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 Clovis et Clotilde

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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Jeu 27 Jan - 20:35

UN JEUNE HOMME ENLEVE UNE REINE DE FRANCE

La défense des mariages jusqu'au septième degré embarrassait extrêmement l'onzième et le douzième siècle. - MEZERAY -


Un soir tiède de printemps 1045, le roi Henri Ier, fils de Robert le Pieux et de Constance, se promenait dans le parc de son château d'Orléans, en compagnie de Baudoin, son beau-frère. Il était triste et marchait silencieusement.
Baudoin, qui connaissait les ennuis du souverain, , suivait sans dire un mot.
Il savait que Henri se demandait présentement avec inquiétude s'il pourrait un jour avoir une femme légitime...
Jusqu'alors, il est vrai, les essais du jeune roi avaient été plutôt malheureux.


A vingt-cinq ans, il était fiancé avec la fille de l'empereur d'Allemagne, Conrad II, et cette jeune princesse était morte avant même de connaître l'époux qu'on lui destinait. A trente-cinq ans, il avait épousé la nièce de l'empereur Henri III d'Allemagne. Trois mois plus tard, la pauvre reine décédait.

- Vraiment, avait-il pensé, sans aucune ironie, je n'ai pas de chance !

Or il y avait maintenant deux ans qu'il était veuf, et cet état lui pesait.

Ajoutons que le printemps était fort doux en 1045, au dire des chroniqueurs, et que cela n'arrangeait pas les choses...


Depuis quelques jours, le roi avait bien pris une charmante concubine, mais cet expédient, s'il avait apaisé ses nerfs, n'était point parvenu à le libérer de son angoisse. Car c'est une épouse qu'il voulait, une épouse légitime capable d'être reine de France et de lui donner des héritiers...

C'est donc, avec la mort dans l'âme, qu'il se promenait ce soir-là, sous les arbres qui commençaient à bourgeonner. La nuit de mai était parfumée, le rossignol chantait, comme dans les chansons des troubadours, et Henri, qui avait laissé sa maîtresse au milieu d'un groupe de poètes, confia soudain ses tourments à son compagnon :


- Il y a deux ans que je cherche une femme en vain, soupira-t-il. Faudrait-il donc que je fasse venir une épouse de Turquie, quand il y a de si jolies filles de notre pays ?

- Avez-vous vu toutes celles qui pourraient devenir reines ? demanda Baudoin.

- Oui. Et, parmi elles, j'en ai bien remarqué dix qui me plairaient infiniment. Mais je ne peux les épouser, la loi est formelle.

Cette loi, Baudoin la connaissait. Elle émanait de l'Eglise.


A une époque où les rois se mariaient surtout pour agrandir leurs domaines et prenaient pour femmes leurs parentes les plus proches sans se soucier des inconvénients de tout genre qui pouvaient en résulter.
Le Pape avait jugé utile, en effet, d'interdire lesmariages consanguins.
Mais comme il arrive souvent lorsqu'on veut réprimer un excès, on tombe dans l'excès contraire, et l'Eglise considéra bien vite comme incestueuses toutes les unions entre parents, même très éloignés, et interdit les mariages entre cousins jusqu'au septième degré.


Cette mesure donna beaucoup d'embarras aux rois.
Les pauvres, en effet, qui étaient presque tous parents au-dessous du degré indiqué par l'interdit, ne surent bientôt plus où prendre une femme. Il en résulta des problèmes fort délicats à résoudre, et pour certains souverains l'impossiblilité complète d'épouser une princesse de sang royal.

C'était précisément ce qi gênait Henri Ier.

Tout en marchant, il murmura encore :

- l'Allemagne était mon seul espoir. Maintenant, cette famille m'est également interdite.

C'était vrai. Car l'alliance était assimilée par l'Eglise à la parenté, et toutes les cousines de la reine morte, jusqu'au septième degré, étaient interdites au malheureux veuf.


- A mon avis, dit Baudoin, vous devriez demander à quelques voyageurs de confiance de vous signaler toutes les princesses à marier dont ils peuvent entendre parler dans les pays lointains qu'ils visitent. Il serait vraiment étonnant qu'il n'y eût pas quelque part une femme dont vous puissiez faire votre épouse.
Henri trouva l'idée ingénieuse et décida sur-le-champ d'envoyer des observateurs dans tous les royaumes d'Orient.
Après quoi, pour oublier ses ennuis matrimoniaux, il alla passr une belle nuit blanche avec sa concubine...

Pendant quatre ans, le pauvre Henri attendit qu'on lui signalât une fiancée possible. Hélas ! toutes les princesses dont on lui parlait étaient, peu ou prou, ses parentes et il se désespérait.


A la longue, son humeur s'en trouva modifiée. Il devint coléreux et méchant, même avec ses concubines, et lorsqu'elles manifestaient un désir de tendresse, "il faisait l'agacé, nous dit un chroniqueur, et les battait durement".
Elles finirent par s'enfuir du palais, laissant le roi déçu, amer et sans consolation.

Un jour d'avril 1049, enfin, un homme à l'air réjoui entra dans la chambre royale. Il était essoufflé, car il venait de l'extrémité de l'Europe à cheval.

- Assieds-toi, lui dit Henri, et parle.

L'autre alors révéla quele grand-duc Iaroslav Vladimirovitch, qui régnait à Kiev, avait une fille prénommée Anne, qui n'avait aucun lien de parenté avec Henri et qui était en outre, d'une beauté ravissante.


Le roi fit apporter à boire, s'installa de façon confortable dans un grand fauteuil et interrogea longuement le voyageur sur la fille du grand-duc.
En apprenant qu'on parlait d'elle, de sa grâce, de son esprit, de ses cheveux blonds et de sa bouche sensuelle jusqu'à Constantinople, il eut l'oeil pétillant.
Et aussitôt, il manda Roger, l'évêque de Châlons-sur-Marne :


- Allez à Kiev, lui dit-il, portez ces bijoux à Iaroslav de la part du roi de France, et demandez-lui la main de sa fille. Je vous attends avec impatience.
Roger partit incontinent.

A Kiev, où le grand-duc régnait sur une monarchie plus unie et plus puissante que la France royale du XIè siècle, l'évêque de Châlons fut reçu de façon fastueuse. Il dormit peu, but beaucoup, mangea énormément. Puis, ayant obtenu sans peine la main d'Anne pour son roi, il revint à la Cour de France.Henri fut enchanté de savoir qu'il était agréé. Il fit préparer des chariots remplis de présents somptueux, et chargea deux autres évêques d'aller chercher sa fiancée.


Anne arriva à Reims au printemps de 1051, apportant une dot considérable en beaux sous d'or frappés à Byzance.
Henri l'attendait avec une grande émotion et un peu d'inquiétude. Il se demandait s'il avait bien fait de se fiancer, en quelque sorte, par correspondance et s'il n'allait pas regretter cette imprudence jusqu'à la fin de ses jours. Dès qu'il vit la fille du grand-duc, ses craintes s'évanouirent.
Elle était encore plus belle et plus gracieuse qu'il ne l'espérait ...
Il en devint immédiatement fort épris.


La légende veut qu'au moment où elle descendit de son chariot, le roi, incapable de se maîtriser plus longtemps, se soit précipité sur elle pour l'embrasser avec une belle ferveur. La princesse ne protesta pas contre cette ardeur un peu hâtive, et la foule put contempler des fiancés, qui ne s'étaient jamais vus encore, serrés l'un contre l'autre comme des amants.

On assure éalement que, lorsqu'ils eurent fini de s'embrasser, Anne se dégagea et dit à Henri, en rougissant un peu :

- Je suppose que c'est vous, n'est-ce pas, qui êtes le roi ? ... Et qu'il la rassura.


Le mariage eut lieu à Reims le 19 mai 1051. Henri avait à ce moment trente-neuf ans et Anne, vingt-sept.
Heureux d'avoir enfin une épouse délicieuse, le roi retrouva sa bonne humeur et, en 1052, Anne mit au monde un fils que l'on baptisa Philippe. Par la suite, Henri, de plus en plus touché par le charme slave de sa compagne, fit tant (et si bien) qu'elle lui donna encore trois enfants.

Hélas ! cette première alliance franco-russe ne devait pas être longue. Le roi Henri mourut brusquement à Vitry-aux-Loges, près d'Orléans, le 4 août 1060, après neuf années de bonheur.


Aussitôt, Anne alla se retirer au château de Senlis avec son fils Philippe, qui avait été sacré roi du vivant de son père, le 23 mai 1059.
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Mar 1 Fév - 19:59

Le jeune roi n'étant âgé que de huit ans, Baudoin, beau-frère de Henri 1er , avait été nommé régent du royaume. Anne vivait donc libre de tout souci politique dans son domaine valoisien. Un chroniqueur nous dit qu'elle aimait beaucoup Senlis, "tant par la bonté de l'air qu'on y respirait, que pour les agréables divertissements de la chasse à laquelle elle prenait un singulier plaisir".
Elle y ajouta rapidement d'autres agréments.
En effet, malgré son veuvage récent, la reine Anne se mit à organiser des réceptions mondaines qui furent très courues
.

De nombreux seigneurs des environs prirent l'habitude de venir lui faire leur cour et plus d'un, parmi eux, nous dit le vicomte de Caix de Saint-Aymour, "apportait ses hommages non seulement à la reine, mais aussi à la femme".
Il est vrai qu'Anne avait alors trente-cinq ans, et que sa beauté possédait un éclat incomparable. Tous ses invités étaient amoureux d'elle. Mais l'un deux paraissait plus empressé que les autres et Anne le préférait.
Il s'appelait Raoul, était son aîné de quelques années et possédait de nombreux titres : comte de Crépy, de Valois, du Vexin, d'Amiens, de Bar-sur-Aube, de Vitry, de Péronne et de Montdidier.
En fait, c'était un des plus puissants seigneurs de France. Il se plaisait même à dire qu'il ne craignait ni les armes du roi, ni les censures de l'Eglise.


Anne allait parfois se promener en forêt avec lui, ravie de l'écouter raconter ses récits de chasse ou de guerre et regrettant peut-être un peu que ce beau compagnon fût marié...
Un jour de juin 1063, comme ils étaient seuls et qu'ils se regardaient dans une fontaine, il s'approcha d'elle et l'embrassa.

Après avoir savouré un long moment de ce que le comte lui offrait, la reine se sauva sans mot dire vers le château. Raoul, qui venait d'acquérir la certitude que la belle Anne était ardente, rentra précipitamment à Crépy, sa capitale, et, sur- le-champ, répudia son épouse, la tendre et juvénile Haquenez.

- Allez-vous-en ! dit-il simplement.
- Mais pourquoi ? cria la malheureuse qui ne s'attendait pas à tout cela.
- Parce que vous me trompez, répliqua Raoul, un peu pris de court
.

La pauvre comtesse, qui était un modèle de fidélité, fondit en larmes, fit ses bagages et partit le lendemain se réfugier dans un couvent.

Ayant ainsi fait place nette, Raoul retourna à Senlis quelques jours après, bien décidé à mener rondement les choses. On lui apprit que la reine faisait une promenade en forêt. Il y courut, la trouva en train de cueillir des fleurs, la prit dans ses bras, la hissa sur son cheval, monta en selle et enleva la reine de France tout comme s'il se fût agi d'une simple bergère...

Anne, précisons-le tout de suite, ne songea pas à pousser un seul cri de détresse. Au contraire, elle sourait, la joue contre la poitrine de son cher compte. Et, si quelqu'un lui avait demandé à ce moment ce qu'elle pensait de cet enlèvement, il est certain qu'elle aurait murmuré la seule phrase qui convient d'ailleurs en pareille circonstance :

- Je suis ravie ! ...


Raoul l'emmena à Crépy-en-Valois, où un prêtre complaisant - à moins qu'il ne fût terrorisé - les maria aussitôt.

L'enlèvement de la reine et son mariage semi-clandestin causèrent un grand scandale dans tout le royaume.
Les braves gens s'indignèrent, disant, avec raison,, d'ailleurs, que les petits princes avaient encore besoin de leur mère, que celle-ci les avait abondonnés sans l'ombre d'un regret pour suivre un homme marié, et qu'elle se trouvait présentement coupable d'adultère, trois ans après la mort du roi Henri.

- Elle n'a pas plus de dignité qu'une chienne, disait-on.
- Quant au comte Raoul, on devrait l'excommunier...


Pendant quelques temps les deux amoureux ne furent pas au courant des bruits fâcheux qui couraient sur leur compte. Indifférents à l'émotion que leur conduite pouvait susciter, ils passaient la plus grande partie de leur temps couchés, occupés à satisfaire leur passion réciproque avec une belle fougue...

Mais un jour, Haquenez, dans son couvent, apprit pour quelles raisons elle avait été répudiée. Justement indignée contre Raoul, elle entreprit de se défendre et, comme elle n'hésitait pas à employer les grands moyens, elle se rendit à Rome pour se plaindre au pape Alexandre II.

Le Saint-Père l'accueillit avec bonté, écouta le récit de ses malheurs et se contenta de lui dire d'un ton doucereux :

- Je vous conseille de rentrer en France, ma fille car vous voilà bien inutilement loin de tout ce qui vous est cher...

Et la pauvre Haquenez, le coeur amer, repartit vers son couvent
.

Le Pape, pourtant, avait été ému. Il chargea Gervais, archevêque de Reims, d'effectuer une enquête et, lorsqu'il eut confirmation des faits, il enjoignit à Raoul de se séparer de la reine et de reprendre sa Haquenez. Naturellement, le comte refusa.

Alors le Pape l'excommunia et déclara son mariage nul.

Cette sentence, disons-le tout de suite, ne troubla pas la lune de miel des deux amoureux. Bravant les foudres de Rome, ils jurèrent de ne jamais se séparer...
Ils tinrent d'ailleurs parole.


Indifférents à l'hostilité du peuple, ils voyagèrent ensemble dans le royaume, se cachant si peu, montrant une telle absence de remords, qu'on finit par admettre leur union.
Au bout de quelques années d'ailleurs, le roi Philippe trouva sage de se réconcilier avec eux, et Raoul fut même admis à la cour.

Anne y reparut à son tour avec le titre de reine mère quand le comte mourut, en 1074. On eut pour elle le plus grand respect, et elle régna sur le palais. Mais elle ne s'occupa point des affaires de l'Etat.


Certains historiens ont prétendu qu'elle était retournée l'année suivant en Russie pour y mourir. On se demande ce que cette vieille dame serait allée faire dans un pays où elle ne connaissait plus personne.
En réalité, la reine Anne est morte en France, probablement vers 1076, et l'on pense qu'elle fut inhumée à l'abbaye de Villiers, près de La Ferté-Alais
.
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Dim 6 Fév - 17:16

"ENLEVEZ-MOI", DIT BERTRADE, ET LA FRANCE FUT FRAPPEE D'INTERDIT

Il y a des femmes qui traversent la vie comme ces souffles de printemps qui vivifient tout sur leur passage - Mme NECKER -


Une interminable pluie d'automne tombait sur Orléans. La petite ville fortifiées, qui était, en cette fin du XIè siècle, la résidence préférée des rois de France, n'avait certes pas un aspect très riant. Une eau noirâtre dégoulinait à grands bruits de tous les toits, et la chaussée n'était qu'un lac de boue.
Aussi, dans les rues, où le vent du val de Loire s'engouffrait par moments, faisant claquer les volets, arrachant les enseignes, tournant la tête aux girouettes, aurait-on cherché en vain un seul Orléanais.

Tous les habitants et les guetteurs eux-mêmes, qui auraient dû se trouver à leurs postes aux coins des remparts, étaient, pour l'heure, serrés devant des cheminées où brillaient de grands feux de bois.
En d'autres temps, ils eussent, les uns et les autres, profité de cette occasion pour boir un verre de vin pétillant ou pour se raconter quelque histoire gaillarde, en se chauffant la paume des mains aux tisons. Mais aujourd'hui, 15 novembre 1080, ils avaient tous, Orléanais et gens d'armes du roi, le même visage recueilli devant les flammes dansantes.


Agenouillés à même le sol, ils priaient. Et leur prière était bien curieuse :

- Seigneur Dieu, disaient-ils, faites que notre reine Berthe, femme de notre roi Philippe, donne bientôt le jour à un enfant... Faites que notre gentil sire trouve dans ses reins la force de procréer et, dans son sang la semence de vie...

Depuis huit ans, en effet, cette prière était obligatoire dans tout le royaume.
Chaque sujet disposant de quelques instants de répit dans son travail devait en profiter pour la réciter avec une pieuse ferveur.
Les moines, dans leurs abbayes, les évêques, dans leurs chapelles, les religieuses, dans leurs couvents, avaient cette même obligation ; tout le monde priait pour que l'union royale ne deumeurat pas stérile.


Or, ce jour-là, au moment où les Orléanais s'adressaient au ciel, avec, peut-être , quelque distraction, un homme et une femme agenouillés sur les dalles de la chapelle du château d'Orléans disaient, à tour de rôle et à haute voix, des paroles qui n'étaient pas pour eux une prière apprise, mais une émouvante requête qu'ils improvisaient en pleurant.
C'était Philippe Ier, roi de France, et Berthe, sa gracieuse épouse...

- Donnez-nous un petit enfant, Seigneur ...

Après avoir prié pendant deux longues heures, ils remontèrent jusqu'à leur chambre, et, comme le moment du dîner n'était pas encore proche, ils se couchèrent et firent en sorte que ciel pût les exaucer facilement
...

Il y avait huit ans (depuis 1072, date du mariage royal) que le royaume entier priait en vain ; huit ans que le roi passait son temps à s'agenouiller et à se coucher sans résultat.
Exténué par cette gymnastique, Philippe pensait à répudier la reine et à prendre pour femme une de ces filles d'Allemagne, réputées pour leur fécondité extaordinaire.
Il n'eut pas besoin d'en venir à une aussi pénible extrêmité, car, fort heureusement pour le royaume, les prières de toute cette ville rendue inactive par la pluie touchèrent le ciel, qui donna enfin aux reins de Philippe la force qu'il désirait.

Et, l'été suivant, la reine mit au monde un bébé qui devait être appelé un jour Louis VI le Gros.
Le royaume de France applaudit à grands cris et se remit aussitôt en prières.
Mais cette fois, pour remercier le ciel...


Ravi et soulagé, le couple royal vécut heureux jusqu'en 1092. Puis il arriva que Philippe prit Berthe en dégoût et la répudia :

- Va-t-en, dit-il, tu es trop grosse.

Sans discuter, mais effondrée de douleur, la pauvre reine alla se retirer à Montreuil-sur-Mer.

Philippe avait, à ce moment, quarante ans et un tempérament ardent. Dès qu'il fut libre, il commença à chercher une autre épouse plus svelte.
Il n'avait pas encore fixé son choix, lorsqu'il reçut la visite d'un homme qui venait de la part de Bertrade de Montfort, femme de Foulques le Réchin, comte d'Anjou, et qui lui dit :


- Dame Bertrade a grand peur de se voir répudier par son mari qui n'a pas craint de renvoyer ses deux premières femmes de la façon la plus honteuse. Aussi préfère-t-elle prendre les devants et le quitter pour épouser un autre homme. Comme elle vous admire beaucoup, sire, et que vous êtes présentement libre de femme, elle aimerait bien vous voir.

Philippe, qui connaissait Bertrade de réputation, ne se le fit pas dire deux fois. Il partit aussitôt pour Tours, où elle se trouvait avec son mari.

Il fut littéralement subjugué par la jeune femme, qui avait non seulement les yeux les plus langoureux du monde, mais encore, dans la démarche, quelque chose de lascif qui plaisait généralement.


D'ailleurs, voici ce que nous dit le chroniqueur Suger de cette jolie, mais dangereuse personne :
"C'était une femme remplie d'agréments et consommée dans ces admirables artifices naturels à son sexe, à l'aide desquels les femmes hardies mettent sous leurs pieds des maris qu'elles ont accablée d'outrages ; elle avait tellement plié à ses volontés le comte d'Anjour, quoique entièrement exclu de son lit, qu'il la respectait comme une souveraine et que le plus souvent, assis sur l'escabeau où elle posait ses pieds, et comme fasciné par ses enchantements, il obéissait aveuglément à ses ordres."


Philippe, amoureux fou, réussit -assez aisément - à obtenir un rendez-vous très particulier avec Bertrade.
Après avoir passé ensemble un moment qu'ils jugèrent bien rempli, ils allaient se quitter sur un dernier baiser, lorsque l'ardente comtesse d'Anjou se rejeta furieusement dans les bras du roi :

- Enlevez-moi, dit-elle soudain.
- Aujourd'hui, c'est impossible, répondit Philippe, mais je vais préparer cette nuit notre départ et, demain samedi, tout ira bien. Trouvez-vous à l'église Saint-Jean à l'heure de la bénédiction...


Le lendemain, veille de la Pentecôte, Bertrade suivit tous les offices dans l'église indiquée, pendant que son mari l'attendait dans son château. Philippe vint bientôt la rejoindre et feignit de prier aussi pieusement qu'il le faisait jadis à Orléans, avec Berthe.

Tout à coup, au moment où les braves chanoines étaient occupés à bénir les fonts baptismaux, il prit Bertrade dans ses bras devantla foule stupéfaite et sortit de l'église en courant. A la porte, il avait posté un groupe de cavaliers.

- Que personne ne sorte de l'église ! leur cria-t-il.

Puis, montant à cheval, il prit sa belle en croupe et partit à vive allure vers Orléans.

Cet enlèvement causa le scandale qu'on imagine. Le haut clergé se réunit de toute urgence pour examiner la situation, et le comte d'Anjou, qui aimait tendrement sa femme, dut se mettre au lit tellement il était malheureux
.

Au bout de quelques jours, pourtant, il se releva, envoya une lettre d'injures au roi et se prépara à la guerre.
Philippe, tout à son bonheur, ne prit même pas la peine de lui répondre. Alors Foulques devint menaçant :
"Rendez-moi ma femme, ou je prends la tête d'une coalition contre vous et j'assiège Orléans... Vous erez battu, car j'ai pour moi tous les hommes de France que votre conduite révolte..."

Philippe reçut cette lettre en riant :

- S'il a pour lui tous les cocus, dit-il, il se pourrait en effet que l'armée royale ne fut pas assez forte...

Finalement, Foulques se calma, et Bertrade, au bout de quelques mois, sachant que son pouvoir sur le malheureux comte d'Anjour était absolu, s'amusa à l'inviter au palais d'Orléans.
Foulques vint.
Pendant tout le repas, Bertrade se montra aussi tendre avec qu'avec Philippe. Elle les embrassait à tout de rôle et fut si habile qu'à la fin du dîner les deux hommes étaient réconciliés.
- Il faudra revenir, dit Bertrade aimablement.
Foulques, ayant baisé sa femme au front et serré la main du roi, retourna à Tours.



Bertrade et Philippe furent moins heureux dans leurs négociations avec l'Eglise. Celle-ci se montra intraitable et ordonna au roi de renvoyer sa concubine. Elle ajouta qu'il était navrant de voir les préoccupations d'un souverain qui se disait chrétien, au moment où de valeureux chevaliers se préparaient à partir délivrer le saint Tombeau...

On était, en effet, en 1096 ; un Amiénois nommé Cucupiètre, mais plus connu sous le sobriquet de Pierre l'Ermite, venait de prêcher la première Croisade. Evénement considérable qui devait bouleverser la civilisation occidentale, et dont Philippe, trop occupé par Bertrade, se désintéressa complètement. Son mariage avec la voluptueuse comtesse passait pour lui avant toute chose.


- Vous ne vous marierez point, avait dit le pape.

Sans s'émouvoir, Philippe convoqua à Paris quelques évêques de ses amis et fit célébrer son union avec Bertrade, qui était toujours la femme légitime de Foulques.
Le pape Urbain II, fort irrité de cette désobéissance, commença par excommunier le roi, , puis il convoqua à Nîmes, un concile qu'il vint présider personnellement.
Philippe, un peu ennuyé de voir l'ampleur que prenaient les choses, promit de renoncer à Bertrade. Le pape donna son absolution, et, satisfait, s'en retourna à Rome.
Mais deux jours plus tard, Philippe reprenait Bertrade dans son lit ...


Aussitôt prévenu, Urbain II entra dans une grande - mais sainte -colère et excommunia Philippe une seconde fois. De plus, il frappa d'interdit tout le royaume. Sentence qui empêchait de célébrer les offices et d'administrer les sacrments dans le diocèse où séjournait le roi.

Philippe ne céda pas et garda près de lui l'onduleuse Bertrade.
- Je veux que le pape sache que l'amour est plus puissant que lui.


C'était accepter d'un coeur léger bien des ennuis ; car, dès lors, la vie des deux époux devint fort compliquée et même franchement désagréable. Lorsqu'ils arrivaient dans une ville, les sercices religieux cessaient immédiatement, et tous les habitants regagnaient en courant leur demeure, pour y prier tous volets clos. Les excommuniés se promenaient alors dans des rues vides où leur parvenait par instant la rumeur des oraisons tristes que les braves gens récitaient à leur intention. Finalement ils s'en allaient, et les cloches aussitôt se remettaient en branle pour rappeler les fidèles cachés dans leurs maisons. En entendant ces carillons, Philippe essayait de plaisanter :
- Entends-u, ma belle, disait-il, comme ils nous chassent en musique ?


Au bout de quelque temps, le roi, las de vivre comme un pestiféré, informa le pape qu'il s'engageait cette fois sincèrement à n'avoir plus aucune relation coupable avec Bertrade.
Convoqué à Paris, il dut prononcer le serment suivant, la main sur les évangiles "Moi, Philippe, roi de France, je renonce à ma faute ; je n'aurai plus avec Bertrade aucun commerce illicite ; je ne la verrai plus qu'en présence de personnes non suspectes. Avec l'aide de Dieu, je serai fidèle à mes engagments."
Bertrade fit le même serment, et tous les deux furent absous.
Hélas ! leur passion était si grande qu'un mois ne s'était pas écoulé qu'ils se retrouvaient tous les deux dans le même lit...
Cette fois, le pape, fatigué d'intervenir, ferma les yeux. Il est vrai, qu'en lutte contre l'empereur d'Allemagne, il avait alors besoin de l'appui du roi de France..


L'influence de Bertrade sur Philippe fut désastreuse.
Suger nous dit : "Depuis qu'au détriment des droits de sa femme légitime, Pphilippe s'était uni à la comtesse d'Anjou, il ne faisait rien qui fût digne de sa majesté royale ; entraîné par sa passion désordonnée pour cette femme qu'il avait enlevée, il ne connaissait d'autre soin que de se livrer à la volupté, ne pouvoyant à aucun des besoins de l'Etat, et s'abandonnant aux plaisirs plus qu'il ne fallait, ne ménageait pas même la santé de son corps
."

Nous avons vu que ce roi véritablement ensorcelé par sa belle n'avait pris aucune part à la première Croisade. Plus tard, il ne fit rien pour défendre son fils, le futur Louis le Gros, contre Bertrade. Celle-ci haïssait le jeune prince, car elle voulait que ce fût son fils à elle (elle avait donné trois enfants au roi) qui héritât la couronne de France. Un jour elle fit absorber à Louis une dose massive de poison dont il ne réchappa que par miracle...

A plusieurs reprises, d'ailleurs, elle tenta de faire assassiner ce gros garçon qui la gênait. Sans doute eût-elle finalement réussi, si Philippe n'était pas mort brusquement en 1108.
Chassée immédiatement du palais, Bertrade se retira au couvent de Fontevrault, où elle termina ses jours de façon fort édifiante.


(Louis le Gros épousa d'abord - pour raisons politique - Luciane de Rochefort, âgée de treize ans. Bientôt déçu par la trop grande candeur de sa compagne, il divorça. Sur le conseil de saint Yves, il prit alors pour femme la nièce du Pape, Adélaïde de Maurienne, ardente luronne dont il se trouva bien).
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Dim 6 Fév - 20:56

ALIENOR FUT VICTIME DES NUITS D'ORIENT

A antioche, l'incontinence de cette femme fut publique. Elle se conduisit, non comme une reine, mais comme une fille commune.
- ALBERIC, moine du XIIè siècle -


Un matin de 1137, dans le jardin du château de Bordeaux, une ravissante jeune fille, dont la poitrine commençait à se dessiner agréablement, était en train de filer la laine.
C'était Aliénor, l'héritière de Guillaume VIII de Poitiers, duc d'Aquitaine, l'un des plus puissants seigneurs de France.

Elle n'avait pour l'heure, que quatorze ans, mais l'éclat de ses yeux verts possédait un tel magnétisme que les chevaliers ne pouvaient la regarder sans se sentir fort troublés, et que certains troubadours avaient déjà composé pour elle des vers enflammés où ils lui disaient, sous le couvert d'un langage précieux, tout le plaisir qu'ils auraient à la mettre dans leur lit.

Ces hommages la ravissaient, car, de son côté, elle commençait à considérer les hommes avec un intérêt à peine dissimulé.


Un soir, elle avati même écrit, sur l'un de ses amoureux-poètes, une petite chanson dont l'audace avait plu à son destinataire.
Ce n'était encore là que jeux del'esprit et de l'imagination, mais qui faisaient prévoir un tempérament ardent.

Il est vrai que la gracieuse Aliénor avait de qui tenir, puisque son grand-père, le troubadour Guillaume VII de Poitiers, s'était rendu célèbre en son temps par une grande "démangeaison d'amour". Au point qu'un chroniqueur avait résumé sa vie en une phrase savoureuse :
"Il courut longtemps le monde pour suborner les dames..."



Aliénor connaissait toutes les chansons de son grand-père, même les plus gaillardes, celles que le joyeux paillard avait composées pour conserver le souvenir de certaines nuits d'amour particulièrement exténuantes...
Et, ce matin-là, tou t en filant, elle en chantait précisément une... Certaines images la faisaient rêver et rougir un peu. Par association d'idées, elle évoqua le visage souriant de son grand-père, puis la silhouette athlétique de son père, et soupira. Il y avait maintenant un mois que celui-ci était parti faire un pèlerinage à Saint-Jacques de-Compostelle, et elle s'ennuyait de lui.


"Pour son retour, nous composerons une chanson avec ma soeur", pensa-t-elle
Et cette idée la réjouit.
Tout à coup, trois hommes apparurent dans le jardin et s'approchèrent de la jeune fille. L'un d'eux était Geoffroy III, archevêque de Bordeaux. Ils avaient un air triste qui inquiéta Aliénor. Quand ils furent devant elle, ils s'agenouillèrent en pleurant.

- Madame, dit Geoffroy, nous avons une male nouvelle à vous apprendre.

- Mon père ? dit Aliénor.

L'archevêque baissa la tête :

- Il était tombé malade sur la route, dit-il et a trépassé avant d'arriver à Saint-Jacques !

Aliénor cacha son visage dans ses mains et sanglota.


- Vous êtes maintenant duchesse d'Aquitaine, dit encore Geoffroy, et c'est pouquoi nous sommes venus vous rendre hommage. (La mère d'Aliénor était morte en 1132).
Ayant baisé le bas de sa jupe, les trois hommes se relevèrent.

- Avant de mourir, ajouta le prélat, votre père a eu le temps de faire connaître ses dernières volontés.


Celles-ci engagent votre avenir, madame, nous devons vous en informer.
Et l'homme d'Eglise expliqua à la jeune duchesse que Guillaume de Poitier, craigant que son duché ne fût la proie de quelques barons sans scrupules, avait envoyé des ambaassadeurs en Ile-de-France pour demander au roi Louis VI de prendre ses deux héritières, Aliénor et Alix, sous sa protection.


- Votre père a fait plus encore, dit l'archevêque, il a chargé ses encoyés de dire au roi que le dernier voeu qu'il formait avant de mourir était que vous épousiez son fils Louis le Jene...

En entendant ces paroles, l'adolescente blêmit. Epouser un homme du Nord, lui faisait certes, un peu peur, mais à lapensée d'être un jour reine de France lui donnait le vertige.

- Croyez-vous que lle roi acceptera ? demanda-t-elle.
Les trois hoçmmes eurent un léger sourire.

- Je puis vous garantir que vous serez reine dit le prélat.
Aliénor se leva :

- Allons prier, dit-elle simplement
.
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Lun 7 Fév - 19:59

Lorsqu'il fut informé du désir de Guillaume de Poitiers, Louis VI ne se sentit plus de joie. Marier son fils à la puissante héritière d'Aquitaine était une véritalbe aubaine. En effet, le territoire appartenant à Aliénor représentait l'Auvergne, le Poitou, la Marche, le Limousin, l'Angoumois, la Saintonge, le Périgord, la Gascogne et la Guyenne.
Bien qu'il fût précisé que le duché ne serait pas rattaché au domaine royal et que le futur roi de France n'aurait que le titre de Duc d'Aquitaine, il sembla, avec raison, à Louis le Gros que c'était une étape importante vers l'unité nationale. Aussi acceptat-t-il le mariage sans poser de condition.


Quelques semaines plus tard, l'héritier de la couronne arrivait à Bordeaux.
Agé de dix-sept ans, il avait de beaux cheveux blonds, des yeux bleus, un air candide.
Il plut aussitôt à Aliénor, qui l'attendait avec un peu d'inquiétude. Elle lui sourit et ses yeux brillèrent si étrangement qu'il en fut comme électrisé.
Bref, ce fut de part et d'autre, le coup de foudre.
Le surlendemain, le mariage était célébré dans la basilique de Saint-André, à Bordeaux.


Tout de suite après la cérémonie, les jeunes époux partirent pour Paris où les attendait Louis VI. On assure même que leur nuit de noces n'eut pas lieu à Bordeaux, mais quelque part sur la route de Poitiers...
Hélas ! le jeune Louis n'avait aucune expérience et Aliénor dut, paraît-il, lui donner quelques renseignements sur la marche à suivre pour mener à bien l'opération...
En apprenant ce qu'elle attendait de lui, le pauvre qui était la candeur même, fut effaré.
Elle dut insister pour le convaincre et il se montra un piètre amant.
La déception fut cruelle pour Aliénor qui rêvait d'un mari vigoureux et ardent, capable de lui faire subir mille violences délicieuses...
Ils reprirent leur route, le lendemain, fort tristement.


A Poitiers, une nouvelle les attendait : le roi Louis VI venait de mourir. Immédiatement, Aliénor oublia la fâcheuse impression que lui avait laissée sa nuit de noces, pour ne penser qu'à une chose : elle était reine...
Le couronnement des nouveaux souverains eut lieu à Bourges pendant les fêtes de Noël. Tous les grands seigneurs et tous les chevaliers qui assistèrent à la cérémonie furent éblouis par la beauté d'Aliénor et envièrent le roi. Les chroniqueurs nous disent que "nombreux furent les chevaliers qui retournèrent chez eux, le coeur gonflé d'amour pour la jeune reine aux yeux verts."


Aliénor avait amené avec elle, à la cour de France, sa soeur Allix, qui était d'un an sa cadette.
Cette gracieuse personne, dont le sang était partidulièrement chaud, ne tarda pas à considérer avec un oeil brillant les jeunes comtes qui fréquentaient au palais. Son air effronté de gamine précoce finit par séduire le beau Raoul de Vermandoi qui avait le titre de sénéchal de France. Un soir, elle alla le retrouver dans sa chambre et devint sa maîtresse. Elle n'avait pas quinze ans.
Leur plaisir fut si peu discret que tout le château passa une nuit blanche. Le lendemain, le roi, qui était d'une grande pruderie, convoqua Raoul et lui déclara qu'il était très mécontent. Un peu honteur, le sénéchal bredouilla quelques excuses et s'engagea à épouser l'ardente Allix.
Or il était déjà marié avec Gerberte de Champagne...


- Que ferez-vous de votre femme .
- Je crois, répondit hypocritement Raoul, que nous sommes parents à un degré prohibé par l'Eglise. Je vais en aviser l'évêque de Reims, et notre mariage sera déclaré nul.

Naturellement, cette histoire de cousinage était entièrement inventée. Aussi l'évêque de Reims refusa-t-il d'autoriser la répudiation et, à plus forte raison, le remariage.
Mais Raoul, soutenu par Aliénor qui voulait que sa soeur fût heureuse, passa outre et, deux mois plus tard, son union avec Gerberte ayant été déclarée nulle par un concile formé de prêtres amis de la reine, il épousa Allix.


Or Gerberte n'était pas femme à se laisser faire ; elle alla se plaindre à son oncle Thibaut de Champagne qui, furieux d'apprendre comment on traitait sa nièce à la Cour de France, déclara la guerre à Louis VII.
De durs combas s'engagèrent aussitôt entre les armées champenoises et françaises. Au cours d'une de ces opérations, le foi, qui avait pris déjà Dormans et Epernay, vint assiéger Vitry, où il pénétra après avoir fait preuve d'une grande férocité. Affolés, les habitants se réfugièrent dans l'Eglise. Alors, le roi, créant un précédent au crime d'Oradour, fit mettre le feu au monument et mille trois cents personnes moururent, brûlées vives...

Louis VIIV, lorsqu'il recouvra son sang-froid, eut de grands remords de cette action ; et, comme il était lâche, il en voulut à Aliénor d'être avec sa soeur à l'origine de cette guerre.


Rentré à Paris, il se confessa à Saint-Bernard qui lui suggéra de se racheter en allant combattre l'Infidèle en Palestine.
Louis accepta et décida qu'Aliénor l'accompagnerait à Jérusalem. Etait-il donc si amoureux d'ele qu'il ne pû la quitter ? Non, mais il était jaloux. Il savait que la jeune reine avait un tempérament fougueux et qu'elle n'attendait qu'une occasion pour tomber dans les bras d'un gaillard plus viril que lui.
Aussi croyait-il, en l'emmenant à Jérusalem, agir avec une grande sagesse.
Personne ne lui avait dit que les nuits chaudes de l'Orient avaient des effets désastreux sur les femmes.


Le départ pour la Terre Sainte eut lieu le 1er juin 1147. Les souverains, accompagnés de nombreux chevaliers, traversèrent l'Allemagne, franchirent le Danube à Ratisbonne ; firnet étape à Belgrade, à Andrinople, Byzance, à Ephèse, puis il s'embarquèrent.

Au printemps suivant, ayant remonté le cours de l'Oronte, ils arrivèrent à Antioche. Le prince de cette ville, Raymond de Guyenne, était l'oncle d'Aliénor.
Il reçut les souverains dans son magnifique palais et se montra immédiatement fort galant avec sa nièce...
Or la pauvre reine, que Louis laissait dormir seule depuis le départ de France, commençait à ressentir les effets aphrodisiaques du climat.
Une nuit, alors qu'elle ne parvenait point à dormir, un homme pénétra dans sa chambre. Sans lui demander qui il était, elle lui ouvrit son lit...
Cet amant mystérieux la quitta avant l'aube, la laissant épuisée et heureuse.
Etait-ce un Turc, comme le prétendent certains historiens ? (MATHIEU PARIS, Chroniques :"Cette folle fille s'était diffamée par l'adultère avec un infidèle, fils du diable")Un croisé qui n'avait pu résister, cette nuit-là, au désir qu'il avait d'elle, ou simplement l'oncle Raymond ? Mystère !


Quoi qu'il en soit, le lendemain, Aliénor eut un air bizarre qui éveilla les soupçons du roi. Il décida de la surveiller. Or le prince Raymond avait, de temps à autre - et en particulier - de longues conversations avec sa nièce. Il espérait user de l'influence énorme qu'elle avait sur Louis pour obtenir que l'armée des croisés l'aidât à défendre ses intérêts en Syrie.
Un soir qui'l lui parlait de ses affaires, peut-être en la serrant d'un peu près, le roi entra brusquement dans la pièce.
Son premier mouvement fut de se jeter sur Raymond ; mais Aliénor s'interposa.


- Tu défends ton amant, cria Louis.
- Non, dit Aliénor avec une grande dignité, j'empêche le roi de France de se batre comme un garde d'écuries.
- Une reine qui se conduit comme une fille publique, répliqua le roi, n'a aucune leçon à me donner. Elle n'a qu'à obéir !
D'un ton sec, il ajouta :
- Nous partirons dès demain pour Jérusalem. Nous avons respiré depuis trop longtemps déjà, l'air malsain d'Antioche !
Les yeux verts d'Aliénor étincelèrent :
- Pars si tu veux, dit-elle, moi je reste ici !
Louis, stupéfait et accablé, demeura un moment sans rien dire. Enfin, il bredouilla :
- Tu oublies que tu es ma femme

Puis il reprit son sang-froid et dit sèchement, en la regardant droit dans les yeux :
- Il me semble même que, depuis quelque temps, tu l'oublies trop facilement.
Aliénor soutint le regard de Louis.
- C'est peut-être parce que tu l'oublies toi-même, dit-elle. Ce n'est pas un roi que j'ai épousé, c'est un moine.
Ce dernier mot rendit Louis furieux. Il se mit à hurler :
- Femme vicieuse ! Race du diable ! Famille de chiens et d'incestueux !

Fort gêné, le prince Raymond, debout dans un coin de la pièce, restait silencieux.

- L'inceste ? ricana Aliénor. Tu sembles t'y complaire assez bien.

Le malheureux Louis, qui était la chasteté même, fut effaré.
- Quoi ?
- J'ai le regret de t'apprendre, mon pauvre ami, que nous ommes parents à un degré qui interdit le mariage. Notre union est donc incestueuse et notre lit sacrilège.

Louis était très respectueux des règlements de l'Eglise. Il pâlit affreusement.

- Parfait, dit-il. Dans ce cas, nous allons divorcer.
- C'est tout ce que je demande, répondit Aliénor
.

N'ayant, dès lors, plus rien à se dire d'important, Aliénor et Louis rentrèrent dansleurs appartement respectifs.

Mais le roi était plus décidé que jamais à quitter Antioche. Craignant que Raymond ne s'opposât par la force au départ d'Aliénor, il résolut de partir nuitamment. Il réunit quelques chevaliers et leur exposa son plan.
On prépara en silence les bagages et les chevaux, puis deux hommes furent chargés d'enlever la reine qui dormait -seule, cette nuit-là, heureusement -
A l'aube, la troupe de Français était déjà bien loin d'Antioche, sur la route de Jérusalem
.
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Lun 7 Fév - 20:24

Pendant quelques jours, Aliénor, qui regrettait probablement les nuits volupteuses d'Antioche, resta plongée dans un mutisme agressif.
Puis elle consentit à parler au roi. A Jérusalem, elle voulut bien lui sourire. Louis, qui avait été profondément blessé par les reproches touchant sa virilité, en profita pour aller la retrouver, le soir même, dans son lit.
Il fut accueilli, si j'ose dire, à bras ouve
rts...

Mais cette nuit de plaisir ne changea rien aux intentions du roi, qui écrivit à l'abbé Suger (régent du royaume en l'absence de Louis VII) pour lui annoncer qu'il voulait divorcer.
Suger était un fin politique. Il pensa avec effroi que, si les souverains divorçaient, Aliénor reprendrait l'immense territoire qu'elle avait apporté en dot. En outre, ce qui était plus grave encore, elle pouvait fort bien, à vingt-cinq ans se remarier et donner une force considérable à un ennemi du roit de France.


Aussi, le régent, faisant taire ses scrupules religieux, répondit-il à Louis VII :
"Quant à la reine, votre femme, nous vous conseillons, si vous le voulez bien, de cacher l'inquiétude qui vous dévore, jusqu'à ce que, revenu en France, vous puissiez délibérer tranquillement sur cela comme sur tant d'autres choses."

Cette lettre apaisa un peu le roi. Et c'est presque réconciliés que les souverains quittèrent la Terre Sainte pour rentrer en France.

A Rome, où ils s'arrêtèrent, le pape, prévenu par Suger, leur déclara "qu'il ne devait jamais être question entre eux d'empêchement par consanguinité", et il confirma solennellement leur mariage.

Louis VII, qui était toujours fort épris d'Aliénor, en éprouva une grande joie et voulut, le soir même fêter gaillardement ces nouvelles épousailles.
Il le fit si bien que, quelques semaines plus tard, on annonçait que la reine attendait un héritier...


Les croisés rentrèrent en France, et la reine, qui mit au monde une fille, se montra pendant quelque temps une épouse parfait ; mais ce que les chroniqueurs appellent "son besoin de plaire et de séduire" la poussa bientôt à commettre de nombreuses imprudences avec des jeunes seigneurs qui étaient conviés à la Cour.

Elle se montra, dit-on, si légère que le roi manifesta de nouveau de la jalousie. Finalement, il eut la certitude qu'Aliénor avait un amant.


Cette fois il n'en parla pas à l'abbé Suger, qu'il savait toujours hostile au divorce et se contenta de demander conseil à quelques évêques de ses amis. Ceux-ci, comme la plupart des ministres, n'avaient que peu d'amitié pour l'ex-Régent. Ravis de contrer sa politique, ils déclarèrent au roi que la consanguinité existait réellement et qu'une annulation du mariage royal était chose facile.

Sur ces entrefaites, Suger mourut brusquement... Et, en mars 1152, un concile réuni à Beaugency rendit la liberté aux deux époux.

Aliénor qui était à Blois à ce moment, accueillit la nouvelle avec joie.
Elle était lasse, en effet, de ce trop scrupuleux et trop pieux mari, qui passait son temps à la surveiller.
Et puis elle allait enfin pouvoir réaliser son rêve :
organiser, avec quelques troubadours et quelques jolies femmes de ses amies, une cour d'amour
...
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Jean2

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MessageSujet: Re: Clovis et Clotilde    Mar 8 Fév - 9:38

Elle avait bien raison !
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Mar 8 Fév - 14:40

Cette jeune femme, qui possédait maintenant à elle seule le tiers de la France, fut aussitôt entourée de prétendants. Pour les fuir, elle se réfugia dans son château de Poitiers. C'est là qu'elle vit arriver, par un beau matin d'avril, un élégant jeune homme de dix-neuf ans, qu'elle connaissait bien pour avoir tendrement parlé d'amour avec lui à Paris l'été précédent. Il était séduisant, il était comte d'Anjou et de Touraine et s'appelait Henri Plantagenet.

- Quand je serai libre, lui avait-elle dit à Paris, nous nous épouserons.
Ce jour était venu. Et, un mois plus tard, c'est-à-dire deux mois après la décision du concile de Beaugency, le 18 mai 1152, Aliénor épousait son jeune amant.


Immédiatement, ses possessions se soudèrent à celles de Plantagenet, et il se forma tout à coup, à l'ouest du domaine royal, un puissant Etat, qui allait de la Picardie au pays basque.

Louis VII comprit sa maladresse. Perdant tout sang-froid, il déclara la guerre à Henri Plantagenet avec l'espoir de reprendre les provinces perdues ; mais il dut vite abandonner la lutte et regretta de n'avoir pas suivi les sages conseils de Suger.


Pendant ce temps, le mari d'Aliénor, qui était petit-fils de Guillaume le Conquérant, et qui avait des droits à la succession au trône d'Angleterre, renouait des amitiés outre-Manche. Finalement, il se rendit à Londres où il passa près d'un an à jouer de son charme devant une cour émerveillée. Le résultat fut prodigieux : Plantagenet réussit à se faire nommer héritier par le roi de Grande-Bretagne qui n'avait pas de fils.
Cette heureuse nouvelle parvint à Aliénor alors qu'elle venait de mettre au monde un gros garçon qu'on baptisa Guillaume. Elle fut ravie pour son mari, mais soupira. Allait-elle donc être reine pour la deuxième fois ?

Oui. En 1154, le roi Etienne d'Angleterre mourut, et Henri lui succéda sur le trône.


Louis VII, cette fois, fut accablé, car toutes les possessions de Plantagenet : la Normande, l'Anjou, la Touraine, le Poitou, l'Angoumois, l'Auvergne, la Marche, le Limousin, la Saintonge, le Périgord, la Gascogne et la Guyenne, devenaient des colonies anglaises...
Le roi de France voulut protester. Le nouveau roi d'Angleterre se contenta de sourire.

Ainsi naissait entre les deux pays un différend qui allait être à l'origine de la première guerre de Cent ans.
Le 15 décembre de la même année, Aliénor fut couronnée à la Cathédrale de Westminster, en même temps que Henri.
On l'acclama, et sans doute la crut-on heureuse.
Mais la nouvelle reine d'Angleterre était triste...


Elle était triste parce que, durant la longue absence de son mari, elle avait connu un troubadour qui composait des chansons pour elle, et qu'elle adorait. Il s'appelait Bernard de Ventadour, et c'est vers lui qu'en ce jour glorieux allait toute sa pensé.
Le reverrait-elle jamais ?


Après le sacre, Aliénor s'installa sans joie dans son palais de Londres. Filant la laine ou jouant de la viole, elle pensait sans cesse à Bernard et à sa Guyenne ensoleillée... Pourquoi le destin l'avait-il faite reine de ce pays brumeux et froid ?
Elle pensait aussi à ses deux filles laissées à la Cour de France, et à Louis VII qui venait de se remarier avec Constance de Castille... Elle essayait parfois d'imaginer la nouvelle vie de son ex-époux. .. Bien qu'elle ne fût plus attachée à Louis, cela la rendait triste sans qu'elle comprit
pourquoi...


Assise devant la grande cheminée du château, où brûlaient en permanence deux troncs d'arbre, elle rêvait du royaume de France ; et, pendant des heures, les hautes flammes se reflétaient dans ses yeux verts.
Un jour, les dames du palais la surprirent, pleurant doucement dans son fauteuil. Ces jeunes femmes étaient des Poitevines de sa suite.

- Est-ce sur la douceur du Poitou que vous pleurez, madame ?
- Non répondit la reine, mais sur la mauvaiseté du roi...

Aliénor venait, en effet, d'apprendre que Henri avait une liaison. Il la trompait avec la fille d'un baron anglais, une jeune blonde aux yeux candides qui se nommait Rosamonde Clifford. ..........
Razz tongue )


Bien qu'elle fût de tempérament infidèle, Aliénor était fort jalouse. Le soir même, au cours d'une scène violente, elle exigea que son mari chassât immédiatement la favorite. Henri II promit ; mais Aliénor devait apprendre bientôt que le roi n'avait pas tenu parole et qu'il retrouvait Rosamonde dans un château voisin.

- Si je la trouve, je la tue, dit-elle calmement.


Henri frémit ; il savait qu'une des aïeules d'Aliénor, ayant réussi à s'emparer d'une de ses rivales, l'avait livrée toute une nuit aux plaisirs des slodats, avant de lui faire crever les yeux. Aussi jugea-t-il prudent de faire construire à Woodstock, dans le comté d'Oxford, un pavillon en forme de labyrinthe, où il cacha la douce Rosamonde.

(Les auteurs de manuels prétendent généralement que la reine sut découvrir la retraite de sa rivale et qu'elle la tua de ses propres mains. Cette histoire, inventée par le poète anglais Dickenson, est non seulement fausse, mais absurde, puisque Rosamonde est morte en 1172, c'est-à-dire dix-huit ans plus tard. A ce moment, Henri II l'avait depuis longtemps oubliée et remplacée...)
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Mar 8 Fév - 16:45

Puis il décida, pour changer les idées de la reine, d'organiser un petit voyage dans leurs possessions françaises. C'était agir habilement. Rien ne pouvait faire plus plaisir à Aliénor qui s'ennuyait en Angleterre.
Ravie d'aller revoir sa Guyenne, elle oublia sa jalousie.
Les souverains furent accueillis avec enthousiasme de Rouen à Bordeaux.
A Poitiers, Aliénor aperçut Bernard de Ventadour qui lui fit remettre une chanson :


Je ne sais plus me gouverner
Et plus ne puis m'appartenir
Depuis le jour où elle a permis à mes yeux
De se mirer dans un miroir qui tant me plaît.

Miroir, pour m'être miré en toi
Mes profonds soupirs me tuent.
Oui, je me suis perdu en toi
Comme Narcisse en la fontaine
...

La reine, fort émue, réussit à rencontrer Bernard quelques instants. Tous deux pleurèrent.

- Je reviendrai bientôt, dit Aliénor. Et vous n'aurez plus de raison d'être triste, croyez-moi.........
Bernard savait comprendre les choses à demit-mot. Il fut transporté de joie.

La promesse qu'elle venait de faire à son beau troubadour n'empêchait pas Aliénor de se montrer affectueuse avec son mari. C'est ainsi qu'au cours de ce voyage elle se trouva enceinte. Et c'est avec le futur Richard Coeur de Lion en son sein qu'elle rentra en Angleterre.


L'année suivante, Aliénor ne revint pas en France comme elle l'espérait, car son mari s'y trouvait pour régler la succession de l'archevêque de Bordeaux qui venait de mourir.

Au cours de ce voyage, le roi d'Angleterre signa une trêve avec Louis VII et conclut une promesse de mariage entre Marguerite, la dernière fille du roi de France, et son fils aîné âgé de trois ans. La fiancée, elle, avait deux ans. Selon la coutume, elle fut confiée immédiatement à son futur beau-père pour être élevée en Grande-Bretagne.


Aliénor eut donc à s'occuper d'une fillette que son ex-époux avait eue de sa nouvelle femme.
Elle le fit sans s'étonner et avec beaucoup de bonté.
Mais, un an plus tard elle réussit à revenir en France pour les fêtes de Noël. Bernard de Ventadour, qui lui avait fait parvenir à Londres de nombreuses chansons pleines d'amour, l'attendait à Poitiers.
En la voyant enfin paraître, il récrivit un poème joyeux qu'il lui chanta le soir même au coin du feu, en s'accompagnant à la cithare.


Mon coeur déborde de tant de joie
Que tout me paraît changé dans la nature.
Je ne vois dans l'hiver
Que fleurs blanches, rouges et jaunes ;
Avec le vent et la pluie
Se grandit mon bonheur,
Mon talent s'en accroît
Et mon chant s'embellit.
J'ai au coeur tant d'amour
De plaisir et de joie,
Que la glace me semble fleur
Et la neige verdure.


Dehors, le vent d'hiver faisait tournoyer la neige.
Aliénor fut troublée par cette chanson. Elle pensa qu'il y avait trois ans que ce beau garçon soupirait d'amour pour elle, et qu'elle devrait bien faire quelque chose pour lui.
Elle se leva, s'approcha de Bernard en le regardant dansles yeux, et le baisa sur la bouche. Le malheureux, que le désir tourmentait depuis trente-six mois, lui fit comprendre par un énorme soupir qu'il lui fallait davantage pour se sentir mieux.
Les appartements d'Aliénor n'étaient pas loin. Elle sut se montrer compréhensive.


Durant son séjour, Aliénor reconstitua la cour d'amour qu'elle avait créée à Poitiers avant de devenir reine d'Angleterre. Cette cour, où siégeaient une vingtaine de dames, quelques troubadours et des chevaliers connus pour leur galanterie avec les femmes, étudiait des problèmes amoureux et rendait des sentences en se fondant sur le code d'amour dont voici quelques-uns des trente et un articles :

"Le mariage n'est pas une excuse légitime contre l'amour"
"Qui ne sait celer ne peut aimer."
"Personne ne peut avoir à la fois deux attachements."
"L'amour doit toujours ou augmenter, ou diminuer."
"Il n'y a pas de saveur aux plaisirs qu'un amant dérobe à l'autre sans son consentement."
"En amour, l'amant qui survit à l'autre est tenu de garder viduité (veuvage) pendant deux ans."
"L'amour a coutume de ne pas loger dans la maison de l'avarice."
"La facilité de la jouissance en diminue le prix, et la difficulté l'augmente."
"Une fois que l'amour diminue, il finit bientôt ; rarement il reprend des forces."
"Le véritable amant est toujours timide".
"Rien n'empêche qu'une femme soit aimée de deux hommes, ni qu'un homme soit aimé de deux femmes."


Les questions auxquelles la cour avait à répondre étaient souvent fort savoureuses. En voici une qui dut intéresser particulièrement Aliénor :
"Le véritable amour peut-il exister entre époux ?"
Et peut-être fut-elle l'inspiratrice de ce jugement qui remporta tous les suffrrages :

"Nous disons et assurons, par la teneur des présentes, que l'amour ne peut étendre ses droits sur deux personnes mariées. En effet, les amants s'accordent tout, mutuellement et gratuitement, sans être contraints par aucun motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus par devoir de subir réciproquement leurs volontés et de ne refuser rien les uns les autres..."

Voilà qui est clair et qui dut faire bien plaisir à Henri II lorsqu'il eut connaissance de cette sentence...


Une autre fois, la cour d'amour d'Aliénor eut à se prononcer sur le problème suivant :

"Un chevalier requérait d'amour une dame dont il ne pouvait vaincre les refus. Il envoya quelques présents honnêtes que la dame accepta avec empressement. Cependant, elle ne diminua rien de sa sévérité accoutumée contre le chevalier qui se plaignit d'avoir été trompé par un faux espoir que la dame lui avait donné en acceptat les présents."

Il fut répondu ceci :
"Il faut, ou qu'une femme refuse les dons qu'on lui offre dans les vues d'amour, ou qu'elle compense ses présents. Si elle les accepte sans rien donner, elle doit supporter patiemment d'être mise au rang des vénales courtisanes."


Certaines questions nous paraissent aujourd'hui assez curieuses. Celle-ci par exemple :
"Une demoiselle, attachée à un chevalier par un amour convenable, s'est ensuite mariée avec un autre. Est-elle en droit de repousser son ancien amant et de lui refuser ses bontés accouutmées ?"

Et voici la réponse stupéfiante qui fut faite par l'Assemblée :
"La survenance du lien marital n'exclut pas de droit le premier attachement, à moins que la dame ne renonce entièrement à l'amour, et ne déclare y renoncer à jamais."

On voit, par cette sentence, combien les romantiques ont faussé l'image des troubadours et le sens réel de l'amour courtois.


Quand elle repartit pour l'Angleterre, Aliénor emporta une dernière chanson de Bernard, lequel n'était pas encore remis de sa victoire :

Elle peut maintenant me dénier son amour
Je pourrai toujours me flatter
D'en avoir obtenu le doux témoignage...

Ce qui était gentil, mais peu discret.

Aliénor, pendant dix ans, vécut plus souvent à Poitiers qu'à Londre. Non seulement à cause de Bernard et de la cour d'amour, mais parce qu'elle s'occupait - avec passion et beaucoup d'intelligence - du gouvernement des provinces devenues "colonie britannique".
Et puis, elle n'était pas fâchée d'être loin de Henri II aveclequel ele ne s'entendait plus du tout.
Au point que, lorsque les fils du roi d'Angleterre se révoltèrent contre leur père, elle prit parti pour eux.
Des combats longs et sanglants eurent lieu alors, et, un jour, Aliénor fut faite prisonnière à Chinon par les troupes de son mari.
Ramenée en Angleterre et tenue pour responsable de la rebellion, la malheureuse reine fut jetée dans tour de Salisbury.
Bien que les adversaires se fussent finalement réconciliés, Aliénor demeura dans son cachot.
Elle y resta seize ans !


Ce fut son fils, Richard Coeur de Lion, qui lui rendit la liberté à la mort de Henri II.

Aussitôt, la reine, qui était alors âgée de soixante-huit ans, quitta l'Angleterre et vint s'installer dans son cher Poitou. Mais ses soucis n'étaient pas terminés.
Quatre ans plus tard, Richard Coeur de Lion, le roi troubadour, revenant de croisade, disparut mystérieusement.
Aliénor fut folle d'inquiétude. Qu'était devenu son fils préféré ? Elle lança de nombreux voyageurs à sa recherche. L'un deux, un ommé Blondiau, avec qui Richard avait composé une chanson, arriva, par hasard, nous assure la légende, au pied d'une forteresse située sur le bord du Danube. Dans le silence du soir, il entendit un chant sortir d'une tour :
Personne, charmante dame,
Ne peut vous voir sans vous aimer;


C'était précisément la romance qu'il avait écrite jadis avec Richard. Alors Blondiau chanta la fin du couplet pour se faire reconnaître de son ami et revint en toute hâte aviser Aliénor que son fils était prisonnier de l'empereur d'Allemagne.
Cette anecdote est-elle authentique ? On l'ignore. Quoi qu'il en soit, la reine, malgré ses soixante-douze ans, ayant demandé à Henri IV d'Allemagne quelle rançon il exigeait, s'en fut porter elle-même outre-Rhin la somme, colossale pour l'époque, de cent mille marks d'argent.

Après avoir libéré son fils, Aliénor rentra en Aquitaine et négocia une alliance qui allait avoir beaucoup d'importance pour la France : elle maria Louis, fils de Philippe Auguste, avec sa nièce, Blanche de Castille.


Après quoi, Aliénor, qui signait "reine d'Angleterre par la colère de Dieu", se retira à l'abbaye de Fontevrault, où elle mourut à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Jeu 10 Fév - 20:22

AU LENDEMAIN DE LEUR NUIT DE NOCES PHILIPPE AUGUSTE REPUDIA INGEBURGE

Les mauvais ouvriers disent toujours qu'ils ont de mauvais outils - La Sagesse des Nations -


Un matin de mars 1184, les habitants de Senlis assistèrent à un bien étrange spectacle. Dans la rue principale, tortueuse et étroite, où commençait à jouer le premier soleil de printemps, une foule de mendiants, d'infirmes et de lépreux suivaient une jeune femme vêtue d'une longue chemise blanche qui marchait, pieds nus, un cierge à la main.
Ce cortège hallucinant avançait avec un bruit de frelon. Par moments, une plainte aiguë jaillissait d'une bouche féminine :

- Mon Dieu, ayez pitié ...

La suite de la phrase retombait dans le bourdonnement de la prière commune
.

Tous les Senlisiens étaient aux fenêtres et s'interrogeaient avec effarement : que se passait-il ? Etait-ce la fin du monde ? Qui donc était cette jeune femme qui avait l'air si triste et dont les cheveux blonds flottaient si joliment ?

Soudain quelqu'un cria :

- C'est la reine !

Cette pénitente que suivaient des miséreux en haillons était, en effet, la jeune reine de France, Ysabelle de Hainaut
.

Alors, l'inquiétude des braves bourgeois redoubla, et un grand silence s'établit.
Les archers, dont le premier mouvement avait été de "faire circuler" les gens qui envahissaient la voie publique, s'arrêtaient paralysés d'ahurissement en reconnaissant, eux aussi, leur souveraine...
Le cortège, qui grossissait sans cesse, traversa la ville et s'arrêta devant le palais du roi.


Alors une porte s'ouvrit et Philippe Auguste parut. Il portait une robe de velours écarlate, et, bien qu'il n'eût que dix-neuf ans, son aspect était imposant. Il demeura immobile. Ses yeux qui étincelaient ne quittaient pas la reine. Il était à la fois humilié et bouleversé de la voir surgir en cette tenue et en cette compagnie...
Les cris que la foule s'était mise à pousser devinrent plus distincts :

- Ayez pitié de la reine !... Sire, ayez pitié de la reine ! ... Seigneur, ayez pitié de la reine ! ... Grâce ! Grâce pour la reine ! ...

Pourquoi le peuple demandait-il donc au roi d'être pitoyable
.

Parce que, l'après-midi, une assemblée de prélats et de seigneurs, réunis sur l'ordre de Philippe Auguste, devait se prononcer sur la répudiation de la souveraine.
Qu'avait donc fait cette jeune reine de quinze ans pour être ainsi traitée . Rien : mais le roi était en lutte contre une coalition de grands vassauc où se trouvaient le père et l'oncle d'Ysabelle, et il accusait celle-ci - à tort - de prendre l'intérêt de sa famille.

Pour justifier le divorce, certains ecclésiastiques parlaient naturellement d'un lien de parenté existant entre les deux époux, et d'autres plus perfides encore allaient jusqu'à insinuer que la reine avait un amant
...

C'est alors qu'affolée la pauvre Ysabelle avait eu l'idée de venir, en compagnie de ses plus pauvres sujets, demander sa grâce au roi.
Pour l'instant, les yeux pleins de larmes, elle regardait Philippe Auguste avec amour.
Lui, les traits crispés, toujours immobile, considérait l'immense foule qui le suppliait. Depuis le premier instant, il avait compris que la répudiation d'Ysabelle serait maintenant une faute politique, et il était furieux.

Finalement, il s'avança vers la reine et lui prit la main.
Un grand silence se fit sur la place.

- Dame, dit le roi, je veux que tous sachent que vous ne partez pas de moi par votre méfait, mais sans plus pour ce qu'il me semble que je ne puis avoir lignée de vous. Et s'il y a baron en mon royaume que vous vouliez avoir à seigneur, dites-le-moi et vous l'aurez, quoi qu'il doiven m'en coûter.

Ysabelle répondit avec beaucoup de tendresse :

- Sire, à Dieu ne plaise qu'homme mortel entre dans le lit où vous avez dormi...


Puis ses forces l'abandonnant soudain, elle éclata en sanglots et le roi, fort ému, la serra dans ses bras.

- Certes, bien avez dit, s'écria-t-il, car vous ne vous en irez jamais.

La foule poussa des exclamations de joie, et les deux souverains rentrèrent dans le château.
Le peuple venait de rendre une reine à la France.


Au bout de quelque temps, le roi lui témoignant de nouveau une extrême froideur, Ysabelle rencontra son père et le conjura de ne plus se battre contre la couronne. Le comte de Hainaut promit de se séparer de ses alliés, et Philippe Auguste rendit cette fois toute sa tendresse à la reine.

En retour, voulant faire bien les choses, Ysabelle, en 1187, accoucha d'un gros garçon, qu'on nomma Louis (futur Louis VIII).
Le roi, fou de joie, voua dès lors un amour infini à celle qui venait de lui donner un héritier et il exigea qu'on lui rendit un hommage particulier et fervent.

- Je veux qu'elle soit la plus grande et la plus honorée des reines de France, disait-il.


Hélas ! en 1190, alors qu'elle n'avait pas encore vingt ans, Ysabelle mourut en couches.
Philippe Auguste, écrasé de chagrin, s'en fut oublier sa peine en Terre Sainte
...
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Jean2

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MessageSujet: Re: Clovis et Clotilde    Jeu 10 Fév - 21:06

J'aime bien ce prénom Ysabelle .. plus joli qu'avec un I
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Jeu 10 Fév - 21:34

A son retour, comme il commençait à se sentir un peu seul dans son lit, il songea à contracter un nouveau mariage. En bon politique, il chercha, de préférence, une princesse dont le père pouvait lui être utile dans la lutte qu'il menait alors contre l'Angleterre. Justement, le roi danois Kanut VI, qui possédait une flotte bien équipée et pouvait être un auxiliaire précieux contre Richard Coeur de Lion, avait une soeur, âgée de dix-huit ans et prénommée Ingeburge, qu'on disait jolie et fort appétissante. Philippe Auguste lui envoya des ambassadeurs;

- Le roi de France serait honoré que vous lui accordiez la main de votre soeur, dirent ceux-ci à Kanut.

Le roi de Danemark, flatté, déclara aux envoyés qu'il acceptait. Puis il appela Ingeburge et lui apprit la nouvelle. La jeune princesse rougit consciencieusement pour montrer qu'elle était bien élevée, et affirma qu'elle était contente.


- Dans ce cas, dirent les ambassadeurs, qui n'aimaient pas perdre de temps, voulez-vous faire préparer vos bagages ? Nous allons vous conduire sans retard auprès de votre fiancé.

Et pendant qu'Ingeburge, ravie, et de plus en plus rougissante, allait remplir des coffres de robes, de joyaux et de pierreries, les ambassadeurs de Philippe Auguste abordèrent le sujet toujours délicat de la dot.
Ils expliquèrent que le roi de France ne voulait pas d'argent, mais simplement la cession des anciens droits de la maison de Danemark au trône d'Angleterre.

- Ainsi, ajoutèrent les hypocrites, le mari de votre soeur pourra un jour revendiquer ce trône et, peut-être, agrandir encore sa puissance...

Le roi Kanut était finaud :

- Aurait-il les moyens d'aller faire valoir ses droits, les armes à la main ? demanda-t-il insidieusement.


Les ambassadeurs furent contraints de dévoiler leurs batteries. Ils le firent d'un ton bonhomme :

- Dans ce cas, dirent-ils en souriant, serait-il téméraire de penser qu'il pourrait compter sur l'appui de la flotte danoise ?

Kanut, qui était à ce moment en mauvais termes avec Henri IV, fils et successeur de Frédéric Barberousse, tenait à garder intactes et toujours prêtes, l'ensemble de ses forces. Il refusa et les ambassadeurs français furent très ennuyés.

- En retour, dirent-ils, en s'efforçant d'avoir l'air sincère, Philippe Auguste vous aiderait naturellement contre l'empire d'Allemagne.

Cela sembla bien aléatoire au roi danois. Il préféra proposer une dote en espèces.

- Bien, dirent les envoyés d'un ton sec, dans ce cas, le roi de France exige dix mille marks d'argent (environ cent mille francs de notre monnaie - quinze mille euros).


Le roi Kanut était fort économe. La somme l'effraya.
Un instant, il songea à renoner à ce mariage. Il fallut que son confident, l'abbé Guillaume, qui était français, lui démontrât qu'il pouvait être utile d'être l'allié du roi de France et qu'il serait ridicule de risquer de se fâcher avec ce puissant prince, pour quelques pièces d'argent...


Le Danois finit par accepter, mais précisa qu'il verserait la somme en plusieurs fois.

- Nous vous faisons confiance, dirent les ambassadeurs, radoucis.

Quelques jours plus tard, ils emmenaient la belle Ingeburge vers la France.


Philippe Auguste avait décidé d'attendre sa fiancée à Amiens dont les maisons s'étaient aussitôt décorées de draps brodés et de fleurs.

Un soir, vers cinq heures de l'après-midi, on vit dire au roi que la longue file de chariots qui ramenaient du Danemark les ambassadeurs français, Ingeburge ... et la dot, était en vue. Il revêtit son haubert à mailles d'argent et alla se poster avec ses porte-oriflammes et ses barons devant la porte de la ville.
Les cavaliers qui précédaient le convoi vinrent d'abord saluer Philippe Auguste et se rangèrent derrière lui. Puis un chariot garni de fourrures s'arrêta, et Ingeburge apparut.


Elle était si belle que le roi en fut saisi. Il sauta de son cheval et vint s'incliner vers elle.

Jamais il n'avait vu une femme aussi gracieuse et aussi désirable. Comprenant qu'il ne pouvait pas attendre jusqu'au lendemain soir pour la mettre dans sonlit, il lui fit dire, par un interprète qu'il voulait que leur mariage eût lieu immédiatement.
Ingeburge rougit, comme elle savait si bien le faire, et baissa les yeux.

- Allons vite à l'église, dit le roi en prenant sa fiancée par le bras.


Tout le peuple les suivit à la cathédrale où un prélat avait été mandé d'urgence. Après la bénédiction nuptiale, et pendant que toutes les cloches d'Amiens carillonnaient, le roi annonça que le couronnement de la nouvelle reine aurait lieu le lendemain.

Le soir, tandis que tout le peuple d'Amiens célébrait joyeusement le mariage des souverains, Philippe Auguste alla retrouver Ingeburge qui l'attendait dans un lit parfumé.


Il se coucha près d'elle avec une grande émotion, puis se releva au bout d'un instant.
La jeune fille le considéra sans comprendre. Philippe Auguste, dont le front ruisselait de sueur, arpentait nerveusement la chambre.
Pensant qu'il était peut-être timide, Ingeburge lui fit signe, en souriant, de revenir près d'elle. Le roi se mit au lit...
Dix minutes après, il était de nouveau debout, les mains agitées par un furieux tremblement.
Ingeburge n'avait qu'une idée approximative de ce que devait être une nuit de noce. Pourtant, elle comprenait que celle-ci n'était pas tout à fait normale.

Trois fois encore, le roi remonta dans le lit. Il prit son épouse dans ses bras sans jamais réaliser ce qu'attendait vaguement la jeune fille... Trois fois, il se releva pour marcher en serrant les poings. Finalement, le roi eut une pensée qui le fit pâlir :

- Je suis ensorcelé, on m'a noué l'aiguillette ! ...


Et pris de tremblements, il s'allongea près d'Ingeburge, qui se réveilla le lendemain aussi pure que la veille...

Au petit matin, on vint chercher les souverains pour les conduire à la cathédrale où devait avoir lieu le couronnement de la reine.
Blêmes tous les deux, ils allèrent se placer devant l'autel et les braves gens qui emplissaient la nef furent surpris par l'étrange fixité de leurs regards. Qui donc aurait pu soupçonner la détresse intérieure des deux époux ?
La cérémonie commença.
L'archevêque de Reims, entouré de douze évêques, confirma d'abord le couronnement dur roi. Puis se trournant vers Ingeburge, il commença à accomplir les rites du sacre. Une onction devant être faite sur la poitrine de la reine, le prélat dénoua la tunique et traça une croix avec le Saint-Chrême sur la peau d'Ingeburge.
A ce moment, un léger cri fit se retourner l'archevêque qui s'immobilisa d'effroi en voyant le roi en proie à une véritable crise de nerfs. Tremblant, frissonnant, les yeux écarquillés, Philippe Auguste agitait ses mains comme pour repousser des fantômes.


Quelques ecclésiastiques, s'approchèrent pour cacher le roi aux yeux de la foule, et le sacre de la reine se termina.

Après la cérémonie, et pendant que le peuple, qui ne s'était aperçu de rien, se rapandait dans la ville en fête, Philippe Auguste avouait à l'archevêque de Reims qu'il venait d'être pris d'une soudaine et violente répulsion pour Ingeburge.


- Cette femme est ensorcelée, disait-il, elle a fait de moi un impuissant. Il faut qu'elle retourne au Danemark.
Le préla tenta de lui expliquer qu'un trop grand désir ou une trop grande fatigue, était peut-être cause de son échec...

- Je veux qu'elle parte ! dit le roi.

Les Danois qui avaient accompagné Ingeburge, prévenus des intentions du roi, déclarèrent que leur mission était terminée et quittèrent précipitamment le royaume.
Alors, Philippe Auguste, furieux, fit enfermer la reine dans un couvent.



Vous raconte la suite un peu plus tard dans la soirée.
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Ven 11 Fév - 4:40

C'est là qu'il vint la voir,un mois plus tard, pour tenter une dernière fois d'en faire sa femme...
C'était son oncle, l'archevêque de Reims, qui lui avait conseillé d'accomplir cette tentative :


- Rendez-vous près d'elle, avait-il dit et essayez de consommer. Si vous y parvenez, comme je le souhaite, vous retrouverez votre calme. Si vous n'y parvenez pas, vous aurez du moins montré une grande persévérance, et l'Eglise vous en tiendra compte dans le procès d'annulation.
Il avait ajouté en souriant :

- Allez, mon fils, et pensez que la France entière à les yeux fixés sur vous...


Cette phrase était maladroite. Philippe Auguste savait bien que tout son peuple était au courant de sa lamentable nuit de noces, et la pensée que la France aurait les yeux fixés sur lui au moment où il serait face à face avec Ingeburge n'était pas faite pour lui rendre ses moyens. Au contraire.

Toutefois, Philippe Auguste pensa que son oncle avait raison et qu'il était de bonne politique de tenter une ultime expérience... C'est pourquoi il se dirigeait, en cette fin d'après-midi de juin 1193, vers l'endroit où se trouvait enfermée la malheureuse reine de dix-huit ans.

Arrivé devant le couvent, il descendit de cheval, se tourna vers le groupe d'amis qui l'avait accompagné et dit d'un ton sec :

- Priez !

Puis il entra rapidement dans la tour où se lamentait Ingeburge...
Aussitôt, les chevaliers mirent pied à terre et, sans la moindre pensée grivoise, commencèrent à prier pour que le roi de France pût enfin dévirginiser la reine...

Un très long temps s'écoula et les amis de Philippe Auguste se prirent à espérer. Soudain, la porte s'ouvrit, et le roi parut. Il était dans un état de nervosité extrême. Son visage livide ruisselait de sueur. Ses mains tremblaient.


Les chevaliers, interdits, n'osaient ni bouger, ni prononcer une parole. Ils considéraient leur souverain avec une immense émotion.

"Elle lui aura encore noué l'aiguillette", pensèrent-ils tristement.

Le roi s'approchait d'eux, les jambes vacillantes. Au moment de remonter à cheval, il se laissa aller à un violent mouvement de colère. Serrant les poings, les yeux exorbités, le corps entièrement agité d'un tremblement convulsif, il se mit à crier :

- Rien à faire ! Rien à faire ! Cette femme est vraiment ensorcelée...
Puis il eut une crise de nerfs, suivie d'un long moment de prostration...

Dès le lendemain, le nouvel échec du roi était connu de tout Paris, et chacun faisait des commentaires :

- Pour que le roi ne puisse point, disaient les uns, il faut que la reine ait quelque défaut caché. Peut-être bien une peau de lézard...
- Ou des écailles de poisson sur le ventre, comme cela s'est déjà vu, disaient les autres.
- Ouais ! Ouais ! ricanaient les commères. A moins que notre gentil souverain n'ait eu quelque mauvaise surprise en voulant dépuceler la reine...
- Et quoi donc par exemple ?
- Par exemple ? Eh bien ! de voir que sa virginité était restée au Danemark...


Cette dernière supposition, que l'on répéta beintôt, fut un jour émise sur la montagne Sainte-Geneviève où elle suscita la colère des étudiants danois. Des bagarres s'ensuivirent entre ceux qui étaient pour la virginité de la reine et ceux qui étaient contre. Et l'on se demanda un moment si le roi de Danemark n'allait pas déclarer la guerre à la France.

Pendant ce temps, Philippe Auguste faisait activer les préparatifs du procès en annulation, et, le 5 novembre, un concile composé de prélats et de barons se réunissait à Compiègne. Des ecclésiastiques dénué de scrupules étaient parvenus à établir qu'il existait un lien de parenté entre Ingeburge et ... Ysabelle de Hainaut, la première épouse de Philippe Auguste, et qu'en conséquence le second mariage était incestueux...

La jeune reine, que l'on avait extraite sans explication de son cachot, ne soupçonnait rien de cette machination. Elle était assise sur un trône devant l'assemblée et se demandait ce qu'on lui voulait encore. Comme elle ignorait la langue française, elle ne put saisir le sens des débats, et son regard de bête traquée se posait sur tous ces inconnus qui parlaient gravement en la désignant parfois. Désespérément, elle essayait de comprendre ce qui allait lui arriver...
Elle le sut bientôt. Brusquement, en effet, toute l'assemblée se leva et un evêque vint lui dire, au moyen d'un interprète, que son mariage était annulé. Comme il commençait à lui donner les raisons invoquées par le concile, elle fondit en larmes et cria :

- Mala Francia ! (Mauvaise France !)
Puis elle se leva et dit avec énergie :

- Roma ! Roma !


Le légat du pape, qui était présent, blêmit. Il avait accepté de prononcer cette annulation parce qu'il pensait qu'Ingeburge se soumettrait sans protester. Mais le dernier cri qu'elle venait de pousser l'inquiétait. Si elle en appelait à Rome, il était à craindre que le pape exigeât une enquête sérieuse...
Le soir même, Philippe Auguste, conseillé par le légat, faisait conduire Ingeburge à l'abbaye de Cisoing, près de Tournai.


Dans ce couvent, la jeune reine fut odieusement traitée. Rien n'était prévu pour elle, pas même la nourriture. Pour vivre, la pauvre, qui avait apporté une si belle dot au roi de France, dut vendre le peu de choses qu'elle possédait et jusqu'à ses vêtements... L'evêque de Tournai, mis au courant, mais incapable de venir en aide à la souveraine alors étroitement surveillée, écrivit la lettre suivant à l'archevêque de Reims qui avait participé au concile :

En laissant à Dieu le jugement d'une affaire si délicate, je ne puis m'empêcher de plaindre une princesse réduite à demander sa nourrture après avoir vendu, pour subsister, sa vaisselle et la meilleure partie de ses vêtements. Les exercices sérieux et pénibles remplissent tous ses moments : les ris et les jeux sont les seules choses pour lesquelles il lui rest peu de loisir : ils lui sont absolument inconnus. Elle prie chaque jour, sans interruption et avec effusion de larmes, depuis le matin jsuqu'au milieu du jour ; et ce qu'on ne croirait pas d'une vertu moindre que la sienne, ses voeux, les plus ardents ont pour objet non sa propre satisfaction, mais le bonheur parfait et le salut du roi.
(Lettre citée dans l'Histoire de l'Eglise, de Bérault-Bercaster.)

En effet, Ingeburge, du fond de sa sinistre cellule, continait à aimer passionnément cet homme dont elle avait rêvé en venant l'épouser et qui lui était apparu un soir dans toute sa gloire devant les portes de la ville d'Amiens. Elle ne cessait de penser à lui avec une infinie tendresse...
"Je suis sa femme", pensait-elle avec un grand trouble.
Car la pauvre, en sa naîveté, avait été abusée par les outrages insignifiants que lui avait fait subir Philippe Auguste, et elle croyait qu'il était vraiemnt son mari...


Pendant ce temps, Kanut, le roi de Danemark, envoyait deux ambassadeurs au pape Célestin III, chargés de dénoncer l'attitude ignominieuse de Philippe Auguste à l'égard d'Ingeburge et de démontrer clairement que les liens de parenté invoqués par le concile étaient une grossière invention.

Le souverain pontife étudia posément l'affaire et décida de casser la sentence de divorce illégalement rendue à Compiègne. Les envoyés danois reçurent acte de cette décision et, tout heureux de leur réussite, retournèrent vers Kanut.
Mais Philippe Auguste, tenu au courant de leurs négociations par son service d'espionnage, les fit arrêter non loin de Dijon, dépouiller et jeter en prison...


Alors le roi du Danemark et le pape adressèrent une protestation commune à Philippe Auguste. Pour toute réponse, celui-ci fit mettre Ingeburge dans une cellule encore plus inconfortable.
Puis il chercah un moyen de rendre son divorce irrévocable et crut l'avoir trouvé :

" Et si je me remariais ?" pensa-t-il


L'idée lui sembla bonne, et il se mit aussitôt en quête d'une nouvelle épouse. Mais les malheurs d'Ingeburge, qui avaient inspiré de nobmreuses complaintes à des trouvères, étaient maintenant connus de toute l'Europe, et le roi de France subit l'affront de plusieurs refus.
Une princesse d'Allemagne répondit :
"Je connais la conduite du roi de France envers la soeur du roi du Danemark ; cet exemple m'épouvante."
Et elle épousa le duc de Saxe.
Il en fut de même de Jeanne d'Angleterre, qui devint comtesse de Toulouse. Et, pendant quelque temps, tous les princes d'Europe qui avaient des filles s'empressèrent de les marier pour n'avoir point à les refuser au roi de France.
Ces humiliations rendirent furieux Philippe Auguste, et le ton de ses demandes en mariage en souffrit.
Voici par exemple comment il se déclara à une princesse de Flandre qu'on lui avait signalée :
"Je jure que je vous épouserai, à moins que vous ne soyez laide à faire peur."
La jeune fille ne jugea pas utile de répondre. On la comprend (Guillaume Le Breton, Chroniques.)


Finalement, en 1196, Philippe Auguste, qui avait alors trente et un ans, fut informé qu'Agnès, soeur d'Othon, duc de Méranie, acceptait de devenir sa femme.


Aussitôt des ambassadeurs français allèrent la chercher et la ramenèrent en grande pompe jusqu'à Compiègne, où Philippe Auguste tenait alors une cour plénière pour recevoir l'hommage du comte de Flandre.
Quand le cortège entra dans la ville, on vint prévenir le roi, qui suspendit les débats auxquels il présidait et s'en alla, vêtu d'une robe d'apparta et tête nue, attendre sa fiancée sur le seuil du château. Bientôt, précédant les chariots officiels, des cavaliers proteurs d'oriflammes parurent au détour du chemin, entourés d'une foule bruyante. Tout Compiègne, en effet, voulait assister à la première entrevue du roi et de la future reine.
A cinquante pas du château, le cortège s'immobilisa, et une cavalière d'une extraordinaire beauté s'avança, seule, vers le roi. Il se fit alors un grand silence.
Philippe comprit que c'était Agnès et la contempla avec un ravissement mêlé de crainte.
"Dieu, qu'elle est belle et que ses yeux sont brillants ! pensait-il. Pourvu que mon aiguillette ne se noue pas encore..."

Souriante, Agnès approchait au pas lent de son cheval couleur de feu et considérait avec curiosité ce roi dont on lui avait tant parlé.
Emerveillés, elle découvrait qu'il était beau algré sa calvitie, que sa stature était imposante, et qu'il émanait quelque chose de majestueux de toute sa personne. Puis elle fut fascinée par le regard à la fois tendre et dominateur du roi.
"Il doit être fort, pensait-elle naïvement , et il ferait bon se coucher avec lui.
Bref, quand elle descendit de cheval, elle était amoureuse...


Le mariage fut célébré le lendemain en grande pompe.
A la fin de la cérémonie, une foule nombreuse, massée sur le parvis de l'église, acclama le couple royal.
Tout le monde remarqua alors que Philippe souriait - et son bonheur fit plaisir aux braves gens sans malice.

- Comme il est heureux, dit une femme, d'avoir une aussi jolie reine à mignoter...
- S'il y arrive ! lança quelqu'un en ricanant.
Il y eut un immense éclat de rire, et un gros homme s'écria :
- Oui, oui ! parce qu'il n'a pas l'air d'être très fort au jeu du pousse avant, notre gentil sire ...

Le mot eut du succès, et bientôt toutle bon peuple de Compiègne se demanda si le roi pourrait ou n pourrait pas, comme on disait alors, planter son mai...


Philippe traversa la ville sans soupçonner la part d'ironie qu'il pouvait y avoir dans les acclamations et conduisit Agnès, vêtue d'une longue robe en fils d'or, jusqu'au château.
Quand le soir arriva, quelques personnes pieuses se mirent à prier pour que le roi de France sortît victorieux de toutes ses entreprises, cependant que la plupart des habitants de Compiègne s'installaient dans une taverne, pour y passer la nuit à vider des brocs de vin blanc en se racontant des obscénités...


Le lendemain matin, un garde du château, soudoyé, entra en courant dans la salle où les consommateurs, qui avaient bu et chanté jusqu'à l'aube, somnolaient sur les tables. Il les réveilla d'un mot :

- Victoire !

Il y eut alors un brouhaha, et le garde, très entouré, s'écria de nouveau, avec un grand sérieux :

- Victoire ! le roi à pu !

Aussitôt, on lui demanda s'il était sûr du fait. Il prit un air offensé :

- J'étais derrière la porte...

Puis il expliqua que les choses s'étaient admirablement passées et que le drap qui prouvait la virginité d'Agnès avait été promené dans le château.
Bientôt, tout Compiègne fut au courant. D'une fenêtre à l'autre, les gens s'interpellaient :

- Vous savez, le roi a pu !
- Vive le roi !

Des groupes se formaient dans la rue, commentant l'évènement. On vida des pichets de vin, on trinqua et, à midi, tout le monde était d'accord pour dire que la nouvelle allait faire très bon effet à l'étranger...


Philippe et Agnès eurent une lune de miel qui émerveilla le bon peuple toujours sentimental. Le roi ne quittait pas la nouvelle reine. On les voyait ensemble à la chasse, aux tournois, aux assemblées de poètes. On les applaudissait, les trouvères composaient sur leur bonheur des chansons dithyrambiques et l'on finissait par oubier complètement Ingeburge, qui continuait à pleurer dans son couvent.
La pauvre avait été mise au courant du remariage de Philippe. Elle savait qu'il était passionnément épris d'Agnès, et cela l'humiliait. Des jours entiers, elle sanglotait en se demandant ce qu'elle avait pu faire pour que le roi lui vouât une haine aussi féroce, alors qu'elle l'aimait tant.

Parfois, soutenue par une confiance extraodinaire, elle reprenait espoir et imaginait Philippe Auguste entrant dans sa cellule et l'invitant tendrement à reprendre sa place de reine et d'épouse...
Et elle s'attardait sur cette image avec extase.


Pendant qu'Ingeburge pleurait ou se leurrait ainsi, la Cour de Danemark ne restait pas inactive et envoyait des ambassadeurs auprès du Pape pour protester contre le remariage de Philippe Auguste. Mais Célestin III, alors âgé de quatre-vingt-douze ans, n'avait plus l'énergie nécessaire pour entrer en lutte contre le bouillant roi de France. Il se contentait de hocher la tête avec désapprobation et d'envoyer sa bénédiction à Ingeburge.

Philippe Auguste et Agnès, que les seigneurs avaient surnommée la fleur des dames, pouvaient filer le parfait amour en toute tranquilité. Pendant dix-huit mois, la Cour fut en fêtes, et le peuple se félicitait déjà d'avoir enfin un roi heureux en ménage, lorsqu'une lettre foudroyante arriva de Rome.
Célestin III venait de mourir, et son successeur, Innocent III, prenant la défense d'Ingeburge, ordonnait à Philippe Auguste de renvoyer Agnès, considéré comme une concubine, et de reprendre la vie commune avec la reine répudiée.

Le roi, furieux, déchira la lettre et ne répondit pas
.

Alors Innocent III envoya un légat avec une seconde missive. Philippe consentit à le recevoir, lut l'admonestation du Pape et dit calmement :

- Vous direz au Saint-Père qu'Agnès est ma femme et que personne ne pourra m'en séparer.
Puis, avec le minimum d'égards, il reconduisit le légat jsuqu'à la porte. Avant de s'en aller, l'envoyé pontifical fit une révérence et dit d'un ton ferme :

- C'était le dernier avertissement du Souverain Pontife. Maintenant, vous pouvez vous attendre au pire.
Et il quitta la pièce, laissant Philippe très mal à son aise.


Philippe Auguste était bon chrétien ; il fut sincèrement bouleversé par les menaces du Pape. Mais son amour pour Agnès était si grand qu'il répugnait à envisager une séparation même provisoire. Des conseillers lui suggérèrent d'installer la reine dans un endroit proche de Paris et de la rencontrer secrètement ; il refusa, disant que, céder à Innocent III, c'était humilier Agnès devant toute l'Europe.

Le Pape patienta pendant dix mois. Finalement, excédé, il fit se réunir un concile à Dijon, le 6 décembre 1199, et l'Interdit fut prononcé...
C'était là le "pire" annoncé par le légat.

Quand il apprit la nouvelle, Philippe Auguste, pâle et tremblant de colère, eut une réaction qui étonna tout le monde. Il lança l'ordre d'arrêter le légat du Pape ! ...
Mais celui-ci avait déjà fort prudemment, passé la frontière.


Le peuple fut consterné en apprenant le malheur qui venait de s'abattre sur la France.

- La reine Agnès est une sorcière bien plus dangereuse que la reine Ingeburge, disait-on, car il a fallu qu'elle use d'un charme pour tenir ainsi le roi en son pouvoir.

Et dans toutes les villes du royaume, on critiqua violemment l'attitude de Philippe Auguste. Personne ne comprenait en effet qu'un souverain pût accepter avec autant de désinvolture d'exclure la France de la chrétienté à cause d'une femme !
C'est à ce moment que l'on commença à désigner Agnès par le nom que lui avait donné le Pape dans une de ses lettres : l'Intruse ...


Lorsque la terrible sentence fut exécutée et que toute la vie religieuse eut été paralysée, les plaintes devinrent plus furieuses encore. Il est vrai que les effets de l'Interdit étaient épouvantables.

Voici ce que dit Rodulph, moine cistercien qui vivait à cette époque :


"Quel aspect misérable ! Les portes des églises et des couvents étaient vérouillées. On en chassait les chrétiens comme des chiens. Il n'y avait plus de service religieux, ni de sacrement du corps et du sang de N-S. Plus de foule se réunissant les jours de fêtes saintes. Aucun mort ne fut enseveli selon le rite chrétien. Les cadavres, gisant par-ci, par-là empestèrent l'air et insirèrent une indicible terreur aux survivants."

Philippe Auguste savait que tout son peuple lui reprochait de ne point céder devant le Pape , il savait que tous ces morts qu'on n'enterrait plus, pouvaient provoquer des émidémies terribles ; il savait qu'en ces temps de foi ardent personne ne lui pardonnait de laisser fermer les églises ; pourtant, il ne pouvait se résoudre à se séparer d'Agnès.
Et comme il lui fallait passer sa colère sur quelqu'un, il se tourna naturellement vers la malheureuse Ingeburge...


Un matin, des hommes d'armes entrèrent dans la cellule qu'elle occupait au couvent de Cysoing.

- Par ordre du roi, suivez-nous !

Tremblante, la pauvre recluse se leva.

- Où m'emmenez-vous ?

- Le roi nous a fait défense de le dire !

Ingeburge connaissait les usages. Elle pensa qu'on la conduisait en quelque endroit bien isolé pour la poignarder tranquillement, et elle regretta de mourir ainsi à vingt-cinq ans.


Pourtant, elle sortit de sa cellule et monta sur le cheval qu'on avait préparé pour elle.

Mais les envoyés du roi n'avaient pas reçu l'ordre de l'assassiner. Ils se contentèrent de l'emmener dans un cachot situé en un lieu que personne ne connut jamais.
Elle y resta des années.


Pendant ce temps, Agnès n'était pas très heureuse non plus. Uniquement préoccupée par son amour, elle suppliait Philippe de tout abandonner et de partir avec elle loin de Paris, loin de la France... ce qui était pour le moins extravagant !

En effet, Philippe, au moment même où le Pape l'attaquait et où le pays se mettait à douter de lui, entendait, plus que jamais, rester roi ! Il rattachait au domaine royal le comté d'Evreux, qui appartenait au roi d'Angleterre ; il mariait (en Normandie, à cause de l'Interdit) son fils, le prince Louis, à la petite-fille d'Aliénor : Blanche de Castille (union qui pouvait faire espérer une réconciliation entre les deux dynasties rivales), et il plubliait une charte restée fameuse qui précisait les privilèges de l'Université de Paris. Enfin, pour montrer au Pape qu'il était maître chez lui, il chassait les évêques de leurs sièges, les renvoyait hors des frontières de France et confisquait leurs biens.

Au mois de septembre 1200, après huit mois d'Interdit, le peuple devint soudain menaçant. Dans certains endroits, les cadavres, que l'on n'avait pas le droit d'enterrer, dégageaient une telle puanteur que des villages entiers étaient incommodés. Le roi savait quels grave ennus devaient supporter ses sujets, mais il ne voulait pas céder. Lorsqu'on lui conseillait d'éloigner Agnès et de reprendre les pourparlers avec le Pape, il s'écriait, le regard brillant :

- Elle m'est unie par la chair ! J'aime mieux me faire mécréant plutôt que d'en être séparé !


Pourtant, devant la colère croissante d'un peuple qui menaçait de se soulever, il fint par s'incliner. Il envoya des émissaires à Rome supplier le Pape de lever l'Interdit et de réunir, pour étudier la validité de son union avec Ingeburge, un concile auquel il s'engageait par avance à se soumettre.

Innocent III, inflexible, exigea avant toute chose le renvoi d'Agnès et le rappel d'Ingeburge.
Philippe dut céder.


Après avoir fait conduire Agnès au château de Poissy, il fit installer la reine répudiée dans le château de Saint-Léger-en-Yveline, près de Paris.
Aussitôt, l'Interdit fut levé. Il avait duré neuf mois
.
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MARCO

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MessageSujet: Re: Clovis et Clotilde    Ven 11 Fév - 11:18

Heureusement que l'evêque avait bon coeur !
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Ven 11 Fév - 20:51

Quelque temps après, le concile qu'avait demandé le roi se réunit à Soissons en présence d'Ingeburge, fort étonnée. Les débats furent tumultueux, et Philippe Auguste s'aperçut vite que les choses ne tourneraient pas à son avantage.
Il eut alors une idée extraordinaire.
Se levant brusquement, il déclara qu'il reconnaissait Ingeburge pour sa femme légitime et lui rendait tous ses droits.

- Je n'ai jamais cessé del'aimer, dit-il

Et tandis que les cardinaux demeuraient stupéfaits, il l'entraîna vers la cour du château, la fit monter sur son cheval et l'enleva (Guillaume Le Breton, Chroniques).
Immédiatement, le concile fut dissous.
C'est tout ce que voulait le roi, car il s'agissait d'une feinte, et la malheureuse reine ne tarda pas à retourner en cellule pour des années.


Lorsqu'elle apprit ce qui s'était passé à Soissons, Agnès, rendue extrêmement émotive par une maternité prochaine, eut une crise de désespoir.

- Philippe ! Mon Philippe bien-aimé, cria-t-elle, pourquoi m'as-tu abandonnée ?
Et elle sanglota longuement, croyant que le roi aimait de nouveau Ingeburge. De temps en temps, elle s'arrêtait de pleurer pour presser de questions les dames qui lui tenaient compagnie dans le château de Poissy :

- Losqu'il emmena Ingeburge sur son cheval, la tenait-il serrée contre lui . Lui parlait-il ? Et elle, que faisait-elle ?

Personne ne pouvant lui répondre, elle tomba dans un état inquiétant de prostration.
Au bout d'un mois, elle accoucha toutefois d'un garçon.

- Croyez-vous que le roi viendra voir son fils ? demanda-t-elle.

Gentiment, on lui donna de l'espoir. Mais Philippe Auguste, qui ne voulait pas alerter la méfiance du pape, ne vint pas à Poissy.
Alors les forces d'Agnès déclinèrent. Elle refusa toute nourriture et passa ses jours et ses nuits à pleurer.
Un matin, on vint lui annoncer qu'Ingeburge avait été reconduite dans la prison d'Etampes. Peut-être crut-elle à un aimable mensonge ; car elle sourit et dit simplement :

- Par ma faute, le roi a enduré bien des tourments.
Le soir même, elle mourut.


Un messager partit alors pour Paris, et quelques heures plus tard, dans son château du Louvre, le roi de France pleurait l'être qu'au monde il avait le plus aimé.
Agnès fut inhumée dansl 'église de Saint-Corentin, près de Nantes. Et Philippe, pour honorer sa mémoire, demanda au pape la légitimation des trois enfants qu'elle lui avait donnés.
Innocent III, désireux de faire la paix avec le roi de France, lui accorda cette faveur par une lettre où Agnès, qu'il appelait autrefois l'intruse, et la femme du dehors, était dénommée la "noble femme, fille du noble homme, duc de Méranie"....

Cette légitimation était la reconnaissance implicite du mariage d'Agnès et de Philippe. Le peuple, qui avant tant souffert des rigueurs de l'Interdit, trouva ce revirement papal stupéfiant.


- On nous a donc ennuyés pour rien, disaient les gens, furieux.
Ce qui était une réaction point sotte du tout.


Philippe, dont la mauvaise foi n'est plus à démontrer, rendit Ingeburge responsable de la mort d'Agnès et donna des ordres pour que la prisonnière d'Etampes fût traitée avec la dernière sévérité. Puis il pensa qu'en lui rendant la vie intenable, il l'amènerait peut-être à demander, elle-même, le divorce, et il organisa contre la pauvre femme une persécution de tous les instants.

Ingeburge endura sans se plaindre les pires tourments.
L'amour qu'elle portait à Philippe était si grand qu'elle préférait encore vivre dans une prison de France plutôt que de retourner au Danemark......... Rolling Eyes

Un jour de 1203, pourtant, les souffrances étant trop vives, elle écrivit au pape cette lettre émouvante :


Je suis persécutée par mon seigneur et mari Philippe qui,, non seulement on ne me traite pas comme sa femme, mais me fait abreuver d'outrages et de calomnies. Dans cette prison il n'y au aucune consolation pour moi, mais de continuelles et intolérables souffrances. Personne n'a le droit de venir me voir, ni ne l'ose. Aucun religieux n'est admis à réconforter mon âme en m'apportant la parole divine. On'empêche les gens de mon pays natal de m'apporter des lettres et de causer avec moi. La nourriture que l'on me donne est à peine suffisante : on me prive même de soins médicaux les plus nécessaires à ma santé. Je ne peux pas me baigner. Si j'ai besoin d'une saignée, je n'ai personne pour y recourir. Et, à cause de ceal, je crains que ma vue n'en souffre et que d'autres infirmités plus graves encore ne surviennent. Je n'ai pas non plus assez de vêtements et ceux que je mets ne sont pas dignes d'une reine. Enfin, ce qui rend ma misère plus insupportable, ce sont les femmes acariâtres que le roi m'a données comme société. Elles me parlent d'une façon railleuse et offensante. Je n'entends que des grossièretés ou des insultes.
Les lettres que Votre Sainteté m'a envoyées, je n'ai pu les recevoir. Découragée et incertaine de ce que je ferai dans l'état où je suis, dégoûtée de vivre, je tourne les yeux vers vous, Saint-Père. Je pense à mon âme, pas à mon corps. Je meurs chaque jour pour garder entièrement le droit au mariage.
Si mon seigneur Philippe, célèbre roi des Français, trompé par les ruses du diable, voulait encore une fois plaider sa cause contre moi, je désirerais être conduite dans un endroit où je puisse m'expliquer librement et remise en liberté, obtenir de Votre Miséricorde Apostolique d'être relevée des déclarations qui auraient pu m'être arrachées par la contrainte
.

Cette lettre émut le pape qui adressa de sérieuses remontrances à Philippe ; celui-ci, peu désireux de recommencer la guerre avec Rome, jugea prudent de se soumettre et fit adoucir la détention d'Ingeburge.

La reine répudiée en conçut immédiatement un espoir insensé qui l'aida à vivre dans l'inconfortable prison d'Etampes.

C'est alors que le roi pensa à se remarier pour la quatrième fois. Il avait bien, depuis quelque temps, une liaison avec une jeune personne que les chroniqueurs nomment "la demoiselle d'Arras". (Cette favorite lui donna un fils qui devint évêque de Noyon)., mais c'était une femme légitime et une reine qu'il voulait, sachant bien que le pape ne s'opposerait plus à son remariage. En effet, Innocent III était maintenant disposé à reprendre la procédure de divorce, en tenant compte, cette fois,, d' l'accusation de sorcellerie portée contre Ingeburge.

Ce fait nouveau rassurait Philippe. Et sans doute serait-il arrivé à faire annuler son union et à chasser définitivement Ingeburge de son royaume, si certains événements politiques n'étaient venus bouleverser tous ses plans
.

A cette époque, Jean sans Terre, roi d'Angleterre, qui, depuis longtemps, jalousait Philippe Auguste et voulait sa perte, trouva un allié sur le contient, en la personne de l'empereur germanique Othon de Brunswick.
Leur coalition fit peser immédiatement une menace extrême sur notre pays.
Fort inquiet, Philippe comprit qu'une bataille dont pouvait dépendre non seulement la couronne, mais l'avenir de la France, allait avoir lieu; et il se prépara. Il fit fortifier Paris et les principales villes du domaine royal : Reims, Châlons-sur-Marne, Péronne .....


Puis il se dit qu'il lui faudrait une flotte pour tenir tête convenablement à l'Angleterre et il pensa au Danemark, dont les navires étaient les plus beaux d'Occident.
Il était difficile, toutefois, de négocier une alliance avec la cour danoise sans rendre d'abord à Ingeburge son rang de reine de France... L'instant étant grave, Philippe n'hésita pas. Il courut à Etampes et parut dans la cellule où la prisonnière commençait, après vingt ans de réclusion en divers endroits, à perdre l'espoir d'être libre un jour.

En le voyant entrer, elle tomba à genoux. Il lui tendit une main, qu'elle baisa.

- Relevez-vous, madame, je viens vous chercher.
Par suite d'une male inspiration, je vous ai fait mauvaiseté. Pardonnez-moi. Votre place est sur le trône de France, à côté de moi.


Ingeburge avait toujours, et contre toute logique espéré que cet instant viendrait. Elle pleura, s'accrocha aux mains de Philippe et essaya de se faire embrasser. Mais le roi, nous disent les chroniqueurs, "ne put s'y résoudre le premier jour..."

Quelques années se passèrent en préparatifs de guerre, et Philippe, attentif à traiter Ingeburge en souveraine, lui exposait en détail la marche des évènements.
Il s'aperçut alors qu'elle était de bonconseil et s'en réjouit. La présence de la reine au Louvre eut d'ailleurs un excelelnt effet sur le roi : délivré de la répulsion presque superstitieuse qu'il avait pour Ingeburge depuis vingt ans, et qui le rendait parfois extrêmement nerveux, il retrouva peu à peu son équilibre, et c'est en possession de tous ses moyens qu'il se prépara à livrer la plus important bataille de notre histoire
.

L'encerclement de la France ayant fait de rapides progrès, Philippe lança un appel à ses grands vassaux, qui vinrent se grouper autour de lui avec tous les hommes dont ils disposaient. Il y eut ainsi, en ce début de juillet 1241, une véritable atmosphère de mobilisation générale.
Le 12, le roi quitta le Louvre, après avoir reçu de la reine Ingeburge "long et doux baiser sur les lèvres en manière de protection", et monta vers le nord avec ses armées. Derrière Valenciennes, il y avait l'empereur Othon et quatre-vingt mille hommes. Il fallait leur livrer bataille et les vaincre...


La rencontre eut lieu le 24 juillet, non loin de Cysoing, où Ingeburge avait été longtemps détenue, et près d'un petit village appelé Bouvines. C'était un dimanche. Il faisait une chaleur écrasante. Après trois heures de combats épouvantables, l'armée de la coalition fut mise en pièces par les vingt-cinq mille Français qui firent des prodiges d'héroïsme.
Sans cette victoire "créatrice", la France n'eût jamais existé.

Philippe Auguste, qui, désarçonné et piétiné par les chevaux, avait failli être tué pendant la bataille, rentra triomphalement à Paris où l'attendait Ingeburge...


Pendant dix ans, les deux souverains vécurent heureux et unis. Jamais la reine n'eut un mot amer au sujet des vingt plus belles années de sa vie passées en captivité.
Et, en juillet 1223, le roi, qui avait contracté le paludisme à Saint-Jean-d'Acre, fut atteint d'une forte fièvre et déclina rapidement. Alors, il appela son fils, le futur Louis VIII, et lui dit :


- Mon fils, tu ne m'as jamais chagriné. Je te prie d'honorer Dieu et l'Eglise comme je l'ai fait moi-même. J'en ai recueilli une grande utilité et tu en recueilleras une grande aussi. Je te prie pour les pauvres. Je te prie pour Madame la Reine, à qui j'ai fait trop d'injures...
Puis, ajoutent les chroniqueurs, "il se mit à pleurer et ne dit plus rien d'autre".

Après cette dernière pensée pour Ingeburge, il mourut. Il avait cinquante-huit ans.


La reine lui survécut treize ans, presque cachée dans une demeure qu'elle s'était fait construire dans une île de l'Essonne, à Corbeil. C'est là qu'elle mourut en 1236, encore éblouie par dix années de bonheur passées aurprès de son seigneur Philippe...
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Sam 12 Fév - 14:20

L'AMOUR DE THIBAUT DE CHAMPAGNE POUR BLANCHE DE CASTILLE SAUVA LA COURONNE DE FRANCE


Cette reine Blanche, que Thibaut le Chansonnier, plus d'une fois, fit rougir ... - ARTHUR BELLAY -



EN 1199, il y avait à la cour de Castille deux petites princesses fort jolies. L'une s'appelait Urraca, l'autre Blanche.

Elles avaient respectivement douze et onze ans.

Dire qu'elles s'amusaient énormément dans l'ausère château de Palencia serait faire montre d'optimisme.
En réalité, les deux fillettes s'ennuyaient affreusement.
Leur seule distraction consistait à prier pour que les Maures quittassent l'Espagne. Ce qui ne peut être tenu pour un passe-temps frivole.


A cette époque, en effet, l'étendard vert de l'Islam flottait encore sur Grenade, Cordoue, Séville, ainsi que sur cette pointe que les Infidèles appelaient Djebel al Tarik, en attendant que les chrétiens transforment ce nom en "Gibraltar".

Le soir, losqu'elles avaient fini de prier, Urraca et Blanche étaient parfois autorisées à venir écouter, dans la grande salle du château, des chants guerriers ou le récit de carnages épouvantables fait par quelque jongleur de passage. Après quoi, on les conduisait, tremblantes d'effroi, se coucher dans de grands lits.


Un jour d'hiver, Aliénor d'Aquitaine (qui - rappelons-le - était la mère du roi d'Angleterre et la grand-mère des deux princesses) arriva à Palencia. Tout le château fut immédiatement en révolution.

La vieille reine, âgée alors de quatre-vingts ans, venait négocier, avec son gendre Alphonse VIII de Castille, une union dont l'idée stupéfia toute la cour. Il s'agissait de marier l'une des princesses à Louis de France (fils que Philippe Auguste avait eu de sa première femme Ysabelle de Hainaut)

Aliénor expliqua, avec sa fougue habituelle, que cette union était une des conditions du traité de paix que voulait signer son fils Jean sans Terre, roi d'Angleterre, avec Philippe Auguste, roi de France.

Alphonse de Castille pensa tout d'abord que le roi d'Angleterre disposait de ses nièces avec beaucoup de désinvolture ; puis il fut très flatté à l'idée d'être un jour père d'une reine de France, et il accepta.

- Laquelle le prince veut-il pour femme . demanda-t-il.

Aliénor répondit que le prince n'avait aucune opinion, attendu que, pour l'heure, il allait sur ses douze ans.

- Dans ce cas, dit Alphonse, qui voulait faire les choses avec soin, il faut poser la question au roi se France.

Des messagers partirent aussitôt pour Paris...
Philippe Auguste les reçut avec gentillesse, mais il ne prit aucune décision, car il était méfiant.

- Dites à votre seigneur le roi de Castille que je vais lui envoyer ma réponse, dit-il.

Et il dépêcha des ambassaderus de bon goût, et fort experts en matière de femme, au château de Palencia, avec mission de ramener celle des princesses qui leur semblerait la plus désirable.


Les deux soeurs virent arriver un beau matin un groupe important de brillants cavaliers.

- Rentrez vite ! leur dit-on, ce sont des Français !
Et on les enferma dans une chambre.


Les ambassadeurs furent reçus en grande pompe par Alphonse VIII et sa cour ; puis on appela les princesses.
Les Français remarquèrent immédiatement que la plus jolie était l'aînée et s'pprêtaient à déclarer sans plus tarder que Philippe Auguste avait fixé son choix sur elle, lorsque Alphonse VIII la présenta :

- La princesse Urraca !

En entendant ce prénom bizarre, les ambassaderus, nous dit un chroniqueur "éprouvèrent un sensible déplaisir" et se tournèrent vers la seconde fillette.

- La princesse Blanche, dit Alphonse en souriant.

Les Français éprouvèrent un soulagment. Avec beaucoup de grâce, ils déclarèrent alors au roi de Castille que son aînée avait sans doute une beauté sans pareil et que ses vertus étaient d'ailleurs connues de Philippe Auguste ; mais qu'elle portait un prénom qui constituait un empêchement majeur à son mariage avec le prince Louis.


- Jamais, dirent-ils, une reine de France ne s'est appelée Urraca. Et il est à craindre que le gentil peuple de chez nous conçoive un très vif étonnement en entendant ce nom, et même qu'il soit tenté de composer sur lui des chansons ironiques. C'est pourquoi nous avons l'honneur de vosu demander, pour le prince Louis, la main de votre fille Blanche.

C'est ainsi que, à cause de son prénom, la plus
jeune des filles d'Alphonse de Castille fut amenée à jouer un rôle dans l'Histoire de France.
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epistophélès

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MessageSujet: :: Clovis et Clotilde   Sam 12 Fév - 15:39

Au mois de mars 1200, Blanche dit adieu à ses parents et, en compagnie de son infatigable grand-mère, partit pour la France. A Pâques, elles étaient à Bordeaux. Là, la vieille reine prit soudain la décision d'entrer au couvent et, laissant sa petite-fille à la garde de l'archevêque Elie de Malmort, elle se dirigea vers l'abbaye de Fontevrault.

Blanche arriva au mois de mai en Normandie, où l'attendait Jean sans Terre dans son château de Botavant, situé au borde de la Seine. Aussitôt, un messager traversa le fleuve et se rendit au château de Goulet pour avertir Philippe Auguste et Louis que le traité pouvait maintenant être signé.


Le lendemain, 22 mai 1200, dans un camp situé à égale distance des deux châteaux, les souverains, qui s'étaient si souvent affrontés dans des combats, se rencontrèrent en robes brillantes et en manteaux fourrés.
L'entrevue eut lieu sous une tente richement décorée de tapisseries flamandes. Devant la porte, flottaient, côt à côte, l'étendard anglais aux trois léopards écarlates et la banière fleurdelisée...

Une dernière fois, Philippe Auguste relut le texte préparé par les secrétaires royaux. Jena sans Terre s'engageait à céder au roi de France le Vexin, l'Evrexin et Evreux. En outre, il donnait en dot au dauphin les fiefs d'Issoudun et de Graçay, avec 20 000 marcs d'argent. Enfin, et c'était peut-être là le point capital de ce traité, il s'engageait, s'il mourait sans héritier, à léguer à Louis tous les domaines qu'il possédait encore en France.


- Ce mariage, qui fait de ton fils mon neveu, dit Jean sans Terre, doit ouvrir une ère de paix.
- Désormais, il ne doit plus être question de guerre entre nous, dit Philippe Auguste.

Puis les deux souverains apposèrent leur signature sur le parchemin. Lorsqu'ils parurent ensemble à la porte de la tente, une ovation les accueillit.

"Nous voilà en paix pour mille ans!" pensait le menu peuple, toujours prompt à s'enthousiasmer.


Le mariage devait avoir lieu le lendemain. Comme la France était alors frappée d'Interdit par Rome, à cause de la détention injustifiée de la reine Ingeburge, les prêtres n'avaient pas le droit de bénir les nouveaux époux. Il fallait donc que le prince Louis se rendît en territoire anglais.

Cela ne plaisait pas à Philippe qui, malgré le traité et les bonne paroles prononcées sous la tente, demeurait sur ses gardes et craignait qu'on ne retînt son fils prisonnier. Pour être tout à fait tranquille, il demanda à Jean sans Terre de venir en France pendant la durée de la cérémonie.

Le roi d'Angleterre ne se froissa pas de cette marque de méfiance et accepta de servir d'otage
.

Le mariage fut célébré dans l'église de Portmort avec beaucoup de faste. Pendant que l'archevêque de Bordeaux officiait, les deux enfants, que personne n'avait eu l'idée de réunir au moins une fois avant leur bénédiction nuptiale, se considéraient avec une curiosité amusée.

Ni l'un ni l'autre ne semblait comprendre ce qui se passait. Ils souriaient et manifestaient parfois, par une grimace ou un soupir, leur impatience à quitter toutes ces grandes personnes qui chantaient de trop longues prières...
Après la cérémonie, on les emmena au château de Goulet, et les deux jeunes mariés commencèrent à jouer ensemble for gaiement.
Leur nuit de noces n'eut lieu que trois ans plus tard à Paris.


Un amour violent unit alors Blanche et son mari. Et c'était un plaisir de voir ces jeunes époux de quinze ans se promener la main dans la main et rayonnants de bonheur, au Louvre, à Orléans, à Blois ou à Chaumont...

Pourtant, cette vie calme dura peu. Blanche savait qu'elle devait assurer la continuité de la dynastie et elle s'y appliqua consciencieusement.
Ses premiers essais furent, hélas, malheureux.

En 1205, elle donna le jour à une petite fille qui mourut en bas âge. En 1209, elle eut un fils, Philippe, qui fut emporté à neuf ans par une forte fièvre. En 1213, elle mit au monde des jumeaux, Alphonse et Jean, qui moururent jeunes. Enfin, en 1214, l'année de Bouvines, elle eut Louis, futur Louis IX, futur Saint Louis...
Six autres enfants suivirent. Mais celui-là devait être son préféré.


Le prince Louis, on le pense bien, ne passait pas tout son temps à la préparation de ces naissances. Il guerroyait à la tête d'une des armées royales partout où Philippe Auguste ne pouvait se trouver en personne, et cherchait à montrer son courage. Il allait en avoir l'occasion.
En 1216, les barons anglais se révoltèrent contre Jean sans Terre, dont ils étaientlàs, et offrirent la couronne des Plantagenets au roi de France. Philippe Auguste ayant accepté, bien entendu, allait envoyer quelques troupes en Angleterre, lorsque le cardinal Gualon, légat du Pape, vint lui conseiller de"ne point se mêler des affaires des autres". Redoutant de nouvelles omplications avec Rome, le roi se montra docile.
Il n'en fut pas de même de Louis.

Celui-ci, en effet, qui croyait avoir des droits à la couronne d'Angleterre par sa femme Blanche, dont la mère était soeur du roi Jean, refusa tout net de renoncer au royaume qu'on lui offrait.

- Mon Seigneur, dit-il à son père, devant le légat, vous m'excuserez si je poursuis contre sans votre aveu ; mais le royaume qui m'est offert ne dépend pas de votre hommage, et si poursuivrai-je mes droits...

Le cardinal Gualon parut si navré que Philippe Auguste crut bon de lui assurer que son fils n'aurait de lui aucune aide pour cette entreprise. Mais le saint homme comprit qu'il était berné et il quitta le palais dans un état très éloigné de la sérénité...


Le 20 mai, le prince Louis partit de Calais avec six cents vaisseaux et quatre-vingts barques, en direction de Douvres où il n'arriva que trois jours plus tard, à caus d'une tempête violent qui l'avait désorienté. Le 2 juin, il était à Londres.
Toute la ville l'accueillit avec enthousiasme, et les barons vinrent lui rendre hommage à l'abbaye de Westminster. Ayant prêté serment sur l'Evangile, il s'installa au palais et pus se croire un moment roi d'Angleterre.


Mais le 18 octobre, Jean sans Terre mourut à Newark-Castle, et son fils, âgé de dix ans, fut conduit à Glocester où le légat du pape le couronna sous le nom de Henri III. Les barons n'avaient aucun motif de haïr cet enfant ; au contraire, ils comptaient profiter de sa faiblesse... Aussi, Louis fut-il peu à peu abandonné par ceux-là même qui l'avaient fait venir et il en conçut une grande amertume. Un autre serait rentré sagement en France ; lui, voulut résister.

Blanche qui suivait ses efforts de Paris, alla trouver Philippe Auguste et le supplia d'aider son fils. Le roi ayant refusé, trouvant - avec raison - l'entreprise vaine, elle s'écria :

- Je sais ce que je ferai, monseigneur, j'ai biaux enfants, et, si, vous me voulez éconduire, je les mettrai en gage à quelque haut seigneur qui me baillera hommes et argent...

Sans avoir eu besoin de recourir à ce moyen extrême, elle se rendit à Calais et, en compagnie d'un célèbre pirate, Eustache le Moine, grand écumeur de mer, elle organisa une flotte de secours pour son mari.
Ce fut sa première manifestation d'énergie et d'autorité.

Malheureusement, Eustache le Moine fut battu par la marine anglaise, et Louis dut revenir en France, abandonnant tout espoir de régner sur l'Angleterre.
Presque aussitôt, le destin lui donna un autre trône, car, en juillet 1223, Philippe Auguste quittait ce monde.
Quelques jours après, Louis VIII et Blanche de Castille étaient sacrés à Reims
.
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MARCO

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MessageSujet: Re: Clovis et Clotilde    Sam 12 Fév - 21:27

Tu te ballades partout avec tes gros livres pour nous taper tout ca ???

Chapeau !
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Dim 13 Fév - 3:38

Ho, tu sais Marco, ce ne sont que des livres de poche, ils ne sont donc pas bien lourds. ......... .......... Very Happy
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Jean2

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MessageSujet: Re: Clovis et Clotilde    Dim 13 Fév - 10:04

C'était joli pourtant Urraca !
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epistophélès

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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Dim 13 Fév - 13:00

Vous vous rendez-compte, si Louis VIII était devenu roi d'Angleterre ?! ........

La perfide Albion, la ramènerait pas aujourd'hui !........ Razz tongue
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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Lun 14 Fév - 20:24

En 1226, le nouveau roi participa à la croisade contre les Albigeois. Après avoir soumis partiellement le Languedoc, il vint mettre le siège devant Avignon. Là, tout à coup, un certain nombre de grands vassaux l'abandonnèrent, plaçant ainsi l'armée royale dans une situation difficile. L'instigateur de cette trahison était le comte Thibaut de Champagne, un délicat poète qui n'allait pas tarder à nuire énormément à la réputation de la reine Blanche. .. L'opération put, néanmoins, être menée à bien.

En revenant de cette expédition, Louis VIII tomba gravement malade à Montpensier. Il souffrait d'une forte dysentérie, et l'on comprit rapidement qu'il serait difficile de le sauver... Alors, Archambaud de Bourgogne déclara qu'il avait entendu dire que des rapports avec une vierge pouvaient apporter un soulagement dans ce genre de maladie.
Aussitôt - à l'insu du roi - on se mit en quête d'une jolie fille pouvant servir de remède.
Après plusieurs jours de recherches, un capitaine découvrit dans une excellente famille, une adorable blonde de dix-huit ans qui lui sembla devoir faire l'affaire.


Honnête et franc chevalier, il expliqua aux parents ce qu'on attendait de leur fille. Les braves gens ne purent cacher leur joie et se mirent à pleurer en disant que le ciel était bien bon d'avoir permis qu'un tel honneur tombât sur leur maison.

La jeune fille fut donc menée auprès du roi. Archambaud de Bourbon, après lui avoir fait mettre une chemise de nut, lui donna quelques conseils pratiques et la conduisit dans la chambre où le moribond somnolait.
Timide, elle s'assit sur le lit et attendit. Soudain, Louis VIII ouvrit les yeux :

- Qui êtes-vous ? dit-il, fort surpris.


La gracieuse personne expliqua en rougissant ce qu'elle venait faire, ajoutant que "ce n'était pas pour lui donner du plaisir, mais pour guérir sa maladie".
Le roi la remercia :


- Je n'ai pas besoin de vous, ma fille. A aucun prix, je ne voudrais être infidèle à la reine Blanche.
Puis il mourut
.
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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Lun 14 Fév - 20:44

Après la mort de Louis VIII, des bruits fâcheux coururent dans le peuple. On siait que le roi n'avait pas succombé à une dysenterie, mais qu'il était mort empoisonné

(MATHIEU PARIS, Chroniques : "Comme le bruit en court, le comte Thibaut fit donner un poison au roi, à cause de la reine qu'il aimait criminellement d'une passion charnelle : ce sentiment libidineux ne lui permettait pas supporter un plus long délai."

- C'est une affreuse vilenie, se lamentaient les braves gens, un crime diabolique...

Et tout le monde accusait le comte de Champagne, Thibaut le Chansonnier, d'voir versé une poudre maléfique dans les aliments du roi. A ceux qui s'étonnaient d'un tel geste, on expliquait que Thibaut était amoureux de la reine au poit de n'avoir pu supporter l'idée que Louis VIII dormît à côté d'elle.

- Il compose des chansons pleines de passion qu'il va lui chanter au Louvre, murmurait-on, et il l'appelle "Sa Dame"...

- Il s'imagine sans doute qu'elle va maintenant lui accorder tout ce qu'il espère, le beau seigneur ! ...

- Si ce n'est déjà fait, mon compère ! ...


De tous ces racontars, une chose était certaine : Thibaut de Champagne aimait Blanche de Castille. Et avec une ferveur que nul, parmi ces braves gens qui cancanaient en souriant, ne pouvait soupçonner.
Comme il était vrai aussi que Thibaut composait pour elle des chansons dont il faisait à la fois le poème et la musique, et qu'à plusieurs reprises il avait osé les lui chanter lorsqu'elle se trouvait seule au Louvre.
Certaines, d'ailleurs, étaient exquises :


Dame, quand devant vous je fus
Et vous vis la première fois,
Mon coeur si fort à tressailli
Qu'il resta là quand je partis
...


Et sans doute était-ce pour revenir plus vite auprès de la Dame de toutes ses pensées qu'il avait brusquement quitté le roi pendant le siège d'Avignon. Il ne pouvait vivre, en effet, qu'aux côtés de la reine.
Pour elle, il désertait son château de Provins, tout fleuri de roses, où pourtant il avait su grouper les plus jolies femmes de Champagne et les plus délicats chevaliers en une cour d'amour qui avait bonne renommée...
Mais il était ridicule de prendre Thibaut pour un assassin.


C'était un tendre que sa passion sans espoir rendait infiniment triste.
"Fréquemment, nous dit une chronique du temps, il lui souvenait du doux regard de la reine et de sa belle contenance. Lors, il entrait dans son coeur, une pensée douce et amoureuse. Mais, quand il se rappelait qu'elle était si haute dame, de si bonne vie et si pure, sa douce pensée amoureuse se muait en grande tristesse."


Hélas ! le pauvre allait être bientôt entraîné, à cause de son amour, dans des aventures extraordinaires dont certaines mettraient en péril la couronne de France..
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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Mar 15 Fév - 15:15

Pendant que le trouvère champenois se consumait d'amour, Blanche de Castille, que Louis VIII mourant avait désigné comme gardeinne du royaume, n'avait qu'une idée : faire sacrer à Reims son fils aîné.

Devinant que certains grands vassaux n'allaient pas tarder à lui causer des ennuis, elle profita de l'occasion pour savoir sur qui elle pouvait compter ; et elle invita à la cérémonie tous les barons, tous les grands officiers, tous les dignitaires religieux, tous les représentants des communes...

- Venir au sacre, dit-elle au chancelier Barthélemy de Roye, c'est accepter de rendre hommage à mon fils, donc de faire serment de fidélité. Nous allons voir ceux qui répondront à l'invitation...


Les plus importants vassaux, qui n'avaient alors qu'un espoir ; voir s'effondrer le royaume pour s'y tailler de beaux domaines, firent savoir qu'ils ne viendraient pas à Reims.
Certains, comme le comte de Bretagne, les princes de la maison de Dreux et les seigneurs poitevins, furent presque grossiers dans leur réponse. D'autres, plus habiles, répondirent hypocritement que la mort du roi les avait plongés dans une douleur si grande qu'ils n'en étaient pas encore sortis, et, qu'en conséquence, il leur était impossible de se rendre à une fête pour le moment...D'autres, enfin, acceptèrent de venir si on les payait...

Ainsi, Blanche, dès les premières semaines de sa régence, sut à quoi s'en tenir sur les sentiments de ses vassaux.


Tous, pourtant, n'étaient pas hostiles à la couronne.
Et, le 29 novembre 1226, à Reims, il y eut tout de même, autour de l'enfant qu'on allait sacrer roi de France, une grande assemblée de seigneurs heureux de prononcer leur serment d'allégeance.

Toutefois, le plus fidèle, celui qui offrait à Blanche, non seulement sa foi de loyal chevalier, mais encore toute sa tendresse d'amoureux, n'était pas là...

Pourquoi ? Parce qu'un incident regrettable s'était produit aux portes de la ville. Lorsque le comte de Champagne avait voulu entrer dans Reims, des bourgeois s'étaient jetés sur lui en criant :

- Arrière, empoisonneur ! Arrière, assassin ! Tu es indésirable au couronnement ! ...

Et ils l'avaient repoussé hors des murs. Alors Thibaut, croyant que ces gens obéissaient à un ordre de la reine, était retourné dans son château de Troyes, le coeur ulcéré. Et, sans plus tarder, il avait décidé de se joindre à la ligue des barons qui s'apprêtaient à lever l'étendard de la révolte.



Deux mois plus tard, il se trouvait avec eux à Chinon, où se discutait un plan d'attaque.

- Nous allons faire fuir "l'étrangère", disait Enguerrand de Coucy qui, déjà , s'était fait faire une couronne royale.

- Nous la renverrons dans sa Castille, ricanait Pierre, comte de Bretagne, surnommé Mauclerc pour avoir jeté le froc aux orties.
Là, elle pourra, en toute tranquilité, s'ébattre nuitamment avec les évêques de son choix.

Tandis que les barons perdaient ainsi leur temps en palabres et en plaisanteries de corps de garde, Blanche agissait. Un jour, une puissante armée arriva devant Chinon. La reine venait surprendre les révoltés.


Ceux-ci n'avaient pas prévu une offensive aussi brusque. Ils furent affolés, se querellèrent entre eux et, finalement, acceptèrent d'engager des négociations.

Auparavant, chacun du venir se présenter seul devant la reine. Quand ce fut son tour, le comte de Champagne se prosterna en tremblant. Blanche alors le regarda doucement et luidit avec une grande tendresse :

- Par Dieu, comte Thibaut, vous ne devriez pas être notre adversaire.

Et l'auteur des Chroniques de Saint-Denis nous dit que "le comte, ayant considéré la reine, qui était si belle et si sage, fut tout ébahi de sa grande beauté et lui répondit :

- Par ma foi, madame, mon coeur, mon corps et toute ma terre sont en votre commandement, et il n'est rien qui vous plaise et puisse vous plaire, que je ne fisse volontiers ; et jamais, s'il plaît à Dieu, je ne serai contre vous ni contre les vôtres."

Cette soumission de Thibaut consterna les barons et acheva de les désemparer. Finalement, le 16 mars 1227, à Vendôme, la reine signait avec eux des traités de paix fort avantageux pour la couronne.


Ainsi, comme nous le dit un de ses biographes, "en très peu de temps, et sans répandre une goutte de sang,Blanche de Castille résuisit à néant une redoutable coalition de barons.

Thibaut, qui avait beaucoup à se faire pardonner, suivit la reine à Paris où il se remit à composer pour elle des chansons touchantes. Las ! la vertueuse Blanche continuait à le repousser, et le poète glissait parfois dans ses déclarations les plus enflammées des pointes acides, qui témoignaient de son dépit et de son amertume. C'est ainsi que, dans la strophe suivante, les deux derniers vers ont l'air d'une épigramme :

Mes grands désirs et tous mes durs tourments
Viennent de là où sont tous mes pensers.
J'ai très grand peur, car tous ceux qui l'approchent
Et qui ont vu son beau corps si parfait
Sentent en eux besoin de lui complaire,
Même Dieu l'aime, à escient le sais.
Et merveille est qu'aussi longtemps s'en prive
...

On ne s'étonnera pas dans ces conditions que Thibaut n'ait fait qu'un court séjour au Louvre. Un soir, sur un mot un peu trop dur de la reine, il se vexa de nouveau et repartit dans ses terres en jurant qu'à la première occasion il reprendrait les armes contre elle.

Justement, à quelque temps de là, les barons, qui s'étaient tenus un moment tranquilles, se groupèrent autour d'un bâtard de Philippe Auguste : Philippe Hurepel, ou le Malpeigné, qui rêvait de monter sur le trône à la place de son neuveu.
Thibaut se joignit à eux.


Les nouveaux révoltés établirent cette fois leurs plans avec soin et commencèrent par essayer de s'emparer du jeune roi.

Un jour que Louis IX revenait d'Orléans, il se trouva brusauement devant des cavaliers armés de pied en cap qui, baissant leurs lances, chargèrent furieusement. Le futur saint Louis n'était pas équipé pour affronter de tels adversaires. Tournant bride, il galopa avec ses compagnons vers le château de Monthléry où il trouva asile. Aussitôt, un messager alla jusqu'à Paris prévenir Blanche de la situation.
La reine, fort inquiète, chercha avec ses conseillers un moyen de sauver Louis. Toutes les solutions proposées ayant paru hasardeuses, on se résolut à éprouver un beau désespoir. Heureusement, la nouvelle ayant filtré du Louvre jusque dans la rue, les Parisiens, émus de savoir le jeune souverain en danger, s'assemlèrent sur les places et trouvèrent rapidement ce que les dignes conseillers de Blanche cherchaient en vain. Ils s'armèrent de gourdins, de masses et d'instruments divers en criant :

- A Montlhéry ! Allons chercher le roi. Sauvons notre petit roi !


Et, en une longue colonne fort pittoresque, ils se rendirent à Montlhéry avec les milices communales et, "là trouvèrent le jeune roy ; si l'en amenèrent à Paris, tuit rengié et serré et appareillé de combattre, s'il en feust mestier".

Cette tentative de rapt se terminait par un retour triomphal, ce qui mécontenta fort les révoltés
.
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MessageSujet: Clovis et Clotilde   Mar 15 Fév - 16:31

A quelque temps de là, les barons, qui étaient soutenus par le roi d'Angleterre, se réunirent au château de Bellême pour tenir conseil et décider de nouvelles opérations propres à déclencher une guerre civile dans tout le pays.

Blanche de Castille résolut de renouveler sa manoeuvre de Chinon. Accompagnée d'une puissante armée, elle marcha sur Bellême.

Bientôt, des éclaireurs lui signalèrent une troupe dont l'avant-garde se dirigeait vers l'ost royal en ordre de bataille.


La reine, qui montait une haquenée blanche, piqua des deux pour aller reconnaître l'oriflamme du vassal révolté. Quand elle fut assez près pour distinguer les couleurs de l'ennemi, elle pâlit.
C'était Thibaut qui, le premier, venait engager le combat.

Toute l'armée royale se tint prête à subir le choc.

- Préparez-vous à charger ! cria le maréchal Jean Clément.

L'ennemi n'était plus qu'à un jet de pierre. Tout à coup, les soldats de Blanche virent les hommes sur lesquels ils s'apprêtaient à s'élancer agiter gaiement leurs écus et oriflammes. Puis un cavalier s'avança vers la reine, mit pied à terre et s'agenouilla. C 'était Thibaut, qui n'avait pu se résoudre à combattre celle qu'il aimait.

- Ma Dame, dit-il, je ne serai plus jamais votre adversaire. Je vous offre mes troupes pour que nous luttions ensemble contre vos ennemis...


Quelques semaines plus tard, grâce à l'appui de Thibaut, les révoltés, enfermés dans le château de Bellême, devaient capituler.

Une fois de plus, l'amour avait sauvé la couronne de France !

Alors, Blanche considéra Thibaut avec un mélange de reconnaissance et de tendresse ; puis elle le ramena au Louvre, où il lui chanta, un soir, cette chanson quasi désespérée :


Chanson ferai, car désir m'en a pris,
Sur la meilleure qui soit en tout le monde.
Sur la meilleure ? Je crois que fais méprise
Si telle était, par la joie de Dieu !
Elle eût bien pris de moi quelque pitié,
Qui suis tout sien et suis à son service.
Pourquoi, mon Dieu ! pitié ne loge-t-elle
En sa beauté ? Dame que je supplie,
Je sens le mal d'amour pour vous :
Le sentez-vous pour moi ?
La grande beauté, qui m'éprend et m'agrée,
Qui sur toutes est la plus désirée.
Si bien retient mon coeur en sa prison
Dieu ! je ne pense qu'à elle :
A moi que ne pense-t-elle ?


Quand Thibaut eut terminé, il s'aperçut que la reine pleurait. Allait-elle enfin cesser d'être inhumaine ?

Quelques jours après, les habitués du Louvre remarquèrent dans l'attitude de Blanche, à l'égard de Thibaut, un changement qui les étonna.
Elle était tendre. Elle le couvait d'un regard un peu trop lourd, et l'on en conclut que le trouvère avait réussi à placer son arbalète, comme on disait alors.
Certains, qui savaient manier habilement la gaudriole, firent courir des plaisanteries fort grivoises dont tout le palais se régala.
D'autres se contentaient de cligner de l'oeil ; mais un air si égrillard qu'on n'aurait su dire lesquels, des muets ou des bavards, étaient les plus malhonnêtes...


Naturellement, la "nouvelle" ne tarda pas à franchir les murailles du Louvre et à se répandre dans Paris. Le surlendemain, toute la ville s'en entretenait comme d'une chose certaine.

- Ce trouveur de chansons lui a joué son air de flûte ! disaient les commères.

- C'était tout prévu. Elle est espagnole. Elle a le sang chaud !

Les ennemis de la couronne profitèrent de l'occassion qui leur était offerte pour salir Blanche.
Des pamphlets coururent le pays. On traita la reine de débauchée et de sournoise. Des poètes allèrent jusqu'à la baptiser Dame Hersent, du nom de l'impudique et dévote femelle d'Ysengrin (le loup) dans le Roman de Renart ...


Puis un trouvère à la solde des barons, Hues de la Ferté, qui était d'ailleurs le cousin d'Enguerrand de Coucy, composa des chansons pleines de fiel que tout Paris sut bientôt. Il accusait, sans aucune preuve, Thibaut de Champagne de se mêler des affaires de l'Etat, et il soupirait :

La France est bien abâtardie,
Entendez-vous, seigneurs barons,
Quand une femme la tient en sa puissance
Et une femme telle que vous savez
Lui et elle côte à côte,
La conduisent de compagnie.
Celui qui est depuis peu couronné
[i]N'a de roi que le nom..



La reine fut fort irritée en apprenant que de telles chansons étaient chantées par le peuple.
Pourtant, au lieu de demander à Thibaut de regagner son château de Provins, où l'attendait Agnès de Beaujeu son épouse, ce qui eût coupé court à toutes les calomnies, elle le garda près d'elle.
Les barons triomphèrent :

- Voyez, dirent-ils. Elle ne veut point se séparer de son amant. Même au prix de son honneur. Or souvenez-vous que ce Champenois a empoisonné Louis VIII. C'est donc de l'assassin de son mari que Blanche de Castille est la maîtresse..


Et pour le bon peuple de France, qui passait déjà pour avoir ma mémoire courte, Hues de la Ferté rima aussitôt une chanson destinée à rappeler les accusations portées naguère contre Thibaut :

Par le Fils de sainte Marie,
Qui en la croix fut supplicié,
Il a fait telles choses dans sa vie
Pour lesquelles il mériterait
D'être cité en justice.
Seigneur Dieu, vous le savez bien
Il ne se défendrait pas,
Car il se sent trop coupable.
Seigneurs barons, qu'attendez-vous ?

Comte Thibaut, doré d'envie
Frété de félonie,
Vous n'êtes pas très renommé
Pour faire chevalerie.
Mais vous êtes plus habile
A la science de médecine.
Vous êtes vieux, sale, boursouflé
,(insulte grossière, Thibaut avait alors trente ans)
Vous avez tous les vices.

A une époque où les journaux n'existaient pas, la chanson satirique tenait lieu à la fois de presse d'opposition et de "presse à scandale". Aussi, les couples venimeux que les barons faisaient composer par Hues de la Ferté amusaient-ils beaucoup les gentis sujets du royaume.
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