après quatre ans d'attente, elle faisait entrer Gambetta dans son lit et lui montrait qu'elle n'avait rien à envier aux Flamandes les plus expérimentées...

Pendant quelques jours, la petite chambre de la rue Bonaparte fut le théâtre d'exploits dignes de l'antique. Pourtant, le "lion barbu" n'était pas encore amoureux. Léonie ne représentait pour lui qu'une aimable aventure et "son coeur demeurait attaché
à Marie Meersmans".


Emile Pillias est à ce sujet formel :

"Pour Gambetta, écrit-il, cette liaison ne fut au début qu'une curiosité, et surtout le plaisir physique de posséder une jolie fille.
"Méridional et Italien de race, il avait le sang chaud et nous savons, par les confidences féminines qui ont pu parvenir jusqu'à nous, qu'il était grand amoureux.
"Léonie Léon, de son côté, devait au sang créole qui coulait dans ses veines un tempérament ardent, et la sensualité resta toujours un des grands éléments de la liaison, malgré l'insistance voulue de Léonie Léon
à la qualifier, dans ses lettres, d'intellectuelle, exclusivement intellectuelle."

Tandis que Léonie rêvait déjà d'une vie commune avec son tribun, celui-ci, les sens apaisés, se réconciliait avec Marie Meersmans.
Penant tout le printemps et tout l'été de 1872, Gambetta se partagea entre les deux femmes, courant de la rue Bonaparte à la rue Roquépine donner à chacune un peu de son ardeur et de son affection...

Au mois de septembre, il partit faire une nouvelle tournée de propagande. A Saint-Etienne, il écrivit cette lettre à Marie :


Ma chère mignonne,

Voilà trois grands jours que je t'ai quittée et je n'ai rien reçu de toi. Où es-tu ? Que fais-tu ? Es-tu déjà arrivée à Bade ou ailleurs ? J'ai hâte d'avoir
de tes nouvelles. Quant à moi, je me porte fort bien, le temps me favorise beaucoup, et malgré les fatigues continuelles que m'imposent les réceptions et les banquets, je suis trop satisfait de tout ce que je vois et que j'entends pour ne me sentir de rien.
Je rentrerai le plus tôt possible comme tu peux le croire ; en attendant, prends patience, sois une vraie petite Moumour et compte sur la fidélité de ton

LOULON AMOUREUX.


Ce qui ne l'empêcha pas, dès son retour, de se précipiter chez Léonie.
La petite rouée se doutait bien que Gambetta n'avait pas encore rompu avec Marie Meersmans.
Aussi faisait-elle des prodiges pou l'attirer définitivement près d'elle. S'il faut en croire certains confidents de l'orateur, un soir, déchaînée, elle se livra
à des espiègleries que les sages auteurs du Kama Soutra eux-mêmes eussent trouvées audacieuses et acrobatiques.
Le gros député fut ébloui.
Quelques jours plus tard, il se séparait de Marie.
Léonie avait gagné.
Désormais, Gambetta n'allait avoir dans son coeur que Mlle Léon et la République...
Et pendant dix ans, il ne quittera le lit de l'une que pour se rendre dans la Chambre de l'autre...

L'amour de Léonie était profond, mais lucide.
C'est ainsi qu'en dépit d'une admiration quasi religieuse, elle voyait fort nettement les miettes de pain qui garnissaient la barbe et les plis du gilet de son amant.
Hélas, elle n'était pas la seule à les voir. A Paris, les petits journaux satiriques raillaient quotidiennement le laisser-aller du député de la Seine, et le Grelot s'amusa même un jour, à publier, à son intention, de "petits conseils pratiques".
En voici un extrait :


PLUS DE TACHES SUR LES GILETS.

Quand on a la barbe longue, il arrive que quelques gouttes de boisson ou de sauce blanche s'échappent des moustaches, roulent sur la barbe et viennent illustrer les gilets de taches abominables autant qu'inutiles.
Comment éviter de désagrément ? C'est bien simple, il suffit de ne pas mettre de gilet.

En lisant ce texte, Léonie fut atrocement vexée.
Depuis leur première rencontre au procès Delescluze, elle, si mesurée de gestes et de paroles, si soignée, si délicate, avait décidé d'enseigner, coûte que coûte, la propreté et les bonnes manières à Gambetta.
L'entreprise était gigantesque. Voici, en effet, comment Maurice Talmeyr nous dépeint le tribun au début de sa liaison avec Léonie :

"Cravaté de blanc, un gros camélia à la boutonnière, se poussant du ventre dans son habit noir, plongeant fortement ses deux mains dans les poches
de son pantalon, se brandissant lui-même sur ses genoux tout engorgés de graisse, il avait, en causant, une façon de vous dire : non !
qui lui secouait toute la figure. Il se dégageait de cet homme, dont l'extérieur était, ce soir-là, celui d'un boucher influent qui serait de noce,
une inévitable puissance, une autorité réelle. Ses poignées de main, où vibrait la bonhomie des Gaulois de la grande époque, le magnétisme de sa volonté
qui emportait le poids des volontés ordinaires, son énorme vulgarité qui faisait place, par moments, à une politesse féline, tout contribuait en lui
à une séduction capiteuse qui vous grisait royalement tout d'abord, et devait effrayer, ensuite, ceux qui en avaient fait l'expérience."

Léonie se mit à l'oeuvre. Lentement, habilement, avec beaucoup de tact, elle amena Gambetta à comprendre qu'il ne devait pas se tenir dans les salons parisiens comme il le faisait jadis à Cahors dans la
boutique de ses parents.

(Rappelons qu'un journaliste, ayant à parler des parents de Gambetta dans un article et ne sachant comment les désigner, les avait nommés "Monsieur et Madame
Gambetta père". Trouvaille qui fit rire tout Paris.)


Elle lui apprit à se curer les ongles, à se moucher, à se tenir à table, à se laver les pieds (les bains étaient alors considérés par les purs républicains comme un luxe bourgeois, ridicule, prétentieux et antidémocratique), à s'habiller, à ne plus
porter de linge sale, à s'asseoir dans un fauteuil sans s'y affaler, à peler une pêche et à ne plus secouer ses interlocuteurs comme s'ils étaient des chenapans.

Bref, elle le métamorphosa en un homme à peu près convenable. Le public, les journalistes, les autres membres de l'Assemblée et ses amis furent stupéfaits. Ecoutons Ludovic Halévy :

"Hier, chez du Lau, c'est un Gambetta absolument correct que je rencontrai : cravate blanche, habit, sortant aussi frais que
possible des mains de son perruquier, ne se vautrant pas.
Deux ou trois fois, cependant, il fut sur le point de s'abandonner : il glissait déjà sur le canapé.
Ca y était : il allait se vautrer ! Mais brusquement, comme par un ressort, il se redressait, reprenant une attitude convenable et perpendiculaire..."

L'éducation de Gambetta fut longue. Sa façon d'absorber la nourriture, surtout, parut difficile à modifier.
Mais, et c'était là un immense progrès, le député en avait un peu honte. C'est pourquoi, craignant les tendres reproches de Léonie, lorsqu'il arrivait rue
Bonaparte, il ne manquait jamais, avant de sonner, de débarrasser sa barbe des morceaux de fromage, traces de béchamelle ou débris de pâtisserie qui pouvaient s'y trouver encore...



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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Ven 24 Mai - 14:44

Peu à peu, Gambetta devint follement amoureux de cette femme qui tentait de faire de lui un gentleman. Il lui demandait conseil pour ses interventions à la
chambre, pour ses votes, pour ses discours, et lui envoyait, de son bureau à l'Assemblée, des lettres passionnées :

Chère adorée,

Tu es une fée, et je ne sais rien de plus gracieux, de plus prévenant que ta délicieuse attention.
J'ai fait honte à ma tante ; mais tout cela est trop beau, trop riche ; c'est du superflu. Je te prie de revenir promptement pour que je puisse te gronder
à loisir ; viens au moins mardi, sinon lundi ; nous passerons encore une de ces divines soirées qui me semblent, le lendemain, un souvenir supra-terrestre.
La politique va d'ailleurs à merveille, et je serai bien aise d'en causer avec toi.
J'ai à peu près renoncé à parler sur la seconde Chambre ! J'ajourne un projet. Le vieux pensionnaire (Thiers) est tout à fait remis ; sa santé si précieuse
à tous n'inspire plus aucune inquiétude ; c'est là, après tout, notre meilleure constitution, et je ne voudrais pour rien au mond l'ébranler.
Donc je vais me taire jusqu'à nouvel ordre.
Mais il faut au moins que j'aie le bonheur de me mettre à tes genoux car, plus que jamais, je ne peux permettre que tu mettes tant d'intervalles dans tes
visites. Viens, je t'appelle, je t'attends, je t'adore.

LEON.

Hélas ! l'extraordinaire influence qu'avait Léonie sur Gambetta allait être utilisée bientôt par des personnages peu recommandables...



Mme THIERS POUSSE SON MARI A QUITTER LA VIE POLITIQUE


On compare généralement la politique à un échiquier. On a tort : c'est un jeu de dames... - AURELIEN SCHOLL -


DEPUIS le 4 septembre 1870, la France vivait sous un régime mal défini auquel on avait donné, à la hâte, le nom de République, mais qui n'était fondé sur
aucune constitution.
Au mois de février 1871, quand Thiers avait été élu par l'Assemblée nationale "Chef du pouvoir exécutif", le petit homme s'était fâché :

- C'est une étiquette pour bouteille vide!


Et il avait ajouté, de sa main, les mots "de la République Française" pour que son titre fût moins vague.
Il était ainsi devenu président d'une République qui n'existait pas encore.
L'Assemblée, en grande partie monarchiste, s'était émue. Aussitôt Thiers l'avait rassurée :

- Pour l'instant, avait-il confié à quelques-uns des leaders de la droite, vous êtes divisés en légitimistes, orléanistes, bonapartistes.
Vous ne pouvez rien construire. Quand vous vous serez mis d'accord, nous ferons la "monarchie unie"... Mais en attendant, nous sommes sous un régime
provisoire que j'appelle République parce qu'il faut bien lui donner un nom...

Le fameux Pacte de Bordeaux, daté du I0 mars, confirmait d'ailleurs cette promesse : "Nous ne nous occuperons que de la réorganisation du pays...
Lorsque le pays sera réorganisé, nous viendrons ici vous dire : le pays, vous nous l'avez confié sanglant, couvert de blessures, vivant à peine ;
nous vous le rendons un peu ranimé. C'est le moment de lui donner sa forme définitive, et je vous en donne la parole d'un honnête homme,
aucune des questions qui auront été réservées n'aura été altérée par une infidélité de notre part."

Le 8 juin, l'Assemblée avait voté l'abrogation de la loi d'exil, ce qui permettait aux prétendants légitimistes et orléanistes de rentrer en France.
Aussitôt le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, le duc d'Aumale, le prince de Joinville et le duc de Chartres, ses oncles,
étaient arrivés à Versailles, tandis que le comte de Chambord, fils de la duchesse de Berry et petit-fils de Charles X, quittait la Belgique pour
s'installer au château de Chambord.
La droite, pensant qu'une restauration était imminente, s'était bruyamment réjouie. Ce qui n'avait pas empêché, le 31 août, le député Rivet de proposer
à l'Assemblée de donner à M. Thiers le titre définitif de "Président de la République Française".
Les monarchistes, confiants, en la promesse du petit Marseillais, avaient accepté en clignant de l'oeil, et la loi Rivet avait été adoptée par
491 voix contre 94.




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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Ven 24 Mai - 15:34

En attendant que l'Elysée fut prêt à les recevoir, Thiers, son épouse et sa belle-soeur, Félicie Dosne, s'étaient installés à la préfecture de Versailles.
Là, les deux femmes avaient commencé à régner sur la France. Règne bouffon de petites bourgeoises mal attiffées (mal vêtues), prudes et avares.
On aura une idée de la parcimonie de Mme Thiers par cette anecdote : un jour que la princesse Troubetskoï déjeunait à la présidence, M. Thiers, au dessert, prit une pêche dans un compotier et l'offrit à son invitée.
La pêche était gâtée.
Confus et galant, le président en présenta une autre à la princesse qui la reçut avec un sourire, mais ne peut que la déposer sur son assiette, car elle était également mauvaise.
M. Thiers se désolait. Soudain, son visage s'éclaira : il venait d'apercevoir d'autres pêches, magnifiques celles-là, sur une desserte. Comme il donnait l'ordre au maître d'hôtel de les servir à la princesse, Mme Thiers intervint sévèrement :

- Non, mon ami, il ne faut pas toucher à ces pêches : elles sont pour le dîner (I)!...



En décembre 1871, les monarchistes qui voyaient M. Thiers recevoir le duc d'Aumale et qui se souvenaient, en outre, de l'avoir entendu déclarer : "La République, c'est une mauvaise fille ; à peine est-elle entrée dans une maison, elle met son c.. à la fenêtre et tout le monde se sauve", avaient commencé à donner des signes d'impatience.
Le petit Adolphe les avait encore calmés. Mais, au début de 1872, découvrant tout à coup ses batteries, il s'était écrié avec humour :

- Nous devons accepter la République! C'est une des choses que l'Empire nous a léguées avec tant d'autres...

Cette fois, les monarchistes avaient compris qu'ils s'étaient laissés berner...
Quelques mois plus tard, M. Thiers, poussé par son épouse et par sa belle-soeur, toutes deux ravies d'être "présidentes", avait confirmé son attitude de "traître" en déclarant :

- La République existe, elle est le gouvernement légal du pays. Vouloir autre choses serait provoquer une nouvelle révolution, la plus redoutable de toutes...

L'Assemblée (la majorité était toujours monarchiste) avait alors décidé de brimer le petit bonhomme en l'empêchant d'assister à ses débats.

- Vous ne pourrez désormais communiquer avec nous, lui avait-on dit, que par des messsages. Si vous voulez vous faire entendre, il faudra nous le demander vingt-quatre heures à l'avance.

Thiers, furieux, s'était répandu en injures, disant qu'on faisait de lui "un porc à l'engrais dans la préfecture de Versailles et un eunuque politique"...
On en était là au printemps de 1873.


Le 23 mai, le duc de Broglie attaqua violemment Thiers. Le lendemain seulement, conformément au nouveau règlement, le président vint répondre.
Lorsqu'il eut terminé, le président de l'Assemblée déclara :

- La séance sera reprise hors de la présence du président de la République.

Thiers redressa sa petite taille :

- Et si je me rends dans la tribune présidentielle ?
- Je la ferai évacuer! Et toutes les autres, s'il le faut !

Thiers s'incrustant, un ordre du jour de défiance fut voté par 360 voix contre 344.
Le président rentra chez lui furieux :

- Je vais constituer un autre ministère...

Mme Thiers se sentit personnellement atteinte par l'attitude de l'Assemblée.

- Non, dit-elle. Tu ne vas constituer aucun ministère. On nous outrage. Nous devons partir... Si nous restons, ces chenapans recommenceront dans quinze jours.


Le soir même, parce que sa femme était trop susceptible, Thiers rédigeait sa lettre de démission...


Tandis que le petit Marseillais libérait le territoire de l'arène politique et que Mme Thiers quittait la préfecture de Versailles en emportant la batterie de cuisine en cuivre, les dessus de cheminée et même les boutons de porte, l'Assemblée procédait à la nomination d'un nouveau chef d'Etat. A onze heures du soir, un monarchiste convaincu, Patrice de Mac Mahon, duc de Magenta, était élu président du pouvoir exécutif.
La droite exulta. Cette fois, l'Elysée devenait l'"antichambre du roi".

- Dès que les légitimistes et les orléanistes se seront mis d'accord, disait-on, Henri V montera sur le trône.

L'élection de Mac Mahon stupéfia Gambetta.
Comme tous les républicains, il s'était laissé surprendre par la rapidité des hommes de la droite.
En sortant de l'Assemblée, il se fit conduire directement chez Léonie Léon. Il fulminait :

- Je vais traquer cette culotte de peau, ce larbin des curés, ce royaliste qui servit Napoléon III, ce descendant d'Ecossais dont le nom étranger à la tête de notre pays est une insulte au peuple!


Dans sa colère, le député oubliait que lui-même était d'origine italienne, mais où serait le plaisir pour un homme politique s'il n'avait plus le droit d'être de mauvaise foi ?
Léonie le calma :

- Non! Tu dois être prudent. Nous sommes peut-être à la veille d'un coup d'Etat. Pourquoi risquer de te faire arrêter ? Pour défendre tes idées, il te faut la liberté. Profites-en avec habileté. A la tribune, réfrène ta violence. Contente-toi d'écrire et n'envoie à l'imprimerie que des articles dont tu aras pesé les mots...

Cette sagesse émerveilla Gambetta. Il promit d'être prudent et, pendant quelque temps, de se consacrer uniquement à son journal La République Française.
Il tint parole. Délaissant l'Assemblée, il voyagea et attendit des jours meilleurs.
Léonie en profita pour façonner l'esprit de son gros amant dans un autre domaine. Patiemment, à ce libre penseur qui avait dit : "Le cléricalisme, voilà l'ennemi!", elle enseigna la tolérance religieuse et même le respect de la papauté. ("J'ai des lettres de Gambetta, écrira-t-elle, qui prouvent à quel point il a compris le grand rôle intellectuel de la papauté dans le monde!".

Et cette femme à qui il écrivait : "Tu es pour moi le conseiller toujours clairvoyant et ferme, l'inspiratrice de mes meilleures actions, le guide le plus sûr de mes actes", ou encore : "Je fais plus que de t'aimer, je t'obéis", devait déclarer un jour à Gabriel Hanotaux : "La transformation que vous signalez dans les allures politiques de Gambetta m'est entièrement due. Je ne me vante de rien. J'ai les preuves en main, et encore tout n'a pas été écrit ; nos longues conversations, si les échos pouvaient les redire, révéleraient ce que j'ai été pour Gambetta, pour la France..."



(I) Thiers, malgré son grand âge faisait une cour fervente à la princesse Troubetzkoï. Devançant ses victoires, il se vanta un jour, d'être l'amant de la jeune femme. Le propos fut répété à l'intéressée qui s'écria :
- Quoi ? Le petit Thiers prétend qu'il s'est livré sur moi à tous les excès ? Eh bien, je ne m'en suis pas aperçue!
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Ven 24 Mai - 15:59

Complètement sous l'influence de cette femme intelligente et rusée, Gambetta se laissa voluptueusement diriger. Bientôt il attribuera même une valeur de talisman à sa maîtresse. Il écrira : Grâce à ta charmante apparition, la journée s'est ouverte sous les plus favorables auspices. L'amour est mon cordial (mon remontant) et c'est lui que j'invoque, pour lui, que je vais livrer bataille. Léonie, ora pro nobis!
Plus tard : Je prendrai près de toi la force et les inspirations pour la lutte. Je te dois le meilleur de mes triomphes, et je sens au fond de mon coeur que je ne peux les compléter, les poursuivre que sous ton aile.
Ou encore : J'ai tellement pris l'habitude de consulter l'oracle que je ne peux plus rester loin de lui. Il y a maintenant, dans mon amour, une grosse part de fétichisme dont il faut s'accommoder, si exigeant que je puisse devenir.
Enfin : Je te bénis et je t'aime comme le malade, miraculeusement guéri, peut aimer et bénir son fétiche et son Dieu. N'es-tu pas, après tout, ma seule religion et le seul support de ma vie ?

Naturellement, cet ange gardien, ce fétiche, cette hirondelle du faubourg dont il aimait l'aide protectrice, recevait régulièrement ses vigoureux hommages.
Il allait trois fois par semaine, incognito, rue Bonaparte, toucher Léonie comme une dévote va toucher les pieds de saint Antoine de Padoue. Le mardi était, paraît-il, son jour préféré. Une petite lampe brillait, ce jour-là, dans l'escalier...
Or, ces visites ne passaient pas complètement inaperçues. Face à la maison où habitait Léonie se trouvait une étude d'avoué et les clercs, qui avaient remarqué leur jolie voisine, la surveillaient par la fenêtre, entre deux rédactions d'actes. L'un d'eux était Gaston Jollivet qui révèle, dans ses Souvenirs d'un Parisien, les moyens enfantins dont usait Gambetta pour ne pas être reconnu. Ecoutons-le :


"Quand Rougeot (premier clerc de l'étude) s'absentait pour aller chez les clients ou au Palais, il m'arrivait d'aller à la fenêtre, d'écarter les rideaux pour voir ce qui pouvait se passer dans la maison d'en face. Or, de temps en temps, à l'entresol, une silhouette de femme entrevue me rappelait le début d'une pièce de Musset.
"Le rideau soulevé, elle inspectait le ciel. Alors, je pouvais l'apercevoir de face, mais à peine une minute, car elle avait vite fait de baisser le rideau dès qu'elle découvrait ma curiosité braquée sur ses faits et gestes. Aussi à peine l'aurais-je reconnue dans la rue. Et je n'eux rien à objecter le jour où Rougeot, me voyant en observation, me dit : "Fermez donc la fenêtre! C'est un pruneau!"
"Quelque temps après, mon collègue m'apprit ce qu'il m'avait caché par discrétion, le jour où il me donna son opinion esthétique sur ma voisine d'en face, rue Bonaparte. Le "pruneau" était simplement cette Mme Léon que tout le monde désignait comme la maîtresse de Gambetta, et depuis longtemps. Je me rappelai avoir vu plusieurs fois, de mon observatoire, en plongeant mon regard dans la rue, devant moi, un gros monsieur que, lui aussi, je n'avais jamais identifié, parce qu'il maintenait sur sa joue un mouchoir donnant l'impression qu'il souffrait d'une fluxion.
"Du reste, plus tard, sa fortune politique aidant, il devint, révérence parler, l'éléphant qui ne cache plus ses amours, ne se gênant pas pour faire arrêter la voiture ministérielle à cocarde tricolore devant la porte de la bien-aimée. Depuis beau temps, il avait cessé de tenir sur sa joue le mouchoir soi-disant dissimulateur d'une fluxion..."

Ce qui prouve que lorsqu'on est ministre on n'éprouve plus le besoin de cacher ses faiblesses...
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