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Détente - amitié - rencontre entre nous - un peu de couleurs pour éclaircir le quotidien parfois un peu gris...
 
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 AU TEMPS DE L'AIGLON

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epistophélès



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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Lun 22 Avr - 20:21

Avant d'intervenir auprès de Napoléon III, Eugénie (selon son habitude) consulta les tables tournantes pour savoir si la France devait installer au Mexique une monarchie catholique et lutter contre les Etats-Unis protestants. Entourée de quelques amies - dont Charlotte de Metternich, femme de l'ambassadeur d'Autriche - elle invoqua naturellement l'esprit de La Fayette. Après plusieurs coups incompréhensibles, la table frappa la réponse suivante :

- L'Amérique dominera le monde. Vous l'aurez voulu. Vous serez à genoux devant elle !

Eugénie ne se laissa pas désarmer. Elle déclara que l'esprit de M. de La Fayette devait être, sans doute, mal luné... (de mauvaise humeur)


L'impératrice, quelques jours plus tard, se rendit dans le cabinet de l'empereur en compagnie de son "flirt".

- Voici M. Hidalgo dont je vous ai parlé, dit-elle.
J'aimerais qu'il vous exposât ses merveilleux projets.

Napoléon III se tassa dans un fauteuil, alluma une cigarette et indiqua d'un geste de la main qu'il était disposé à écouter.
Le jeune Mexicain se lança alors dans un discours véhément, passionné. Il expliqua que Juarez était un aventurier dont il fallait débarrasser le Mexique, parla de la révolte qui couvait dans le pays contre le despotisme du chef révolutionnaire, traça les grandes lignes d'une monarchie catholique qui devrait tout à la France, rappela que les Etats-Unis, absorbés par la guerre de Sécession, ne pourraient s'élever contre une intervention européenne et conclut en affirmant que l'empire français recueillerait, dans cette affaire, de riches privilèges commerciaux et une gloire impérissable...
Eugénie écoutait, frémissante, son bel Hidalgo.

- Quel grand dessein ! dit-elle.

Napoléon III, les yeux au plafond, regardait monter la fumée de sa cigarette. Il rêvait d'un empire français d'Amérique, et ce rêve, comme tout ce qui était extravagant, le séduisait.

- J'ajoute, dit le Mexicain, que l'Angleterre et l'Espagne, vivement irritées par la mauvaise foi de Juarez, apporteraient vraisemblablement leur aide à cette expédition (I).

Napoléon III continuait de rêver. L'impératrice lui prit la main :

- Il faut intervenir ! Cette guerre sera la plus glorieuse entreprise de votre règne ! Elle aurait enthousiasmé Napoléon Ier !

L'empereur, cette fois, fut conquis :

- Mais... quel souverain proposer aux Mexicains ? Un Hohenzollern ? Un Saxe-Cobourg ?

Eugénie s'était longuement penchée sur ce problème avec son amie Pauline Metternich, épouse de l'ambassadeur d'Autriche.
Celle-ci, "la plus rusée femme d'Europe", disait Morny, avait soufflé le nom de l'archiduc Maximilien, en ajoutant :

- Voilà qui constituerait une belle riposte aux Italiens !

Le mot était adroit. Eugénie détestait l'Italie qui lui rappelait les insolences de Mme de Castiglione.
Elle avait applaudi à la suggestion de Pauline (2).


(I) Juarez venait de faire voter à son Parlement une loi suspendant l'exécution des "conventions étrangères", ce qui revenait à répudier unilatéralement les divers accords de principe conclus pour l'indemnisation des sujets anglais, espagnols et... français. En outre, il avait décidé de ne pas rembourser les 75 millions de francs (près de 8 milliards de nos anciens francs) que son prédécesseur, Miramon, avait empruntés au banquier suisse Jecker.

(2) Cf. PIERRE DE LANO : "L'impératrice organisa de toutes pièces cette expédition avec Mme de Metternich, croyant, de bonne foi assurément, faire oublier à l'Autriche la perte de ses provinces en lui donnant un empire lointain à gérer." L'Impératrice Eugénie.
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epistophélès



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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Lun 22 Avr - 20:45

L'empereur enroulait sa moustache gauche autour de son index. Il cherchait toujours un futur souverain pour le Mexique :

- Le duc d'Aumale, dit-il, ferait bien l'affaire ; mais j'ai peur de complications en donnant une couronne à un Orléans !...

Alors l'impératrice intervint :

- Pourquoi pas l'archiduc Maximilien ?

Napoléon III leva un sourcil :

- Il n'acceptera jamais !
- Voulez-vous que j'en parle demain à M. de Metternich ?
- Si vous voulez !...

Eugénie et José Hidalgo, fort satisfaits, quittèrent le cabinet impérial, laissant Napoléon III rêver d'un vaste empire français s'étendant du Texas à Panama, où Maximilien d'Autriche jouerait le rôle de gérant couronné...
(le pôôôvre).


Au mois de novembre, en accord avec Londres et Madrid, la France envoya à Vera Cruz son premier corps expéditionnaire composé de cinq cents zouaves et d'une batterie d'artillerie.
Cinq cents zouaves, c'était peu pour chasser Juarez.
Aussi, l'impératrice, sur les instances de José Hidalgo, supplia-t-elle Napoléon III d'envoyer des renforts.
Quelques semaines plus tard, Eugénie était heureuse : son bel ami n'avait plus la mine morose. En effet, sept mille hommes étaient partis pour le Mexique, commandés par le général de Lorencey.
Hélas ! A la suite d'une erreur de tactique, ces sept mille soldats furent massacrés devant Puebla par les partisans de Juarez, ce qui donna à Hidalgo un air boudeur dont se chagrina l'impératrice (qu'était le massacre de sept mille hommes, face à la bouderie de deux imbéciles ? Evil or Very Mad )

- Il faut, lui dit-il, que l'empereur envoie de nouvelles troupes !


Eugénie courut chez Napoléon III. Ce fut pour y apprendre que l'Angleterre et l'Espagne, qui avaient reçu quelques satisfactions de Juarez, venaient de rappeler leurs bateaux.
Très ennuyée, la souveraine revint vers Hidalgo et lui promit de tout tenter pour regagner, au moins, la coopération de l'Espagne. Quelques jours plus tard, elle partit pour Madrid où on la reçut courtoisement sans toutefois lui accorder l'aide qu'elle venait demander.
Rentrée en France, elle retrouva José Hidalgo fort maussade. Pour lui rendre ce sourire qu'elle aimait tant, Eugénie poussa Napoléon III à envoyer de nouvelle forces au Mexique.
L'empereur, tout heureux de voir que l'impératrice ne s'occupait plus de ses frasques, obéit... Rolling Eyes
Le Corps législatif vota des crédits après un discours de Rouher qui affirma, reprenant la phrase d'Eugénie, que "l'expédition du Mexique serait la grande pensée du règne".

Le mois suivant, vingt-huit mille hommes embarquaient, commandés par le général Forey.
Cette fois, Hidalgo fut joyeux. Il chantonna des airs mexicains à la grande joie de l'impératrice.

- Notre règne sera grand grâce à vous, disait-elle.
(à quel prix, espèce de cinglée ! et pour rien, surtout !)

Quand les régiments du général Forey quittèrent Paris, elle pensa à la guerre d'Italie qui avait été faite pour les beaux yeux de Virginia de Castiglione, se rengorgea et eut ce mot enfantin :

- Cette fois, c'est pour moi qu'ils vont se battre !...

Hélas !
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mar 23 Avr - 15:05

Au début de 1863, les événements comblèrent de joie l'impératrice. Tout d'abord, le 16 mai 1863, l'armée française entra dans Puebla.
Lorsque la nouvelle arriva en France, la cour était à Fontainebleau. Un dépêche fut portée à l'empereur qui la reçut à la fin d'un dîner. L'ayant lue, il dit à haute voix :

- Puebla est prise !

Aussitôt, tous les convives applaudirent et se tournèrent vers Eugénie qui, tendrement, souriait à José Hidalgo.
Napoléon III fit porter par un valet la dépêche à son épouse. La souveraine y jeta les yeux, pâlit et dit :

- Mais vous ne lisez pas tout !
- Eh bien ! lis, dit l'empereur.
- Galliffet grièvement blessé.

Tous les regards se tournèrent vers Eugénie.


Personne n'ignorait, en effet, que c'était elle qui avait obligé le jeune capitaine aux Guides à partir pour le Mexique afin de rompre avec une biche à la mode, Mlle Constance, dont le sein bien dessiné et la fesse alerte étaient malheureusement déparés par un langage des plus grossiers.
L'impératrice, au bord des larmes, regardait fixement son assiette.
A ce moment, on présenta les sorbets. Eugénie refusa, se pencha vers son voisin, Nigra, et dit :

- Je n'en prendrai plus tant que Galliffet ne sera pas guéri !

Cette réaction enfantine émerveilla Rolling Eyes la cour. Il semblait à tout le monde qu'une impératrice capable de se priver de sorbets - alors qu'elle les adorait - était une souveraine parée de vertus peu communes et, pour tout dire, digne de l'antique... re : Rolling Eyes Rolling Eyes


Eugénie tint d'ailleurs sa promesse. Elle ne goûta de son dessert favori qu'au retour en France de Galliffet. Ce jour-là, ce fut d'ailleurs le capitaine qui, avec sa verve habituelle, dérida tout le monde en racontant comment, laissé pour mort, le ventre ouvert, il avait rampé jusqu'à l'ambulance avec "ses tripes" dans son képi... (Plus tard, Galliffet sera surnommé "le don Juan au nombril d'argent" et Thiers dira de lui : "Chaque fois que ce sabreur a une bonne amie nouvelle, tout le monde le sait : le surlendemain, elle est enrhumée.") tongue

Le 7 juin, les Français occupèrent Mexico. Aussitôt, une junte de notables, nommée par le général Forey, rétablit l'empire et offrit la couronne à l'archiduc Maximilien.
En apprenant ces nouvelles, Eugénie exulta. Son activité occulte grandit encore. Presque chaque jour, le visage couvert d'un voile, elle quittait Saint-Cloud avec son amie, Mme Arcos, et se rendait à la Jonchère, chez les Metternich où José Hidalgo la retrouvait. Là, au cours de véritables conciliabules de conspirateurs, la souveraine, le Mexicain et les ambassadeurs d'Autriche dressaient des plans pour amener Maximilien à accepter la couronne qui lui était offerte.
Des télégrammes rédigés dans le cabinet de l'impératrice paraient régulièrement vers le palais de l'archiduc indécis. Finalement, poussé par son épouse, Charlotte de Belgique, petite-fille de Louis-Philippe, Maximilien s'embarqua au début de mai 1864 pour le Mexique.

Le 10 juin, les nouveaux souverains faisaient leur entrée à Mexico, accueillis par une foule en liesse.
Hélas, tout allait bien vite changer.
A la fin de l'année, Juarez, qui avait obtenu l'aide des Etats-Unis, arma ses partisans et entreprit une guérilla exaspérante et efficace.
Fort déçu, le jeune empereur qui était, nous dit-on, "doux et sensuel", chercha un dérivatif dans la compagnie de dames ardentes. Ces épuisantes distractions lui firent bientôt oublier non seulement ses déboires, mais aussi ses devoirs de chef d'Etat.
La situation ne tarda pas à s'aggraver. L'année 1865 fut douloureuse pour Eugénie qui voyait son bel Hidalgo nerveux et inquiet.
1866 aussi. En août, Charlotte quitta Maximilien et vint en France pour demander de l'argent et des troupes à Napoléon III. L'empereur refusa. Il se passa alors une scène stupéfiante. Charlotte, qui n'avait pas la tête solide, devint folle, se tordit les bras, se roula par terre et montra à l'empereur des Français des choses qu'elle réservait habituellement à son mari.
Enfin, en 1867, le malheureux Maximilien qui avait été traîné sur le trône du Mexique par un quarteron de femmes légères, sentimentales ou ambitieuses, tomba sous les balles d'un peloton d'exécution...

Quand elle sut que Maximilien avait été fusillé et que les rêves d'Hidalgo étaient à jamais anéantis, Eugénie alla se cacher dans ses appartements. Pendant une semaine, hors son service intime, personne ne la vit.
Le mécontentement, il est vrai, était immense.
Ecoutons Frédéric Lolliée :

"Le lendemain du jour où s'était propagée la nouvelle de la mort violente de Maximilien, Hyrvoix, chef de la police secrète, pénétrait dans le cabinet de l'empereur ; c'était l'heure matinale où ce fonctionnaire avait coutume de venir lui exposer son rapport sur l'état de l'opinion publique.
" - Que dit le peuple ? commença par demander Napoléon.
" - Le peuple ne dit rien, sire.
"Mais la physionomie de Hyrvoix trahissait de l'embarras et sa réponse de l'hésitation.
" - Vous ne me dévoilez pas la vérité. Que dit le peuple ?
" - Eh bien ! sire, puisque vous me le commandez, je parlerai sans feinte : la nation est profondément irritée des suites de cette malheureuse guerre mexicaine. On la commente partout dans le même esprit de réprobation. Et l'on va plus loin, on proclame que c'est la faute de ...
" - La faute de qui ?
"Hyrvoix garda le silence.
" - La faute de qui ? Je veux savoir !
" - Sire, balbutia le policier dont la conscience brûlait de s'ouvrir et à qui la prudence commandait de se taire, sire, du temps de Louis XVI, on disait :
"C'est la faute de l'Autrichienne".
" - Oui... Eh bien continuez !
" - Sous Napoléon III, on dit : "C'est la faute de l'Espagnole".

"Ces mots étaient à peine tombés dans le calme de la chambre où Hyrvoix se croyait seul avec l'empereur, que l'impératrice qui avait tout entendu derrière la tapisserie, apparut brusquement. Elle était en robe de chambre blanche et ses cheveux flottaient sur ses épaules. D'un bond, elle s'élança vers l'homme qui avait osé se faire l'organe des propos qui ciruclaient dans le peuple :

" - Répétez, s'il vous plaît, monsieur Hyrvoix, les paroles que vous venez de prononcer, commanda-t-elle.
" - Certainement, madame. Répondant au désir de l'empereur de connaître l'état de l'ipinion publique après le triste événement qui vient de s'accomplir à Queretaro, je lui disais que les Parisiens parlent, aujourd'hui, de "l'Espagnole", comme ils parlaient, il y a soixante-quinze ans, de l'l'Autrichienne".
" - L'Espagnole ! L'Espagnole ! s'écria-t-elle, je suis devenue Française, mais je montrerai à mes ennemis que je puis être Espagnole à l'occasion !
"Et, sur ces derniers mots, elle disparut. Le chef de la police secrète restait là, navré d'avoir parlé ; il s'en excusa auprès de l'empereur.
" - Vous avez obéi à votre conscience, dit simplement Napoléon en lui serrant la main.
" Cette approbation ainsi exprimée n'empêcha point que, peu de jours après, Hyrvoix était déplacé et envoyé en province comme receveur général du Jura. L'impératrice avait exigé qu'il ne se trouvât plus sur son chemin."

Malgré ce mouvement d'humeur, Eugénie continua de montrer son affliction. Pendant des semaines, elle ne porta que des vêtements noirs.
Elle était en deuil d'un beau rêve, d'un tendre flirt et de sept mille soldats français...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mar 23 Avr - 17:50

BACCIOCHI "ESSAYAIT" LES MAÎTRESSES DE NAPOLEON III


En toutes occasions, sachez où vous mettez les pieds. - Guide du fantassin en campagne -



PENDANT toute la campagne du Mexique, Napoléon III avait été l'homme le plus heureux de France. Eugénie, occupant tout son temps à mettre une partie de l'Amérique du Nord à feu et à sang pour les beaux yeux de José Hidalgo, il avait pu, en effet, se consacrer entièrement - et en toute tranquillité - à sa seule passion : les femmes.
Avec l'âge, son obsession sexuelle avait pris une ampleur qui inquiétait les médecins. Il était, nous dit-on, "attiré par la possession physique avec gloutonnerie".

Bacciochi avait l'ordre d'amener, chaque après-midi, une jolie femme à la garçonnière de la rue du Bac. Ces jeunes personnes devaient pouvoir donner brillamment la réplique au cours du "dialogue" qu'elles allaient avoir avec le souverain. Pour s'assurer de leurs qualités, Bacciochi les faisait se dévêtir, les étendait sur un lit et, consciencieusement, les "essayait"... Il ne fallait pas que l'empereur fût amené à s'engager à la légère dans un chemin trop frayé, obstrué d'obstacles (des miettes de pain ? des foetus engagés ? ........ Razz geek ), ou à peine ouvert.
Bacciochi allait ainsi - en éclaireur - reconnaître, si j'ose dire, la voie du son maître... Razz

Il arrivait que les demoiselles manquassent d'initiatives. Le bon serviteur, qui connaissait les goûts et les manies de l'empereur, donnait alors des conseils, suggérait une fantaisie, indiquait une attitude, bref, faisait un véritable cours d'éducation sexuelle.
Patient, il recommençait inlassablement ses leçons :

- Allons, mon petit, refaites-le moi encore une fois !

Les demoiselles, soucieuses de se montrer expertes avec le souverain, répétaient le geste sans discuter, car Bacciochi exigeait qu'elles le sussent parfaitement.
Certains jours, l'ordonnateur des plaisirs impériaux faisait une surprise à l'empereur : il amenait plusieurs femmes rue du Bac. Napoléon III alors exultait et se livrait à mille facéties, s'amusant, par exemple, à prendre les seins de ces dames et à les faire sauter dans ses mains "comme de petits ballons..."

Un après-midi, Bacciochi avait convié trois ravissantes danseuses de l'Opéra : une brune, une rousse et une (vraie) blonde. En les voyant étendues sur le lit, Napoléon III sourit avec gourmandise. Puis, soulevant les chemises de nuit, il découvrit les toisons multicolores, et déclara :

- Quelle palette !

Essayer de dénombrer les maîtresses de Napoléon III pendant la campagne du Mexique et impossible. Quelques noms seulement flottent au-dessus d'une foule d'anonymes : la belle Valtesse de la Bigne ; Bernardine Hamackers, une chanteuse de l'Opéra qui avait fait, auparavant, les belles nuits du duc de Morny ; la fille du peintre Pomeyrac et Mme de Persigny, épouse de l'ancien complice de la première heure...

La mort de Maximilien allait mettre un terme à l'existence voluptueuse de Napoléon III. Cessant d'avoir l'oeil fixé sur le Mexique, Eugénie, en effet, surveilla de nouveau son époux. Ce qu'elle découvrit la plongea, on s'en doute, dans une grande fureur.
Elle cassa des vases, hurla des injures en espagnol et menaça de s'en aller définitivement vivre à Biarritz avec le prince impérial.
L'empereur, fort gêné, promis, une fois de plus d'être sage désormais. Après quoi, il se rendit chez le prince Napoléon pour lui demander une bien curieuse chose. Ecoutons Pierre de Lano nous conter la scène, d'après un témoin direct :


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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mar 23 Avr - 18:32

"Au sujet des relations existantes entre Napoléon III et son cousin, il m'a été conté par M.D..., l'un des fameux Cinq, une anecdote très amusante qu'il m'a donné l'autorisation de reproduire, ne voulant pas, me dit-il, la faire figurer dans aucun de ses ouvrages.
"Un après-midi, comme M.D... se trouvait avec le rince Napoléon dans son cabinet, deux ou trois coups légers furent soudain frappés à une porte dérobée qui menait sur un couloir souterrain reliant les deux palais.
"Le prince ayant permis d'entrer, ce fut l'empereur qui se présenta.
"M.D... se leva aussitôt et voulut se retirer. Mais l'empereur, se tournant gracieusement vers lui, le pria de demeurer.
"Après un échange de mots quelconques et après un silence, Napoléon III s'étant adossé à la cheminée, interpella ainsi son cousin :

" - Dis-moi, Napoléon, ta femme te fait-elle des scènes ?

Le prince regarda l'empereur, étonné.

" - Quelles scènes me ferait-elle ? répondit-il.
" - Des scènes de jalousie, par exemple, continua l'empereur.
" - Non.
" - C'est bien étrange ; car enfin, tu es mauvais sujet, un coureur de guilledou, toi, Napoléon, chacun sait cela, et Clotilde, pas plus que les autres, ne doit l'ignorer.
" - C'est vrai, déclara le prince avec quelque philosophie, je suis ce que vous dites, sire, et ma femme, sans doute, est au courant de mes habitudes. Mais pourquoi Clotilde m'ennuierait-elle, m'adresserait-elle des reproches ? Victor-Emmanuel, son père, n'est-il pas aussi un coureur de guilledou ? Elle le sait. Et puisque son mari ressemble à son père, elle doit penser, dans son honnêteté, que c'est ainsi chez les rois.

"L'empereur se mit à sourire.

" - Tu es un singulier moraliste, dit-il. Et tu es un homme heureux. Je voudrais bien avoir une femme comme la tienne. La vie est impossible avec Eugénie. Je ne puis recevoir en audience quelque visiteuse, ou jeter l'oeil sur quelque jupe, sans courir le risque d'une querelle violente. Les Tuileries sont pleines de lamentations trop bruyantes de l'impératrice.

"Il y eut un silence,encore, quelque gêne, même.
"Mais bientôt l'empereur reprit la parole.

"- Dis-moi, Napoléon, tu ne connaitrais pas un moyen pour empêcher Eugénie d'être ainsi querelleuse ?

Le prince réfléchit un instant, puis, avec sa brusquerie ordinaire :

" - Il n'y en a qu'un, sire.
" - Et lequel ?
" - C'est de f... à votre femme une bonne raclée la première fois qu'elle se permettra de vous faire une scène.

"L'empereur secoua tristement la tête, sans être autrement surpris d cette liberté de langage qu'il aimait d'ailleurs chez son cousin.

" - Tu n'y penses pas, murmura-t-il simplement. Si j'avais le malheur de menacer seulement Eugénie, elle serait capable d'ouvrir l'une des fenêtres des Tuileries et de crier à l'assassin."

L'impératrice ne sut jamais à quoi elle venait d'échapper.


Malgré les scènes que lui faisait l'impératrice, Napoléon III continua de montrer les signes les plus navrants d'une "érotomanie sénile". Il poursuivait les femmes de chambre dans les lingeries, réclamait des jeunes vierges ou se faisait amener par Bacciochi des prostituées dont la science amoureuse s'était enrichie "au contact de toutes les dépravations et de tous les vices"...
Ce qui faisait dire à Henri de Rochefort :

- Maintenant, il a les yeux plus gros que le bas-ventre !...

Mais le "bas-ventre" n'était pas le seul à jouer des tours au souverain. Ses facultés intellectuelles diminuaient de jour en jour. Il demeurait parfois pendant des heures à fumer cigarette sur cigarette, dans un état de torpeur fort alarmant.
Naturellement, cet affaiblissement fut bientôt connu. On en parla d'abord à mots couverts dans les salons, puis, plus ouvertement dans certaines réunions politiques. Emille Ollivier osa même se faire l'écho de ces bruits devant l'empereur.
La scène mérite d'être contée :

Un soir Napoléon III, qui était affalé dans son fauteuil, dit au ministre :

- - Monsieur Ollivier, j'aimerais savoir ce que l'on dit de moi dans Paris. Répondez-moi franchement... Comme si je n'étais pas l'empereur...

Emille Ollivier hésita un instant et répondit :

- Sire, on trouve que vos facultés baissent...

Napoléon III demeura impassible :

- Cela est conforme à tous mes rapports, dit-il simplement.


Puis il retomba dans sa rêverie.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mar 23 Avr - 20:22

Les souverains d'Europe ne tardèrent pas à savoir à leur tour que Napoléon III, épuisé par la luxure, n'était plus capable de diriger la France. La plupart s'en réjouirent, bien entendu. Le roi de Prusse entre autres, qui rêvait de cristalliser l'Allemagne autour de son royaume (comme le Piémont avait cristallisé l'Italie autour de lui) et qui convoitait déjà l'Alsace et la Lorraine...

Un autre homme se frottait les mains en pensant au délabrement de Napoléon III ; cet homme était un hobereau prussien, intelligent et fin diplomate que le roi Guillaume avait nommé président du Conseil.
Il s'appelait Otto de Bismarck-Schönhausen...
Bismarck connaissait bien Napoléon III. En 1862, il avait été ministre de Prusse à Paris. Invité à Fontainebleau, à Saint-Cloud et à Compiègne, il s'était aperçu rapidement que l'empereur des Français glissait vers le gâtisme.
En rentrant à la cour de Prusse, il avait résumé son opinion par cette phrase sévère :

- J'ai rencontré en France deux femmes amusantes, mais pas d'homme !

En 1865, désireux d'avoir des conversations personnelles avec Napoléon III, il s'était rendu à Biarritz où la Cour batifolait, inconsciente du danger qui se préparait à l'Est.
Bismarck, cette fois, avait été stupéfait. L'entourage des souverains s'était montré, en effet, pendant son séjour, d'une incroyable légèreté. Prosper Mérimée lui-même avait organisé une grosse farce à laquelle le Prussien s'était trouvé involontairement mêlé.
Ecoutons l'auteur de Colomba nous conter la chose :


"Mme de La Bédoyère en sa qualité de compatriote (née de Bruges, à Berlin, elle appartenait à une ancienne famille française fixée en Prusse depuis la révolution de l'Edit de Nantes.) admire fort M. de Bismarck et nous la tourmentions en la menaçant des hardiesses du grand homme qu'elle semblait encourager.
"Il y a quelques jours, j'ai peint et découpé la tête de Bismarck, très ressemblante, et le soir, Leurs Majestés et moi, nous sommes entrés dans la chambre de Mme de La Bédoyère. Nous avons mis la tête sur le lit, un traversin sous le drap pour présenter la bosse formée par le corps humain ; puis, l'impératrice a mis sur le front un mouchoir arrangé comme un bonnet de nuit. Dans le demi-jour, l'illusion était complète.

"Quand Leurs Majestés se sont retirées, nous avons retenu quelque temps encore Mme de La Bédoyère pour que l'emepreur et l'impératrice allassent se poste au bout du corridor ; puis, chacun a fait mine d'entrer dans sa chambre. Mme de La Bédoyère est entrée dans la sienne, y est restée, puis est sortie précipitamment et est venue frapper à la porte de Mme de Lourmel, en disant d'une voix lamentable :

" - Il y a un homme dans mon lit.
"Malheureusement, Mme de Lourmel n'a pas gardé son sérieux et, à l'autre bout du corridor, les rires de l'impératrice ont tout gâché..."


Que des souverains fussent capables de telles plaisanteries, avait décontenancé le grave Prussien.
Et il était revenu à la Cour de Guillaume Ier en pensant - hélas avec raison - que Napoléon III allait bientôt cesser d'être le premier et le plus puissant monarque d'Europe.
L'année suivante, en 1866, se doutant bien que la France n'interviendrait pas, Guillaume Ier avait déclaré la guerre à l'Autriche.
Le 6 juillet, l'armée autrichienne avait été écrasée à Sadowa. Cette victoire prussienne marquait la fin de l'hégémonie française.



Le Ier avril 1867, Napoléon III et Eugénie, dont l'insouciance stupéfiait tout le monde, inaugurèrent l'Exposition universelle. Le roi de Prusse, le tsar, les souverains de Belgique, le vice-roi d'Egypte, le sultan de Turquie, le roi de Suède, le roi du Portugal, l'empereur d'Autriche, Louis Ier et Louis II de Bavière, furent reçus à Paris avec une pompe extraordinaire (I).

Bismarck, qui accompagnait le roi Guillaume et la reine Augusta, retrouva Napoléon III. Avec une satisfaction qu'il ne chercha même pas à dissimuler, il constata que l'empereur, complètement éteint, n'était plus capable d'avoir une opinion.
Il obéissait passivement à l'impératrice. Or, un soir, au cours d'un bal, Eugénie qui bavardait avec la reine Augusta, déclara en minaudant :

- Vous verrez... Vous verrez... Nous vous ferons la guerre!...

Une heure plus tard, la reine de Prusse, éberluée, rapportait ces propos extravagants à Bismarck. Le futur chancelier ne put s'empêcher de sourire.
La France était mûre pour toutes les aventures...



(I) Louis Ier de Bavière, qui avait dû abdiquer en 1848 en faveur de son fils Louis II à cause du scandale provoqué par sa maîtresse Lola Montès, était sourd. Un soir, aux Tuileries, voyant Joachim Murat causer avec le prince de Metternich, il s'approcha de la femme de l'ambassadeur d'Autriche et lui dit :

- Comment s'appelle ce monsieur qui parle avec M. de Metternich ?
- Murat.
- Comment ?
- Le prince Murat !
- Quoi ?

La princesse dut crier sa réponse si fort que tout le monde entendit. Le silence se fit aussitôt. L'ex-roi de Bavière s'écriat alors :

- Ah Murat ! Je me rappelle l'époque où le prince de Metternich, père de votre mari, était l'amant de la reine Caroline.

Il y eut un moment de gêne intense et l'ambassadeur d'Autriche baissa modestement les yeux. Mais le prince Murat prit gaiement la chose. Se tournant vers son interlocuteur, il lui dit :

- Eh bien, mon cher, comme nous n'y pouvons plus rien changer, rions-en !

Et tout le monde éclata d'un bon rire...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 24 Avr - 12:18

NAPOLEON III RETROUVAIT MADAME DE MERCY-ARGENTEAU DANS UNE SACRISTIE


Il n'y a pas d'amour vrai sans un peu de religion. - SAINTE BEUVE -



C'ETAIT en septembre 1867. Dans le grand salon de Compiègne, la Cour, réunie autour des souverains, assistait à un spectacle de tableaux vivants.
Après une "Rencontre de Judith et d'Holopherne", particulièrement piquante, le rideau tomba. On remarqua alors que Napoléon III, l'oeil allumé, trottinait vers les coulisses. Arrivé devant la ravissante comtesse de Mercy-Argenteau, qui avait tenu le rôle fort dénudé de Judith, il s'inclina :

- Madame, vous avez été merveilleuse !

Puis, sans se soucier des témoins, il dit à haute voix :

- Vous êtes adorable... Pourquoi un tel bijou a-t-il été si longtemps éloigné de nous ?

Mme de Mercy-Argenteau était la petite-fille de Mme Tallien (née Louise de Caraman-Chimay, elle avait épousé, en 1860, le comte de Mercy-Argenteau, qu'elle trompait avec une belle allégresse). C'est dire qu'elle avait le sang chaud et la réplique facile.

- Sire, répondit-elle, si bijou il y a, il est au service de Votre Majesté.

Cette façon simple de s'offrir plut à l'empereur.
Le lendemain, le duc de Percigny se rendit au 18 de la rue de l'Elysée, dans l'hôtel que venait d'acheter le comte de Mercy-Argenteau.
Il demanda à voir la comtesse. Luise, qui attendait depuis la veille un envoyé de l'empereur, le reçut aussitôt.

- Madame, lui dit Percigny, Sa Majesté a le plus vif désir de vous rencontrer seule. Bien entendu, ces rencontres doivent être secrètes. Or, un destin aimable et malicieux a fait choisir à votre mari la seule demeure qui soit reliée au palais de l'Elysée par un souterrain...

La comtesse parut fort étonnée :

- Un souterrain ? Où est-il ?
- Pouvez-vous me conduire dans votre boudoir ?

Louise se leva, très excitée :

- Venez !

Lorsqu'ils furent dans une petite pièce tendue de rose, Percigny désigna une tache dissimulée dans la sculpture d'une boiserie :

- Voulez-vous appuyer ici ?

Louise obéit et un pan de mur tourna silencieusement sur lui-même, découvrant un escalier.
A l'entrée, un chandelier surmonté d'un globe était posé sur une planchette.

- Puis-je allumer ce chandelier ? demanda Percigny.

La comtesse croyait rêver.

- Faites, dit-elle, à mi-voix.

Elle regardait l'escalier secret où elle venait de découvrir une cordelière de velours rouge qui tenait lieu de rampe. Ce souterrain, qui datait probablement du temps où la Pompadour habitait l'hôtel d'Evreux (devenu l'Elysée), avait dû servir au prince-président lorsqu'il préparait son coup d'Etat avec Percigny.
Le duc avait allumé le chandelier.

- Suivez-moi, madame.

Ils s'engagèrent dans l'escalier. Mme de Mercy-Argenteau, qui était fort grande, marchait courbée. (Mérimée disait d'elle : "Je la trouve belle mais trop grande et trop forte pour moi. Mes principes sont de ne jamais violer une femme qui pourrait me battre. Si vous ne pratiquez pas cet axiome, vous avez tort!").... - Moi, Episto, qui ai beaucoup aimé l'écrivain, je commence à revoir mon opinion sur l'homme - Rolling Eyes
Après quelques marches, ils arrivèrent dans un couloir d'une vingtaine de mètres. A son extémité, un autre escalier remontait vers l'Elysée.
Percigny y précéda Louise et appuya sur un bouton. Une porte s'ouvrit :

- Entrez !

La comtesse pénétra sur la pointe des pieds.

- Où sommes-nous ?
- Dans la sacristie ! C'est ici que l'empereur vous retrouvera.

L'idée de se livrer à des ébats amoureux dans une sacristie sembla curieuse à Mme de Mercy-Argenteau.
D'autant qu'il y avait pour tout mobilier, dans cette pièce austère, une table peinte en noir, une chaise, un vieux lutrin, un porte-manteau où pendait un surplis fané et deux énormes chandeliers de cuivre...

- Sa Majesté va faire aménager la pièce, dit Percigny. Il vous y attendra ce soir à six heures.

Le soir, à l'heure convenue, la comtesse pénétra dans la sacristie et vit avec plaisir que Percigny n'avait pas menti. Le mobilier branlant et les objets du culte avaient disparu pour faire place à un tapis, deux fauteuils confortables, un guéridon et un large canapé...
Au mur, on avait accroché un tableau représentant une nymphe nue, qu'un petit Eros s'efforçait de réveiller par des agaceries particulièrement libertines...
L'empereur n'étant pas encore arrivé, Louise alla regarder par la fenêtre les arbres jaunissants du grand jardin. Un léger bruit la fit se retourner.
Napoléon III lui tendait les bras.
L'instant d'après le canapé les recevait pour le meilleur et pour le pire...


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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 24 Avr - 13:22

Deux heures plus tard, l'empereur ayant trouvé chez Mme Mercy-Argenteau de belles qualités d'amoureuse, une solide expérience et une certaine gaminerie dans le détail, reboutonnait sa redingote avec un sourire un peu las, mais satisfait.

- Je veux vous revoir souvent, dit-il. Mais comme l'impératrice est fort jalouse, nous allons convenir d'un signe pour nos rendez-vous. Chaque après-midi, vous irez vous promerner au Bois. Quand vous rencontrerez le duc de Percigny avec un bouquet de violettes à la boutonnière, vous saurez que je vous attends le soir, ici, à six heures...


Louise trouva le procédé amusant et, tous les jours, alla se promener au bord du lac.
A trois heures exactement, le duc de Percigny apparaissait, sur son cheval noir. Lorsque sa boutonnière était ornée de violettes, la comtesse rentrait rapidement chez elle, prenait un bain parfumé et se préparait à rencontrer l'empereur.

Naturellement, l'impératrice ne tarda pas à être au courant des promenades fleuries de Percigny et des rendez-vous dans la sacristie de l'Elysée.
Une fois de plus, le palais des Tuileries retentit d'injures, de pleurs et de grincements de dents.

- Vous voilà maintenant acoquiné avec une femme qui traîne le scandale derrière elle, dit un soir Eugénie, une femme qui a poussé au suicide le comte de Stackelberg et qui se donne à n'importe qui... N'est-elle pas la maîtresse du banquier Oppenheim ? J'exige que vous rompiez immédiatement cette liaison misérable.
Comme d'habitude, Napoléon III, les larmes aux yeux, promit :

- Ne crie pas, Ugénie, je vais cesser de voir cette femme.

L'impératrice connaissait suffisamment la faiblesse de l'empereur pour craindre l'influence de la nouvelle favorite.

- J'espère qu'elle ne se mêle pas des affaires de l'Etat ?

L'empereur rougit :

- Mais non !

Or, Mme de Mercy-Argenteau, comme sa grand-mère, Mme Tallien, avait du goût pour la politique et n'allait pas tarder à le montrer...

Pendant toute une semaine, M. de Percigny se promena au Bois de Boulogne sans montrer la moindre violette à sa boutonnière.
Atterrée, Mme de Mercy-Argenteau crut qu'elle avait cessé de plaire au souverain. Elle regretta de ne s'être pas montrée plus audacieuse dans ses caresses et passa ses après-midi à confectionner tristement un herbier dans son boudoir.
Un jour qu'elle collait dans son album une belle feuille de châtaignier ramassée près du lac, trois petits coups retentirent contre la porte du souterrain.
Elle bondit, ouvrit, et crut rêver : l'empereur était dans l'escalier, tenant un flambeau d'une main, un bouquet de violettes de l'autre.
Elle le débarrassa, poussa le verrou et se jeta dans ses bras. L'instant d'après, ils étaient sur le tapis et fêtaient leurs retrouvailles avec la simplicité de ceux qui ont le coeur pur.
Lorsque tout fut terminé (à la satisfaction de chacun), les deux amants allèrent s'asseoir près de la cheminée et Napoléon III parla de la jalousie de l'impératrice :

- Sa police a découvert le moyen que j'utilisais pour vous fixer rendez-vous. Désormais, M. de Percigny viendra mettre un billet sur l'étagère qui se trouve dans l'escalier du souterrain. Vous n'aurez qu'à regarder tous les jours au début de l'après-midi.

Mme de Mercy-Argenteau caressa les oreilles de l'empereur :

- L'impératrice me hait, n'est-ce pas ?

Napoléon III réfléchit un instant et, avec une gravité comique, répondit simplement :

- Oui !
- Vous a-t-elle demandé de ne plus me voir ?
- Oui !

Mme de Mercy-Argenteau était une femme qui aimait avoir une connaissance parfaite de ses ennemies :

- Elle a dû me traiter de putain ?

La question était, il faut le reconnaître, assez embarrassante. Napoléon III y répondit en faisant preuve d'une diplomatie qui eut étonné les chancelleries :

- Oui, dit-il, mais en espagnol !

La comtesse ne fut pas moins vexée.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 24 Avr - 13:52

Lorsque l'empereur eut regagné l'Elysée par le souterrain, Louise chercha un moyen de se venger de l'impératrice. Comme elle était finaude, elle le trouva bientôt : Eugénie était passionnée de politique ; il fallait l'empêcher de paraître au Conseil ! Pour cela, elle décida d'utiliser Percigny. A plusieurs reprises, elle rencontra le duc qui n'aimait guère Eugénie et lui démontra qui'l devait agir. Quelques jours plus tard, le II novembre 1867, Percigny écrivit une longue lettre à Napoléon III, critiquant violemment la présence de l'impératrice au Conseil et son immixtion dans les affaires de l'Etat.
Hélas ! la lettre ne fut pas ouverte par l'empereur.
Ecoutons Octave Aubry nous conter la scène :


"Napoléon était couché, souffrant du corps et de l'âme. Eugénie lui lisait les passages importants des journaux qu'elle avait, comme chaque matin, parcourus et encadrés de crayon bleu.
"Félix, l'huissier du cabinet, apporta une lourde lettre cachetée de cire, et qui portait "Pour l'empereur seul, de la part du duc de Percigny."

" - Allons, dit Napoléon, je suis sûr que voilà encore une récrimination de Percigny. Ah ! qu'il est fatigant ! Tiens, lis-moi cette lettre, je n'en ai pas la force aujourd'hui.
"L'impératrice rompit les cachets, tira une douzaine de feuilles.
"Une récrimination ? C'était un long, un dur acte d'accusation contre Eugénie. Sa présence au Conseil, le parti qu'elle avait laissé se former autour d'elle avaient peu à peu affaibli l'autorité de Napoléon.
L'Etat, à présent, avait deux maîtres. Dualité qui facilitait les intrigues, faussait le contrôle et, encourageant l'opposition, conduisait l'empire à l'abîme.
Le duc n'y voyait qu'un remède : Napoléon devait reprendre la France en main, tandis que l'impératrice se contenterait de briller aux fêtes de Cour.

"En lisant, Eugénie tremblait de rage. Elle se trompait, les mots courant trop vite devant ses yeux. Sa main froissait le papier. Elle le jeta par terre quand elle fut aux dernières lignes. Napoléon semblait impassible. Elle éclata :

"Jamais plus je ne mettrai les pieds au Conseil, non, jamais ! Je ne veux plus m'exposer à de pareilles avanies. C'est trop injuste, trop humiliant !
"La colère montant par vagues submergeait tout en elle ; elle piétinait. Percigny ! Un enfant perdu que le pouvoir, la richesse n'avaient pu changer ! Il l'avait toujours poursuivie de sa haine. A présent que les difficultés s'amoncelaient autour d'eux, il l'accablait. Oh ! elle se défendrait ! Tout à l'heure, elle écrirait au duc, lui dirait ce qu'elle pensait d'une attaque si perfide !...
"L'empereur essayait de la raisonner :
"- Calme-toi. Cette nouvelle sottise de Percigny n'a aucune importance. J'estime que ta place est au Conseil et tu ne cesseras pas d'y siéger. C'est moi le maître...
"Il voulut excuser Percigny, rappela ses services passés. Elle s'emporta encore. Il lui répondit sans sortir de sa patience. Elle finit par s'apaiser ; aussi bien avait-elle gagné la partie. Mais, selon sa promesse, le jour même, elle envoya huitpages si dures que Percigny évita dès lors de venir à la Cour."


L'échec qu'elle avait enregistré avec Percigny ne découragea pas Mme de Mercy-Argenteau.
Elle se tourna vers l'opposition, flirta avec Emile Ollivier et poussa Napoléon III vers un "empire libéral".
Toute l'année 1868 fut consacrée par Louise à des tractations compliquées dont le but était de rendre tous ses pouvoirs au Parlement, afin d'empêcher définitivement l'impératrice de jouer un rôle politique.
Elle savait qu'Eugénie avait l'intention de faire abdiquer Napoléon III pour mettre sur le trône le prince impérial (âgé de douze ans) et régner personnellement avec le titre de régente. Il fallait donc agir rapidement. Elle incita l'empereur à rencontrer Emile Ollivier à plusieurs reprises.
Les deux hommes sympathisèrent et eurent de longues conversations.
Eugénie s'inquiéta. Elle interrogea ses policiers personnels qui lui apprirent que Mme de Mercy-Argenteau était une amie d'Emile Ollivier. Le soir même, les Tuileries tremblaient.


- Quittez cette femme immédiatement ! Elle vous conduit vers une politique de faiblesse qui vous fera perdre votre trône ! Si vous la gardez auprès de vous, je vous quitterai une troisième fois et vous serez la risée de l'Europe!...

Napoléon III promit, bien entendu, de rompre avec Louise, mais continua d'aller batifoler dans la sacristie de l'Elysée.
Alors Eugénie, le 30 septembre 1869, quitta St-Cloud avec sa suite et, sur un adieu glacé à l'empereur, s'en alla inaugurer le canal de Suez que venait de percer son cousin, Ferdinand de Lesseps...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 24 Avr - 15:50

Le train spécial conduisit l'impératrice à Turin puis à Venise où elle embarqua sur le yacht impérail à vapeur l'Aigle.
Après une escale à Athènes, Eugénie s'arrêta à Constantinople. Le sultan la reçut fastueusement et des dames turques lui envoyèrent un cadeau.
Eugénie défit le paquet et découvrit avec stupéfaction un tapis représentant Napoléon III, brodé au petit point et orné d'une vraie barbe et de cheveux naturels...
Présent étrange, qui fit passer une joyeuse soirée à toute la suite impériale. Puis Eugénie se rendit au Caire. Le khédive, galant, l'installa dans un palais qu'il avait fait construire pour elle sur les bords du Nil...
Le 5 novembre, la souveraine monta dans une dahabieh, bateau plat traîné par un remorqueur, et s'en alla visiter la Haute Egypte.
Eblouie, elle découvrit Louqsor, Thèbes, Assouan, parcourut les sables à dos de chameau, s'arrêta pour boire aux oasis, chevaucha de petits ânes et rêva sous les étoiles.
Le soir, elle se faisait raconter par l'égyptologue Mariette l'histoire des pharaons.


Peu à peu, ce dépaysement agit sur l'âme de l'impératrice. Elle pensa à l'empereur avec moins d'amertume et, certains après-dîners où, sur le Nil, flottaient tous les parfums d'Afrique, elle lui trouvait des excuses...
Sans doute courait-il effrontément le guilledou ; mais n'avait-elle pas des torts, elle aussi ? Le dégoût avec lequel elle accomplissait le devoir conjugal avait dû décourager l'empereur, l'exaspérer, peut-être...
Elle finit par regretter d'être partie fâchée et d'avoir laissé son mari seul, et peut-être désemparé, au moment, où l'opposition se manifestait en France avec une violence jamais atteinte.
Tenue au courant des événements par le télégraphe, elle imaginait les attaques et les pièges de M. Thiers, de Jules Favre et de leurs amis. Un soir, elle rompit le silence et envoya à Napoléon III cette très belle lettre :


Mon bien cher Louis,
Je t'écris en route sur le Nil... J'ai de tes nouvelles et de celles de Louis tous les jours par le télégraphe. C'est merveilleux et bien doux pour moi, car je suis tenue à la rive amie par ce fil qui me rattache à toutes mes affections... J'étais bien tourmentée de la journée d'hier et de te savoir à Paris sans moi, mais tout s'est bien passé à ce que je vois par ta dépêche. Je pense qu'il faut ne pas se décourager. Je suis bien loin et bien ignorante des choses pour parler ainsi, mais je suis intimement convaincue que la suite dans les idées, c'est la véritable force. Je n'aime pas les "à coups" et je suis persuadée qu'on ne fait pas deux fois dans le même règne des coups d'Etat...
Il faut se refaire un moral, comme on se refait une constitution affaiblie, et un eidée constante finit par user le cerveau le mieux organisé. J'en ai fait l'expérience, et de tout ce qui, dans ma vie, a terni les belles couleurs de mes illusions je ne veux plus garder le souvenir ; ma vie est finie, mais je revis dans mon fils et je crois que ce sont les vraies joies, celles qui me traverseront son coeur pour venir au mien...
Je t'embrasse.


EUGENIE


Après avoir visité les pyramides et le sphinx, Eugénie regagna l'Aigle et cingla vers Port-Saïd où devaient avoir lieu, le 16 novembre, les fêtes de l'inauguration du canal.
Un homme étrange agrémenta la dernière partie du voyage impérial : le confesseur de l'impératrice, Mgr Bauer.
Protonotaire apostolique et attaché à la grande Aumônerie impériale, ce prélat mondain avait un passé assez hétéroclite. D'origine juive et hongroise, il avait exercé successivement les professions de peintre, commis voyageur et photographe. Ordonné prêtre, il s'était acquis assez rapidement, auprès des dames, une belle réputation de prédicateur, et l'un des ses biographes n'hésite pas à écrire en toute candeur que "son organe violent et métallique les pénétrait avec force..."
Enivré par sa rapide renommée, Mgr Bauer était devenu le plus élégant des évêques in partibus.
"Il se faisait remarquer, nous dit Fleury, par l'excessive coquetterie de sa tenue et par des allures assez singulières chez un homme d'église. Ne l'avait-on pas vu arriver à Saint-Cloud pour y dire sa messe, revêtu de sa soutane violette, conduisant en personne un poney-chaise attelé à deux petits chevaux faisant sonner leurs grelots et flanqué de deux énormes lévriers qui bondissaient autour de l'attelage ?
Il montait à cheval avec un costume qui rappelait les petits maîtres de la Régence : chapeau bas à larges bords, cravate violette avec col rabattu, redingote dessinant une très fine taille, culotte de velours et bottes molles à éperons."

Rencontrant, un matin, au bois, dans cet équipage, le colonel de Galliffet, Mgr Bauer avait jugé bon de lui adresser un salut militaire. Un peu surpris, le spirituel soldat avait répondu par un grand geste de bénédiction sacerdotale...

Malgré sa fâcheuse réputation, l'impératrice avait tenu à ce qu'il la rejoignît en Egypte afin de montrer son éloquence aux fêtes d'inauguration.
A bord de l'Aigle, Mgr Bauer reçut un accueil glacial. Ses gestes précieux et ses "toilettes" déplurent à tout le monde, en particulier au second commandant, M. Sibour.
On le vit bien un soir. C'était au début du dîner.
Le confesseur de l'impératrice demanda brusquement :

- Êtes-vous parent de Mgr Sibour ?...

Le marin répondit :

- Je suis son fils !

Il y eut alors un silence pendant lequel chacun, le nez dans son assiette, s'efforça de ne pas éclater de rire.
On s'en amusa pendant quelques jours.


Mais Mgr Bauer n'avait pas fini de réjouir ses compagnons de voyage.
Lorsqu'on apprit qu'il était devenu successivement l'amant d'une jeune Egyptienne des bords de la mer Rouge et d'une fellahouine du Delta, les amis de l'impératrice surnommèrent une partie de lui-même - qu'il est difficile de désigner clairement - "le petit canal de Suez (I)".

Quant à lui, on l'appela le "Porc-Séide"...
Car on aimait le calembour sous le second Empire.



(I) A son retour à Paris, Mgr Bauer ne retrouva plus la faveur de la Cour ni celle du public. En 1870, aumônier aux ambulances de la presse, il fit bravement son devoir, sans renoncer pour cela aux bottes molles et aux culottes violettes. Après avoir séduit une jeune comédienne, il jeta le froc aux orties et se lança dans une vie assez déréglée.
Abonné de l'Opéra, il devint un des habitués les plus assidus du foyer de la danse. A soixante-dix ans, l'ancien confesseur de l'impératrice se maria avec une jeune artiste israélite et mourut quatre ans après, en 1903.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 24 Avr - 16:31

LA MARQUISE DE PAÏVA ESPIONNE DE BISMARCK



On trahissait chez elle, sans le savoir, entre la poire et le fromage. - JULIEN CABANEL -


LE 17 novembre 1869, à Port-Saïd, en présence, de l'empereur d'Autriche, du kronprinz de Prusse, du prince des Pays-Bas et de milliers de personnes venues de tous les pays du monde, Eugénie inaugura le canal de Suez.
Mgr Bauer prononça un discours fleuri et l'assistance narquoise remarqua que son oeil brillait en parlant de "ces jeunes Egyptiennes qui pourront désormais mirer leur beauté dans l'eau mêlée des deux mers"...


Le soir, il y eut un feu d'artifice sur le canal et le lendemain l'Aigle partit pour Ismaïlia. Là, le Khédive donna un dîner, et certains pensèrent qu'il avait - comme on dit - une idée derrière la tête.
Pendant tout le repas, en effet, il adressa à l'impératrice des compliments d'une extrême galanterie et, nous dit-on, " son regard chaud témoignait de la sincérité de ses paroles".
Devant la suite impériale effarée, le monarque égyptien comparait Eugénie à une "douce gazelle", assurait que ses lèvres devaient avoir le goût du miel et prétendait qu'il n'y avait pas, dans toutes les mers du monde, de coquillages plus jolis que ses oreilles...
Bref, il était amoureux et personne ne pouvait en douter.
L'impératrice un peu gênée feignait de croire que tous ces hommages n'étaient dus qu'à l'exquise politesse orientale. Elle souriait gentiment, ne voulant point que cette merveilleuse soirée se terminât par un scandale.


Malheureusement, le Khédive s'imagina que le sourire d'Eugénie était une invite. Après le dîner, il alla la rejoindre dans le salon. Affolée, l'impératrice groupa autour d'elle les dames de sa suite et lança la conversation sur l'histoire des pyramides...
Le souverain égyptien, fort déçu, comprit que la belle princesse française ne le recevrait pas dans le palais qu'il avait fait bâtir pour elle. Alors, nous dit Irénée Mauger, "il voulut absolument, ne pouvant mieux faire, lui baiser la main, et l'on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que le protocole interdisait cette politesse !"

Le soir, rentrée dans sa chambre, Eugénie écrivit à Napoléon III : "Le Khédive me tient des propos qui te feraient dresser les cheveux sur la tête"...
Lettre que l'empereur lut avec un main plaisir et qu'il commenta longuement en compagnie de Mme de Mercy-Argenteau...

Après s'être rendue à Suez, Eugénie revint à Port-Saïd où elle laissa M. de Lesseps au bras de Louise-Hélène Autard de Bragard, sa fiancée.
(M. de Lesseps avait soixante-quatre ans ; Mlle Autard de Bragard, vingt ans. Ils se marièrent quelques semaines plus tard et eurent douze enfants.)

Ayant vécu sans le savoir les dernières belles journées de son existence, elle rentra en France où l'attendait un Paris agité par l'opposition.
Aux Tuileries, elle fut saisie : l'empereur, malade, soucieux, semblait avoir vieilli de dix ans. Il passait des heures sans rien dire à faire des réussites ou à remuer les bûches de la cheminée avec des pincettes pour faire jaillir des gerbes d'étincelles.
Après les jours de fête, après l'apothéose ensoleillée de Port-Saïd, Eugénie eut une impression de vertige. Dans ce palais mort, lugubre, où un monarque rendu gâteux par des excès de libertinage étalait des cartes en silence, "flottait un parfum de mort".
Elle décida de réagir.


Alors que la presse d'opposition annonçait la chute prochaine de l'Empire, qu'Henri de Rochefort, dans sa Lanterne rédigée à Bruxelles, donnait déjà la date de la création d'une Troisième République, elle résolut de reprendre en mains les affaires politiques.
Hélas ! pendant son absence, Napoléon III s'était laissé séduire par Emile Ollivier.

- C'est le seul homme capable de sauver la situation, disait-il.

Le 2 janvier 1870, le ministre marseillais fut nommé Président du Conseil. Avec lui commençait l'Empire libéral où, naturellement, Eugénie n'allait plus avoir aucun rôle actif à jouer.
Furieuse, elle prédit à l'empereur toutes les catastrophes. Napoléon III ne répondit pas. Impassible, l'oeil mi-clos, il continua ses "patiences". (jeu de cartes en solitaire).


A la fin du mois de mai, les résultats du plébiscite qui donnaient 7 336 000 oui contre I 560 000 non et I 894 000 abstentions réconfortèrent légèrement l'impératrice.
Pour peu de temps, toutefois. A la distribution des prix, un incident fort significatif lui rendit tout son pessimisme. Les lauréats recevaient leurs récompenses des mains du prince impérial. A certain moment, le jeune Cavaignac, fils de l'ancien adversaire de Napoléon III, fut nommé par le jury. Il refusa de monter sur l'estrade.
De retour aux Tuileries, Eugénie dit au prince impérial, tout triste :

- Mon pauvre petit, maintenant, on ne nous passe plus rien !

Puis elle s'enferma dans sa chambre où elle eut une crise de nerfs.
Dès lors, Eugénie vécut dans l'angoisse. Obsédée par la fin de Marie-Antoinette, elle ne sortit dans Paris qu'en tremblant.

- Jamais, disait-elle, je ne descends cet escalier sans retomber dans ma hantise. Jamais je ne sors de ce palais sans me demander si j'y rentrerai vivante !...


Un jour qu'elle passait sur les Champs-Elysées dans sa calèche, elle eut peur brusquement, annula sa promenade au Bois et rentra aux Tuileries.
Incident qui prend une étrange saveur quand on pense qu'il eut lieu à la hauteur du Rond-Point, c'est-à-dire à quelques mètres d'une maison où vivait une femme qui allait participer à la destruction de l'Empire.
Cette femme était la Païva
.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 24 Avr - 19:26

Depuis quelques années, la courtisane vivait avec un riche Allemand, ami intime de Bismarck, le comte Henckel de Donnersmarck. Or, malgré ce protecteur aristocrate, la Païva n'était reçue ni aux Tuileries, ni par les membres de la Cour et, nous dit-on, "son amertume lui tordait le foie". Un soir, au cours d'un dîner dans son hôtel de parvenue, elle déclara :

- Si je peux collaborer à l'oeuvre de la justice divine contre les insolents Français, je le ferai !

Le comte Henckel, qui, lui aussi, haïssait la France, allait l'aider à se venger de cette société qui lui avait fermé ses salons...
Dès 1869, la Païva envoya régulièrement à Bismarck des renseignements sur les intentions françaises et les préparatifs militaires de Napoléon III.
Ces renseignements, elle les obtenait en invitant à dîner des hommes de lettres et les directeurs de journaux.
Ecoutons l'un de ses biographes, Marcel Boulanger :

"La Païva recevait force écrivains et journalistes.
Ceux-ci comme ceux-là savent toujours des nouvelles et parlent beaucoup. De son côté, le comte Henckel, grand seigneur prussien, demeurait en rapports continuels avec les diplomates de son pays et la colonie allemande de Paris ; en de telles conditions, c'était un jeu que de répéter utilement à ceux-ci d'imprudents propos de table qu'avaient tenus ceux-là, de propager telle ou telle opinion tendancieuse, telle ou telle calomnie bien placée.
"Etait-ce là faire de l'espionnage ?

C'était un travail bien pire. On entend le plus souvent par ce mot, une espionne, quelque malheureuse créature sans ressources qui, pour bel argent comptant, livre à un pays les secrets militaires ou politique dérobés à un pays voisin. Il va de soi que, pour la Païva, il ne pouvait s'agir de rien de tel : une femme si riche n'allait pas se faire payer, bien sûr, ni descendre à des livraisons de documents volés.
Besogne inférieure, fi donc !


"La Païva faisait, pour ainsi dire, de l'espionnage de luxe. Sans correspondre directement, lourdement avec Berlin, il arrivait souvent, très souvent, le plus souvent possible, soit à son mari, soit à elle-même, de raconter à des diplomates prussiens ce qu'Emile de Girardin ou Arsène Houssaye avaient rapporté la veille à dîner, touchantl'état de l'opinion publique ou les rêveries de la Cour, la candeur de certains généraux, l'optimisme effrayant de l'Empire libéral.
MM. les diplomates recherchaient ces conversations, excellaient à les faire naître. Et quoi de plus facile, après cela, quoi de plus naturel pour un conseiller d'ambassade que de demander : "Mais, pardon, telle chose dont vous me parlez là, vous la savez avec précision ? Vous en êtes bien sûr ? Vous pourriez me donner des chiffres ?"

" - Vous les aurez demain... répondait Henckel, froissé qu'on ne l'en crût pas sur parole.

"Quant à la Païva, elle se montrait flattée qu'on eût recours à ses lumières, et bavardait, le cas échéant, tant qu'on voulait. Elle faisait tout son possible pour pousser les uns à la guerre, tout en rassurant les autres. C'était de la perversité par la confiance, de l'empoisonnement d'opinion : pour moins que cela, en temps de guerre, on bannit, on jette au cachot, on fusille parfois. Mais la Païva donnait de si beaux dîner..."

Ces beaux dîners qui allaient conduire un jour les Parisiens à manger du rat...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mer 24 Avr - 20:05

A la fin du printemps de 1870, Eugénie reprit bon teint et bon appétit.
Cette transformation avait une cause paradoxale.
Elle était due, non pas à une détente dans les relations franco-prussiennes, mais au contraire à l'éventualité d'une belle guerre.
Attitude étrange et qui pourrait tromper sur la véritable nature des sentiments de l'impératrice.
Aussi, faut-il préciser que ce n'est pas à la pensée des probables massacres qu'elle reprenait goût à la vie.
La guerre, pour Eugénie, était une occasion de chasser les libéraux et de rétablir l'empire autoritaire. Elle comptait, en effet, sur la victoire pour se débarrasser d'Emile Ollivier et de ses amis.

- Après la campagne, disait-elle, nous verrons s'ils auront encore l'audace de nous offrir des avis et de porter obstacle à mes desseins.

Le premier pas de ces desseins était, bien entendu, pour Eugénie, de reprendre sa place au Conseil.
Mais, pour en arriver là, il fallait une guerre, et l'impératrice, le coeur battant d'espoir, regardait vers l'Est.
Or, au moment précis où cette souveraine insensée appelait de tous ses voeux la catastrophe qui devait engloutir le trône de son mari, comme par un signe du destin, éclatait le dernier scandale du Second Empire, celui qui mettait, par son énormité même, un point final à dix-huit ans de libertinage doré et souvent crapuleux.


Il y avait alors un marinier nommé Timothée Rageot, si généreusement doté par la nature, (la voilà notre camionnette !... Razz ) qu'il faisait le bonheur des dames de Bray-sur-Seine (où il allait embarquer du vin) jusqu'à Elbeuf (où il devait le livrer).
Tous les trois mois, son bateau s'arrêtait au port de Saint-Cloud, pour la plus grande joie des riveraines. "Chacune dans son coeur, nous dit Pierre Blacard, espérait bien séduire le puissant marinier."
Les plus hardies - ou celles qu'il avait déjà honorées précédemment - se précipitaient sur la berge, l'oeil brillant et la fesse émue.
Thimotée Rageot les accueillait alors trois par trois à son bord, avant même d'avoir bu le rituel pot de vin de Suresnes à l'Auberge des Bateliers.

"Quelques instants plus tard, nous dit encore Pierre Blacard, le bateau oscillait comme saisi par la tempête."
Naturellement, la réputation de cet amoureux infatigable avait atteint le château de Saint-Cloud et bien des dames de la Cour rêvaient "d'étreintes fluviales".
Un soir de juin 1870 - Thimotée était là depuis vingt-quatre heures - la comtesse de L... et la baronne de V..., poussées par une curiosité des plus malsaines, allèrent, en costume paysan, rôder autour de l'Auberge des Bateliers. L'objet de leurs désirs, entouré d'amis, était attablé sous une tonnelle. Elles le contemplèrent avec un grand trouble et continuèrent leur chemin en silence.


Thimothée les avait vues. Il se leva et les rejoignit dans le sentier qui longeait le fleuve. Dix minutes plus tard, la comtesse et la baronne, tremblantes, gravissaient la passerelle qui devait les conduire, nous dit-on, à un "bonheur surhumain"...
Timothée avait tout de suite deviné qu'il s'agissait de dames de la cour. Aussi se permit-il des audaces qu'il n'aurait jamais montrées avec de vraies paysannes. La comtesse et la baronne, émerveillées, revinrent les soirs suivants.
A chaque fois, la virilité anormalement développée du marinier était prétexte à mille petits jeux qu'il m'est difficile de décrire ici.
Un soir, après qu'elles eussent été comblées, Mme de L... et Mme de V... décidèrent de transformer Timothée en bateau à voiles. Idée curieuse, qui allait être à l'origine d'un scandale dont la Cour n'avait pas besoin.
Des cordonnets attachés au "mât", servirent de gréement que les deux amies garnirent avec leurs mouchoirs découpés en triangle.
L'effet obtenu fut si surprenant que Mme de V... suggéra de mettre Timothée dans la Seine. La nuit de juin était douce, le marinier accepta. L'instant d'après, par un beau clair de lune, il faisait la planche, toutes voiles dehors, à la grande joie de ses admiratrices.
Soudain, Timothée fut pris d'un malaise et coula à pic. Affolées, Mme de L.. et Mme de V... appelèrent au secours. Des hommes sortirent d'un bateau, plongèrent, et parvinrent à ramener le malheureux sur la berge où de vigoureuses frictions le firent revenir à lui.

Rassurées sur le sort de leur amant, Mme de L... et Mme de V... regagnèrent à toutes jambes le palais impérial en se félicitant de n'avoir pas été découvertes.
Elles ignoraient que Timothée, au même instant, était transporté à l'Auberge des Bateliers où son "gréement et sa voilure" faisaient sensation. Devant un bol de vin chaud, et bien enveloppé dans des couverture, ildut expliquer son "déguisement"...
Il le fit avec tant de verve que l'aubergiste lui demanda les mouchoirs en souvenir...
Timothée les lui donna. On s'aperçut alors, sous la lampe, qu'ils portaient chacun une petite couronne brodée.

- Mais ce sont des dames de la Cour, tes deux luronnes, dit l'aubergiste. Je vais accrocher cela dans ma salle.


Le lendemain, tout Saint-Cloud gouailleur (moqueur) défila pour voir les mouchoirs, tandis qu'au palais, Mme de L... et Mme de V..., décolorées par la peur, passaient leur temps en prières.
La presse d'opposition s'empara de l'aventure, et sans doute les deux amies eussent-elles été identifiées si, brusquement, des événements beaucoup plus graves n'avaient accaparé toute l'attention des journalistes.

Le 2 juillet, en effet, la reine d'Espagne abdiquait et le gouvernement espagnol envoyait une députation en Allemagne pour offrir la couronne au prince de Hohenzollern...
Napoléon III ne pouvait supporter qu'un prince allemand régnât en Espagne. Il demanda à Léopold de Hohenzollern de retirer sa candidature. Bismarck tempêta, donna du poing sur la table de Guillaume de Prusse, et fit trembler l'Europe.
Dans son fauteuil, Eugénie souriait.
La guerre, tant désirée, était imminente.
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 27 Avr - 15:53

Pendant quelques jours, notre ambassadeur en Prusse, M. Benedetti, tint un langage ferme au roi Guillaume.
Celui-ci, tout à fait étranger à la machination montée par Bismarck, souhaitait un arrangement. Il s'efforça de décider Léopold de Hohenzollern à se désister. Mais celui-ci, selon le mot de Paul Cambon, "renâclait".
Le 10 juillet, le duc de Gramont, ministre des Affaires étrangères, affolé par la violence de la presse qui, unanimement, réclamait la guerre, télégraphia à Benedetti :


"Nous ne pouvons plus attendre ... Si le roi ne veut pas conseiller au prince de Hohenzollern de renoncer, eh bien ! c'est la guerre tout de suite et, dans quelques jours, nous sommes au Rhin... Vous ne pouvez imaginer à quel point l'opinion publique est exaltée : elle nous déborde de tous côtés et nous comptons les heures!...

En effet, à Paris, l'excitation était extrême. Tous les partis se trouvaient soudain d'accord pour réclamer une marche armée sur Berlin. Chaque jour, des cortèges parcouraient les boulevards en chantant la Marseillaise et en criant :

- La guerre ! La guerre ! Vive la guerre !... A Berlin!...

La presse était d'une violence inouïe. Cassagnac, dans Le Pays, écrivait : "La Prusse est entre la menace et la honte, qu'elle choisisse! Ou elle se battra ou elle cédera!"
Emile de Girardin, dans La Liberté renchérissait : "La Prusse est une nation de proie, traitons-la en nation de proie... Ne perdons pas notre temps à chercher des alliés... Ne songeons qu'à localiser la guerre entre la France et la Prusse.
A coups de crosse dans le dos, nous la contraindrons de passer le Rhin et de vider la rive gauche..."


Tous les journaux avaient le même ton. Certains, il est vrai, étaient inspirés par des amis de l'impératrice, toujours assoiffée de gloire, d'autres recevaient des ordres de la Païva, et de son amant Henckel de Donnersmarck, amis de Bismarck qui, lui aussi, - et plus que jamais, - désirait un conflit.
Car, dans cette affaire, il n'y avait, paradoxalement, que Napoléon III et le roi de Prusse qui ne voulaient pas la guerre.


Le 11, tandis qu'à Paris le Conseil des ministres décidait de rappeler les permissionnaires, à Berlin, Benedetti, sur l'ordre exprès de l'empereur, cherchait une solution avec Guillaume. Celui-ci, bien qu'un peu irrité par les armements français, promit de faire pression sur Léopold de Hohenzollern, qui, poussé par sa femme - et par Bismarck - refusait toujours de renoncer au trône d'Espagne.
Les arguments qu'il employa furent finalement convaincants et le 12, un communiqué était envoyé aux journaux : "Le prince héritier de Hohenzollern, pour rendre à l'Espagne la liberté de son initiative, décline la candidature au trône, fermement résolu à ne pas laisser sortir une possibilité de guerre d'une affaire de famille, secondaire à ses yeux."
Guillaume, fort satisfait, se frotta les mains et pensa que l'incident espagnol était clos.
Il dut déchanter rapidement. Quelques heures après la publication du communiqué, en effet, il reçut la visite d'un envoyé de Bismarck. Celui-ci, furieux de voir la guerre s'écarter, lui donnait sa démission...
Au même moment, des scènes semblables se déroulaient en France. En effet, lorsqu'il apprit le désistement de Léopold, Napoléon III poussa un soupir :

- C'est un grand soulagement pour moi, dit-il à ses officiers. Je suis heureux que tout se termine ainsi. Malheureusement, je crains que la pays ne soit désappointé...

Puis il demeura un instant songeur, et ajouta :

- Je sais que l'opinion publique aurait préféré la guerre... Il va être difficile de faire admettre la paix!...

Après quoi, d'un pas lent, car la pierre qui s'était formée dans sa vessie le faisait terriblement souffrir, il quitta les Tuileries et se dirigea vers sa calèche.
Une heure plus tard, il était à Saint-Cloud. Dans la salle de billard, il trouva l'impératrice, le prince impérial et quelques familiers.

- C'est la paix ! cria-t-il joyeusement.

L'impératrice blêmit :

- Quoi ?

Napoléon III comprit que la nouvelle, là non plus, ne faisait pas plaisir. Il tendit à Eugénie la dépêche annonçant le désistement du prince de Hohenzollern.


- Lisez !

La souveraine, ayant lu, entra dans une violente colère, froissa le papier et le jeta à terre :

- Cette guerre était la seule occasion d'assurer le trône de votre fils, et vous ne l'avez pas saisie !...
C'est une honte !... L'Empire va tomber en quenouille!...

A ce moment, le duc de Gramont entra. Pensant aux réactions du corps législatif, il suggéra de considérer le communiqué prussien comme insuffisant et de continuer à harceler le roi de Prusse.
Cette idée fut immédiatement adoptée par Eugénie.


- Il faut, dit-elle, demander à Guillaume la garantie qu'il n'autorisera pas de nouveau la candidature du prince dee Hohenzollern. Et s'il refuse... nous faisons la guerre!...

Napoléon III, très ennuyé, tenta de discuter et de défendre la paix. Mais l'impératrice, surexcitée, insista avec tant de chaleur et tant de véhémence que, la mort dans l'âme, il céda une fois encore.
Ce devait être la dernière. Car les exigences françaises allaient donner à Bismarck l'occasion de retourner la situation en falsifiant, comme on le sait, la fameuse dépêche d'Ems...
Cette responsabilité de l'impératrice est nettement dénoncée par le général du Barrail qui écrit dans ses Mémoires :

"Je suis bien forcé de reconnaître que l'impératrice a été, sinon l'unique, au moins le principal auteur de la guerre de 1870. Elle comprenait quelle faute elle avait commise en 1866, en empêchant l'empereur d'accepter, par une initiative hardie, les offres que M. de Bismarck était venu lui apporter à Biarritz.
Et cette faute, elle voulait la réparer. Elle poussa donc désespérément à la guerre et son influcence fut considérable. Elle avait sur l'empereur un pouvoir à peu près sans limites. Elle le dominait moins encore par ses charmes que par le souvenir des circonstances trop nombreuses où ils les avait méconnus."
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 27 Avr - 16:08

Le 19 juillet, la France déclarait la guerre à la Prusse. Le 22, des lettres patentes conféraient la régence à l'impératrice qui devait exercer ses fonctions "à compter du jour où l'empereur quitterait Paris pur prendre le commandement des armées".
Eugénie vécut, dès lors, dans un tel état d'exaltation que ses paroles dépassaient souvent sa pensée.
Au point que certains assurent qu'elle se serait laissé aller jusqu'à dire : "Cette guerre sera "ma" guerre"...
Mot qui la suivra jusqu'à sa mort, mais qu'elle se défendra toujours farouchement d'avoir prononcé.
En 1906, au cap Martin, dans sa villa Cyrnos qui domine la mer, elle dira, en effet, à Maurice Paléologue venue bavarder avec elle :

"C'est à M. Thiers que revient la paternité de l'odieuse légende ; il s'est permis d'affirmer que, le 23 juillet 1870, recevant à Saint-Cloud le premier secrétaire de notre ambassade à Berlin, Lesourd, qui venait de notifier à Bismarck la déclaration de guerre, je lui avais dit :

"Cette guerre, c'est moi qui l'ai voulue ; c'est ma guerre !

"Or, jamais, vous m'entendez, jamais, cette parole sacrilège ni aucune autre analogue n'est sortie de ma bouche ! D'ailleurs, plus tard, j'ai fait interroger Lesourd : il a loyalement reconnu, dans une lettre dont je possède l'original, que je ne me suis jamais vantée à ses yeux, d'avoir déchaîné la guerre!"


Quoi qu'il en soit, cette guerre comblait tous ses voeux.
Le 28 juillet, à dix heures du matin, Napoléon III quitta Saint-Cloud pour rejoindre son quartier général à Metz. Il était accompagné du prince impérial.
Au moment où tous deux montaient en wagon, Eugénie vint les embrasser.

- Adieu, Louis, dit-elle à son fils. Fais ton devoir!

L'empereur qui, torturé par son mal de vessie, avait dû se maquiller pour cacher un teint trop livide, s'efforça de sourire :

- Notre devoir, nous le ferons tous! dit-il.


Le train partit sous les vivats. Alors seulement, Eugénie comprit ce qu'elle avait déclenché. "L'impératrice, nous dit Albert Verly, se couvrit le visage de ses deux mains. Rentrée au château, elle s'agenouilla dans son oratoire et pria longuement pour la France, pour son fils et pour l'empereur..."
Cet empereur qu'elle ne devait plus revoir que vaincu, déchu et exilé...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 27 Avr - 20:17

Le lendemain, Eugénie retrouva son allant. Elle était régente, les ministres écoutaient ses conseils, les journaux célébraient quelques succès d'avant-postes. Tout allait bien. Mais, le 30, une lettre de l'empereur vint, selon sa propre expression, "lui casser bras et jambes".
Napoléon III, en arrivant à Metz, avait trouvé une armée mal équipée, indisciplinée, encadrée d'incapables et vivant dans le plus grand désordre. Conditions qui rendaient impossibles l'offensive immédiate dont rêvait Eugénie pour surprendre et bousculer définitivement les Prussiens.
L'impératrice se tordit les mains :

- Mon Dieu, dit-elle à ses familiers, où allons-nous ?...

Le 2 août, elle reçut de Sarrebrück (la ville) une dépêche qui la réconforta un peu :


Louis vient de recevoir le baptême du feu, télégraphiait l'empereur. Il a été admirable de sang-froid.
Nous étions en première ligne, les balles et boulets tombaient à nos pieds. Il y a des hommes qui pleuraient en le voyant si calme
.

Fière de son fils, Eugénie montra le télégramme à Emile Ollivier.

- Il faut le publier, dit le ministre. Il fera un effet prodigieux sur l'opinion!...
- C'est une dépêche personnelle, murmura l'impératrice... Son utilisation à des fins politiques me gêne un peu.

Ollivier n'avait pas les scrupules d'Eugénie. Il insista et obtint finalement que le texte fût communiqué aux journaux.
Maladresse qui allait être immédiatement exploitée par les adversaires du régime. Le lendemain, en effet, toute la presse d'opposition se moquait sans retenue de l'incident de Sarrebrück et surnommait le prince "l'enfant de la balle"...
Eugénie pleura.

- Qu'ont-ils donc dans le coeur pour railler le courage d'un petit Français de quatorze ans ?


Le 6, l'impératrice, livide, apprit la défaite de Wissembourg. Le 7, à onze heures du soir, comme elle allait se coucher, Pepa, sa femme de chambre, vint lui annoncer M. de Piennes.

- Qu'il entre !...

Le chambellan tenait une dépêche qu'Eugénie lui arracha des mains. Elle lut et chancela. En quelques lignes, le communiqué annonçait la défaite de Frossard à Forbach, celle de Mac-Mahon à Froeschiwiller, la retraite des troupes françaises, l'invasion de l'Alsace et la menace qui pesait désormais sur Paris.
La régente se raidit :

- La dynastie est condamnée, Monsieur. Vous ne devez plus penser qu'à la France!

A minuit, elle quitta - à jamais - le château de Saint-Cloud où elle avait passé les plus belles années de sa vie, et se fit conduire aux Tuileries.


A trois heures du matin, elle réunit le Conseil et décida de convoquer les Chambres.
Emile Ollivier protesta :

- Vos pouvoirs de régente, Madame, ne vous permettent pas de réunir le Parlement!

Eugénie riposta sèchement :

- L'heure n'est pas à s'embarrasser de forme. Il faut sauver la France! Pour cela, nous devons nous appuyer sur la nation... De plus, il faut envoyer les bataillons parisiens à la guerre. Je n'ai pas besoin de troupes pour me défendre!...

Les ministres, stupéfaits devant une telle autorité, s'inclinèrent.

A cinq heures, Eugénie alla se coucher. A huit heures, quand elle se réveilla, un bourdonnement étrange lui parvint de la rue. Elle courut à la fenêtre et vit une foule de Parisiens s'agiter devant les grilles. En la voyant paraître, quelques-uns crièrent :

- Déchéance! Déchéance!...

Eugénie alla s'agenouiller dans son oratoire.
Elle en sortit rassérénée et rédigea une proclamation qu'elle fit afficher sur tous les murs de la capitale :

Français, le début de la guerre ne nous est pas favorable, nous avons subi un échec. Soyons fermes dans ce revers et hâtons-nous de le réparer. Qu'il n'y ait parmi nous qu'un seul parti, celui de la France, qu'un seul drapeau, celui de l'honneur national!

EUGENIE.

Deux heures plus tard, elle empêchait Emile Ollivier de commettre une nouvelle gaffe. Le premier ministre, afflolé par l'effervescence des Parisiens, voulait faire arrêter les chefs répuglicains, Gambetta, Jules Favre, Jules Ferry et Arago...
A midi, elle rencontra Trochu qui la quitta, éberlué, en disant :

- Cette femme est une Romaine!...

Puis elle télégraphia à l'empereur :


Je suis très satisfaite des résolutions prises au Conseil des ministres... Je suis persuadée que nous mènerons les Prussiens l'épée dans les reins jusqu'à la frontière.
Courage donc : avec de l'énergie, nous dominerons la situation. Je réponds de Paris et je vous embrasse de tout coeur tous les deux.

EUGENIE.


Hélas ! tout ce courage ne pouvait rien contre un ennemi bien organisé et supérieur en nombre.
En outre, Napoléon III qui, depuis son arrivée à Metz, urinait du sang et souffrait horriblement, n'était pas en état de prendre des décisions. Il suivait les troupes...
Le 12 août, le prince Napoléon, le voyant appuyé contre un arbre, pâle et haletant de douleur, lui dit :

- Vous ne commandez plus l'armée. Vous ne gouvernez plus. Alors, que faites-vous ici ? N'êtes-vous plus que le correspondant du Times ? Rentrez à Paris!

Rouher, qui était, ce jour-là, de passage au quartier général, regagna Paris et annonça à l'impératrice que l'empereur envisageait de revenir aux Tuileries.
Eugénie bondit :

- Quoi ? L'empereur à Paris ? Mais ce serait la révolution ! Ce retour aurait l'air d'une fuite ! Sa seule place est à l'armée! Il ne peut reparaître ici que vainqueur!...

Elle avait le pouvoir, elle ne voulait pas le lâcher.
Napoléon dût-il en périr...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 27 Avr - 20:30

Les derniers jours d'août furent un épouvantable calvaire pour l'empereur. Balloté dans des voitures qui fuyaient devant l'ennemi, tordu par la souffrance à chaque cahot, considéré avec pitié par ses soldats, il n'avait qu'un espoir : être tué dans un combat.
A plusieurs reprises, il alla s'exposer seul, dans bouger, au milieu des balles qui sifflaient. Mais son destin n'était pas de mourir en soldat.
Le 31 août, il était à Sedan.
Le Ier septembre, la tuerie fut si terrible que, le soir, Napoléon III, jugeant tout combat désormais inutile, dit à ses officiers :

- Messieurs ! Il y a trop de sang déjà versé. Je ne veux pas qu'on en répande davantage. Je désire un armistice...

A quatre heures, le général Reille se rendit auprès du roi Guillaume et lui remit ce billet :


Monsieur mon frère,

N'ayant pu mourir à la tête de mes troupes, il ne me reste plus qu'à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté.
Je suis, de Votre Majesté, le bon frère.


NAPOLEON.


Le lendemain, l'empereur était prisonnier...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Sam 27 Avr - 22:28

PRISONNIER EN PRUSSE NAPOLEON III RECLAME LA TENDRESSE D'EUGENIE


Quand il eut pour Etat le quart d'une pelouse. Il se souvint alors qu'il avait une épouse. - GUSTAVE FOURNIER -


LE 3 septembre, à trois heures de l'après-midi, le ministre de l'Intérieur, Henri Chevreau, entra dans le cabinet de l'impératrice. Il était livide. Sans prononcer un mot, il tendit le télégramme qu'il venait de recevoir de Sedan. Eugénie le prit et lut :

L'armée est défaite et captive ; n'ayant pu me faire tuer au milieu de mes soldats, j'ai dû me constituer prisonnier pour sauver l'armée.

NAPOLEON.

La régente se leva, jeta la dépêche en boule sur le tapis et hurla :

- Non ! Ce n'est pas vrai!...

Puis elle appela Conti et Filon, ses secrétaires, "comme on appelle au secours", dira-t-elle plus tard.
Les deux hommes arrivèrent en courant. Ils la trouvèrent "défigurée, avec des yeux de folle, aigus et étincelants".
Elle leur cria :

- Vous savez ce qu'ils prétendent ? Que l'empereur s'est rendu! Qu'il a capitulé! Vous ne croyez pas cette infamie ?...

Les deux hommes, épouvantés, se taisaient. Elle marcha sur eux, presque menaçante :

- Vous ne le croyez pas ?...
- Madame, bredouilla Conti, il y a des circonstances où les plus braves...

Eugénie l'interrompit en hurlant "d'une voix terrible" :

- Non! l'empereur n'a pas capitulé! Un Napoléon ne capitule pas! Il est mort!... Vousm'entendez : je vous dis qu'il est mort et qu'on veut me le cacher!...

"Les traits convulsés, les yeux hagards, telle une Erynnie", nous dit Maurice Paléologue qui tenait ces détails de Conti lui-même, elle agitait les poings au-dessus de sa tête :


- Il est mort!...

Puis, criant toujours, elle se contredit, montrant ainsi le désordre de sa pensée :

- Pourquoi ne s'est-il pas fait tuer ?... Pourquoi ne s'est-il pas fait ensevelir sous les murs de Sedan ?...
Il n'a donc pas senti qu'il se déshonorait ?... Quel nom va-t-il laisser à son fils ?

Après cette explosion, elle s'apaisa soudain, fondit en larmes et se jeta à genoux sur le sol en invoquant l'empereur :

- Pardonne-moi !... Pardonne-moi !...

Enfin, elle tomba évanouie.


Une heure plus tard, ayant retrouvé son calme et ses forces, Eugénie convoqua les ministres.

- Tout indique que l'insurrection est imminente, déclara Chevreau. Depuis que l'on a appris la reddition de l'empereur, des groupes se sont formés dans les faubourgs. On me signale la présence de bandes criant "Vive la République"... Tout à l'heure ou demain, ces hommes marcheront sans doute vers les Tuileries. Que doit-on faire ?...

Eugénie demeura calme :

- Quoi qu'il arrive, les soldats ne doivent pas tirer sur le peuple!...

Toute la soirée fut employée à mettre au point des mesures susceptibles d'arrêter la marche des Prussiens sur Paris.
A dix heures, une lettre de l'empereur parvint aux Tuileries. L'impératrice l'ouvrit en tremblant comme au temps où Napoléon III lui envoyait de tendres billets. Elle lut :

t]]Quartier général, 2 septembre 1870.

Ma chère Eugénie, il m'est impossible de te dire ce que j'ai souffert et ce que je souffre. Nous avons fait une démarche contraire à tous les principes et au sens commun, cela devait amener une catastrophe. Elle est complète. J'aurais préféré la mort à être témoin d'une capitulation si désastreuse, et cependant, dans les circonstances présentes, c'était le seul moyen d'éviter une boucherie de soixante mille personnes.
Et encore, si tous mes tourments étaient concentrés ici ! Je pense à toi, à notre fils, à notre malheureux pays, que Dieu le protège! Que va-t-il se passer à Paris ?
Je viens de voir le roi (Guillaume Ier de Prusse). Il a eu les larmes aux yeux en me parlant de la douleur que je devais éprouver. Il met à ma disposition un de ses châteaux près de Hesse-Cassel. Mais que m'importe où je vais! Je suis au désespoir. Adieu, je t'embrasse tendrement.[/i]

NAPOLEON


De grosses larmes coulaient sur les joues de l'impératrice.

- Le malheureux! murmura-t-elle.

A ce moment, Eugénie, oubliant toutes ses rancoeurs, ne pensait plus qu'à l'homme malade, vaincu et désespéré dont elle était l'épouse.

Toute la nuit, l'impératrice brûla des papiers intimes tandis que la foule, éclairée par des torches, venait aux cris de "Vive la République" se masser devant les grilles du palais.
A sept heures, le 4 septembre, elle alla entendre la messe. Puis elle visita l'ambulance des Tuileries remplie de blessés ramenés des Ardennes.
A midi et demie, une délégation de députés favorables à l'empire vint au palais.
M. Buffet, qui la conduisait, prit la parole :

- Madame, étant donné la force grandissante de l'opposition, il y a urgence à traiter avec elle si l'on veut conserver une part d'autorité. Que Votre Majesté ne compromette pas l'avenir de la dynastie impériale.

Alors, selon le mot d'André Castelet "cette femme du monde, que les hasards de la vie - et de l'amour - avaient portée sur le trône" répondit aux députés en vraie princesse :

- L'avenir de notre dynastie ne compte plus pour moi ; je ne pense qu'à l'avenir de la France. Mon unique souci personnel est de remplir, dans toute leur étendue, les devoirs que mon rang et ma fonction m'imposent ; or, le plus clair de ces devoirs est de ne pas déserter mon poste... Quant aux représentants du pays, leur devoir me paraît aussi évident que le mien : ils doivent ajourner leurs querelles de parti et se serrer autour de moi pour faire masse contre l'invasion. Ils tiennent le sort de la guerre entre leurs mains...

Hélas ! dans Paris, les événements se précipitaient.
On vint bientôt informer l'impératrice que le peuple avait arraché les aigles du Palais-Bourbon, que la place de la Concorde était noire d'une foule grondante et que les troupes levaient la crosse.
A trois heures, les cris devenant menaçants, Eugénie prit des jumelles de théâtre et, d'un coin de fenêtre, observa la populace massée devant le palais.
A trois heures et demie, le préfet de police apparut, essoufflé :

- Madame, les grilles vont être forcées!

Metternich, ambassadeur d'Autriche, et Nigra, ambassadeur d'Italie, entrèrent à leur tour.

- Madame, dit Metternich, il faut partir! Vous ne pouvez demeurer ici un instant de plus.
- Non! répondit l'impératrice en frappant du pied.

Dehors, la foule hurlait :

- A bas l'Espagnole !

Alors Conti s'approcha :

- Vous ne voulez pas abdiquer, Madame. Eh bien ! dans une heure, vous serez aux mains de gens qui vous feront abdiquer de force et vous aurez sacrifié les droits dont vous êtes dépositaire!... Si vous consentez à partir, où que vous alliez, vous emporterez ces droits...

Cette dernière phrase ébranla Eugénie :

- Vous croyez ?

Elle n'entendit pas la réponse. Une assourdissante clameur s'élevait des Tuileries. La grille de la place de la Concorde venait de céder.

- Vite ! Vite ! dit Metternich.

Eugénie comprenant enfin où était son salut, embrassa ses dames, mit son chapeau, passa un léger manteau, glissa dans sa poche la miniature de son père et quitta le salon bleu.


Ecoutons Mme Carette - témoin direct - nous conter cette fuite à travers les couloirs des Tuileries et du Louvre :

"L'impératrice, traversant les appartements intérieurs, prend l'escalier qui conduit au rez-de-chaussée pour gagner le perron du prince impérial, celui de droite dans la cour des Tuileries.
"Un petit coupé, le brougham de l'aide de camp de service, stationne là comme d'ordinaire ; le cocher se tient correct sur son siège, prêt à partir au premier signe. On va pour l'appeler ; mais le prince de Metternich fait observer que la cocarde de la maison et la couronne impériale peinte sur les portières peuvent attirer l'attention.
" - Ma voiture attend sur le quai, dit-il, il vaudrait mieux la faire avancer.
"L'officier d'ordonnance se propose pour aller la chercher.
"L'officier s'éloigne et l'impératrice, toujours entourée des mêmes personnes, s'assied sur un siège du vestibule pour attendre.
"L'officier a vite franchi les soixante mètres environ qui séparent le palais de la grille. Au moment où cette grille va être ouverte pour le laisser passer, une colonne d'émeutiers, débouchant par les cinq grands guichets du Louvre, se précipite sur la place du Carrousel en proférant des cris de mort, des chants, des menaces. La retraite est coupée.L'officier revient en courant afin que l'impératrice ne se hasarde pas de ce côté. Pendant qu'il regagne le perron du prince impérial, la foule tumultueuse s'est précipitée sur les grilles qu'elle vient battre en vociférant.
"L'amiral Jurien alors s'avance seul vers la foule afin de parlementer pour tâcher de gagner du temps.
La grille, malgré une poussée formidable, tient solidement.
" - L'impératrice a quitté les Tuileries, dit l'amiral en s'adressant aux premiers rangs des assaillants. Epargnez-vous des violences inutiles.

"A ce moment, un groupe de gardes nationaux, qui venait pour relever les chasseurs, se joint à ceux-ci et l'officier quiles commande se met, avec beaucoup de courage et de déférence, aux ordres de l'amiral.

" - Empêchez seulement qu'on ne brise cette grille afin d'éviter que tout ne soit saccagé, dit l'amiral. L'impératrice n'est plus là.
" - Comptez sur nous, Monsieur, disent ces braves gens. Et ils essayent de parlementer ; mais on ne veut pas les entendre. Alors, à coups de crosse, ils dégagent la grille et la populace se rue vers une autre entrée.
"Cependant l'impératrice, voyant le torrent populaire se ruer sur les Tuileries, avait pris le parti de remonter dans les appartements, afin de traverser le Louvre et de gagner la sortie du côté de la place Saint-Germain-l'Auxerrois...
"Se dirigeant vers la salle des Etats, elle parcourait ainsi en fugitive, le même trajet qu'elle avait fait si peu de temps auparavant entre son mari et son fils pour se rendre, au milieu d'un imposant cortège, à la séance de gala dans laquelle on remettait à l'empereur les résultats d'un plébiscite triomphant.

"Les abords de la salle des Etats étaient encore encombrés de matériaux à travers lesquels il fallut se frayer un passage. On traversa la salle, mais la porte du musée était fermée. On frappe, on appelle pour attirer l'attention des gardiens. On n'entend que les rumeurs du dehors. Enfin, M. Thélin, le trésorier de l'empereur, ayant appris de quel côté se dirigeait l'impératrice arrive fort heureusement avec un passe-partout qui ouvre toutes les portes du palais...
"Puis on suit les galeries de tableaux et l'on prend l'escalier qui descend au musée assyrien.
"A ce moement, Sa Majesté n'a plus auprès d'elle que Mme Lebreton, le prince de Metternich, dont elle prend le bras, et M. Nigra.

"On voulait sortir par le guichet qui donne sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois ; mais, de ce côté encore, des émeutiers gardent les grilles. Toutes les issues sont occupées. Cependant, une poussée se fait vers l'église, la place se déblaie un moment. Les fugitifs en profitent pour sortir du Louvre.
"Le prince de Metternich et le chevalier Nigra s'éloignent pour aller chercher une voiture... Un fiacre passe, Mme Lebreton l'arrête, entraîne l'impératrice et donne l'adresse d'un de ses amis, M. Besson, conseiller d'Etat.
"A l'instant où la voiture s'ébranle, un gamin s'écrie :

" - Tiens ! l'impératrice!...
"Sa voix est étouffée par le tumulte."
Bientôt le fiacre disparut dans la foule emportant deux femmes tremblantes...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Dim 28 Avr - 18:30

M. Besson habitait boulevard Haussmann. Le fiacre dut traverser une foule d'émeutiers qui, dans la rue de Rivoli, hurlaient "Déchéance ! Déchéance !" et arrachaient les écussons impériaux dont quelques devantures étaient ornées.
A certain moment, un ouvrier passa la tête par la portière de la voiture et cria :

- Vive la nation!...

Mais, aviné sans doute, il ne reconnut pas Eugénie.
Le cheval continua d'avancer au milieu des manifestations. Recroquevillées au fond de leur fiacre, ballotées comme sur une mer en furie, les deux fugitives priaient. Rue du 29-Juillet, un coup de bâton fut donné sur le marchepied. Mme Lebreton sursauta.

- N'ayez pas peur, dit l'impératrice impassible.


Pourtant, au coin du boulevard des Capucines, elle baissa la tête. Des soldats de la garde impériale, pipe au bec, se mêlaient aux braillards et criaient : "Vive la République!"...
Après la Madeleine, la voiture pénétra brusquement dans un quartier silencieux et désert. Il semblait que tous les Parisiens, émeutiers ou badauds fussent autour des Tuileries. Fantômatique, le fiacre remonta le boulevard Malesherbes, puis le boulevard Haussmann. Enfin, il s'arrêta devant la maison de M. Besson. Mme Lebreton, qui avait sur elle cinq cents francs (Eugénie ne possédait pour tout bagage que deux mouchoirs) paya le cocher et le congédia.

- C'est au troisième étage, dit l'impératrice.

Les deux femmes montèrent, tirèrent le pied de biche et attendirent. Personne ne parut. Sans doute le conseiller était-il, lui aussi, près du Palais.
Déçues, Eugénie et Mme Lebreton s'assirent sur une marche d'escalier. Au bout d'un quart d'heure, l'impératrice se leva :

- Je ne puis rester plus longtemps ici. Partons!

Sur le trottoir, les deux femmes se concertèrent. Où aller ?

- Par là, dit l'impératrice.

Elles partirent, sans but précis, vers l'Etoile.
Soudain, un bruit de voiture les fit se retourner.
Un fiacre découvert arrivait derrière elles. Mme Lebreton l'arrêta. Eugénie lança l'adresse de M. de Piennes, avenue de Wagram, et toutes deux s'assirent sur les coussins de drap bleu.
Avenue de Wagram, elles montèrent chez le chambellan. Hélas! lui aussi était sorti.

- Nous allons l'attendre, dit Eugénie.

Mais la domestique l'avait reconnue. Elle barra la porte et cria :

- Vous voulez attendre M. le Marquis ? Pour qu'il soit arrêté et fusillé avec vous ?... Allez-vous-en, et remerciez-moi de ne pas vous dénoncer!...

L'impératrice et Mme Lebreton se retrouvèrent fort angoissées sur le trottoir.

- Si nous allions à la légation américaine, proposa Mme Lebreton... Nous serions à l'abri. M. Washburne nous protégerait...
- C'est une merveilleuse idée, dit l'impératrice. Allons-y! Où est-ce ?...

Elles s'aperçurent alors qu'elles ignoraient l'adresse de la légation américaine. Soudain, Eugénie prit le bras de sa lectrice :

- Allons chez mon dentiste, le docteur Evans. Il est Américain aussi et sans fonctions politiques. C'est un ami, il nous donnera asile!...

Près de l'Etoile, elles trouvèrent un fiacre qui les conduisit avenue Malakoff où habitait le docteur Evans.
Là, un domestique les fit entrer :

- Le docteur n'est pas là. Il va bientôt revenir. Voulez-vous vous asseoir dans la bibliotèque et l'attendre?...

Les deux femmes s'installèrent dans des fauteuils en soupirant. Enfin, elles étaient à l'abri de la populace!
Une heure plus tard, à six heures, le docteur Evans, qui était allé faire un tour dans Paris, rentra chez lui.
Le valet de chambre lui dit qu'il était attendu par deux dames qui n'avaient pas dévoilé le but de leur visite.
Le dentiste, intrigué, se rendit dans la bibliothèque.
Ecoutons-le nous conter la scène :

"Lorsque je me trouvai en présence de l'impératrice Eugénie, j'éprouvai un étonnement sans bornes.
" - Vous êtes peut-être surpris de me voir ici, dit Sa Majesté. Vous savez ce qui s'est passé aujourd'hui : que le gouvernement est aux mains des révolutionnaires.
"Puis, en quelques mots, elle me dit comment elle avait été obligée de quitter les Tuileries sans avoir pu faire aucun préparatif.
" - Je suis venue à vous, ajouta-t-elle, pour avoir protection et assistance, parce que j'ai une entière confiance dans votre dévouement à ma famille. Le service que je vous demande maintenant, pour moi et pour cette dame qui est avec moi, Mme Lebreton, mettra votre amitié à une rude épreuve.
"J'assurai immédiatement Sa Majesté que je serais trop heureux de lui donner la protection qu'elle cherchait.

" - Vous le voyez, dit-elle, je ne suis plus heureuse. Les mauvais jours sont venus et on m'abandonne.
"Elle s'arrêta, et des larmes remplirent ses yeux.
A la vue de cette femme que j'avais connue, pendant tant d'années, souveraines de la France, venant en fugitive sous mon toit, à la pensée que celle qui avait été entourée d'amis, de courtisans et de tous les pouvoirs de l'Etat, semblait maintenant abandonnée et oubliée de tous dans son propre pays, et qu'elle avait dû chercher de l'aide auprès d'un étranger, je ne pouvais manquer d'éprouver un sentiment de douleur en même temps que de sympathie...
"Je demandai à Sa Majesté si elle avait formé un plan particulier qu'elle voulût mettre à exécution.
"Elle me répondit qu'elle désirait aller en Angleterre, si elle le pouvait, et exprima, en particulier, le vif désir de quitter Paris aussi vite que possible. Elle pensait que, lorsqu'on aurait découvert qu'elle avait quitté les Tuileries, on ferait peut-être des recherches pour la retrouver, et que les promoteurs de la révolution pourraient bien donner l'ordre de l'arrêter. Elle voulait aussi se mettre hors de l'atteinte de la populace, parce qu'elle savait fort bien que les bruits faux et malveillants que s'étaient appliqués à répandre sur son compte les ennemis du gouvernement impérial, et d'après lesquels elle aurait été personnellement responsable de la guerre, avaient excité contre elle, dans une parite de la nation, une vivie animosité, toute prête à se manifester par un acte de violence.


Aussi était-elle d'avis qu'il ne fallait pas perdre de temps, mais se mettre immédiatement en route sans trop réfléchir sur la direction à prendre ou sur le lieu où l'on s'arrêterait."

- Il faut partir, dit-elle, quitter Paris et la France!... S'ils me trouvent, ils me tueront comme Marie-Antoinette!...

Ainsi, Eugénie de Montijo, petite-fille d'un marchand de vin écossais, risquait-elle de connaître le même destin qu'une archiduchesse d'Autriche parce qu'un empereur l'avait aimée...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Dim 28 Avr - 18:57

A onze heures du soir, le docteur Evans alla faire une petite reconnaissance en direction de la Porte Maillot par laquelle il devait tenter de quitter Paris avec Eugénie. Il vit que les grilles n'étaient pas fermées (il y avait alors des grilles aux "barrières" de Paris) et que les voitures entraient et sortaient sans être fouillées.
Soulagé, il rentra chez lui.
Le lendemain matin à cinq heures, il alla réveiller l'impératrice :

- Nous partons dans une demi-heure, Majesté. Mon landau est prêt.

Après un petit déjeuner léger, Eugénie, Mme Lebreton, le docteur Evans et son collaborateur, le docteur Crane, qu'il avait mis dans le secret, montèrent dans la voiture.
Le ciel était sans nuages. Une très belle journée s'annonçait.

- En route, dit le dentiste.

Eugénie lui sourit. Cette route n'allait-elle pas se terminer à la barrière de l'Etoile à cause d'un fonctionnaire trop perspicace ?...
Les roues du landau crissèrent sur le pavé de l'avenue Malakoff.
Ecoutons le docteur Evans :


"En traversant la partie de la ville comprise entre mon hôtel et le bas de l'avenue de la Grande-Armée, nous vîmes des balayeurs à leur travail, des boutiquiers qui enlevaient leurs volets, des voitures de maraîchers et de laitiers qui se dirigeaient vers le centre de la ville, et d'autres signes de l'activité spéciale aux premières heures du matin, preuve que les événements de la veille n'avaient pas troublé, d'une façon sensible, le fonctionnement des rouages essentiels à la vie de la capitale.
"Losque nous arrivâmes à la grille, on nous ordonna de nous arrêter. Quand le chef du poste s'approcha de notre voiture, j'abaissai la glace que j'avais à ma droite ; lorsqu'il fut tout près de la portière, je me penchai en avant, de façon à remplir en partie l'ouverture avec ma tête et mes épaules, et, comme il me demandait où nous allions, je lui dis que j'allais avec ma voiture, mes chevaux et mon cocher à la campagne pour y passer la journée en compagnie des amis qui étaient avec moi, que j'étais Américain, que je demeurais à Paris et que j'étais connu de tout le monde dans le voisinage."

Cette réponse sembla satisfaire le chef de poste qui recula et dit au cocher :

- Allez !...


Le landau roula sur le pont-levis qui enjambait le fossé des fortifications, dépassa les postes avancés et se trouva bientôt dans la campagne.
Les fugitifs soupirèrent. Ils étaient hors de Paris et le premier obstacle était franchi. En outre, l'absence d'une surveillance spéciale aux portes de la capitale prouvait que la disparition de l'impératrice n'avait pas encore été remarquée par les révolutionnaires qui palabraient sans discontinuer depuis plus de douze heures à l'Hôtel de Ville...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Dim 28 Avr - 19:19

A six heures, le landau passa en vue de la Malmaison d'où Napoléon Ier, en 1815, était parti, lui aussi, avec l'espoir de gagner l'étranger.
Eugénie sourit tristement :

- Comme l'histoire de France se répète! dit-elle. Depuis cent ans, tous les gouvernements y ont fini par la révolution et par la fuite! Tout récemment, comme quelques personnes exprimaient la crainte qu'une nouvelle défaite ne provoquât la chute du gouvernement impérial, je leur déclarai que je ne quitterais jamais les Tuileries en fiacre, comme Charles X et Louis-Philippe!... Et c'est précisément ce que j'ai fait!...

Après Meulan, le docteur Evans et le docteur Crane s'arrêtèrent pour se restaurer dans un cabaret et rapportèrent du pain et du saucisson aux fugitives qui s'en régalèrent.
A Mantes, l'impératrice apprit par les journaux que la République avait été proclamée la veille et que Trochu était président du gouvernement.
Elle pâlit :

- Comment a-t-il pu nous trahir ainsi ? Pas plus tard qu'hier matin, il m'a affirmé spontanément sur son honneur de soldat, sur sa foi de catholique et de Breton, qu'il ne m'abandonnerait jamais!
Et elle pleura.


A Evreux, la voiture du traverser une foule chantant la Marseillaise et hurlant "Vive la République!".
Par bonheur, les braves Ebroïciens (habitants d'Evreux) avaient arrosé la chute de l'Empire avec tant d'allégresse que personne ne pensa à regarder les voyageurs...
A dix heures du soir, après mille incidents, le docteur Evans décida de s'arrêter dans une auberge de rouliers de la Rivière-Thibouville pour y passer la nuit.
L'impératrice, au bras du docteur Crane, traversa la salle pleine de buveurs en feignant de boiter.

- J'accompagne une malade, avait dit Evans à l'aubergiste.

Dans la chambre une curieuse scène se passa.
Eugénie ayant jeté un coup d'oeil sur l'ameublement plus que rudimentaire, éclata de rire...
Ses amis la regardèrent, atterrés.

- Mon Dieu, Madame, lui dit Mme Lebreton à mi-voix, comment pouvez-vous rire dans cette situation ?... Je vous en supplie, ne riez plus... Tout le monde nous épie et il y a dans la chambre à côté des gens qui peuvent vous entendre.

Mais Eugénie continuait de s'esclaffer :

- Regardez, ces meubles... ce papier... cette cuvette ébréchée... C'est vraiment trop drôle!

Puis elle tira des mouchoirs de sa poche et les lança à terre en gloussant.

- Je vais les laver!

Mme Lebreton voulut s'interposer.

- Non! Laissez-moi faire, dit Eugénie. Je n'ai jamais tant ri de ma vie.

Elle versa alors de l'eau dans la cuvette, frotta ses mouchoirs et les colla à la vitre pour les faire sécher.

- Maintenant, je vais essayer de dormir... Bonne nuit!

Et, comme ses amis se retiraient fort tristes à la pensée que, peut-être, les événements lui avaient dérangé l'esprit, elle se mit au lit en riant. Auraient-ils pu comprendre que cette femme trouvait infiniment drôle d'avoir été impératrice la veille et de ne plus posséder le lendemain que deux mouchoirs ?...

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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Lun 29 Avr - 1:28

Au réveil, le docteur Evans décida qu'il valait mieux abandonner la route et prendre le train. Les quatre fugitifs gagnèrent la station à pied.
A huit heures cinq, le train de Serquigny entra en gare.

- Voilà un compartiment vide, dit Evans. Montons vite!

Tous quatre s'installèrent avec une impression de sécurité.
"Mais, nous dit le docteur Evans, lorsque le chef de gare, passant le long du train, ouvrit la porte puis la referma arpès avoir jeté un coup d'oeil à l'intérieur, l'impératrice observa sur sa physionomie dure un sourire méchant, une expression de haine qui l'alarma."
L'homme l'avait reconnue...
Qu'allait-il faire ?


Sans doute répugna-t-il à dénoncer une femme, car il rentra dans son bureau et n'alerta pas lapolice.
Quand le train s'ébranla, Eugénie poussa un soupir de soulagement. En quelques secondes, elle s'était vue arrêtée comme Marie-Antoinette... Toutes les souveraines en fuite pensent à Marie-Antoinette.
Marie-Louise y avait pensé en courant vers Rambouillet et la reine Amélie aussi, qui accompagnait Louis-Philippe sur ce même chemin, de Paris à la Manche...
A Serquigny, les fugitifs changèrent de train et montèrent dans l'express qui arrivait de Paris. A neuf heures vingt, ils étaient à Lisieux. Là, il fallut trouver une voiture pour rallier Deauville où Mme Evans était en villégiature. Il pleuvait. Le docteur Evans abandonna ses compagnons sous la porte cochère d'une fabrique de tapis et partit en ville.
Au bout d'une demi-heure, il revint avec un landau loué à prix d'or.

"Lorsque j'arrivai dans la rue conduisant à la gare, écrit-il, je vis l'impératrice debout sous la pluie, à l'entrée de la fabrique, semblant seule et présentant une si parfaite image de l'abandon que l'impression que j'en ressentis ne s'effaça jamais de mon esprit."

Un court instant, il pensa à cette même femme qui, moins d'un an auparavant, inaugurait le canal de Suez au milieu d'un faste sans pareil...

[size=18]A ce moment, un sergent de ville passa sur le trottoir en malmenant un ouvrier. Cette scène allait provoquer un incident extravagant. Eugénie, indignée, oublia sa sitation, sortit de son abri et cria :

- Lâchez cet homme, je vous l 'ordonne! Je suis l'impératrice.

Stupéfaits, quelques passants s'arrêtèrent. Heureusement, le docteur Evans arrivait à la hauteur de la fabrique de tapis. Il descendit rapidement, se toucha le front pour indiquer que l'on avait affaire à une folle et fit monter prestement l'impératrice et ses compagnons dans le landau...
A tois heures de l'après-midi, ils atteignaient Deauville. Le dentiste américain fit arrêter la voiture devant une petite porte de l'Hôtel du Casino où s'était installée sa femme, et l'impératrice entra sans être remarquée. L'instant d'après, elle se glissait dans la chambre de Mme Evans et murmurait :


- Ho ! mon Dieu! Je suis sauvée!...

Il fallait encore trouver un bateau. Le docteur courut à Trouville, décida un Anglais, sir John Burgogne, à prendre l'impératrice à bord de son yacht et le soir, à minuit. Eugénie embarquait.
Au petit jour, la Gazelle leva l'ancre. Presque aussitôt, une tempête terrible se déchaîna. Vingt fois, le yacht long de quinze mètres faillit se retourner et sombrer corps et biens.

"Ce petit bâtiment sautait sur les vagues comme un bouchon, racontera plus tard Eugénie. Je croyais que nous étions perdus. La mort dans ce grand tumulte me paraissait enviable et douce. Je songeais que j'allais disparaître et que nul ne connaissant le parti que j'avais pris de passer en Angleterre, on ignorerait à jamais ce que j'étais devenue. Ainsi un mystère impénétrable aurait enveloppé la fin de ma destinée."

Mais le petit yacht ne sombra pas, et, à quatre heures du matin, il était rangé dans la rade de Ryde.
Eugénie, cette fois, était réellement sauvée.
Quelques heures plus tard, elle retrouvait à Hastings le prince impérial qui venait d'arriver, lui aussi, en Angleterre, après un court séjour en Belgique. Tous deux s'embrassèrent en pleurant et, nous dit Pierre Fournel, "les assistants furent si émus que certains, trente ans plus tard, sanglotaient encore en racontant cette rencontre...".

Le 24 septembre, l'impératrice et son fils s'installèrent à Chislehurst, à vingt minutes de Londres, dans une grande bâtisse de brique rouge entourée d'un parc, baptisée Camden Place.
L'aventure était finie. L'exil commençait...
Le soir même, Eugénie écrivit à l'empereur prisonnier au château de Wilhelmshöhe, en Prusse.
Cette lettre marquait le début d'une correspondance pleine de tendresse entre les deux époux. Le 6 octobre, l'ex-empereur écrivait :

J'ai le coeur brisé de voir par tes lettres combien le tien est meurtri. Pourvu que j'y aie toujours une petite place...

Les favorites étaient oubliées. Déchu, malade, captif, Napoléon III quémandait humblement la tendresse d'Eugénie.
Le 16, celle-ci lui répondit :


Cher et bien bon ami,

Des grandeurs passées il ne reste rien de ce qui nous séparait. Nous sommes unis, cent fois plus unis, parce que nos souffrances et nos espérances se confondent sur cette chère petite tête de Louis. Plus l'avenir se rembrunit, et plus le besoin de s'appuyer l'un sur l'autre se fait sentir..[/size]
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Mar 30 Avr - 19:43

La période des orages, des frasques et des scènes de jalousie était terminée. Les chagrins communs ramenaient les deux ex-souverains l'un vers l'autre.
Dès lors, Eugénie n'eut plus qu'un désir : obtenir l'autorisation du gouvernement prussien de se rendre auprès de l'empereur à Wilhelmshöhe et de se serrer contre lui comme au temps de leurs fiançailles...
Cette autorisation, Bismack la lui refusa.

- Nous ne pouvons recevoir sur notre sol le chef d'une armée ennemie, dit-il.


On pourra s'étonner d'une telle appellation à la fin de septembre 1870, c'est-à-dire près d'un mois après la proclamation de la République. Il faut se souvenir qu'Eugénie était la maîtresse nominale de l'armée de Metz demeurée fidèle au gouvernement impérial qu'elle représentait. Elle se trouvait donc toujours personnellement en état d'hostilité avec la Prusse.
Situation qui s'opposait, en effet, à son passage en territoire ennemi.
L'ex-impératrice eut alors une idée. Elle proposa à Napoléon III de se constituer prisonnière et de partager sa captivité.
L'ex-empereur, très touché, refus. "Votre place, écrivit-il, est au côté de notre fils..."

Eugénie se résigna. Presque tout son temps fut, dès lors occupé par la politique. Chaque jour, elle lisait les journaux venus de France et suivait avec passion le déroulement des opérations. Le moindre succès la faisait frémir d'espoir.


- Bazaine tient toujours dans Metz, disait-elle. S'il parvenait à effectuer une sortie et à bousculer l'ennemi, tout changerait peut-être pour nous!...
Et puis, il y a l'armée de la Loire qui peut refouler les Prussiens... Allons, rien n'est perdu!...

Elle espérait aussi que des nations neutres interviendraient dans le conflit. Dès son arrivée à Chislhurst, elle avait écrit au tsar et à François-Joseph pour leur demander leur aide. Tous deux s'étaient empressés de lui répondre des lettres charmantes mais qui ne contenaient aucun engagement.
Au début d'octobre, elle rencontra le comte Bernstorf, ambassadeur de Prusse à Londres, et le pria candidement de demander au roi Guillaume de ravitailler la place de Metz pour quelques jours, en attendant l'ouverture des pourparlers de paix.
Le roi de Prusse, stupéfait, répondit que "ce genre de complaisances n'était pas dans les usages militaires"...
Eugénie s'en montra fort déçue...


Le 27 octobre, Metz capitula.
Eugénie fut écrasée par cette nouvelle qui anéantissait tous ses espoirs. Elle s'enferma dans sa chambre et pleura.
Le 28, elle réapparue toute vêtue de noir, et annonça à son entourage qu'elle partait pour Wilhelmshöhe.

- Plus rien maintenant ne m'empêche d'aller voir l'empereur. Je dois décider avec lui de la conduite à tenir devant la situation nouvelle. La reddition de Bazaine enlève tout gage au régime impérial; pour négocier avec la Prusse, s'il en reste encore quelque chance, plus un moment n'est à perdre...

Elle partit sur-le-champ, sans bagage, accompagnée seulement du comte Clary, passa la mer et arriva à Kasserl, le 30, dans l'après-midi.
Là, elle craignit que son arrivée soudaine ne causât une trop grande émotion à l'ex-empereur.

- Vous irez devant, dit-elle à son compagnon, et vous préviendrez Sa Majesté de ma venue...

Un quart d'heure après Clary, elle partit à son tour et fit seule les six kilomètres qui la séparaient de Wilhelmshöhe. Il était cinq heures lorsque sa voiture s'arrêta devant le perron du château. Elle en descendit, pâle, tremblante et vit Napoléon III, entouré de quelques officiers, qui l'attendait sur la dernière marche. Elle s'élança vers lui, voulant l'étreindre.
Mais l'ex-empereur, qui n'était guère exubérant, se contenta de lui serrer les mains, comme s'il l'avait quittée la veille. Eugénie fut décontenancée. Un instant, nous dit-on, "ses yeux montrèrent de l'irritation". Puis elle se laissa prendre par le bras et conduire dans le cabinet du prisonnier.
Quand ils furent seuls, tout changea. Napoléon III la serra contre lui et tous deux pleurèrent longuement. Par petites phrases, ils se demandèrent des nouvelles de leur santé, puis ils parlèrent du prince impérial...

Tandis qu'elle répondait aux questions, Eugénie regardait son mari. En deux mois, il avait terriblement vieilli. Ses yeux étaient troubles, ses joues flasques, ses cheveux blancs.
De son côté, lui la contemplait avec tendresse.
Ce n'était plus la belle Espagnole qu'il avait aimée, mais c'était le seul être au monde sur lequel il pouvait compter désormais.


Le lendemain et les jours suivants, Eugénie tenta de pousser Napoléon III dans des négociations avec le roi Guillaume :

- Je suis persuadée que Bismarck, qui craint l'établissement d'une république en France, préfèrera traiter avec nous!...

L'ex-empereur secoua la tête :

- Non! Il me faudrait consentir à trop de sacrifices! J'ai agrandi la France ; comment pourrais-je signer son démembrement ?...

Eugénie insista. En vain. Le "doux entêté" demeura inflexible. Finalement, elle quitta Wilhelmshöhe le Ier novembre et rentra en Angleterre décidée à se tenir désormais à l'écart de la politique.
Le 16, pour sa fête, elle reçut quelques fleurs du captif. Le 31 janvier 1871, ce fut elle qui lui adressa cette lettre "qui effaçait tout le passé" :


Cher ami,

C'est aujourd'hui l'anniversaire de notre mariage.
Il se passera tristement, loin l'un de l'autre, mais du moins je peux te dire que je te suis bien profondément attachée. Dans le bonheur, ces liens ont pu se relâcher.
Je les ai cru rompu, mais il a fallu un jour d'orage pour m'en démonter la solidité et plus que jamais je me souviens de ces mots de l'Evangile : "La femme suivra son mari partout, en santé, en maladie, dans le bonheur et dans le malheur, etc." Toi et Louis, vous êtes tout pour moi et me tenez lieu de toute ma famille et patrie. Les malheurs de la France me touchent profondément, mais je n'ai pas un instant de regret pour le côté brillant de notre existence passée. Être réunis enfin, et ce sera le but de mes désirs. Pauvre cher ami, puisse mon dévouement te faire oublier un instant les épreuves par lesquelles ta grande âme a passé. Ton adorable mansuétude me fait penser à Notre Seigneur.
Tu auras, crois-moi, aussi ton jour de justice. En attendant, Louis et moi t'embrassons de tout notre coeur.
A toi,

EUGENIE.

Napoléon III, déchu et malheureux, avait retrouvé l'amour de sa femme.
Les sages diront que cela valait bien un empire...
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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Ven 3 Mai - 19:37

LA DERNIERE MAÎTRESSE DE NAPOLEON III TENTE DE FLECHIR BISMARCK



Cet empire qu'il devait à une femme, qu'une autre femme avait contribué à lui faire perdre, une troisième femme voulait le lui rendre... - G. LENOTRE -



NAPOLEON III occupait ses heures de captivité à écrire des brochures sur l'encerclement de Sedan et sur les causes de la défaite.
Le soir venu, pour oublier son échec, il faisait des réussites (jeu de cartes en solitaire).
Au début de février 1871, cette vie calme fut troublée par une visite imprévue. Un matin, on vint annoncer au prisonnier que la comtesse de Mercy-Argenteau désirait le voir.
Napoléon III fut stupéfait. De toutes ses maîtresses, Louise était donc la seule qui ait eu le courage d'entreprendre un voyage difficile pour lui apporter un peu de tendresse.
Très ému, il alla à sa rencontre. Quand ils furent face à face, elle tomba à genoux en pleurant. L'ex-empereur la releva et l'entraîna dans sa chambre.
Là, il la prit dans ses bras :

- Votre visite me touche infiniment, Louise...


Puis il lui caressa un sein - ce qu'il n'avait pas osé faire à Eugénie - et regretta de n'avoir plus sa belle virilité de naguère pour savourer cette comtesse pulpeuse dont il connaissait toutes les ressources.
Patiente, la comtesse se laissa titiller un long moment en poussant de petits cris qui rappelaient à Napoléon III les bons moments passés à la sacristie de l'Elysée.
Enfin elle rangea soigneusement son sein et aborda le sujet qui l'amenait à Wilhelmshöhe.

- Sire, j'ai un projet à soumettre à Votre Majesté. Je connais bien M. de Bismarck. Il m'a toujours porté un intérêt particulier. Ses compliments et sa galanterie à mon égard n'étaient pas de pures formes. Je crois qu'ils témoignaient d'un désir très vif de me plaire...

Elle sourit :

- Une femme voit tout de suite de quelle façon un homme la regarde !...
( euh, l'autre ! elle rêvait : Bismarck était d'une autre trempe que Napoléon III... rhé, rhé... Il tenait le manche, l'allait pas le lâcher pour un c... si joli était-il. - commentaire d'Episto - tongue )
Je pense donc que si Votre Majesté voulait bien me confier une mission auprès de M. de Bismarck, j'obtiendrais des adoucissements aux conditions de paix...

Napoléon III vit là un moyen de remonter sur le trône :

- J'accepte, dit-il. Vous allez vous rendre au château de Versailles où s'est installé Bismarck et vous lui direz que, pour établir une paix capable de faire renaître la prospérité dans nos deux pays, il doit traiter non pas avec les démaqogues qui ont usurpé le pouvoir, mais avec le gouvernement légitime... Rappelez-lui que j'ai été plébiscité en mai dernier par sept millions de Français. Je suis sûr qu'à moi, il offrira une paix moins onéreuse que celle qu'il veut imposer à l'Assemblée de Bordeaux. Après quoi, dites-lui que je suis prêt à signer avec l'empereur d'Allemagne une alliance fondée sur une appréciation équitable des intérêts de nos deux pays...


Fort excitée, Mme de Mercy-Argenteau quitta le soir même Wilhelmshöhe. Trois jours plus tard, elle arrivait à Versailles, s'installait à l'Hôtel des Réservoirs et demandait une audience à Bismarck.
Le chancelier la reçut au palais, dans les appartements de Marie-Antoinette et lui offrit une flûte de champagne.
Le sourire ambigu, l'oeil prometteur, Louise rappela les jours de paix, puis, de plus en plus chatte, exposa l'objet de sa visite.

- Rien ne manque à S.M. l'empereur Guillaume, si ce n'est de faire une grande paix qui, au lieu de laisser comme traces de son passage la ruine, le désespoir et l'anarchie, témoigne de la grandeur de son caractère et de la profondeur de ses vues politiques. Pour cela, il faut refuser de traiter avec l'Assemblée nationale qui doit être élue le 8 février et négocier avec Sa Majesté Napoléon III... Je vous demande d'y penser... Je vous le demande, pour moi...

Elle lança son regard bleu dans les yeux du chancelier. Mais Bismarck n'était plus l'homme qu'elle avait connu. Il se contenta de sourire :

- Chère Madame, je suis très heureux et très honoré de votre visite... Mais nous ne faisons pas la guerre avec des gants (I)!...

Louise attendit quelques jours avant de repartir pour Wilhelmshöhe. Le 8 février, elle apprit que l'Assemblée nationale venait de nommer M. Thiers chef du pouvoir exécutif de la République française.
"Dès qu'il aura constitué son ministère, écrivait un journaliste, le nouveau chef du gouvernement doit rencontrer M. de Bismarck à Versailles pour entamer les pourparlers de paix..."
Louise fut atterrée.


(I) Quelques temps auparavant, une autre femme s'était déjà entremise pour obtenir un armistice et essayer d'adoucir les conditions de paix. Une femme que l'on ne s'attendrait d'ailleurs pas à voir mêlée aux négociations franco-allemandes puisqu'il s'agit de Mme de Castiglione.
M. Thiers était allé la voir à Florence, le 12 octobre 1870, pour la prier de demander à Bismarck, qu'elle avait bien connu à Paris, de le recevoir à Versailles. L'ex-favorite, trop heureuse de jouer enfin un rôle politique, s'était empressé d'écrire, et M. Thiers avait été reçu par le chancelier au début de novembre. Fort satisfait de l'entrevue, le petit Marseillais avait remercié sa belle amie (avec laquelle il correspondait au moyen d'un chiffre). Celle-ci s'était aussitôt jetée sur sa plume pour écrire à Bismarck une grande lettre qu'a retrouvée Alain Decaux. En voici un extrait :

"Monsieur le Comte,
"Votre courtoise adresse n'a pas besoin d'éloges, mais mérite reconnaissance. Veuillez accepter la mienne, ce n'est que celle d'une femme, mais elle vous vaudra celle de la postérité à venir
(sic)...
"Ne faites pas naître la haine, une haine implacable alliée à la vengeance en tuant les affections et les amours..."

Parlant des Français, elle ajoute :

"Ils ont perdu, ils sont perdus, et c'est à vous de céder, il faut en avoir la fière générosité. Permettez-en moi le conseil, et recevez-le comme venant de moi en particulier... Faites un dernier pas vers les Parisiens, arrivez jusqu'à leur permettre de vivre puisqu'ils consentent à la conservation de Paris, et je vous assure de l'efficace et sincère coopération de ceux qui sont à la tête de sa défense pour former un gouvernement régulier et stable avec lequel vous puissiez signer la paix qu'amènera l'avenir inévitablement..."


Hélas ! Les négociations avaient été rompues le 16 novembre sur l'ordre du gouvernement de Défense Nationale où les partisans de la guerre à outrance, entraînés par Gambetta, traitaient M. Thiers de traître à la patrie. Et Mme de Castiglione avait été furieuse de ce nouvel échec politique.

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MessageSujet: AU TEMPS DE L'AIGLON   Ven 3 Mai - 20:00

Quelques jours plus tard, les journaux publièrent les conditions imposées par l'Allemagne : " Une indemnité de guerre de 6 milliards, la cession de l'Alsace, y compris Belfort qui résistait encore, et la Lorraine avec Metz."
Le surlendemain, une lettre de Napoléon III parvenait à Mme de Mercy-Argenteau :

e]]Ce n'est pas une paix que conclut l'empereur d'Allemagne, c'est nous tuer et, au lieu de rétablir la paix, elle sème pour l'avenir la haine et la méfiance. Est-ce un bon calcul, même pour l'Allemagne ? Je ne le crois pas. L'état de civilisation dans lequel se trouve l'Europe fait que les nations sont liées entre elles par une foule d'intérêts communs, de sorte que la ruine de l'une réagit sur toutes les autres... Trente-huit millions d'hommes n'ayant dans le coeur que le désir de vengeance, c'est maintenair une plaie ouverte sur un des membres principaux du corps social...[/i]

Mme de Mercy-Argenteau fit ses bagages et reprit tristement la route de Wilhelmshöhe.
Napoléon III ne lui reprocha pas son échec. Il la conduisit dans un salon où, sous le portrait de la reine Hortense se trouvait une épinette (une sorte de petit piano).

- Jouez, dit-il.

La comtesse joua Plaisir d'Amour
.

L'ex-empereur s'était étendu sur un canapé et rêvait. Quand elle eût terminé, Louise alla s'agenouiller près de lui.

- Je crois que tout est fini maintenant, murmura-t-il...

Le lendemain, Louise annonça son intention de retourner à Paris.

Peut-être y a-t-il encore quelque chose à faire, dit-elle.

L'ex-empereur l'embrassa sans répondre. Puis il lui tendit une médaille.
Cette médaille appartenait à ma mère, dit Napoléon III. Je suis heureux de vous l'offrir. Merci d'avoir tout tenté!...
Puis il l'étrignit longuement et elle monta dans sa voiture.
Ils ne devaient jamais se revoir...
(I)


A Paris, Mme de Mercy-Argenteau eut une mauvaise surprise. Dans son courrier se trouvait une chanson intitulée Le Mea Culpa de Badingue dont voici quelques couplets :

Ici je le confesse
En toute humilité,
Je suis un grand Jean-fesse,
Sans foi, sans dignité,
Mais... J'en suis consolé
Parce que j'ai volé.

C'est moi qui suis cet homme
De qui vous parlez tant,
Et que partout on nomme
Le lâche de Sedan.

Je suis ce grand larron
Nommé Napoléon.

Ma charmante Eugénie,
La blonde aux cheveux d'or,
Secondait mon génie,
Et j'ai peut-être eu tort
De fuir ses chastes seins
Pour courir les catins...



Louise en conclut que l'amitié des grands présentait quelques inconvénients...

(I) Mme de Mercy-Argenteau eut une vieillesse agitée.
"Une vie errante la mena de capitale en capitale ; vieillie, brouillée avec sa famille et démunie d'argent, elle acheva ses jours à Saint-Pétersbourg où, vêtue d'une robe de laine noire, elle vivota dans un médiocre logement meublé de pitchpin" ADRIEN DANSETTE, Les amours de Napoléon III
.
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